— Dis M…, tu me racontes encore ton histoire ? — Non, Lapinou… Tu la connais par cœur et c’est triste à mourir. — Allez, charrie pas, t’es pas Cendrillon non plus. — Laquelle ?… Celle qui part dans ses rêves pour ne pas voir qu’un nouveau jour se lève ? — Y en a-t-il d’autres ? — Non… Pas que je sache, Lapinou. — La pauvre, paix à son âme… Elle doit sûrement reposer au panthéon des princesses. — Cendrillon n’était pas une princesse, mon Lapinou… C’était une pute alcoolique… Et de toute façon, les princesses, c’est comme les fées, ça n’existe pas !… — Pas plus que les lapins qui parlent, ma puce !… Et pourtant, ça fait un moment que nous conversons, toi et moi. — Pas faux, Lapinou. Mais je ne saurais par où commencer… — Essaie voir par le début !… — Bon d’accord, Lapinou… Tout a commencé sûrement le jour Où je suis née, le jour Où je n'ai pas croisé la bonne fée qui aurait fait de moi ce que je ne suis pas, ce qu'il m'arrive d'envier parfois… — OH, oh !… Attends là !… Vraiment, t’es sérieuse ?!… J’appuie sur la gâchette des NTM ?… Tu veux qu’on s’tire une balle ou quoi ? Il va falloir que tu sois un peu plus originale ! J’ai quelques références artistiques, moi, MÔdame !… — Pardon, MÔssieur Lapinou !… Si on ne peut plus déconner. Bon, allez, j’recommence… Tout a commencé, disais-je, le jour de ma naissance… — Non, jure !… — Tu fais chier, Lapinou… — Bon d’accord… Continue. — Tout a commencé le jour de ma naissance, lorsque trois fées se penchèrent sur mon berceau… — Mais M…, tu viens de me dire que les fées n’existent pas !… — Ta gueule, Lapinou… L’aînée des trois, la fée Cataracte, s’approcha de mon berceau, souleva le ciel de lit et s’exclama : « Quel bel enfant, on dirait un ange tombé du ciel. Tu séduiras toutes les dames oiselles par ta beauté charnelle et ton charme naturel. » — Elle était vraiment miro, la vieille. Pour ce qui est de l’attrait charnel, c’est vrai qu’t’es plutôt attrayante !… Mais elle n’a pas vu qu’t’étais une fille, la gâteuse ? — Non, elle ne voyait pas grand-chose, la pauvre… Mais pour le reste, sa prédiction s’est avérée plutôt juste… La deuxième, la fée Caractérielle, se pencha à son tour sur mon berceau et s’exclama : « Tu enfanteras dans la douleur et le fruit de ce labeur sera source de ton bonheur et somme de toutes tes peurs. » — Décidément, quelle mal-baisée, celle-là ! Faut toujours qu’elle gâche la fête !… — Peut-être… Mais dans le fond, avec un peu de recul, elle n’avait pas tort non plus… Mais où en étais-je ? Ah oui !… Quant à la troisième, la fée Carabine… — Aaargh… La fée Carabine… Qu’est-ce qu’elle est bonne, celle-là !… Un vrai canon ! — Si tu pouvais éviter de te frotter à ma jambe, Lapinou, ça m’arrangerait (après ça colle et ça tache)… Ça y est ?… T’as fini ?… La fée Carabine, donc, me fixa un moment, silencieuse, puis finit par me murmurer à l’oreille : « Tes cheveux, ma belle, seront d’un rouge flamboyant, telles les flammes de l’enfer ; tes yeux seront d’un bleu profond comme le ciel d’hiver après l’orage et ta peau d’un blanc immaculé comme les neiges du mont Olympe, la montagne des dieux. Tu seras succube parmi les fées et fée parmi les hommes. » — On peut dire qu’elle visait juste, celle-là… T’as capté ?… Non ?… euh… C’est pas grave, laisse tomber… — C’est bon ?… Je peux reprendre ?… Enfant, je grandis au milieu d’une fratrie considérable. J’étais entourée, aimée et chérie par mes parents et par les membres de mon « cercle féerique », les mêmes qui, des années plus tard, me rejetteraient, pire, me répudieraient. À cette époque, j’étais loin d’imaginer que le monde des fées était, en fait, infesté d’ogres malveillants. Nombre de petites fées ont, malgré elles, fait le bonheur des ogres et je l’appris, la mort dans l’âme, à mes dépens… Quoi qu’il en soit, quelques années plus tard, je décidais d’enfiler mes docs de sept lieues et d’aller voir si l’herbe était meilleure ailleurs. — Ah ça, bon sang, j’avais oublié !… Qu’est-ce qu’on a pu s’mettre à l’époque ! (C’est peut-être pour ça d’ailleurs que j’ai oublié…) — Oui, et maintenant que j’y pense, je me demande si ce n’est pas à ce moment-là que tu es apparu dans ma vie… Quoi qu’il en soit, j’étais seule et livrée à moi-même. J’enchaînais de pénibles besognes afin d’assurer ma pitance. Les histoires sans lendemain venaient, quant à elles, assouvir ma soif d’aventures amoureuses… J’étais fourbue, libre et décomplexée, en un mot : vivante ! — C’est sûr qu’à cette époque tu n’avais rien à envier à ceux de ma race ! Et tout le monde sait que nous, les lapins, jouissons d’une sacrée réputation ! — C’est vrai que j’avais un certain succès et puis je me cherchais un peu… Cependant, parmi toutes ces relations, pour la plupart, je n’étais qu’une passante qu’elles n’ont pas su retenir. T’as la réf, Lapinou ?… Non ?… Bon, tant pis… — Faut dire que t’es pas facile non plus, ma Pucinette… — Que veux-tu dire, Lapinou ?!… — Bah… Qu’entre tes phases de spleen et toutes tes petites névroses… — Va te faire foutre, Lapinou !… Tu n’as pas le droit de me dire ça !… Pas toi !… Pas après tout ce que je t’ai confié… — OK, pardonne-moi si j’ai été maladroit mais j’essayais juste d’être factuel… — Non, mais t’as raison, Lapinou… Ma vie sentimentale était un vrai bordel à cette époque-là… J’étais alors loin de m’imaginer qu’au détour d’un chemin de traverse, mes errances affectives m’amèneraient à croiser celui qui transformerait ma vie à tout jamais. — Tu parles de l’autre crustacé, là ?… — Je sens comme une pointe de jalousie, Lapinou. — Pas du tout !… C’est pas comme si tu m’avais complètement négligé à cette époque… — T’es dur, Lapinou. J’avais des circonstances atténuantes. J’étais amoureuse… — Amoureuse ?!… Ton cœur de succube battait entre tes jambes, oui !… — J’avoue, c’est vrai, avoir eu quelques pensées salaces à l’égard de mon badass à Carapace. Mes petites culottes s’en souviennent encore, une vraie limace !… — T’as usé et abusé de tes charmes afin d’le séduire, vicieuse ! — Tu feras attention, Lapinou, tu bandes… Et puis, la faim justifie les moyens et Dieu sait si l’intéressé était appétissant… — Résultat des courses, tu tombes enceinte (comme une conne) et soudainement tu te souviens de mon existence… — Faut dire qu’à ce moment-là, j’étais en proie au doute, Lapinou. Tout allait beaucoup trop vite. Je pensais avoir connu l’amour véritable et pourtant les sentiments que j’éprouvais à son égard, jamais je ne les avais ressentis auparavant. Notre histoire venait à peine de commencer et je ne voulais pas le priver de sa liberté. Mais d’un autre côté, je ne voulais pas le perdre non plus, ni lui ni le fruit de nos ébats amoureux… Surtout pas… Plus jamais… — En gros, t’avais peur que l’autre carapacé ne s’carapate… Et puis, c’est quoi ces conneries ?! L’arthropode te fout en cloque… Il assume, point final !… — Drôle de position pour un lapin, mon Lapinou… — Quoi… Bon… Oui, d’accord… Mais les lapins n’ont pas les mêmes mœurs que les crustacés… Et puis, j’t’emmerde, c’est pas le propos. — Quoi qu’il en soit, avec la grossesse, et ce malgré le soutien de mon bien-aimé (et quoi que tu puisses en penser, Lapinou), avait émergé toute une flopée de questions existentielles bien anxiogènes. Plus mon ventre grossissait et plus elles se faisaient pesantes et oppressantes. J’avais l’impression d’étouffer sous le poids de mes futures responsabilités. J’étais effrayée… Quelques mois plus tard et comme l’avait prédit la fée Caractérielle, j’enfantais dans la douleur. De cette longue agonie naquit Alice, mi-fée, mi-écrevisse. Les trois fées, qui se penchèrent naguère sur mon berceau, firent spécialement le déplacement… La fée Cataracte, comme à son habitude, n'y voyait pas grand-chose. Elle s’approcha du berceau, souleva le ciel de lit et s’exclama : « Oh, le charmant petit ange ! Tu seras un guerrier, fort et fier comme ton père et son père avant lui. » — Comme quoi, tu peux être bigleuse et clairvoyante… — Ouais, effectivement… Dans le genre menton relevé, narines dilatées… on n’a rien fait de mieux depuis Artaban. La fée Caractérielle, fidèle à ses habitudes (c’est-à-dire frustrée comme jamais), se pencha sur le berceau et s’exclama : « De l’attention, tu seras à la fois l’objet et le centre. Mais après mûres réflexions, bénédiction ou malédiction ?! » — Décidément, quelle connasse, celle-là !… — Je ne te le fais pas dire, Lapinou… Cependant, je n’ai compris que plus tard ce qu’elle voulait dire. Quant à la fée Carabine, elle se pencha sur le berceau, restant silencieuse un moment, puis chuchota à l’oreille d’Alice : « Tu seras, ma belle, vive comme le vent d’hiver, douce comme une brise de printemps, rayonnante comme le soleil d’été et chiante comme une pluie d’automne… » — En plein dans le mille !… Une vraie snipeuse, la fée Carabine !
(À suivre.) Ou pas…
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