Page d'accueil   Lire les nouvelles   Lire les poésies   Lire les romans   La charte   Centre d'Aide   Forums 
  Inscription
     Connexion  
Connexion
Pseudo : 

Mot de passe : 

Conserver la connexion

Menu principal
Les Nouvelles
Les Poésies
Les Listes
Recherche


Réalisme/Historique
GLOEL : El-kalima
 Publié le 01/08/26  -  1 commentaire  -  7984 caractères  -  0 lectures    Autres textes du même auteur

Le premier verre est amer comme la vie,
le deuxième fort comme l’amour,
et le troisième doux comme la mort…


El-kalima


Mon ami Amadou Ba m’avait invité à lui rendre visite dans son village natal d’Idini, à une cinquantaine de kilomètres de Nouakchott. Après des kilomètres de dunes blondes, le village apparut enfin. Quelques acacias du désert et quelques palmiers y jetaient une ombre rare, comme une tache sombre posée au milieu d’une immensité de lumière. À l’ombre d’un vieil acacia, les pieds enfoncés dans un sable encore tiède, quelques anciens étaient déjà réunis. Chacun semblait peser ses mots, comme si le désert leur avait appris que le silence n’est jamais vide.


Amadou s’assit comme un homme du lieu, sans geste inutile. Je pris place à ses côtés. Devant nous, le petit brasero respirait doucement. La théière d’étain chantait déjà. Notre arrivée élargit le cercle sans cérémonie : on fit place, simplement, comme si l’hospitalité relevait d’un ordre ancien, naturel.


Il prit son temps. Les feuilles de thé furent versées, le sucre ajouté, puis l’opération recommencée. Le liquide passa d’un verre à l’autre, encore et encore, jusqu’à lever cette mousse légère qui marque l’instant où la parole peut commencer. Ici, on ne sert pas le thé. On l’apprivoise… Et l’ataya n’est pas seulement une boisson. C’est une manière de s’installer dans le temps.


On dit chez nous :

Le premier verre est amer comme la vie,

Le deuxième fort comme l’amour,

Le troisième doux comme la mort !


Mais en général personne ne se presse vers la douceur. Et surtout, personne ne refuse le dernier. Sous l’acacia, un souffle d’iftini soulevait par moments le sable.

Les histoires passaient d’une voix à l’autre, s’interrompaient, reprenaient, comme si elles n’étaient jamais tout à fait achevées.


Il me tendit le premier verre :


— Bois, mon ami. Celui-ci est amer. Comme la vie lorsqu’elle commence sans promesse… affirma-t-il.


Quelques sourires effleurèrent les visages, sans détourner les regards du feu.

Puis Amadou entra dans le récit. Il ne leva pas tout de suite les yeux vers nous. Il regardait le foyer, comme si les mots devaient d’abord passer par les braises avant d’être prononcés.


— Laissez-moi vous parler d’une affaire, dit-il enfin, qui a circulé ici comme le vent entre les dunes. Le divorce du vieux Cheikh Ould Abderrahmane et de Khady Mint El-Moctar.


Un silence léger se fit sans qu’on l’impose.

Amadou laissa celui-ci s’installer, puis il poursuivit sans lever les yeux.


— Le Cheikh était un homme respecté. De ceux dont la parole précède les gestes, et dont les gestes n’ont pas besoin d’être expliqués.


Il fit tourner lentement son verre.


— Khady, elle, appartenait à cette discrétion qui ne cherche pas à se faire oublier.


Un ancien murmura sans détourner le regard :


— Elle avait de la retenue.


Amadou acquiesça légèrement.


— Et c’est peut-être cela qui a rendu l’histoire plus lourde.


Le thé continuait de circuler, plus lentement encore, comme s’il accompagnait désormais autre chose que la simple conversation.


— Il n’y a pas eu de bruit, reprit Amadou. Pas de scène. Ici, les choses importantes n’ont pas besoin de voix élevées.


Un ancien souffla :


— C’est souvent là que tout commence.


Amadou ne répondit pas tout de suite. Il laissa la phrase s’éteindre seule.


— Le Cheikh a décidé de mettre fin à leur union.


Un léger déplacement passa dans le cercle, presque imperceptible.


— Et comme toujours, il n’a pas eu besoin de convaincre.


Il marqua une brève pause comme pour affirmer ce qu’il allait annoncer.


— Sa parole suffisait…


Le feu craqua doucement.


— Quand il a prononcé la séparation, personne n’a contesté.

— Mais Khady, elle, n’a rien dit…


Il releva enfin légèrement les yeux.


— Elle a juste écouté.


Un ancien ajouta, presque pour lui-même :


— Ceux qui écoutent longtemps finissent par entendre autrement.


Amadou reprit :


— Les jours ont passé ainsi. Sans éclat. Sans rupture visible.


Il fit un geste lent vers le loin.


— Dans un village comme le nôtre, les choses ne se brisent pas d’un coup. Elles se déposent.


Puis il ajouta, plus bas :


— Jusqu’au jour où le Cheikh a fait appeler les témoins.


Sans bruit, le cercle se resserra légèrement.


— Ce n’était pas inhabituel, continua-t-il. Tout ce qui touche à l’honneur passe par des regards qui confirment.


Il marqua à nouveau une pause.


— Mais ce jour-là, Khady était déjà là.


Un ancien releva très légèrement la tête.


— Elle ne parlait pas. Elle ne demandait rien.


Amadou baissa la voix.


— Elle regardait seulement.


Il enchaîna avec une lenteur presque cérémonielle après un bref répit dans son récit.


— Il a dit que tout était réglé. Et c’est là qu’il a cru que tout était terminé. Mais rien ne l’était encore vraiment…


Amadou marqua une pause avant de reprendre.


— Parce que les témoins, eux, n’avaient pas encore fini de regarder.


Les témoins étaient là. Comme toujours. Immobiles. Présents sans intervenir.

Il fit tourner lentement son verre.


— Personne ne parle tant que les mots ne sont pas devenus irréversibles.


Un ancien hocha à peine la tête. Sa voix s’était faite plus lente, presque administrative.


— Le Cheikh avait même répété sa décision…


Il marqua un temps.


— Et il a voulu clore l’affaire.


Un bruit dans l’obscurité nouvelle interrompit les échanges tandis que certaines têtes se tournaient.


— Il a regardé Khady… Puis les témoins.


Silence. Les bruits du village s’organisaient…


— Et il a prononcé les mots comme on referme une porte. Il les dit sans les appuyer, comme s’ils existaient déjà avant lui : « Qu’elle prenne ce que ses bras peuvent porter et qu’elle quitte ma maison… »


Un souffle très léger et presque frais s’invita sous l’acacia.

Rien ne suivit immédiatement. Ce vide-là pesa plus que la phrase elle-même.


Amadou reprit plus bas :


— À cet instant, quelque chose a changé de nature.


Il attendit quelques minutes de silence avant de poursuivre.


— Une parole prononcée devant d’autres regards cesse d’appartenir à celui qui l’a dite.


Puis, il leva légèrement la main.


— Elle commence à agir seule.


Un ancien murmura :


— Wallahi…


Amadou ne répondit pas. Il semblait fasciné par le feu.


— Et Khady a entendu… Elle n’a pas répondu.


Il ajouta doucement :


— Elle a regardé autour d’elle. Puis elle s’est levée. Pas dans la précipitation. Pas dans la colère. Dans une forme de calme que personne ne comprit immédiatement.

Elle a marché lentement dans la cour, comme si elle apprenait l’espace une dernière fois. Ses yeux ont glissé sur les objets : les nattes, les coffres, les sacs…

Rien n’était saisi. Rien n’avait encore quitté la concession.

Elle ne cherchait pas à prendre.

Elle cherchait à comprendre ce qui pouvait être « porté ».


Un ancien murmura :


— Elle teste la phrase.


Amadou acquiesça aussitôt.


— Oui.


Il baissa la voix.


— Et la phrase ne répondait pas. Khady s’arrêta.

Puis elle se détourna des objets. Et marcha vers le Cheikh.

Il était là, immobile, encore sûr de lui, comme si rien ne pouvait dépasser ce qui venait d’être dit.

Elle s’arrêta devant lui. Le Cheikh ne recula pas. Les témoins ne bougèrent pas.

Alors Khady fit un pas de plus. Elle fléchit enfin légèrement les bras.

Et sans un mot, elle passa une main sous ses jambes, l’autre dans son dos.

Elle le souleva… D’un seul mouvement.

Le corps du Cheikh se déséquilibra, surpris par une logique qui ne relevait plus de lui.

Aucun cri.

Aucune parole. Seulement le poids réel d’une phrase devenue matière.

Khady le posa sur son épaule.

Stable.

Calme.

Comme si ce poids avait toujours attendu d'être porté.


Le silence sous l’acacia devint absolu.

Amadou baissa la voix jusqu’à presque disparaître :


— À cet instant, nous avons compris.


Il marqua un temps.


— Ce n’était plus Khady qui agissait.


Il regarda lentement les anciens.


— C’était la phrase.

Elle fit demi-tour. Et sortit tranquillement de la cour. Portant celui qui avait cru la définir.


 
Inscrivez-vous pour commenter cette nouvelle sur Oniris !
Toute copie de ce texte est strictement interdite sans autorisation de l'auteur.
   Passant75   
1/8/2026
trouve l'écriture
très aboutie
et
aime beaucoup
Commentaire écrit en EL, mais le temps de le poster, la nouvelle avait disparu.

J'ai eu le sentiment d'être assis parmi les vieux du village, sous l'arbre à palabres, un verre de thé brûlant à la main, à écouter ce récit. Le rythme est lent, comme souvent en Afrique noire, et l’on peut entendre une parole raconter le pouvoir et la force de la parole. La parole du Cheikh, une fois prononcée, ne lui appartient plus, elle continue de vivre et peut être interprétée différemment par celui (et notamment par celle) qui la reçoit.

Khady, quant à elle, ne parle pas, elle transforme la parole du Cheikh en une action conforme à la phrase prononcée en public. « Une parole prononcée devant d’autres regards cesse d’appartenir à celui qui l’a dite ». Tout est dans ce propos. Ce n’est pas Khady qui agit, c’est la phrase du Cheikh qui prend le pouvoir. Bien que ce récit ait pour cadre l’Afrique noire qui baigne dans l’Islam, oserais-je évoquer ici la force du Verbe créateur !


Oniris Copyright © 2007-2025