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Policier/Noir/Thriller
Passant75 : Les œillets blancs
 Publié le 11/08/26  -  7 commentaires  -  9437 caractères  -  39 lectures    Autres textes du même auteur

« La vérité est rarement pure et jamais simple. »
Oscar Wilde


Les œillets blancs


La ville avait cette façon particulière de disparaître lorsque venait l'hiver. Les façades se couvraient d'une brume grise, les vitrines perdaient leur éclat et les passants marchaient vite, comme s'ils craignaient que la nuit ne les reconnaisse.

Le capitaine André Bertin connaissait cette saison. Il l'avait toujours aimée pour ce qu'elle révélait des hommes, leurs solitudes, leurs habitudes, leurs mensonges.

Depuis six semaines, un meurtrier parcourait les rues du vieux quartier.

Six femmes avaient été retrouvées mortes au petit matin. Le bruit courut qu’elles se prostituaient autour des boulevards du nord, dans ces rues où les néons des bars continuaient de briller même quand personne ne les regardait. Le tueur ne volait rien. Il ne laissait derrière lui aucune trace exploitable, aucune colère visible.

Seulement un œillet blanc posé sur la poitrine de chacune de ses victimes.

Les journaux avaient trouvé un nom qui leur plaisait, le Fleuriste.

Le capitaine André Bertin détestait les surnoms que l'on donnait aux criminels. Ils transformaient parfois la laideur en légende.


— Il veut être reconnu, dit son adjoint, le lieutenant Terrier, en observant les photographies étalées sur le bureau.


André ne répondit pas immédiatement. Il regardait les visages des victimes. Non pas les blessures, seulement les visages.


— Non, finit-il par dire. Il veut qu'on se souvienne d'elles.


Terrier le regarda avec étonnement.


— Tu crois vraiment qu'un assassin pense à leur mémoire ?


André haussa les épaules.


— Je crois que les hommes les plus dangereux sont souvent ceux qui se racontent une histoire pour justifier ce qu'ils font.


Cette phrase lui revint bien plus tard.

La septième victime ne permit pas à l’enquête d’avancer. Elle fit pire. Elle obligea André à remettre en question tout ce qu’il croyait savoir. Une caméra de surveillance d'un commerce voisin avait enregistré une silhouette masculine quittant la rue quelques minutes après le meurtre. L'image était mauvaise, mais suffisamment nette pour distinguer un homme grand, vêtu d'un long manteau sombre.

Deux jours plus tard, les enquêteurs découvrirent un suspect, Bernard Bansard.

Ancien militaire, chauffeur de nuit, solitaire, déjà condamné pour des violences quelques années auparavant. Il connaissait parfaitement le quartier. Il avait été aperçu plusieurs fois près des lieux où les femmes travaillaient.

Tout semblait l'accuser. Chez lui, la police trouva des articles découpés sur les meurtres et une collection de couteaux anciens.

La presse s'empara de l'affaire. Le Fleuriste avait un visage. André, pourtant, resta prudent.


— C'est trop simple, dit-il.


Terrier fronça les sourcils.


— Tu viens de passer des semaines à chercher quelqu'un qui se cache dans l'ombre. Maintenant qu'on l'a trouvé, tu doutes ?


André fixa la photographie de Bansard. Quelque chose le dérangeait. Pas son innocence. Autre chose.


— Un homme comme lui aurait laissé des traces. Celui qu'on cherche est plus méthodique.


Il avait raison. Du moins, tout le monde le pensa.

Bernard Bansard fut relâché faute de preuves suffisantes.

La ville s'impatienta. Le commissariat reçut des appels, des lettres anonymes, des menaces. Les journaux accusaient la police d'incompétence.

André retourna dans les rues. Il parlait aux femmes qui travaillaient encore malgré la peur.

L'une d'elles, qui se faisait appeler Chloé, accepta de lui parler.


— Vous croyez vraiment pouvoir l'arrêter ? demanda-t-elle.

— Oui.

— Pourquoi ?


André réfléchit.


— Parce qu'il fera une erreur.


Chloé baissa les yeux.


— Les hommes comme lui font rarement des erreurs. Ils pensent seulement que ce qu'ils font a un sens.


Cette phrase lui resta en mémoire.

Quelques jours plus tard, Chloé disparut. On la retrouva au bord du fleuve. Le même geste. Le même œillet blanc.

Mais cette fois, un détail changeait. Sur le corps, le meurtrier avait aussi laissé un morceau de papier. Une seule phrase : « Vous regardez toujours ailleurs. »

André relut ces mots plusieurs fois. Il eut l'impression étrange qu'ils lui étaient destinés.

La piste de Bernard Bansard fut reprise. Mais avant même que la police puisse l'interroger, on le retrouva mort dans son appartement. Assassiné. Le même œillet blanc reposait sur sa poitrine. Le meurtrier venait de tuer celui que tous avaient accepté de croire coupable.

André comprit alors qu'il n'avait jamais été question d'un coupable facile. Quelqu'un avait voulu leur offrir un mensonge. Et il avait été suffisamment convaincant pour que la police elle-même y croie.

Cette nuit-là, André retourna seul dans son bureau. Il reprit les dossiers depuis le début. Pas les photos. Pas les rapports. Mais ses propres notes. Il remarqua alors ce qu'il n'avait jamais voulu voir. Certaines informations apparaissaient dans ses carnets avant d'avoir été communiquées aux enquêteurs. Des détails minuscules. La position d'un corps. La présence d'un parfum. Une blessure décrite avec une précision impossible. Il avait toujours appelé cela de l'intuition. Ses collègues aussi. Il comprit soudain que l'intuition n'était parfois qu'un souvenir qui refuse de dire son nom.

Il passa la nuit aux archives. Il ne consulta pas les nouveaux éléments de l'enquête. Il reprit les anciens. Ceux que personne ne regardait plus. Les premières notes. Les premiers témoignages. Les premières erreurs. Pendant six semaines, il avait cherché le lien entre les victimes. Cette nuit-là, il chercha l'endroit où le lien n'existait pas. Et il le trouva. Les femmes n'avaient rien en commun. Pas le même âge. Pas la même histoire. Pas les mêmes habitudes. Certaines s'étaient croisées. D'autres ne s'étaient probablement jamais vues.

Le seul point commun entre elles était celui que personne n'avait voulu regarder. Leur absence n'avait alerté personne. L'une n'avait été déclarée disparue qu'après trois semaines, lorsqu'une collègue s'était étonnée de ne plus la croiser. Pour une autre, le propriétaire était persuadé qu'elle avait simplement quitté son logement sans prévenir. Quant à la dernière, son fils n'avait plus donné signe de vie depuis des années. À mesure qu'il parcourait les dossiers, André comprit que leur véritable point commun n'était ni un lieu, ni une habitude, ni un visage. C'était le silence laissé derrière elles. Elles avaient disparu avant de mourir, dans l'indifférence de ceux qui auraient dû remarquer leur absence.

Il referma lentement les dossiers. Le Fleuriste n'était peut-être pas seulement un homme qui tuait pour laisser une trace. Peut-être cherchait-il à rendre visible une absence que personne n'avait remarquée. Cette pensée lui parut plus inquiétante encore. Car elle ne rendait personne innocent.

À huit heures du matin, le commissariat commença à se remplir. Les téléphones sonnèrent. Les collègues parlèrent trop fort. Les machines à café reprirent leur bruit habituel. Le monde avait déjà commencé à passer à autre chose. André retourna dans son bureau. Il y trouva son carnet, resté ouvert toute la nuit. À la dernière page, une phrase était écrite. Il ne se souvenait pas l'avoir formulée ainsi. Il la relut plusieurs fois. « Nous avons cherché un assassin parce qu'il était plus facile d'imaginer un monstre que d'admettre notre indifférence. » Il referma le carnet. Puis il prit les dossiers des victimes. Un par un. Il retira les photographies des femmes. Pas les images des corps. Les autres. Celles trouvées dans leurs affaires. Une femme devant une fenêtre. Une autre sur une plage. Une troisième souriant à quelqu'un qui n'existait plus sur la photo. Il les posa côte à côte. Pour la première fois, il ne vit plus une affaire. Il vit des vies. Avant de quitter le commissariat, il écrivit une dernière note dans le dossier. Une seule ligne : « Affaire non résolue. » Il resta quelques secondes devant ces mots. Puis il ajouta : « Mais victimes identifiées. » Il posa son stylo. Dehors, la neige commençait à tomber.


Quelques semaines plus tard, André quitta la police. Il ne donna aucune explication. Personne ne sut jamais s'il avait fui un échec ou s'il avait simplement cessé de croire qu'une enquête pouvait toujours apporter une réponse. Il avait seulement gardé une habitude. Chaque année, à la même date, il déposait un œillet blanc devant l’ancien immeuble où tout avait commencé. Sans message. Sans signature. Sans attendre que quelqu'un le remarque. Puis, un matin, il ne vint plus. Personne ne sut s'il avait quitté la ville ou s'il avait simplement admis que certaines questions n'étaient pas faites pour recevoir une réponse.

Quelques mois plus tard, quelqu’un ouvrit une petite boutique dans une rue étroite du vieux quartier. Une boutique de fleurs. Personne ne connaissait son nom. Personne ne savait d’où il venait. La vitrine était simple. Quelques plantes. Quelques bouquets. Et toujours, au centre, une rangée d’œillets blancs.

Un soir d’hiver, une femme âgée entra dans la boutique. Elle demanda :


— Pourquoi des œillets blancs ?


L’homme derrière le comptoir sourit. Un sourire calme. Presque triste.


— Parce que certaines personnes méritent qu’on se souvienne d’elles.


La femme repartit sans répondre. Dehors, la neige tombait avec une régularité monotone. Dans la vitrine, les fleurs blanches restaient immobiles. Comme si elles attendaient quelqu’un. Comme si elles attendaient encore celui qui, un jour, prononcerait enfin leurs noms.


 
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   GLOEL   
2/8/2026
trouve l'écriture
très aboutie
et
aime bien
Bonjour,

Ce qui me paraît le plus remarquable n'est pas le mystère du Fleuriste, mais le déplacement progressif de la question centrale.
Le récit commence en fait par demander « qui est le meurtrier ? » puis s'achève sur une interrogation plus dérangeante : « combien de personnes peuvent disparaître sans que nous nous apercevions de leur absence ? ».
Ce glissement donne au texte une résonance qui dépasse largement les codes du roman policier.

En conclusion, cette nouvelle dépasse le simple roman policier en transformant la quête du meurtrier en une réflexion sur l'indifférence envers ceux qui disparaissent sans laisser de vide.

L'écriture est bien maîtrisée avec une véritable voix d'auteur.
Cependant, cette nouvelle pourrait reellement gagner encore en force si sa dimension philosophique était davantage suggérée par l'action que formulée explicitement.

Bonne journee,
Frank Gloel

   Yakamoz   
12/8/2026
trouve l'écriture
très aboutie
et
aime bien
On croit à une histoire policière banale, un meurtrier en série qui tue des prostituées, mais on glisse peu à peu vers quelque chose de plus profond, une réflexion sur la solitude, sur celles qui « avaient disparu avant de mourir ». Le meurtrier par son geste met ces femmes en lumière.

Finalement au fil du récit, l’enquête devient secondaire, peu importe que l’on trouve ou non le coupable. Le capitaine Bertin, que l’on devine affecté par cette affaire, se remet en question et quitte la police.

J’ai bien aimé l’atmosphère qui se dégage de ce texte, la ville en hiver, une mélancolie tenace. Le personnage du capitaine est touchant car profondément humain. Il exprime ses doutes, il est en empathie avec les victimes. Cette enquête, par les questions profondes qu’elle suscite en lui, va changer sa vie.

   Mikard   
12/8/2026
trouve l'écriture
très aboutie
et
aime bien
On part sur du classique : le meurtrier à l’œillet a encore frappé avec la question en filigrane : que peut vouloir signifier ce putain d’œillet ?

C’est bien mené, on a les personnages du thriller, des prostituées assassinées, un vieux flic bougon, etc.
Puis ça bascule sur autre chose, l’indifférence des gens, ceux qu’on ne voit pas, plus difficile à mettre en place à mon avis car tu suggères une réflexion sur la société.

L’effet de surprise est réel car j’attendais tranquille un meurtrier psychopathe se gourant dans les fleurs et le commissaire triomphant racontant le truc aux jeunes flics ébahis … pas mal.

La boutique de fleurs pour la chute est un peu facile mais ça passe.
Bon moment de lecture pour moi.
Mik

   Heloise   
12/8/2026
trouve l'écriture
très aboutie
et
aime beaucoup
Je trouve l'écriture très sobre (sans mettre derrière sobre de jugement de valeur). Le début était plein de clichés, autant dans l'écriture pragmatique qui avance sans effets de style exceptionnels (sauf le premier paragraphe plein de figures de style) et autres éléments de littérature ou pire de poésie, là, j'y mets un jugement de valeur positif, je me dis "cool, un policier, en plus c'est court donc ça va cingler sur la fin". Et puis quelques éléments qui m'ont fait penser à un Jack l'éventreur contemporain, et qui me faisaient penser à une fin peut-être pas simple. Mais en même temps, les paragraphes si courts, ça créé une atmosphère de... Je ne sais pas, d'interruptions, d'inachevé, avec le glissement progressif et je me demande où on va comme ça, c'est très habilement mené.
Alors oui, je me réjouissais du polar classique, mais ces "Oeillets blancs" atypiques me resteront bien plus longtemps en tête.

   moschen   
14/8/2026
trouve l'écriture
aboutie
et
aime un peu
Forme

« Depuis six semaines … six femmes ». Plus tard, on nous dira « Pendant six semaines, il avait cherché le lien…

“Non, il veut qu’on se souvienne d’elles”... Ayant relu plusieurs fois ce texte, à la seconde lecture, on comprend que cette phrase a dévoilé le pot aux roses. Et on se demande comment l'inspecteur est parvenu à cette conclusion. Il est vrai que poser une fleur sur une tombe contribue à la pérennité d'un souvenir.

“Cette phrase lui revint bien plus tard” : cela ressemble à un procédé pour se projeter dans le futur et avertir le lecteur de l'importance de la phrase.

“Caméra… quelques minutes après le meurtre” : La date et surtout l'heure du meurtre, sur la base d'une autopsie, sont, to the best of my knowledge, très approximatives. À moins d'ajouter une montre qui se briserait à l'instant précis et à condition de tenir pour acquis l'hypothèse de son réglage.

“Cette phrase lui resta en mémoire”. Cela sonne de manière similaire à la phrase citée ci-dessus.

Dans le texte, le capitaine est nommé par son prénom André. Cela crée une connivence entre le narrateur et le personnage, connivence qui ne semble pas nécessaire et qu’il aurait été aisé de supprimer en faisant référence au nom Bertin uniquement.

« Quelques semaines plus tard … suivi par …. Quelques mois plus tard.

Fond

“Parce qu'il fera une erreur”. Là je tombe des nues. Il s'adresse à une victime potentielle, et il emploie le mot “erreur”. L'erreur serait bien de laisser un indice mais aussi en filigrane on comprend que l'erreur implique la disparition de la personne à qui il s'adresse.

“Il eut l'impression que… lui était destiné”. Je ne comprends pas l'intérêt de cette phrase. Un peu comme celle qui dit "Vous regardez toujours ailleurs -> pas au bon endroit".

“L'intuition n'est qu'un souvenir qui refuse de dire son nom”. Cette affirmation me paraît très réductrice.

« Chez lui la police … une collection de couteaux anciens ». Je n’ai pas trouvé de référence au mode opératoire des meurtres.

Conclusion

Une absence, plus ou moins longue, voilà le critère. En fait, l'absence ou le désintérêt apparaît comme un constat posthume. Il faut un meurtre, puis la mesure du temps qui s'écoule sans le constat de la disparition, puis quelqu'un qui déclare une disparition.

Comment le meurtrier procède-t-il pour choisir ses victimes ? Elles ont en commun le désintérêt et donc le temps qui s'écoule entre le meurtre connu de la police et la date où quelqu'un déclare une disparition.

Pour choisir ses victimes, je comprends que le tueur s'intéresse à la future victime pour constater un désintérêt certain (comme fait-il pour faire le tour de tous ceux qui pourraient s'intéresser à la future victime ?) et finisse par constater le dépassement d'un seuil (unique ou ajustable) qui entraîne son placement dans la liste des futures victimes. Voilà, à mon sens, bien une contradiction, entre l’intérêt de l'un, le meurtrier et le désintérêt des autres. Au final, l’intérêt du meurtrier pour sa victime devrait la sauver du désintérêt que lui porte tous les autres.

J’avoue avoir été pris par le ton, les étapes, la progression de l’enquête et le personnage du capitaine Bertin. J’ai bien aimé le moment où il découvre par les photos, etc. la solitude des victimes. Cette solitude qui peut faire écho à la sienne. Le reste est du second ordre, du détail.

   Cyrill   
28/8/2026
trouve l'écriture
aboutie
et
aime bien
Bonjour Passant.
J’ai bien aimé cette couleur de polar hivernal, même assez cinématographique. Autre chose de remarquable, c’est que le cœur du récit n’est finalement pas de savoir qui est le tueur, mais pourquoi ces femmes ont pu disparaître sans que personne ne s’en aperçoive ? C’est cette idée-là qui domine, avec un André Bertin qui n’est pas présenté comme un enquêteur génial à la Hercule Poirot qui résout brillamment une énigme ultra-complexe, mais comme quelqu’un qui observe, doute, puis finit par remettre en question son propre regard.
Il y a pas mal de passage équivoques qui maintiennent le suspense et le mystère, mais orientent tout de même très fortement le lecteur vers André. Mais voilà, le texte ne décide jamais complètement s’il veut faire d’André lui-même le Fleuriste, s’il est devenu le Fleuriste après avoir quitté la police, ou s’il connaît l'identité du Fleuriste... Ou alors tout ça est volontairement symbolique, et c’est cette ambiguïté-là que je trouve très bien menée tout au long du récit.
Merci pour le partage.

   Louis   
7/9/2026
trouve l'écriture
très aboutie
et
aime bien
Cette nouvelle part d’un singulier paradoxe : selon le narrateur, une ville « disparaît » dès l’hiver venu, et pourtant, alors qu’elle s’efface, se dissimule, se couvre « d’une brume grise », elle « révèle » les hommes, révèle « leurs solitudes, leurs habitudes, leurs mensonges ».
En disparaissant, la ville fait apparaître des aspects de la vie des êtres humains ; en s’obscurcissant (« les vitrines perdaient leur éclat »), elle met en lumière des traits habituellement cachés, non apparents, des profondeurs de la psyché humaine.

Un meurtrier, un "serial-killer", se manifeste, et le récit prend alors l’allure d’un polar.
Mais il sera un polar très atypique.
Le paradoxe de départ va traverser tout le récit. Non seulement, il conservera son effet paradoxal, mais il s'accentuera.

Le meurtrier est l’homme de la saison, l’homme de l’hiver.
Comme la saison hivernale, il fait tout disparaître, « il ne laissait derrière lui aucune trace », mais comme elle, il sera "révélateur".

Aux premiers temps du récit, aucun indice ne permet à l’enquêteur, « le capitaine André Bertin » de se mettre sur la "piste" du criminel.

Seul "indice", un œillet blanc, « posé sur la poitrine de chacune de ses victimes ».

Bertin comprend que « le meurtrier veut qu’on se souvienne d’elles », que l'on se souvienne des victimes.
Du moins, est-ce son interprétation des faits.
Ainsi cet étrange assassin ne tuerait pas pour que l’on parle de lui, par désir qu’on lui donne une existence ; il ne tuerait pas par vanité, par orgueil, ou par une sorte de narcissisme.
Il tuerait apparemment de façon désintéressée, le vol n’est pas son "mobile" : « il ne volait rien » ; il ne semble pas non plus satisfaire une vengeance : « il ne laissait… aucune colère visible ».
Il semblerait même tuer dans l’intérêt de ses victimes, et non dans le sien propre. Voilà donc un singulier tueur, sans égoïsme et nul narcissisme dans ses motivations, un assassin étonnant qui ne voudrait aucun mal à ses victimes, et leur donnerait la mort pour leur bien, à elles, et non pour son bien, à lui !

La nouvelle s’achemine vers le paroxysme du paradoxe signalé, qui court tout au long du texte :
L’assassin sera celui qui tue la mort, celui qui redonne vie en tuant.
Ses victimes, en effet, sont déjà mortes. Des "vivants-morts" qu’il veut changer en "morts-vivants". Le paradoxe culmine dans ce renversement, par lequel le meurtre en ce cas particulier, dans cette affaire hors du commun, consisterait non pas à donner la mort pour elle-même, comme une fin, mais comme un moyen pour redonner vie.
Ainsi, selon le narrateur : « André comprit que leur véritable point commun ( à toutes ses victimes) n’était ni un lieu, ni une habitude, ni un visage. C’était le silence laissé derrière elles. Elles avaient disparu avant de mourir, dans l’indifférence de ceux qui auraient dû remarquer leur absence »
Les victimes étaient toutes des femmes devenues "indifférentes" à leur entourage proche. Elles n’existaient plus déjà pour ces "proches".
Dans l’abandon, la solitude, l’indifférence générale, sans reconnaissance de leur existence, ces femmes n’étaient rien, elles n’étaient déjà plus, elles étaient comme mortes.

Le tueur donnerait donc « du sens » à ce qu’il fait.
Il ne tue par lâcheté, pour satisfaire une pulsion de mort, pour satisfaire un fantasme de toute puissance, il n’assassine pas des personnes faibles et insignifiantes, dont on remarquerait à peine le décès, et dont on chercherait sans zèle un coupable qui demeurerait probablement impuni.

Si, très méticuleusement, il ne laisse « aucune trace », ce n’est pas pour rester impuni, c’est pour qu’on ne mette pas l’accent sur le coupable, mais sur les victimes. C’est sur elles que l’attention de tous doit porter.
Raison pour laquelle encore, le meurtrier supprime le suspect, qui concentrait trop, dans les médias, l’attention sur sa personne.
Croyant connaître le coupable, on ne s’intéressait plus aux victimes, mais aux moyens de sa traque.

Ainsi, par le procédé de l’assassinat, les plaçant dans un « hiver », saison de la mort, le tueur croit révéler l’existence de ses victimes, elles qui étaient devenues invisibles, indifférentes.
Il leur redonne vie dans les mémoires. Elles ne seront pas oubliées, croit-il.

Le criminel ne sera jamais retrouvé, il ne sera jamais "identifié".
Mais peu importe, aux yeux de l’enquêteur André, qui abandonne ses recherches et quitte la police, l’important n’est pas dans l’dentification du criminel au sens juridique, mais dans celle des victimes qui, parce que victimes, parce qu’il a enquêté, ont ainsi retrouvé un nom, un visage, une vie que l’on avait oubliés. Ce sont ses derniers mots de policier : « Affaire non résolue », oui, avant d’ajouter : « mais victimes identifiées ».
André semble en "sym-pathie" avec celui qu’il devrait arrêter, il le "comprend", et plutôt que d’arrêter l’homme, il poursuit son cérémonial de l’œillet blanc, en perpétue son symbolisme d’innocence et de respect.
Les coupables ne seraient pas ceux que l’on croit.

Ce n’est pas la vérité qui importe vraiment dans ce récit, mais la vraisemblance.
Or tel qu’il apparaît à l’enquêteur comme au narrateur, le tueur pris dans le paradoxe signalé demeure très peu vraisemblable.
Peut-il en effet s’illusionner à ce point sur la mémoire, ignorer combien elle peut être éphémère dans les médias, leurs lecteurs, mais aussi chez les enquêteurs ?
Il ne peut pas héroïciser ses victimes, et l’idéal antique du héros immortel dans les mémoires humaines n’a plus cours.
Sans doute se tient-il pour lui-même , - on peut avec André le supposer, un discours de justification, une rationalisation de ses crimes, par lesquels il masque ses véritables mobiles, et déplace sur les « indifférents » la véritable culpabilité.
Mais comment peut-il tout à fait ignorer qu’il assassine avant tout l’avenir de ses victimes, qu’il leur supprime toute possibilité vécue d’un avenir autre et différent ?
Ne le voit-il pas qu’il les bannit à jamais du règne de la possibilité.

Le suicide au moins reste encore du domaine du choix, mais cette liberté-là, le criminel l’ôte à ses victimes qui avaient décidé de vivre, bien qu’elles fussent déjà des "vivants-morts".
Le tueur "bon" serait avant tout l’assassin d’une liberté, et de l’avenir personnel des victimes comme champ de possibilités, qui n’exclut pas des nouveaux printemps.
Il serait l’homme improbable d’un hiver définitif, dont la révélation ne serait qu’une légère lueur, très éphémère, dans les consciences et les mémoires.
Ainsi le paradoxe dans lequel il est pris voisine plutôt avec l’absurde.

Plus prosaïquement, elle semble aussi invraisemblable, sa connaissance, qui devrait être très intime, de toutes ces femmes sans liens entre elles qu’il assassine. Que son choix, d’autre part, porte exclusivement sur des femmes, à l’exclusion du suspect, interroge.

Merci pour cette sorte de polar atypique, original, qui prête à réflexion.


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