Page d'accueil   Lire les nouvelles   Lire les poésies   Lire les romans   La charte   Centre d'Aide   Forums 
  Inscription
     Connexion  
Connexion
Pseudo : 

Mot de passe : 

Conserver la connexion

Menu principal
Les Nouvelles
Les Poésies
Les Listes
Recherche


Brèves littéraires
Pussicat : L’Auvent Bleu
 Publié le 08/08/26  -  6 commentaires  -  1752 caractères  -  94 lectures    Autres textes du même auteur

« Je te cherche par-delà l'attente
Par-delà moi-même
Et je ne sais plus tant je t'aime
Lequel de nous deux est absent. »

Paul Éluard


L’Auvent Bleu


– 14 heures, même endroit ? J'y serai, je t’em…

– Paul, on n’attend plus que toi, la réunion commence !

– Retiens l’ascenseur, j’arrive, j’arrive…


Trois semaines sans nouvelles… une éternité.


Dehors il y a foule, c’est jour de soldes. « Penses-tu que j'ai fait une bonne affaire ? » demande une passante à sa voisine. Elles se connaissent, cela se voit : « Attends, c'est de la soie !… T'en es sûre ?… Non, mais touche, regar… »


L'étoffe légère, vaporeuse, gonfle et s'enfle comme la toile hissée d'un bateau. Elle la froisse, rit et plonge dans le tissu carmin secouant sa tête, frénétique. Je les regarde s'éloigner.


Bientôt deux heures, j'ai froid. Je pousse la porte de L'Auvent Bleu, notre café ; première fois que j'y entre seul. Je m'assieds sur la banquette, le serveur m’a reconnu : « La p'tite dame n'est pas là, aujourd'hui ? » me lance-t-il en essuyant la table avec son torchon blanc à carreaux rouges. Je ne réponds pas. Je rapproche le cendrier et commande un café cognac.


Cigarette après cigarette, les souvenirs un à un me reviennent, comme ce long week-end à Bordeaux dans la maison de ses parents, et leurs voisins si charmants. Le chemin des vignes, ses grands yeux verts, ses longues mains fines, et l'écho de son rire qui résonne encore en moi. Quelle nuit !


Et cet instant où, tous les deux emmêlés dans les draps, nous nous sommes regardés sans rien dire ; déjà elle me manquait.


Et ça tourne et ça tourne… la p'tite dame n'est pas là, aujourd'hui… ?


– Le dernier m'sieur, après je ferme.


Je me lève, règle les cafés cognac, dehors la pluie commence à tomber. Angle mort sous L'Auvent Bleu, je grille ma dernière cigarette. Les réverbères sont allumés… Une ombre passe… Stricte intimité.


 
Inscrivez-vous pour commenter cette nouvelle sur Oniris !
Toute copie de ce texte est strictement interdite sans autorisation de l'auteur.
   GLOEL   
2/8/2026
trouve l'écriture
très aboutie
et
aime beaucoup
Bonjour,

Une tres tres belle nouvelle qui possède une véritable et rare voix, discrète et mélancolique. Les phrases sont courtes mais fluides. Elles renforcent ce sentiment d'impatience dans l'attente.
La fin est un peu etrange .... "stricte intimite" laisse planer le doute et semble exclure le lecteur : dommage!

En tout cas, cette breve pourrait trouver sa place dans une revue littéraire exigeante ou un recueil centré sur les thèmes de la mémoire, de l'absence et du temps.

Bravo... tres belle histoire : simple et emouvante.

Frank Gloel

   Passant75   
3/8/2026
trouve l'écriture
aboutie
et
aime bien
Pas évident de mettre des mots sur une absence, voire de combler un vide. C'est ce que tente l’auteur, avec une écriture sobre et une atmosphère mélancolique. Les souvenirs, les silences et le décor du café traduisent avec justesse l'attente et le manque, sans jamais tomber dans l'excès.

En revanche, après plusieurs lectures, je suis resté sur ma faim. Trois semaines peuvent raconter bien des histoires, mais ici le texte ne m'a offert aucun indice supplémentaire. J’apprécie qu’une nouvelle laisse une place à l’interprétation, mais je trouve que celle-ci semble surtout dépendre de mon interprétation. Un récit ouvert suggère une ou plusieurs réponses, mais ne demande pas nécessairement au lecteur de combler un vide essentiel.

La dame l’a-t-elle quitté, est-elle morte, n’y a-t-il dans ces visites à « l’Auvent Bleu » que le déni d’un homme qui ne sait plus ou ne veut pas savoir ? La dernière phrase, « Une ombre passe... Stricte intimité. », peut présenter un certain intérêt, mais, pour ma part, j’y vois l'image d'une douleur que le narrateur garde désormais pour lui seul, mais, comme le reprend si bien l’exergue, lequel des deux est alors absent ?

   Cyrill   
9/8/2026
trouve l'écriture
aboutie
et
aime bien
Salut Pussicat.
J’ai bien aimé cette brève, ses dialogues interrompus, comme si un micro se promenait sans s’arrêter. Ça donne une impression de mouvement continu qui me rappelle la caméra d’Agnès Varda dans « Cléo de 5 à 7 ». On va aussi de tissu en tissu, de la soie rouge à la toile de l’auvent bleu, en passant par les draps et le « torchon blanc à carreaux rouges ». Ils contribuent également à la texture mouvante de la narration, à son aspect multiforme. On ne saura pas grand-chose de ce narrateur ni de la « p’tite dame », sinon qu’elle n’est pas là. Il aurait pu se passer quelque chose, mais on ne saura pas. C’est dans l’angle mort peut-être. Si vous vouliez frustrer un lecteur avide d’histoires, vous y êtes !
Merci pour le partage.

   Corto   
14/8/2026
trouve l'écriture
aboutie
et
aime bien
Beau texte d'ambiance.
Les éléments concrets sont placés précisément et ouvrent la porte aux réflexions, réactions, sentiments.

Le style est maîtrisé, aucun excès de précision, chacun à sa place.

Le refrain « La p'tite dame n'est pas là, aujourd'hui ? » pique l'attente, l'inquiétude, le désarroi.
Juste douloureux et décisif pour l'ambiance.
On est dans la vraie vie, celle qui se montre parfois cruelle.
Bravo

   moschen   
20/8/2026
trouve l'écriture
aboutie
et
aime bien
"Penses-tu que j'ai fait une bonne affaire ?”. Est-ce envisageable d'employer ici un subjonctif puisqu'il n'y a pas de certitude, même si l'on se trouve dans la situation d’une conversation légère ?

Deuxième mot coupé comme un son qui ne parvient plus à ses oreilles. À la recherche de quelqu'un, j'ai pensé qu'il détournait la tête, sans avoir la patience d'attendre la fin de la phrase, la fin d'un mot.

… Et s'enfle”. Avez-vous envisagé d'écrire simplement “enfle” au lieu de cette forme réfléchie ? Du reste, cette forme réfléchie sonne étrange.

Un premier indice (sur le sujet central du texte) nous est donné lorsqu'il pousse la porte de “notre” café.
Puis un second indice, “première fois seul”. Ce sont des ficelles un poil visibles.

La section suivante où tout le monde est beau, tout est bien et qui s'achève par “quelle nuit” m'a quelque peu turlupiné. Tout cet agrégat de bonnes ondes à mettre sur le compte d'une rencontre qui change tout. La sérotonine ? N'est-ce pas exagéré ?
“Et la nuit qui s'ensuivit” Point d'exclamation. Il y a, à cet instant précis, matière à interprétation. Puis viennent les draps qui nous sauvent d'une errance exagérée. Au bout du compte, toute la section nous permet d'appréhender la relation intime entre le personnage principal et la seconde personne qui hante le texte. Le message qui est transmis a le mérite d'être clair.

J'ai apprécié l'absence de sentimentalisme excessif. La réussite, à mon sens, se mesurerait au nombre de lectures faites à chercher un indice, à interpréter, à supputer, lectures facilitées par la longueur du texte. On n’aura malheureusement pas le fin mot de l'histoire, la raison de l'absence, une séparation, une disparition, ???. Le lecteur est abandonné au milieu du gué, l'eau monte. Il doit choisir parmi l'une des explications qui lui vient à l'esprit ou passer son chemin. Un poil frustrant.
C'est d'autant frustrant que l'on se doute qu'il ne la reverra plus. Pas de lueur d'espoir de ce côté là.

Et je me pose la même question de savoir comment, sur quels critères, un auteur se satisfait d'une fin et décide de mettre un point final à son récit et de le proposer à la publication ?

   Louis   
26/8/2026
trouve l'écriture
très aboutie
et
aime bien
Un rendez-vous est fixé : à 14 heures

Mais la phrase du narrateur est interrompue, elle ne va pas jusqu’au bout de son vouloir-dire, un mot est tronqué, des syllabes sont absentes.
La vie professionnelle a ses impératifs, une « réunion » va commencer, la vie professionnelle brise la communication personnelle.

Le coup de fil met fin, semble-t-il, à « trois semaines sans nouvelles ». Un temps long, une « éternité », dans la relation entre le narrateur et la femme aimée, qu’il est convenu de rejoindre à 14 h.

Cet appel inachevé, on va s’en apercevoir, ne marque pas le début d’une histoire, mais un bref parcours vers le vide et l’absence ; non pas le début d’une histoire, mais le constat de le la fin d’une histoire amoureuse.

L’appel téléphonique est suivi du trajet effectué par le narrateur, jusqu’au lieu de rendez-vous.
Aucun obstacle ne se dresse sur ce chemin, aucun évènement ne le perturbe, aucun "problème" ne surgit ( « problema » : l’étymologie grecque du mot désigne un obstacle sur son chemin), nulle difficulté donc qui pourrait constituer la péripétie d’une "histoire".
Pas d’histoire donc, mais un évènement relevant apparemment du hasard, un fait minuscule relaté comme une digression, d’apparence une simple "broderie" du discours.
Dans la foule où se produisent des myriades de micro-événements, l’un d’entre eux retient l’attention du narrateur, et ce choix électif du micro-évènement, lui, ne doit rien au hasard.

C’est une affaire d’étoffe, de foulard peut-être et de texture de ce foulard ; c’est un mini-dialogue entre deux « passantes » un jour où l’on « solde » les produits vestimentaires.
Dans cette banale "discussion chiffon", qu’est-ce qui peut bien retenir l’attention du narrateur, si préoccupé pourtant, dont la pensée devrait être toute concentrée sur l’important rendez-vous avec une femme qu’il semble porter dans son cœur et dans son esprit ?

Le tissu est léger, la passante s’en enveloppe, il n’est peut-être pas en soie, mais il est "soi", la passante s’en enveloppe, « plonge » en lui, s’en "voile", et il prend la forme « d’une toile hissée d’un bateau ». Le tissu la ravit comme pour un départ, pour une partance, « Rencontres partances hâtives. Est-ce ainsi que les hommes vivent » : écrivait Aragon dans le Roman inachevé.

Si le tissu se caractérise par des fils liés, enlacés, noués, il se révèle aux yeux du narrateur, par sa légèreté, son aspect « vaporeux », sa sensibilité au vent, ce qui favorise un départ, une séparation, le prélude d’un "dénouement".
Si la passante se montre joyeuse dans l’acquisition de sa pièce de tissu, le narrateur ne peut manquer d’y voir, lui, la métaphore d’un dénouement malheureux dans sa relation avec celle qui occupe ses pensées.

Ainsi le tissu s’avère métaphoriquement la synthèse de ce qui unit, attache, réunit et de ce qui éloigne, sépare, détache.
D’autres étoffes et tissus apparaîtront dans cette nouvelle, et à chaque fois cette synthèse métaphorique leur sera associée.

Le récit du narrateur révèle encore un trait particulier qui le caractérise.
Sa parole au téléphone était reste inachevée, incomplète, mais cette fois c’est l’écoute de la « passante » qui demeure incomplète : « Non, mais touche, regar… »

Dans la communication, quelque chose pour lui reste toujours en suspens, dans ce qu’il dit comme dans ce qu’il entend.
Les phrases finissent pour lui dans le silence et l’absence. Le fil des mots prononcés, entendus, et lus sans doute, souvent se brise.
Ainsi n’est-il pas toujours présent à ce qu’il dit, entend, lit ou écrit ; aussi est-il absent à ce tissu particulier ( on peut rappeler la parenté étymologique et sémantique entre « tissu », « textile » et « texte ») dans lequel se tissent les mots.
Ce tissu particulier du fil de ses mots constitue, lui aussi, une synthèse de présence et d’absence ; de continuité et de discontinuité ; de parole et de silence.

L’attention portée à l’étoffe de la « passante », elle qui ne fait que "passer" très brièvement dans sa vie, ne peut donc faire sens que par association avec celle qui occupe ses pensées. Toutes deux auraient le tissu pour étoffe de leur être, dans leur relation à la fois aux liens et aux "partances". Toutes deux ne seraient, il le craint, que passagères.

« Bientôt deux heures » : affirme le narrateur. Bientôt l’heure du rendez-vous, mais ce n’est plus « 14 heures » qui l’indiquent, comme ce fut le cas au téléphone, mais « deux heures », comme s’il était déjà tard dans la nuit, comme si déjà on était au lendemain. Le temps de l’attente lui a semblé long. Entre espérance et crainte.

Le « café », lieu de la rencontre, porte le nom de "l’Auvent Bleu".
Cette appellation est très significative.
Le plus souvent, un auvent est fait de toile, donc de tissu.
Mais ce tissu résonne particulièrement par les signifiants de son nom.
On y entend le "vent" qui emporte comme celui qui gonflait l’étoffe de la « passante ».
On y entend l’ "eau" du temps qui s’écoule, ou bien de la mer où se dresse une voile en tissu.
La couleur bleue renforce l’image de l’eau et de la mer ; elle accentue les lointains horizons d’azur vers lesquels pousse le vent.
L’Auvent bleu est appelé par le narrateur : « notre café ». Il est ce lieu qu’ils fréquentaient ensemble, lui et la femme aimée. Mais il précise : « c’est la première fois que j’y entre seul. »
C’est dire que l’Auvent bleu n’est pas un choix de sa part, à lui, une fréquentation personnelle, mais le choix de sa compagne. Se placer sous les signes d’une toile en tissu, de l’eau et du vent, cela semble relever plutôt de son choix à elle, ou d’un choix commun sous son influence.
C’est donc un lieu de rencontre marqué par des noms qui rêvent de départ, de lointains, de vastes horizons. Un lieu où se prépare le voyage, non pas un lieu où l’on s’enferme, où l’on se traîne dans une situation de clôture.

Le narrateur entre seul, et dans ce début de solitude, il remarque le torchon qu’utilise le serveur, « blanc à carreaux rouges ».
Le tissu du chiffon remplit cette fois une fonction très différente de celle de l’étoffe de soie, ou de celui de l’auvent.
Ses couleurs l’indiquent : il est teint du rouge de l’étoffe « carmin », le rouge-passion, et aussi du blanc de la froideur et du détachement. Et c’est bien sa fonction : essuyer, effacer, et "dé-tacher" qui, outre celle d’ôter les taches, résonne au sens de séparer, défaire, délier.
L’insignifiant torchon apparaît pourtant très "signifiant".

Vaine attente du narrateur, la « p’tite dame » comme dit le serveur ne viendra pas.
Le narrateur avait-il fixé le rendez-vous ? Ou bien la "dame" l’avait-elle fixé ?
On ne saura pas.
Mais l’attente est longue.
La salle du bar n’est peuplée que des souvenirs du narrateur qui consume le temps avec ses cigarettes.
C’est encore un tissu qui lui vient en mémoire, celui des « draps » où tous deux s’emmêlaient, une nuit à Bordeaux.
Le tissu réunissait leurs vies, leurs désirs, leurs corps, sur le modèle tramé de son étoffe, sur le modèle textuel et textile, et pourtant une absence déjà, un manque était éprouvé : « En cet instant (…) nous nous sommes regardés sans rien dire ; déjà elle me manquait »

Ainsi l’’union n’était pas une fusion, mais l’échec de l’union conçue comme fusionnelle.
Maupassant, dans sa nouvelle intitulée Solitude, a très bien décrit un tel échec ; ayant sans doute à l’esprit le mythe des androgynes de Platon, il écrivait : « Nous nous aimons les uns les autres comme si nous étions enchaînés, tout près, les bras tendus, sans parvenir à nous joindre. Un torturant besoin d’union nous travaille, mais tous nos efforts restent stériles, nos abandons inutiles, nos confidences infructueuses, nos étreintes impuissantes, nos caresses vaines. Quand nous voulons nous mêler, nos élans l’un vers l’autre ne font que nous heurter l’un à l’autre. »
N’est-ce pas l’expérience de l’irréductible altérité, par laquelle deux êtres n’en font jamais un seul.
Elle restait autre, la femme à ses côtés. Absente en lui, absent en elle.

Elle demeure ainsi dans ce point creux qui ne peut être relié. Comme la part manquante de ses mots, à lui, comme la part de ses phrases qui ne vont jamais au bout de leur trame.
Elle cherche ailleurs les mots et la vie qu’elle ne trouve pas en lui, qui font manque, et cherche à écrire le texte, le textile d’une complétude, d’une perfection du tissu.

A-t-elle fait la promesse de venir, elle se donne alors présente dans son absence ; elle suscite le texte du narrateur, qui la rend présente par son absence.
Il n’y a pas eu de "déchirement’". Le tissu de leur rapport est juste apparu pour ce qu’il est dans l’étoffe-voile de la passante, dans l’auvent bleu, dans le chiffon du serveur qui n’apparaissait pas tout carmin.

La fin de cette brève est très allusive. « Une ombre passe » remarque le narrateur. Il croit la voir partout, puisque ses pensées sont toutes dirigées vers celle qui n’est pas venue. Elle « passe » sans plus d’épaisseur qu’une ombre. Aurait-elle à ses yeux perdu tout ce qui "l’étoffe" ?

Merci Pussicat pour ce texte bref, mais riche en contenu.


Oniris Copyright © 2007-2025