La ville avait cette façon particulière de disparaître lorsque venait l'hiver. Les façades se couvraient d'une brume grise, les vitrines perdaient leur éclat et les passants marchaient vite, comme s'ils craignaient que la nuit ne les reconnaisse. Le capitaine André Bertin connaissait cette saison. Il l'avait toujours aimée pour ce qu'elle révélait des hommes, leurs solitudes, leurs habitudes, leurs mensonges. Depuis six semaines, un meurtrier parcourait les rues du vieux quartier. Six femmes avaient été retrouvées mortes au petit matin. Le bruit courut qu’elles se prostituaient autour des boulevards du nord, dans ces rues où les néons des bars continuaient de briller même quand personne ne les regardait. Le tueur ne volait rien. Il ne laissait derrière lui aucune trace exploitable, aucune colère visible. Seulement un œillet blanc posé sur la poitrine de chacune de ses victimes. Les journaux avaient trouvé un nom qui leur plaisait, le Fleuriste. Le capitaine André Bertin détestait les surnoms que l'on donnait aux criminels. Ils transformaient parfois la laideur en légende.
— Il veut être reconnu, dit son adjoint, le lieutenant Terrier, en observant les photographies étalées sur le bureau.
André ne répondit pas immédiatement. Il regardait les visages des victimes. Non pas les blessures, seulement les visages.
— Non, finit-il par dire. Il veut qu'on se souvienne d'elles.
Terrier le regarda avec étonnement.
— Tu crois vraiment qu'un assassin pense à leur mémoire ?
André haussa les épaules.
— Je crois que les hommes les plus dangereux sont souvent ceux qui se racontent une histoire pour justifier ce qu'ils font.
Cette phrase lui revint bien plus tard. La septième victime ne permit pas à l’enquête d’avancer. Elle fit pire. Elle obligea André à remettre en question tout ce qu’il croyait savoir. Une caméra de surveillance d'un commerce voisin avait enregistré une silhouette masculine quittant la rue quelques minutes après le meurtre. L'image était mauvaise, mais suffisamment nette pour distinguer un homme grand, vêtu d'un long manteau sombre. Deux jours plus tard, les enquêteurs découvrirent un suspect, Bernard Bansard. Ancien militaire, chauffeur de nuit, solitaire, déjà condamné pour des violences quelques années auparavant. Il connaissait parfaitement le quartier. Il avait été aperçu plusieurs fois près des lieux où les femmes travaillaient. Tout semblait l'accuser. Chez lui, la police trouva des articles découpés sur les meurtres et une collection de couteaux anciens. La presse s'empara de l'affaire. Le Fleuriste avait un visage. André, pourtant, resta prudent.
— C'est trop simple, dit-il.
Terrier fronça les sourcils.
— Tu viens de passer des semaines à chercher quelqu'un qui se cache dans l'ombre. Maintenant qu'on l'a trouvé, tu doutes ?
André fixa la photographie de Bansard. Quelque chose le dérangeait. Pas son innocence. Autre chose.
— Un homme comme lui aurait laissé des traces. Celui qu'on cherche est plus méthodique.
Il avait raison. Du moins, tout le monde le pensa. Bernard Bansard fut relâché faute de preuves suffisantes. La ville s'impatienta. Le commissariat reçut des appels, des lettres anonymes, des menaces. Les journaux accusaient la police d'incompétence. André retourna dans les rues. Il parlait aux femmes qui travaillaient encore malgré la peur. L'une d'elles, qui se faisait appeler Chloé, accepta de lui parler.
— Vous croyez vraiment pouvoir l'arrêter ? demanda-t-elle. — Oui. — Pourquoi ?
André réfléchit.
— Parce qu'il fera une erreur.
Chloé baissa les yeux.
— Les hommes comme lui font rarement des erreurs. Ils pensent seulement que ce qu'ils font a un sens.
Cette phrase lui resta en mémoire. Quelques jours plus tard, Chloé disparut. On la retrouva au bord du fleuve. Le même geste. Le même œillet blanc. Mais cette fois, un détail changeait. Sur le corps, le meurtrier avait aussi laissé un morceau de papier. Une seule phrase : « Vous regardez toujours ailleurs. » André relut ces mots plusieurs fois. Il eut l'impression étrange qu'ils lui étaient destinés. La piste de Bernard Bansard fut reprise. Mais avant même que la police puisse l'interroger, on le retrouva mort dans son appartement. Assassiné. Le même œillet blanc reposait sur sa poitrine. Le meurtrier venait de tuer celui que tous avaient accepté de croire coupable. André comprit alors qu'il n'avait jamais été question d'un coupable facile. Quelqu'un avait voulu leur offrir un mensonge. Et il avait été suffisamment convaincant pour que la police elle-même y croie. Cette nuit-là, André retourna seul dans son bureau. Il reprit les dossiers depuis le début. Pas les photos. Pas les rapports. Mais ses propres notes. Il remarqua alors ce qu'il n'avait jamais voulu voir. Certaines informations apparaissaient dans ses carnets avant d'avoir été communiquées aux enquêteurs. Des détails minuscules. La position d'un corps. La présence d'un parfum. Une blessure décrite avec une précision impossible. Il avait toujours appelé cela de l'intuition. Ses collègues aussi. Il comprit soudain que l'intuition n'était parfois qu'un souvenir qui refuse de dire son nom. Il passa la nuit aux archives. Il ne consulta pas les nouveaux éléments de l'enquête. Il reprit les anciens. Ceux que personne ne regardait plus. Les premières notes. Les premiers témoignages. Les premières erreurs. Pendant six semaines, il avait cherché le lien entre les victimes. Cette nuit-là, il chercha l'endroit où le lien n'existait pas. Et il le trouva. Les femmes n'avaient rien en commun. Pas le même âge. Pas la même histoire. Pas les mêmes habitudes. Certaines s'étaient croisées. D'autres ne s'étaient probablement jamais vues. Le seul point commun entre elles était celui que personne n'avait voulu regarder. Leur absence n'avait alerté personne. L'une n'avait été déclarée disparue qu'après trois semaines, lorsqu'une collègue s'était étonnée de ne plus la croiser. Pour une autre, le propriétaire était persuadé qu'elle avait simplement quitté son logement sans prévenir. Quant à la dernière, son fils n'avait plus donné signe de vie depuis des années. À mesure qu'il parcourait les dossiers, André comprit que leur véritable point commun n'était ni un lieu, ni une habitude, ni un visage. C'était le silence laissé derrière elles. Elles avaient disparu avant de mourir, dans l'indifférence de ceux qui auraient dû remarquer leur absence. Il referma lentement les dossiers. Le Fleuriste n'était peut-être pas seulement un homme qui tuait pour laisser une trace. Peut-être cherchait-il à rendre visible une absence que personne n'avait remarquée. Cette pensée lui parut plus inquiétante encore. Car elle ne rendait personne innocent. À huit heures du matin, le commissariat commença à se remplir. Les téléphones sonnèrent. Les collègues parlèrent trop fort. Les machines à café reprirent leur bruit habituel. Le monde avait déjà commencé à passer à autre chose. André retourna dans son bureau. Il y trouva son carnet, resté ouvert toute la nuit. À la dernière page, une phrase était écrite. Il ne se souvenait pas l'avoir formulée ainsi. Il la relut plusieurs fois. « Nous avons cherché un assassin parce qu'il était plus facile d'imaginer un monstre que d'admettre notre indifférence. » Il referma le carnet. Puis il prit les dossiers des victimes. Un par un. Il retira les photographies des femmes. Pas les images des corps. Les autres. Celles trouvées dans leurs affaires. Une femme devant une fenêtre. Une autre sur une plage. Une troisième souriant à quelqu'un qui n'existait plus sur la photo. Il les posa côte à côte. Pour la première fois, il ne vit plus une affaire. Il vit des vies. Avant de quitter le commissariat, il écrivit une dernière note dans le dossier. Une seule ligne : « Affaire non résolue. » Il resta quelques secondes devant ces mots. Puis il ajouta : « Mais victimes identifiées. » Il posa son stylo. Dehors, la neige commençait à tomber.
Quelques semaines plus tard, André quitta la police. Il ne donna aucune explication. Personne ne sut jamais s'il avait fui un échec ou s'il avait simplement cessé de croire qu'une enquête pouvait toujours apporter une réponse. Il avait seulement gardé une habitude. Chaque année, à la même date, il déposait un œillet blanc devant l’ancien immeuble où tout avait commencé. Sans message. Sans signature. Sans attendre que quelqu'un le remarque. Puis, un matin, il ne vint plus. Personne ne sut s'il avait quitté la ville ou s'il avait simplement admis que certaines questions n'étaient pas faites pour recevoir une réponse. Quelques mois plus tard, quelqu’un ouvrit une petite boutique dans une rue étroite du vieux quartier. Une boutique de fleurs. Personne ne connaissait son nom. Personne ne savait d’où il venait. La vitrine était simple. Quelques plantes. Quelques bouquets. Et toujours, au centre, une rangée d’œillets blancs. Un soir d’hiver, une femme âgée entra dans la boutique. Elle demanda :
— Pourquoi des œillets blancs ?
L’homme derrière le comptoir sourit. Un sourire calme. Presque triste.
— Parce que certaines personnes méritent qu’on se souvienne d’elles.
La femme repartit sans répondre. Dehors, la neige tombait avec une régularité monotone. Dans la vitrine, les fleurs blanches restaient immobiles. Comme si elles attendaient quelqu’un. Comme si elles attendaient encore celui qui, un jour, prononcerait enfin leurs noms.
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