Jengi est né il y a bien longtemps, lorsque le souffle originel du monde glissa sur la Terre pour l’éveiller.
Il grandit au rythme de la forêt, s’élevant avec les arbres, épousant leurs racines profondes comme leurs cimes immenses. Il puisait dans leur sève sa force première et leur insufflait, en retour, le souffle de vie.
Peu à peu, il devint l’âme invisible de la grande forêt, né du mystère de la vie qui germe, de la sève dans les troncs, de l’humus où la mort nourrit la renaissance. Premier-né de ce monde végétal, il renaissait pourtant sans cesse en lui et en chacun de ses habitants. L’immensité de cette cathédrale verte se suffisait à elle-même, au point d’effacer le reste de la Terre, comme s’il n’était nul besoin d’autre chose pour exister.
Mais Jengi est invisible. Il est mystère, tantôt mémoire primitive de la forêt originelle, enfouie dans les veines du monde, sans visage et sans limite ; tantôt apparition fragile, forme perceptible mais toujours éphémère, que seule la vibration du Yelli peut éveiller et rendre sensible.
Jengi, c’est l’équilibre de la forêt… Ainsi, il ne change pas. C’est le regard chanté du monde qui le fait advenir.
Lorsque les premiers Aka pénétrèrent sous l’épaisse voûte, ils n’étaient pas seuls. Jengi était déjà là, tapi dans l’ombre protectrice de la canopée, immobile et souverain, observant en silence les nouveaux venus depuis les profondeurs des âges.
Comme à son habitude depuis des mois, Kondole s’était assis dès l’aube au seuil de sa hutte de feuilles, immobile dans la poussière rouge de la lisière. Devant lui, la piste de latérite s’étirait à l’infini, balafrant de part et d’autre le cœur verdoyant de cette terre, comme une longue estafilade de terre stérile, avant de s’enfoncer dans l’obscurité.
Bientôt, les phares et les grondements des grumiers trancheraient la nuit restante.
Aujourd’hui, tout avait changé. Les routes des forestiers les avaient peu à peu encerclés, coupant leurs chemins ancestraux, leurs territoires de chasse, détruisant leurs arbres à miel et leurs zones de cueillette. Il écoutait le chant, à la fois singulier et familier, de la forêt, à laquelle il n’aimait pas tourner le dos.
Jengi était-il encore là ?
À l’aube, la forêt ne se réveille pas d’un seul coup.
Elle hésite. Puis elle s’étire. Comme une bête primordiale. D’abord, presque rien.
Ses sons montent purs et aériens, par strates, comme une respiration séculaire. D’abord un quasi-silence – murmuré, habité. La forêt exhale ses premiers souffles : froissements de feuilles, craquements de bois, chutes lentes de rosée. Puis les oiseaux ouvrent la brèche du jour. Sous les variations de température, les troncs travaillent dans une lente tension invisible.
Viennent ensuite les premiers chants hésitants des oiseaux matinaux : un appel isolé, comme une interrogation, avant que la forêt entière n’y réponde. Des trilles courts, des sifflements clairs et stridents, parfois au loin le cri plus rauque, dégorgé, d’un animal pour déchirer la nuit.
Les Aka connaissaient chaque chant, chaque oiseau. Sans la forêt de Jengi, les hommes ne deviennent pas hommes. Kondole savait que nombre d’entre eux ne répondaient déjà plus à l’appel de l’aube, ni à celui de l’esprit.
Dans les sous-bois, les mouvements restent discrets : le bruissement des petits animaux dans les feuilles mortes, une branche qui cède sous un pas invisible, le glissement furtif de quelque chose qui disparaît aussitôt. La rosée se détache des feuilles épaisses en gouttes lentes, parfois amplifiées comme une pluie suspendue. Plus profondément encore, affleure le souffle continu de cet univers végétal : insectes, vibrations, bourdonnement fragile, fond organique d’une présence immense.
Une rumeur circule dans le corps de Jengi lui-même, se propageant d’arbre en arbre comme une mémoire vivante. Les sons se répondent dans cette cathédrale de verdure, jusqu’à ne plus former qu’un seul battement sourd.
Kondole souriait de ses dents ciselées et pointues. Le sourire et le rire étaient peut-être les choses les plus précieuses que lui avait offertes la générosité de l’esprit.
Soudain, il entendit au loin la voix de sa femme, partie avec les autres chercher des champignons. Elle chantait le Yelli, les chants du Jengi – elles « accouchent » de l’esprit. Elles seules savent éveiller les forces profondes du monde par la pureté et la complexité de leurs polyphonies.
Au commencement, sa voix s’éleva seule dans la forêt, puissante et limpide. Chaque intonation semblait naître de la précédente et appeler la suivante, donnant au chant sa direction secrète. Puis d’autres voix lui répondirent, surgissant des replis du sous-bois. Elles ne couvraient pas la première : elles la prolongeaient, la tissaient dans une résonance continue. Les yodels s’entrelacèrent avec une précision vertigineuse ; chaque inflexion répondait à une autre, jusqu’à former une matière sonore unique et lancinante, comme si la forêt elle-même tricotait une toile de vibrations.
Dans cet univers invisible, le monde respirait autrement. Plus personne ne marchait seul sous les arbres. La forêt s’ouvrait autour des femmes comme une fleur matinale.
Parfois, il semble naître du chant. Parfois, le chant semble le suivre. Rien ne précède rien.
Sans le Yelli, il disparaît. Ou peut-être ne disparaît-il pas. On ne sait pas.
Enfoui dans le feuillage, il est peut-être inexistant. Il est le chant de l’aurore et de la chasse, il accompagne les départs vers la forêt profonde. Il attire le gibier, ouvre les chemins invisibles et relie les vivants à ce qui les dépasse. Il ne s’adresse pas à la forêt : il la pénètre et la traverse.
Kondole ressentit au plus profond de lui le souffle hypnotique de cette aube célébrée. Il se sentait des leurs.
C’est alors que le sol mentit… Ce ne fut d’abord qu’une basse continue, un parasite mécanique glissé sous les yodels des femmes. Une vibration sourde remonta de la piste de latérite et traversa les pieds nus de Kondole, lui contractant l’estomac.
Les insectes se turent. Un oiseau cria une seule fois. Puis plus rien.
Le battement de la forêt venait de trébucher. La lumière naissante fut fendue par une lueur lointaine. Deux yeux jaunes surgirent du virage. Les phares du grumier balayèrent la lisière et la réduisirent à une succession d’ombres sans profondeur.
Le premier camion passa. La poussière monta. Rouge. Épaisse. Elle retomba sur Kondole, lui couvrant le visage. La forêt disparut un instant derrière elle.
Le grondement s’éloigna, collé à la terre, laissant un vide sans souffle. Le moteur avait tout pris. Il n’y avait plus de forêt, seulement le fracas. Il couvrit les chants, puis les odeurs. Derrière la cabine, les troncs étaient empilés, sanglés, encore humides de sève. Des sapellis centenaires défilaient, leurs plaies d’abattage encore ouvertes.
Au loin, le chant des femmes ne s’interrompit pas immédiatement. Mais Kondole sentit sa structure se défaire. Une voix, puis une autre, puis un intervalle perdu.
Le chant se fissura. Puis il tomba. Il se sentit soudain seul.
L’esprit de la forêt ne montait plus dans les arbres. Le monde restait intact en apparence, mais vidé de son regard. Pour la première fois, la forêt ne se reconnaissait plus.
Entre les troncs, dans les replis du chant survivant, une forme s’esquissa – non pas née, mais convoquée. Un corps sans visage, drapé de fibres de raphia fraîches, ondulant au rythme d’un Yelli devenu fragile.
Et pourtant, il avançait parmi les arbres, comme si la mémoire du chant refusait de disparaître.
Kondole ne bougeait pas. Il posa la main sur la terre. Elle vibrait encore. Il écoutait. Mais le chant ne répondait plus.
Quelque chose en lui doutait désormais du mythe qui le tenait debout. Ou était-ce encore Jengi ? Ou le dernier écho d’un monde arraché et dissous dans la poussière rouge ?
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