Automne 1916
La pluie tombait depuis trois jours sans interruption, transformant les chemins de terre en coulées de boue où les pas s’enfonçaient comme dans une pâte vivante. Octave Lemaître, sergent au 129e régiment d’infanterie, avançait lentement, le dos courbé sous le poids de son sac, les doigts crispés sur la sangle de son fusil. Il n’avait pas dormi depuis quarante heures. Personne n’avait dormi. Les ordres étaient tombés : tenir la ligne, coûte que coûte, même si la ligne n’était plus qu’un mot, une abstraction, un espoir.
Autour de lui, les hommes marchaient en silence. On ne parlait plus depuis longtemps. Les mots s’étaient usés, comme les semelles, comme les nerfs. Il restait seulement le souffle, lourd, irrégulier, et ce bruit sourd, lointain, qui ne quittait jamais l’air : le canon allemand, obstiné, méthodique, presque mécanique. On aurait dit une forge monstrueuse, quelque part derrière l’horizon, martelant le monde pour le remodeler à sa manière.
Octave n’était pas un héros. Il n’avait jamais voulu l’être. Avant la guerre, il était charpentier, un homme solide, patient, qui aimait le bois pour sa docilité et sa résistance. Il avait appris à écouter les poutres, à sentir les tensions invisibles, à anticiper les ruptures. Depuis deux ans, il écoutait les hommes de la même manière. Il savait quand un soldat allait craquer, quand un autre allait tenir, quand un troisième allait disparaître dans ce silence intérieur qui précède la folie.
Ce matin-là, il sentait que quelque chose allait céder. Pas en lui. Dans le monde autour. Une tension nouvelle, presque imperceptible, mais réelle. Les oiseaux s’étaient tus. Le vent avait changé de direction. Et les officiers, d’habitude si prompts à aboyer des ordres, se parlaient à voix basse, les yeux fixés sur les collines.
La compagnie atteignit un bois dévasté. Le bois n’avait plus rien d’un bois. Les arbres, ou ce qu’il en restait, ressemblaient à des poteaux brûlés, brisés net, certains couchés comme des corps. Le sol était un mélange de terre retournée, de racines mises à nu, de planches éclatées, de ferraille tordue. On retrouvait ici et là des traces de ce qui avait été des abris, des postes de tir, des tranchées improvisées. Tout avait été broyé, comme si la terre elle-même avait renoncé à tenir debout. Octave sentit son cœur se serrer : il connaissait cet endroit. Ils y avaient combattu six mois plus tôt. Il se souvenait de la chaleur de juillet, du bourdonnement des insectes, du rire bref d’un camarade avant que tout ne bascule.
Maintenant, il ne restait rien.
Rien qu’un paysage de cendres.
Les hommes s’arrêtèrent. Le capitaine fit signe de se disperser, de prendre position. Octave guida son escouade vers une tranchée abandonnée, à moitié effondrée. Ils se glissèrent à l’intérieur, s’installèrent tant bien que mal, vérifièrent leurs armes. Personne ne parlait. Le silence était devenu une forme de discipline.
Octave observa ses hommes.
Il y avait Morel, le plus jeune, dix-neuf ans, le visage encore rond malgré la fatigue. Il tremblait légèrement, mais ses yeux restaient fixés sur l’horizon.
Bourdin, massif, discret, qui avait perdu deux frères dans la Somme et ne parlait plus depuis.
Giraud, ancien instituteur, qui notait chaque jour dans un carnet les événements du front, comme s’il voulait laisser une trace pour ceux qui viendraient après.
Ils étaient quatre.
Ils avaient été vingt.
La guerre avait effectué son travail.
Le bombardement commença sans prévenir. Une déflagration secoua le sol, puis une autre, puis une série continue, régulière, implacable. La terre vibrait comme une peau tendue. Les hommes se plaquèrent contre les parois de la tranchée. La pluie de terre, de pierres, de fragments de métal, s’abattit sur eux. Octave ferma les yeux un instant, juste assez pour reprendre son souffle. À force, il avait développé une sorte d’oreille instinctive : il distinguait le sifflement aigu des obus qui passaient trop haut pour être dangereux, le grondement plus lourd de ceux qui allaient frapper près, et ce silence étrange, presque inquiétant, des projectiles qui s’enfonçaient dans la terre sans éclater. Chaque son lui donnait une fraction de seconde pour anticiper, se baisser, se plaquer, espérer.
Un impact fit s’effondrer une partie de la tranchée. Morel poussa un cri bref. Octave se précipita, tira le jeune homme hors des décombres. Il n’était pas blessé, seulement sonné. Bourdin les aida à dégager l’espace. Le bombardement continuait, interminable, comme si le ciel lui-même se déchirait.
Puis, soudain, le silence.
Un silence brutal, presque violent.
Octave sentit son ventre se nouer.
Il connaissait ce silence.
Il annonçait l’assaut.
Les silhouettes apparurent au loin, d’abord floues, puis nettes : des soldats allemands, avançant en ligne, méthodiques, disciplinés, comme une vague sombre. Les Français se redressèrent, épaulèrent leurs fusils. Octave inspira profondément. Il ne pensait plus. Il ne ressentait plus. Il était devenu une machine, comme eux, mais une machine qui voulait survivre.
Le premier tir partit.
Puis un autre.
Puis une rafale.
Les Allemands avançaient toujours.
La distance diminuait.
Les cris montaient.
La fumée envahissait l’air.
Morel tira sans réfléchir, les yeux écarquillés. Bourdin avançait dans la tranchée, tirant à intervalles réguliers, comme un homme qui accomplit une tâche qu’il connaît par cœur. Giraud, le carnet rangé dans sa poche, tirait lui aussi, le visage fermé.
Les Allemands atteignirent le bois.
Les balles fusaient.
Les corps tombaient.
La terre se déchirait.
Octave sentit une brûlure dans son bras. Il ne regarda pas. Il continua à tirer. Il cria quelque chose, un ordre, un mot, il ne savait plus. La bataille devint un chaos indistinct, une masse de bruits, de mouvements, de souffles.
Puis, comme toujours, tout bascula en quelques secondes.
Un obus explosa à quelques mètres.
La tranchée se souleva.
Octave fut projeté contre la paroi.
Il sentit la terre l’engloutir.
Il tenta de se relever.
Il n’y parvint pas.
Le monde devint noir.
Quand il reprit conscience, le bombardement avait cessé. Le bois était silencieux. Trop silencieux. Il se redressa, lentement, douloureusement. Son bras saignait. Sa tête tournait. Il appela Morel. Pas de réponse. Il appela Bourdin. Rien. Il appela Giraud. Silence.
Il se mit à chercher.
Il trouva Bourdin, étendu, immobile.
Giraud était là, adossé à un tronc éclaté, le carnet qu’il ne quittait jamais encore coincé entre ses doigts. Son regard ne portait plus sur rien. Octave s’agenouilla un instant près de lui, sans toucher le corps, comme pour lui laisser une dernière forme de respect. Un peu plus loin, il aperçut Morel. Le garçon était à genoux, les mains plaquées contre ses oreilles, le visage couvert de terre. Ses yeux étaient ouverts, mais il ne semblait rien voir. Octave l’appela doucement, puis plus fort. Morel ne réagit pas. Il respirait, c’était déjà ça.
Octave sentit quelque chose se briser en lui.
Pas de colère.
Pas de peur.
Une fatigue immense, absolue, qui dépassait tout.
Il prit Morel par les épaules, le releva, le força à marcher. Ils quittèrent le bois, lentement, comme deux ombres. Le front avait reculé. Les Allemands avaient été repoussés. Les Français regroupaient les survivants.
Octave et Morel rejoignirent les autres.
Personne ne demanda ce qui s’était passé.
Personne ne demanda où étaient les autres.
La guerre n’avait plus de place pour les questions.
Ce soir-là, Octave s’assit seul, un peu à l’écart. Il regarda le ciel, noir, sans étoiles. Il repensa au bois, aux silhouettes qu’il avait laissées derrière lui, à cette portion de terrain qu’ils avaient défendue sans vraiment savoir pourquoi. Il se demanda ce qu’il restait de tout cela, une fois la fumée retombée. Certainement pas des héros, ni des exploits. La guerre n’avait rien de noble : elle avançait et reculait comme une marée sale, emportant ce qu’elle trouvait, laissant derrière elle des traces que seuls les survivants pouvaient encore lire. Et lui, comme tant d’autres, n’était qu’un point sur cette ligne.
Un point qui tenait encore debout.
Pour combien de temps, il ne savait pas.
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