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Science-fiction
moschen : Département du « Bien-être collectif »
 Publié le 14/08/26  -  30661 caractères  -  1 lectures    Autres textes du même auteur

Inspiré par 1984 de George Orwell, un monde où le quidam soumis propose lui-même les mesures de privation de liberté dont il va pâtir.
Mauern haben Ohren. (Les murs ont des oreilles.)
Big brother is watching you. (Le grand frère te surveille.)


Département du « Bien-être collectif »


J'avais pris les mauvaises habitudes des célibataires endurcis. Réveillé par les sifflements stridents des hirondelles, je me levais pour allumer la radio, uriner bruyamment ou mettre à bouillir l'eau du café, dans cet ordre ou dans n'importe quel autre. Une petite heure que je me réservais jalousement, tant cette coupure me semblait indispensable avant d'affronter une nouvelle journée et son lot d'incertitudes.


J'ouvrais grand la fenêtre de la cuisine, laissant entrer un air moins vicié. Souvent, les cloches de l'église prenaient le dessus sur les cris qui montaient de la cour d’école. Tout semblait étonnamment calme. Je me suis dit que ce n'était pas plus mal.


Le premier air de musique qui venait titiller mes tympans, les premiers accords donneraient le ton de la journée. Il importait de ne pas se tromper. Mais là, ce n'était pas de la musique qui sortait du poste mais uniquement une litanie d'annonces les unes plus ennuyeuses et plus rébarbatives que les autres. Toutes les stations s'étaient donné le mot et diffusaient le même chapelet indigeste de mesures censées sortir le pays du marasme dans lequel il avait sombré. Pas un canal pour rattraper l'autre et tout cela en dehors des heures pleines. J'ai hésité à appeler quelqu'un. Je ne voulais pas paraître naïf de poser une question dont j'étais le seul à ignorer la réponse.


Une tasse de café, une ou deux tranches de pain de seigle, un peu de beurre et du miel d'acacia, comme un rituel immuable, des gestes répétés, avec chaque chose à une place dédiée sur la petite table ronde, le pain à la main gauche, puis le beurre, le pot de miel et pour finir à portée de la main droite la tasse de café. Ce rituel m'était devenu indispensable, je ne pouvais imaginer un instant de m’en priver. J'observais les objets de la cuisine. Après avoir voyagé d'un coin à l'autre, les choses finissaient par trouver un point de chute et ne plus bouger. Ce devait être pareil pour nous.


En sortant de la douche, j'ai vu mes ongles de pieds et je me suis dit qu'il fallait que je songe sérieusement à les couper. J'avais ciré les chaussures la veille. Je le fais toujours en avance, comme le repassage. J'ai enfilé ma meilleure chemise, bouclé le ceinturon et je suis descendu dans la rue.


Des vélos avaient envahi tout l'espace. Pas une voiture, pas un taxi, seuls circulaient les bus et les véhicules d'intervention. On se serait cru dans une capitale asiatique avant la prolifération des mobylettes.


Tout cela ne me concernait pas. Le département du « Bien-être collectif », qui m'avait recruté, était situé à deux pas du meublé que j'occupais au-dessus de la place de la Convention. Je faisais le trajet à pied. Je me suis souvenu du premier embargo pétrolier du mois d'octobre 73. C'était la dernière fois que j'avais vécu dans une ville aussi reposante. Toutes les initiatives de journées sans voitures n'avaient jamais été aussi concluantes.


Les immenses panneaux publicitaires avaient troqué leurs pollutions stériles contre les mêmes messages que diffusait le poste radio. L'essence était en rupture d'approvisionnement. On redoutait même quelques coupures d'électricité. Je me suis dit que cela n’allait pas fort si nous en étions réduits à couper le courant. Dans mon échelle de valeurs, l'électricité a toujours été secondaire, surtout par rapport à l'eau.


Impossible de manquer l’imposant immeuble du ministère, tellement il bouchait l'horizon. J'ai levé la tête pour compter les étages. Il se disait qu'il y en avait autant en dessous, que des tunnels avaient été creusés pour échapper aux attentats en fuyant par la Seine.

J'ai patienté le temps que l'on me fasse un badge. J’étais habitué à ce que la voix de l'ascenseur me salue respectueusement, me propose gentiment de monter à mon étage. Mais là, ce fut la surprise.


– Monsieur Winston, vous n'êtes plus autorisé à utiliser les ascenseurs.


Je suis sorti et je me suis dirigé piteusement vers les escaliers. Avec cette mutation, je pensais naïvement avoir obtenu une promotion. J’étais persuadé de l'avoir méritée. J'imaginais que l'on gravissait les marches des responsabilités en même temps que votre bureau se transportait vers le sommet de l'immeuble.


Au troisième, j'étais déjà en nage. Au quatrième, j'ai eu le souffle coupé. J'ai ressenti une pointe qui me perçait les côtes. Il y eut cette rencontre qui me mit un peu de baume au cœur. J'ai eu l'immense joie de croiser mademoiselle Burke-Coat. Guillerette, Barbara descendait les marches. On aurait dit qu'elle sautillait. Là où mon corps, si lourd, à la peine, souffrait le martyre, elle semblait danser, si légère, si délicate que l'on aurait cru que ses longues jambes répétaient une chorégraphie. Barbara m'a salué, a esquissé un sourire un poil moqueur et a dit quelque chose du genre :


– Comment allez-vous, James, satisfait de votre nouvelle affectation ?


Je n'ai pas eu le temps de répondre. D'ailleurs, à son empressement, je doute qu'elle se soit arrêtée le temps que je reprenne ma respiration. Arrivé au septième, un genre d’assistant trop poli m'a ouvert la porte. On n'avait pas ces honneurs deux étages en dessous.


– Veuillez me suivre, monsieur Winston, je vais vous conduire à votre nouveau bureau.


J'ai découvert une simple table d'écolier avec un tiroir, dans un coin du plateau, loin de toute lumière naturelle. Au plafond, il y avait un ventilateur mais il ne semblait pas en état de fonctionnement.


– C'est ça mon nouveau bureau, ai-je pesté. Il doit y avoir une erreur.


J'ai immédiatement pensé à une humiliation. Ma mutation devait déplaire à certains. Non, rien de tout cela. Le groom m'a expliqué que tous les nouveaux venus passaient par cet endroit. Ensuite, en fonction de l'humeur du boss, de son appréciation et de la proximité des collègues de travail, on pouvait un beau matin découvrir que votre bureau avait été déplacé. Les humains comme les choses tardaient à se faire une place. Il suffisait d'un peu de patience et d'une pincée de ténacité.


Pour le reste, climatisation et ventilateurs avaient été débranchés dans le seul but d'habituer les corps. C'est ce qui m'avait été dit. Ma chaise allait suivre dans la matinée. Je restais persuadé que des économies avaient été exigées, que les instructions venaient de tout en haut. Je me suis demandé si le dernier étage échappait aux consignes générales. Le garçon d'étage a devancé ma pensée.


– Vous savez, au neuvième étage, ils prennent des décisions importantes. C'est normal que la climatisation fonctionne un peu là-haut. Ce serait dommage qu'ils se fourvoient, en viennent à faire de mauvais choix, à cause d'un détail de second ordre.


Je me suis demandé quelle formation avait suivie ce petit portier pour se permettre un trait d'esprit aussi acéré, et surtout pour disposer d'une telle richesse de vocabulaire. Je ne voyais qu'une possibilité : c'était un agent de la police politique.

Depuis peu, ce genre d'idées se bousculaient dans mon crâne. J'étais devenu paranoïaque, aucun doute là-dessus.


Je fus présenté à quelques collègues et j'appris qu'un “stand-up” serait organisé juste avant le repas.


– Tu ne vas pas t'ennuyer, James, me lança mon voisin Matthews. J'espère que tu aimes lire les notes de service. Tu seras comblé. Elles vont pleuvoir, de là-haut, comme les gouttes du ciel, fit-il en levant la tête.


La matinée s'est déroulée ainsi. Un coursier vous déposait une note à lire et à synthétiser. Il repassait une demi-heure plus tard, vérifiait la feuille d'émargement, se fendait d'un sourire satisfait et repartait butiner le trèfle suivant. C'était tout.

Les plus zélés se permettaient de vous rappeler le but de l'exercice.


– N'oubliez pas de coucher une appréciation sur chacune de ces notes. Le boss veut un commentaire pertinent, une remarque qui témoigne de votre sens critique, un argument qui rendrait la mesure compréhensible, acceptable et acceptée par le plus grand nombre.

– Oui, oui, j'ai bien compris. Message reçu.


Juste avant l'heure du déjeuner, l'ensemble du personnel présent à l'étage a été invité à se regrouper. Ceux qui portaient des brassards jaunes nous ont guidés vers une porte de sortie. Un homme en treillis, cagoulé, en bloquait le passage.


Nous avons poireauté là une vingtaine de minutes. Puis les haut-parleurs se sont tus et le visage du chef est apparu sur les écrans. Personne ne l’avait vu en chair et en os depuis plus d'une semaine. Il nous a délivré un discours connu, rabâché, resucé. Rien de nouveau.


« Le pays était au bord de la faillite, les comptes de la nation en déficit chronique nous interdisaient d'emprunter autrement qu'à des taux insoutenables. »


Je me suis souvenu des affirmations assénées par ma mère.


– Tu vis au-dessus de tes moyens. Tu dépenses sans compter. Tu devrais épargner, cela profiterait à notre économie.


J'évitais de la contredire. Pourtant j’étais intimement persuadé du contraire. À chacun de mes achats, je voyais un concitoyen travailler, produire. Pour moi, un banquier ne produisait rien, il vous prêtait de l'argent et encaissait les intérêts comme une rente. Mon père, Dieu ait son âme, était sans merci avec les banquiers qu’il accusait de corrompre nos décideurs. Selon lui, le niveau de corruption d’un État se mesurait à la montagne d’intérêts que les contribuables auraient à rembourser. Toutes les entreprises voulaient calquer leurs modèles sur celui des banques, et vivre non pas de la vente d’un bien, par à-coups, mais des dividendes réguliers de cette vente comme dans une location de longue durée, très longue durée. Le quidam ne posséderait plus rien, excepté des contrats de location à vie pour l’entretien et le renouvellement de ses appareils, des meubles, postes radio, montres, etc., et bien entendu les obligations liées aux prélèvements afférents.


La nation entière allait être sollicitée pour collecter l'or, l'argent, les bagues, chaînes, gourmettes, tout ce qui pouvait être fondu et échangé contre des devises qui permettraient à l'État d’acheter du gaz et de l'essence. Je me suis dit qu'il fallait trier sur le volet les fonctionnaires dont la probité irréprochable éviterait que votre alliance finisse au petit doigt dodu d'un employé corrompu.


Le boss a terminé son speech par une menace à peine voilée. Si le département n'obtenait pas de résultats probants, pas assez rapidement, le gouvernement pourrait nous placer, par un simple décret, sous l'autorité d'un militaire. Je n'ai jamais compris ces gens qui usent de « si… alors… » comme des menaces à demi voilées qui ne sont que de simples aveux de leur pitoyable faiblesse, aveux d’incompétence notoire. Bon, je pouvais admettre que les efforts pour transformer les ordres venus d’en haut en résultats rencontreraient quelques résistances. Mais vaincre ces dernières apporterait des satisfactions d’un autre degré.


Une sonnerie a retenti. Les gens se sont levés, pour se diriger en silence vers les escaliers. Tout le monde descendait sagement les marches, pas un pour utiliser les ascenseurs, pas un pour discuter ces dernières paroles, les sous-entendus pesants, l'avenir sombre qui nous attendait. Je me suis dit qu'il suffisait de déclarer une forme d'état d'urgence pour que le pays tout entier résonne des pas de milliers de bottes. Ce serait la fin des petits pois comme disait ma mère.


À l'entrée de la cantine, les hommes et les femmes furent séparés en deux files distinctes. Chacun était invité à monter sur une balance. Une autre machine vous palpait le ventre. Au bout de quelques minutes, une zone de restauration vous était désignée. On ne choisissait plus ses repas. Une diététicienne s'en chargeait pour vous. J'ai immédiatement pensé à Barbara. Je n'en étais pas tout à fait certain. De toute façon, j'avais confiance en elle. J'accepterais volontiers ce que Barbara mettrait dans mon assiette. J'étais persuadé que ce serait pour mon bien.


Une majorité de collègues semblaient applaudir des deux mains. Pour d'autres, ces mesurettes ne solutionnaient rien. Pour nous qui recevions tous les jours des notes, ce n’était pas une surprise. Comme pour l'arrêt des climatiseurs, l'usage des ascenseurs, les choix alimentaires, les restrictions de circulation… on comprenait les décisions que l'on croyait bonnes pour la nation et pour nous-mêmes. Les messages répétés finissaient par s'ancrer dans les esprits. Les corps allaient apprendre à se priver de tous ces aliments que le pays ne produisait pas.

Pour un département du « Bien-être collectif », il était naturel que son personnel montre l’exemple.


Sur le coup de quinze heures, juste après le second café, j'ai eu la visite de mademoiselle Burke-Coat. Pour le coup, j'ai apprécié d'avoir ce bureau à l'écart.


– Barbara, que me vaut ce plaisir ?


J'ai voulu la complimenter. Mais je me suis retenu. Elle pouvait tout aussi bien prendre ombrage d'une flatterie excessive.


Elle se lança dans un exposé tarabiscoté, un mélange de banalités sur la santé de nos concitoyens, sur l'explosion des coûts du département de « Réparation des Corps », du manque de personnel qualifié, des priorités. J'ai dû y mettre le holà.


– Barbara, dites-moi ce que je viens faire dans cette affaire.

– Vous avez été choisi… je me suis permis de vous recommander comme élément pilote, premier de cordée d'un protocole qui, en cas de réussite, sera étendu à une majorité de la population.

– Pourquoi moi ? ai-je demandé.

– Pourquoi, pourquoi, pourquoi vous faut-il toujours tout expliquer, tout justifier ? Parce que vous, parce que moi, parce que vous et moi nous nous comprenons. Parce que j'ai confiance en vous, parce que j'ai besoin que cette expérimentation réussisse, parce que je n'ai pas le droit à l'échec. Personne ne doit échouer, il y va de l'avenir de la nation entière.


Je me suis contenté d’opiner du chef. Sauver la nation : cette carte brandie à tout bout de champ commençait à me courir sur le haricot.


Jamais je n'avais croisé une personne aussi cultivée, aussi ambitieuse, entreprenante, aussi belle, désirable. Je ne pouvais la décevoir. Je ne le voulais pas. Mais, dans le détail, je ne savais toujours pas à quelle sauce je serais mangé.


Barbara avait pris le temps de peaufiner son projet. Il était question de bien-être, un bien-être un peu à rebours de nos pulsions internes. Ceux qui se prêteraient au jeu subiraient temporairement quelques privations, somme toute bénignes. Mais le bénéfice serait immense, pas seulement pour chaque individu mais pour l'État, pour nous tous.


En toute honnêteté, il fallait déclamer à haute voix, devant un public trié sur le volet, et surtout s'engager par écrit, enregistrer de sa propre main quelles petites faiblesses, quels petits excès, connus de vous seuls et dont la privation vous affecterait le plus. Comme d'un objet dont on se sépare, que l'on voudrait offrir, et qui peut devenir un présent mais à la seule condition qu’il vous en coûte.


Il fallait apprendre à expier, non pas au sens religieux du terme, mais il fallait être honnête, cesser de se mentir. Barbara serait là, présente à vos côtés dans les moments difficiles, pour vous accompagner sur ce chemin de croix. Au final, la transformation du corps, mais plus encore de l'esprit, vous changerait de dimension. C'était beau, bien ficelé, riche de promesses.


– James, voulez-vous vous prêter à cet exercice avec moi ?


Je n'ai pas hésité une seconde.


– Bien entendu, Barbara, vous pouvez compter sur moi.

– Alors, commençons tout de suite.


Elle avait de la suite dans les idées, prête à tout pour prendre le taureau par les cornes et si possible obtenir des résultats.


– Nous allons commencer par mesurer votre taille et prendre votre poids.

– Puis ?

– Puis vous allez noter dans ce cahier toutes ces petites habitudes que vous avez prises, et qui, si elles étaient contenues, pourraient améliorer votre bien-être. Je veux parler des cigares, des verres de vin, de l'alcool, de la moutarde, de la mayonnaise, du beurre, du lait, de la confiture, du miel, des œufs, de la viande…


Au sujet de la mayonnaise et du ketchup, elle faisait fausse route. Pour le reste, impossible de me renier. Le goût pour les cigares m'était venu après un mémorable voyage à La Havane. Je fumais par solidarité avec les Cubains. D'ailleurs, je ne comprenais pas que le département ne soit pas renommé du « Bien-être collectif et solidaire ». Ça aurait claqué plus fort.


Les gens ont une fâcheuse propension à voir leurs défauts les plus infimes, exagérément aggravés comme une verrue qui aurait bourgeonné sur le bout de leur nez. Ils sont les seuls à voir la minuscule imperfection mais cela ne les prive pas de la regarder à longueur de journée. Je n'échappais pas à cette règle. Quant à moi, je me méfiais de mon haleine. J'avais toujours à portée de main une petite pastille de menthe chargée de me rassurer et qui me permettrait de m'approcher de mademoiselle Burke-Coat en toute sérénité.


Je l'ai interrompue. Je pensais avoir compris. Cela m'a rappelé mon enfance et le passage presque obligé, le vendredi soir, par le confessionnal. Le curé avait pris la mauvaise habitude de nous extorquer nos travers. Je me souviens qu'il voulait absolument connaître, par le détail, les idées qui se formaient dans mon esprit, lorsque je regardais certaines filles. J'ai fini par comprendre que lui et moi regardions les mêmes corps. Je n’ai jamais su comment il les voyait et le genre de tourments que cette vue éveillait en lui. J'essaie d'éviter de mettre mes pensées dans la tête d'autrui.


Il ne fallait pas être grand clerc. Barbara avait deviné, ou bien connaissait précisément ces petits péchés qui me permettaient de compenser une solitude devenue, avec le temps, plus pesante, presque insupportable. Je me suis dit que j'aurais été bien inspiré de vérifier mon appartement, qu'il n'était pas impossible que la police politique y ait posé une caméra ou un microphone. Ce film édifiant sur la Stasi m'est revenu à la mémoire.

Cela me rappelait cette inscription en allemand sur les murs “Mauern haben Ohren”. J'étais convaincu que quelqu'un observait mes faits et gestes, genre “Big brother is watching you”.


Je me suis demandé où ce système s'arrêterait. Si l'on se mettait à surveiller ceux-là mêmes qui vous scrutaient, cela en faisait du personnel à recruter, à former, à espionner, et ce jusqu’en haut de la pyramide. Une forme grave de paranoïa avait gagné le pays. À mon grand étonnement, ce mal ne figurait toujours pas à l’ordre du jour du département du « Bien-être collectif ».


Toujours au fait des dernières rumeurs, Matthews avait affirmé que les commerces avaient reçu pour consigne d'enregistrer tous les achats effectués avec une carte de crédit, et pas uniquement chaque montant, mais aussi une désignation précise de la chose acquise. Je voyais bien les recoupements que l’on pouvait faire entre la composition d’une famille, ses moyens et les besoins de ses membres ou plutôt le superflu qu'il aurait été opportun de démasquer et de chasser.


La mesure visait aussi bien les alimentations, les supermarchés mais aussi les services et que sais-je encore. Habituer les corps, encourager le grand renoncement des esprits.


Vers la fin de l'après-midi, mon nouveau boss est venu me saluer.


– Bienvenue parmi nous, Winston.

– Merci. Je suis très honoré de travailler pour vous, fier de mettre mes compétences au service de ce département.


Il m'a tendu un document confidentiel. Il contenait un ensemble de diagnostics auxquels nous cherchions tous désespérément des solutions. Il m’a regardé dans le fond des yeux et il a insisté : oui, nous tous.


Nous savons que vous avez une licence de sociologie. C'est une rareté dans notre département. La direction vous a confié une tâche difficile. Rassurez-vous, vous n'êtes pas le seul. On vous demande d'imaginer toutes sortes de solutions aux problèmes qui figurent dans ce document. Bien entendu, les mesures que vous proposerez seront confrontées à un examen approfondi de nos experts. Il avait insisté sur un dernier point. J’ai ressenti une forme de soulagement.


– Les mesures doivent donner des résultats, rapidement. Elles doivent être acceptées par nos concitoyens. C'est là que votre exemplarité nous sera très utile.


Il a fini par ajouter que mon bureau allait bouger. Cela ne dépendait que de moi.


Le pays était au bord de la faillite, les comptes de la nation en déficit chronique… Pour assainir les comptes, je tenais la première de mes mesures. Les retraits allaient être limités. On pouvait bloquer les cartes de crédit en cas d'achat d'un bien non produit localement. Je m'étonnais moi-même de ma créativité, de mon ingéniosité. J'étais bien utile, bien à ma place dans ce département. Je me voyais déjà gravir les étages de l’immeuble.


Mon cerveau galopait. Je me suis dit que l'on pouvait baisser les rendements de l'épargne, et bien entendu limiter les retraits. Personnellement, je n’ai jamais su mettre un sou de côté. Pourtant, question salaire, je ne pouvais pas me plaindre. J'ai pensé que cette mesure ne pénaliserait guère les petits épargnants. Il serait même possible d'imaginer des ajustements pour les protéger.


Il fallait inciter les gens à prendre leurs vacances au pays. Pour y parvenir, on allait créer un système de visa de sortie. Les voyages touristiques, d'accord, mais sans exagération. Le citoyen voyageur devrait convaincre le département qu'il serait en mesure, d'une manière ou d'une autre, de conjuguer son plaisir avec le devoir de servir la nation…


Le peuple dans son entièreté devait contribuer à redresser les comptes. Un jour, nous serions tous ravis de l'avoir fait. Nos voisins prendraient même exemple sur nous. Satisfait de moi-même, j'ai mis au coffre mes notes à côté du document confidentiel.


Les semaines passaient. J'avais hâte de me rendre au travail, de montrer mes progrès. Comme j'avais perdu quelques kilogrammes, Barbara m'a félicité.


– Vous allez bientôt pouvoir changer de zone.

– J'ai ouvert de grands yeux.

– Oui, James, nous allons améliorer votre ordinaire.


Elle était ravie et je l'étais aussi. En secret, j'avais même, de mon propre chef, débuté des exercices physiques sur une chaise, des mouvements de jambes qui, selon les conseils prodigués sur les écrans, me feraient réduire le gras qui s'était accumulé sur mon ventre. Je ne cessais de tâter ce pli hideux qui s’était formé au-dessus de l’aine et dont je devais me débarrasser. J'étais content de prendre des initiatives, content de lui montrer les améliorations de mon physique. Mon humeur s'en ressentait.


Puis un beau matin, ce fut comme une douche froide. Barbara m'a annoncé son départ. Elle avait été chargée de déployer ces mesures qualifiées d'efficaces, dans une entreprise publique dont j'ai oublié le nom, peut-être EDF ou la SNCF. Cette étape, disait-elle, était nécessaire avant une extension à une population plus diversifiée encore. Elle avait apprécié le travail effectué ensemble. Elle a dit qu'elle souhaitait que nous ne soyons plus uniquement des collègues, mais que nous devenions des amis. Elle a appuyé sur ce dernier mot. Elle m'a regardé dans les yeux. J'ai pensé que c'était si facile de dire cela maintenant, maintenant qu'elle était déjà ailleurs. C'était la première fois qu'une pensée de la sorte, aussi sombre, avait effleuré mon esprit et de plus en présence de mademoiselle Burke-Coat. Je n'aimais pas du tout que mon cerveau s'encombre de ces idées noires qui vous empêchaient d'avancer, qui vous tiraient par le fond, qui vous gâchaient des journées entières, qui vous pourrissaient les nuits. Il fallait que je trouve un moyen de les chasser au plus vite.


J'ai toujours détesté les effusions, y compris celles répandues sur les quais d'une gare. Les gens se ridiculisent à étaler ainsi leurs sentiments sur la place publique. Pour ma part, j'étais persuadé que la présence d'un seul autre individu ne pouvait que dénaturer une spontanéité disparue avec l'âge.

Je n'avais plus qu'un souhait, que le train ferme ses portes, quitte le quai et que je puisse passer à autre chose.


Le lundi suivant, je n'ai pas eu la force de sortir du lit. Les analyses prescrites par le médecin ont révélé une anémie. J'avais perdu du poids et je me sentais mieux. Mais tout était allé trop vite. La rencontre avec une femme remarquable, l'espoir que cette rencontre avait fait naître. J'étais seul responsable d'un excès d'enthousiasme, de cette euphorie que je n'avais su contenir. Comme on apprenait de ses propres erreurs, on souffrait de ses propres excès, excès de toutes sortes, y compris les excès de confiance ou les excès de zèle…


Je me suis rappelé la visite de Matthews le vendredi qui a précédé le départ de Barbara. Il était très critique à l'endroit de mademoiselle Burke-Coat. Il avait eu accès à une partie de son dossier professionnel. Elle n'avait aucun diplôme, mais une ambition démesurée et des appuis haut placés. Il était formel. Je n'avais pas été piégé, mais elle avait su jouer de ma corde sensible.


– Elle vous a menti.


Incapable de l'accabler, j'ai dégainé une réponse sans trop réfléchir.


– Oui. Mais alors, par omission.


Matthews n'était pas tendre avec le boss non plus. Le truc de demander à qui que ce soit, aux plus zélés surtout, ceux qu'il appelait les « meneurs exemplaires », les premiers de cordée, des mesures dont il se dédouanerait aussi vite, en cas d'échec. Selon lui, le département du « Bien-être collectif » se résumait à un troupeau de cobayes dénués de discernement. Il me reprochait d'être entré naïvement, aveuglément dans leur jeu. Cela devait cesser.


J'avais pris le parti d’accepter toutes leurs décisions dans la mesure où elles s'appliquaient à tous de la même manière. Sur ce point, je m'étais fourvoyé aussi. Matthews avait entendu dire le contraire par un de nos grooms qui avait assisté à une soirée privée, réservée à une caste triée sur le volet, soirée de tous les excès, soirée où certains décideurs du dernier étage se moquaient bien de nous, nous les moutons soumis, avançant inconscients vers le bord de la falaise, et eux cherchant à protéger leurs prérogatives, leurs avantages, les exceptions dont ils jouissaient.


Matthews croyait avoir vu Barbara, tôt un matin, traverser l'espace de travail du service. Je lui ai demandé s'ils avaient eu le temps d'échanger quelques banalités.


– Désolé de te décevoir. Tu sais que Barbara est très prise avec son nouveau boulot.


Oui, je m'en doutais un peu. Moi, absent du bureau, j’espérais que ma nouvelle amie prenne de mes nouvelles ou propose de passer à la maison. Je n'ai jamais saisi la frontière qui existait entre une déception et une désillusion. Dans les deux cas, je me sentais seul responsable d'une forme de gâchis qui noircissait mon humeur.


Je suis resté prostré ainsi pendant des semaines, incapable de bouger, aucune envie de sortir, n'y d'aller travailler. Je n'acceptais aucune visite sauf celle de Matthews. Il me racontait ce qui se tramait au bureau, le remplacement du boss, la nomination d'un général, un homme à poigne chargé de remettre le département sur de bons rails.

L'état d'urgence n'avait pas encore été décrété. Un nouveau département de « Police des frontières » avait été créé sans consultation de nos représentants. Le danger, disait-on, allait venir de nos voisins. Le pays craignait de subir une invasion. Y avait-il encore quelque chose de désirable ici pour qu’un étranger vienne le prendre par la force ? Je me suis dit que cela nous ferait grand bien d’avoir un avis extérieur au lieu de passer nos journées à contempler notre nombril. Je m'étonnais parfois de mon propre cynisme. J'avais appris qu'il fallait cultiver ce trait de caractère, faute de quoi, la naïveté pathétique menaçait de vous engloutir tout cru.


Mes nuits devinrent moins reposantes, plus tourmentées. Comme dans un film de Chaplin, je voyais mon cerveau avancer nu sur un tapis roulant, il passait sous une presse. Là, un moule, identique pour tout le monde, imprimait une forme, supprimant les angles, avant de régurgiter un résultat standardisé, pas encore ébavuré. Je me réveillais en sursaut. Je voulais me mettre à courir, fuir un danger protéiforme dans une poursuite perdue d'avance.


Matthews ne supportait plus de me voir passer du lit au fauteuil, en ressassant mes déboires affectifs. Il y avait une autre voie qui se dessinait dehors. Encore en limbes, embryonnaire, un mouvement de contestation était en train de naître. C'est au service de cette cause qu'il fallait que je me mette. Il ne m'en a pas dit plus. Je me méfiais de toutes ces formes de révolte. Contester, appeler à la révolte, se mutiner, oui, mais pour quoi faire ensuite ? Les mutins ne font pas de bons gouvernants. À part déboulonner un système existant, leur offre de remplacement n'a guère mené à autre chose que leur emprise sur le prochain système répressif. Je n'avais jamais vu les révolutionnaires déposer leurs armes dans le calme, sans contrepartie. Savoir gagner une bataille, sans effusion de sang, tout en préparant le retour à plus de libertés, ce n'était pas du tout cuit.


À force de répétitions, Matthews a fini par m'ouvrir les yeux. D'horribles images se formaient dans mon esprit, de sombres visions qui me tourmentaient sans répit. Il m'a mis en garde. Le mal avait déjà sévi par le passé pour la plus grande honte de l'humanité. Une graine nauséabonde s'était introduite dans les têtes des plus faibles, avec la volonté de gommer tout entendement, de s'étendre et de soumettre. L’extirper ne se ferait pas sans son cortège d'insoutenables souffrances. Il fallait que je me réveille, que je comprenne où ils voulaient en venir, où cet embrigadement généralisé allait nous conduire. J'étais devenu un bon petit soldat, une fourmi au service des reines, de la préservation de leurs œufs. Ma vie ne comptait plus. Je savais pourtant que je n'en avais qu'une. Tout sens critique annihilé, les guides de la nation avaient institué l’obéissance aveugle comme degré suprême du courage et de l'honneur national. Je devais cesser de croire que les choix faits ne pouvaient être que bons pour nous tous. Il a décrit où s’achèverait ce voyage, dans une prison, un goulag, un camp. Il me voyait, moi, comme le gardien zélé d'une multitude réfractaire, avec l'animosité et la brutalité pour seuls horizons.


– Est-ce cet avenir que tu veux pour toi et nos concitoyens ?

– Non. En aucun cas.


Il a fini par hurler.


– Alors, lève-toi !


Il a marqué un temps, puis, beaucoup plus calmement, il a dit :


– Tu devrais te doucher. Tu pues la sueur à dix pas.


 
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