C’est l’aurore. Le pic Saint-Loup émerge lentement de la brume matinale. Du haut de ses 658 mètres, le fier éperon rocheux embrasse une grande partie des départements de l’Hérault et du Gard, où il reste un point de repère remarquable pour les voyageurs égarés. Trois ruisseaux s’en échappent, qui serpentent autour de lui : le Terrieu, le Patus, et le Yorgues. En contrebas du pic, sur une route étroite, Marcel Escabut est à la peine. Le facteur des Matelles est depuis l’aube sur son vélo sans assistance électrique (mais à la Poste on lui en a promis un pour le trimestre prochain : juré !). Aujourd’hui il finit sa distribution du courrier par le village de Cazevieille et alentours. Là, il grimpe dans un dernier effort un raidillon qui mène à la ferme des Moreau, pas encore dégagée de l’ombre matinale La pente est rude et Marcel tire un peu la langue, même si sa sacoche de courrier est presque vide en fin de tournée. Les Moreau, Céline et Pascal, il les connaît depuis longtemps : il pourra certainement faire une halte chez eux et se faire offrir un petit coup à boire. Cette pensée lui donne un peu de courage pour finir sa course. Arrivé au corps de ferme, Marcel fait face à la maison du couple. À gauche se trouve l’abri des engins agricoles, et à droite la grange à foin, qui fait aussi office de remise à outils. Il traverse la cour terreuse en quelques coups de pédalier et va appuyer son vélo contre le mur près de l’entrée. Au moment où, comme à son habitude, il va frapper au carreau de la cuisine pour signaler sa présence, un grand cri lui parvient de la grange, dont l’imposante porte est largement ouverte sur la cour. Plus qu’un cri, c’est un hurlement déchirant qu’il entend, et qui se prolonge par des sanglots. Marcel se précipite vers la grange et tombe aussitôt sur une Céline en pleurs, le visage ravagé par les larmes.
– Julien, Julien… répète-t-elle. – Quoi, Julien ? répond Marcel en tentant de retenir Céline qui semble être sur le point de défaillir. – Julien, il est mort, là ! lui dit-elle en lui indiquant l’intérieur de la grange d’un coup de tête. – Hein ? Et Pascal, il est où ? répond un Marcel interloqué. – Il n’est pas là ! Il est parti au marché des Arceaux, à Montpellier. – Attendez, restez là, je vais voir.
Tenant Céline par les épaules, Marcel l’accompagne d’abord vers le banc de pierre devant la cuisine, où elle se laisse tomber, sous le choc. Puis il retourne vers la grange, et s’avance lentement à l’intérieur, aux aguets. Il découvre tout de suite le corps d’un homme empalé sur un râtelier d’outils de jardinage. Le défunt ne touche même pas le sol, il reste suspendu au bout des manches des instruments, le ventre en l’air et la tête à la renverse. Deux fourches l’ont transpercé de part en part : une au niveau du cou, l’autre à l’abdomen. Il est visiblement tombé du grenier ouvert juste au-dessus de lui à près de trois mètres de haut, là où est stocké le foin pour les bêtes. Des filets de sang traversent son visage. Figé sur place, Marcel croit bien reconnaître Pascal Moreau, Céline doit s’être trompée sous l’effet du choc. Il s’ébroue, et ressort aussitôt pour se diriger vers la fermière, ne sachant comment lui annoncer qu’en réalité c’est son mari qui git là dans ce triste état.
Toujours assise sur le banc de pierre, Céline est prostrée. Ses coudes sur les genoux, elle est en train de se frotter les yeux pour en chasser les larmes. Céline n’est pas très grande, mais elle est robuste. On pourrait la croire forte et pourtant elle pleure comme un enfant. Marcel prend pitié d’elle en la voyant ainsi. Il s’assoit à ses côtés, et tente d’éclaircir la situation :
– Céline, êtes-vous sûre de l’avoir bien vu ? lui demande-t-il doucement. – Oui, c’est Julien ! hoquète-t-elle. – Mais, qui est Julien ? demande Marcel. – C’est le frère jumeau de Pascal, vous ne le connaissiez pas ? – Non, mais qu’est-ce qu’il fait là ? – Il est arrivé avant-hier pour nous rendre visite. Il habite en Belgique.
Elle lui prend le bras dans un geste de détresse et le serre très fort.
– Que dois-je faire ? lui demande-t-elle, paniquée. – Je vais prévenir la gendarmerie, et vous, vous appelez Pascal, il faut qu’il revienne vite ici.
Marcel, encore sous le choc, se lève et sort son téléphone. Il appelle la gendarmerie la plus proche, celle de Saint-Mathieu-de-Tréviers et leur décrit brièvement la situation. On lui répond qu’une équipe se met en route immédiatement. Entre-temps Céline est en ligne avec Pascal, qui est à son étal de vente sur le marché. Elle tente de le persuader de revenir en urgence à la maison, sans vouloir lui avouer directement le drame qui se joue. Marcel, qui entre-temps a raccroché avec les gendarmes, comprend au ton de la conversation de Céline l’hésitation de Pascal : il prend le téléphone des mains de Céline et intime l’ordre à son mari de revenir immédiatement pour une affaire grave. Il ne lui parle pas de Julien.
* * *
Quinze minutes plus tard, les gendarmes sont sur place. Sur les indications de Céline, ils se rendent dans la grange et découvrent la scène macabre. La capitaine Claire Varroa(*), assistée du lieutenant Philippe « Phil » Langlois, examine le corps et l’environnement pour les constatations d’usage. Varroa est une quinquagénaire de petite taille, à l’aspect revêche et au regard sombre, pas du genre à plaisanter. On dit d’elle que quand elle se cramponne à une piste, elle est comme une tique sur un chien : elle ne lâche jamais prise. Les gendarmes arrivent, sans déplacer le corps, à récupérer le portefeuille du défunt dans une de ses poches. Une carte d’identité confirme bien qu’il s’agit de Julien Moreau, né le 14 décembre 1987 à Nîmes, résidant à Courtrai, Belgique. Pendant qu’un gendarme mitraille la scène avec son appareil photo, Varroa s’adresse à son lieutenant, qui prend des notes sur son carnet.
– Bon sang, il a été transpercé de part en part en raison de la hauteur de la chute, mais il n’est peut-être pas mort sur le coup, le légiste confirmera. Je vois cinq perforations dues aux deux fourches, et une profonde entaille au côté due à la lame de la pelle bèche sur laquelle il est aussi tombé. Il me semble également qu’il a une forte contusion derrière le crâne, là où sa chevelure est ensanglantée, à voir aussi avec le légiste. – Justement, j’ai un message du docteur Léonard : il est en route pour ici, répond Phil, son téléphone à la main. – Bon, on va monter là-haut pour voir comment il a pu tomber, il faut chercher toutes les traces.
Varroa et Langlois empruntent l’échelle qui mène au grenier, tandis que deux autres gendarmes se positionnent à l’entrée de la grange pour empêcher toute intrusion sur la scène de l’accident. La capitaine s’avance sur le bord du grenier, en surplomb du corps. En sortant son téléphone de sa poche pour prendre elle aussi une photo en plongée vers le cadavre, elle manque de glisser en marchant sur la paille. Phil n’a pas le temps d’esquisser un geste pour la retenir qu’elle se rattrape et se redresse aussitôt.
– Au moins, on voit comment ça a pu se passer. Un dérapage, et pas de rambarde pour se raccrocher. Ça pourrait être aussi simple que ça ! dit-elle.
Tous deux continuent à scruter le sol en tous sens à la recherche de traces ou des indices, mais en prenant garde tout de même au bord du plancher. Peu après, le docteur Léonard, le légiste, arrive avec son équipe dans un véhicule sanitaire. Il se signale à l’entrée de la grange. Varroa descend à sa rencontre et lui fait un bref topo sur la situation. Le légiste prend aussitôt les choses en main, et il se prépare à examiner le corps. Le temps d’enfiler une combinaison stérile et des gants de caoutchouc, il s’adresse à son équipe :
– Je crois qu’il va falloir le descendre de là les gars, je ne peux pas l’examiner dans cette position.
Et il ne faut pas moins de quatre hommes pour soulever le corps en retenant les outils qui le traversent. Le retrait des fourches fait entendre un bruit de succion qui pour être ténu n’en paraît pas moins répugnant pour ceux qui sont à proximité. Puis le corps est déposé sur une civière pour permettre à l’homme de l’art de faire ses constatations. Après examen, Léonard confirme d’abord le décès, estimé à 9 h du matin « avec une précision de plus ou moins trente minutes », dit-il, puis il détaille les nombreuses plaies effectuées par plusieurs outils agricoles : deux fourches, une pelle, un croc à fumier, une serfouette. Plus une grosse contusion sur le crâne, qu’il attribue à la chute, sous réserve d’analyse ultérieure. Il fait ces commentaires, autant à l’attention de l’assistance qu’à celle du mini-dictaphone placé dans sa poche de poitrine :
– Les perforations dues aux fourches ont, je pense, traversé principalement les tissus mous de l’abdomen en évitant les os du thorax. Pareil pour le cou, et les pointes des outils étaient assez acérées pour que le choc consécutif à la chute entraîne une traversée complète du corps. Sapristi, on dirait presque un étal de boucher, dit-il à son assistant qui ne semble pas apprécier l’image outre mesure.
Il demande ensuite à son équipe de mettre le corps dans un sac mortuaire pour le transport à la morgue, où il pourra pratiquer l’autopsie. Le véhicule sanitaire est alors rapproché de la grange pour pouvoir l’embarquer dès que les gendarmes en auront terminé avec leurs investigations. Pendant ce temps, Céline et Marcel sont restés sur le banc de pierre, où la capitaine Varroa vient avec le lieutenant Langlois les interroger et prendre leurs dépositions. Elle apprend ainsi de Céline que Julien Moreau vivait en Belgique, et qu’il venait seulement trois ou quatre fois par an passer quelques jours à la ferme, c’est pourquoi il n’était connu de personne dans la région. Il donnait à l’occasion un coup de main à son jumeau Pascal pour quelques travaux des champs, ou même le remplaçait pour la vente des produits sur les marchés de la région lorsque Pascal était trop occupé à la ferme. Sa ressemblance avec Pascal était telle que même les clients fidèles le prenaient pour son frère, et il ne faisait rien pour les détromper. Marcel Escabut, qui pourtant connaissait les Moreau de longue date, confirme qu’il ignorait totalement l’existence de ce frère jumeau de Pascal. Il déclare seulement que la ressemblance des deux jumeaux est extraordinaire, et qu’il n’aurait pas pu les différencier. À l’issue de ce bref interrogatoire, et constatant qu’elle ne tirerait rien de plus du facteur, la capitaine le libère en lui donnant rendez-vous à la gendarmerie pour une déposition numérique complète. Marcel, bien secoué par cet évènement, repart sur sa monture en pédalant tout de même avec un peu de difficulté.
* * *
Pascal, suite au coup de téléphone de son épouse, arrive peu après au volant de sa fourgonnette. Il n’a pu assurer ses ventes habituelles au marché par manque de temps, et son véhicule regorge encore de cageots de légumes variés. L’air accablé, il n’a pas le temps de prendre son épouse dans les bras qu’il est intercepté par Varroa, laquelle l’informe du décès. Puis elle l’invite à rejoindre Céline dans la cour pour poursuivre les questions.
– Monsieur et madame Moreau, on va reprendre le cours des évènements si vous le voulez bien.
Céline et Pascal hochent la tête, en attendant que Varroa reprenne :
– Monsieur Moreau, pouvez-vous m’indiquer tout ce que vous avez fait depuis ce matin ? – Eh bien, je me suis levé à 6 h comme d’habitude, j’ai déjeuné, et puis je suis allé charger la camionnette avant de partir vers le marché des Arceaux. Ça devait être vers 6 h 45 je crois. – Et que faisait votre frère, Julien Moreau, à ce moment-là ? – Je ne l’ai pas vu. Il dormait, sûrement. – Et vous, madame, vous pouvez confirmer ? – J’ai vu Pascal se lever, mais je suis restée au lit. J’étais encore fatiguée de la journée de récolte d’hier. J’ai dû me lever tard, vers 8 h 30, mais je n’ai pas vu Julien. J’ai pensé qu’il était dehors à travailler. – Et quand êtes-vous allée dans la grange ? reprend Varroa. – J’ai juste pris un bol de café, et puis je suis sortie chercher Julien. Je ne l’ai pas trouvé dans la cour, alors je suis allée à la grange. C’est là que je l’ai trouvé. Ça m’a flanqué un de ces chocs ! Et puis Marcel, le facteur, est arrivé.
Varroa ne prend pas de notes, elle laisse le lieutenant Langlois s’en charger à côté d’elle, mais elle enregistre mentalement tout ce qui se dit, ainsi que les attitudes de ses interlocuteurs.
– Avez-vous une idée de ce que faisait Julien Moreau à cet endroit ? reprend la capitaine. – Je pense qu’il voulait prendre un peu de fourrage pour nourrir les chèvres dans l’enclos derrière la grange, on en avait parlé hier soir car Pascal devait partir tôt et ne pourrait pas s’en occuper, répond Céline. Et puis il a dû glisser. – Vous pensez donc que c’était un accident ? – Bien sûr, mais qu’est-ce que ça pouvait être d’autre ? riposte Pascal, est-ce que je peux aller le voir maintenant, c’est mon frère quand même ? – Oui, on va vous y conduire, et je vous demanderai de confirmer son identification.
Pascal se lève, et Varroa et Phil l’accompagnent dans la grange, tandis que Céline reste assise sur son banc. Dès l’entrée, il voit le corps de son frère jumeau étendu sur la civière, entouré de l’équipe médicale et des gendarmes. Il a un hoquet, et ne peut s’empêcher de pleurer. Sur demande de la capitaine, il confirme l’identification de Julien, ce que Céline avait déjà fait peu de temps auparavant. Puis il ressort et va rejoindre sa femme, qui l’attend toujours sur le banc de pierre.
* * *
Pendant ce temps dans la grange, l’équipe sanitaire qui s’activait auprès des gendarmes a pratiquement terminé son examen préliminaire. Le légiste prend alors à part Varroa et Langlois pour leur donner ses premières conclusions :
– A priori, et sous réserve de vérification à l’autopsie, il semble qu’aucun organe vital n’ait été sérieusement touché, il s’est simplement vidé de son sang. Les hémorragies internes ne lui ont sans doute laissé que deux ou trois minutes à vivre, et ça a dû être très dur pour lui. Le gros hématome à l’arrière du crâne, là, est dû à un choc violent, peut-être s’est-il cogné la tête sur le bord du plancher en tombant. On peut voir d’ici qu’il s’agit d’une poutre en chêne, j’y ai fait des prélèvements pour rechercher des traces, on pourra confirmer après les tests. – OK, vous pouvez l’emporter, lui répond Varroa, on va continuer à fouiller de notre côté, et le photographe a encore du travail. J’aimerais qu’il me prenne quelques clichés de détail sur le trajet supposé du corps pendant la chute. On aura peut-être encore quelques échantillons à vous soumettre pour analyse. – Compris capitaine, vous pouvez compter sur moi.
L’équipe médicale transporte alors le corps dans l’ambulance, direction : l’institut médico-légal de Montpellier pour pratiquer l’autopsie de Julien dans le but d’en savoir un peu plus sur la cause de la mort, bien qu’elle ne semble pas sujette à caution. Debout au milieu de la cour, Varroa regarde le véhicule s’éloigner sur le chemin cahotant de la ferme, puis elle fait signe au lieutenant de la rejoindre dans la grange. Elle a l’air soucieux. Un air que le lieutenant Langlois lui connaît bien quand quelque chose ne marchait pas droit. Elle avait visiblement besoin d’en discuter.
– Tout ça semble simple, dit-elle, mais je ne peux pas m’empêcher de penser que le hasard a bon dos dans cette histoire. Ce frère jumeau, le dénommé Julien, qui monte à un endroit dangereux, puis glisse et tombe sur le pire endroit où il pouvait tomber dans cette grange : pile sur des instruments tranchants, au centimètre près. – C’est quand même possible, répond Phil, vous-même, capitaine, avez manqué de tomber au même endroit. – C’est vrai Phil, mais pour moi ce hasard est bien trop beau, et puis il y a cette blessure à la tête pendant la chute, une autre coïncidence ? – Le légiste pourra sans doute répondre sur ce point, vous ne croyez pas ? – On verra, et puis je n’aime pas trop l’air de cette femme pendant qu’on l’interrogeait : trop de larmes, même pour un beau-frère, mais sa gestuelle m’interpelle aussi. Je ne la sens pas, j’ai l’impression qu’elle ne nous dit pas tout. – Et son mari, reprend Phil, à part un petit pleur lors de la confrontation avec son frère, il a semblé très maître de lui pendant toute notre conversation. – Ah, tu vois, tu y viens aussi, dit Varroa. Non, il y a vraiment quelque chose à creuser là-dedans, et je vais rester sur l’affaire. On va se concentrer dessus et nous nous intéresserons de plus près à ce couple de gentils fermiers.
Mais avant de partir Varroa et Langlois font un dernier tour dans la grange, que les gendarmes ont, par précaution entourée de ruban avertisseur afin de préserver le lieu de toute intrusion le temps de l’enquête. Ils prennent ensuite congé des Moreau, qui n’ont toujours pas bougé de leur banc, et leur donnent rendez-vous à la gendarmerie pour formaliser leur déposition. Puis ils remontent dans leur voiture de patrouille et quittent enfin les lieux.
* * *
Une fois tous les intervenants partis avec le corps du défunt, le calme retombe sur la ferme. Céline et Pascal sont restés tout ce temps sur le banc de pierre sans mot dire, même après le départ des flics. Constatant qu’ils sont maintenant seuls et à l’abri des curieux, Céline se retourne vers Pascal, avec un sourire un peu crispé :
– Eh bien ça y est, nous l’avons fait ! dit-elle. – Oui, ça n’a finalement pas été si difficile ! – Julien, que… – Attention : plus de Julien ! Désormais, aux yeux de tout le monde, Julien c’est celui qui est dans le sac. Je suis Pascal maintenant, n’oublie pas, et pas d’erreur. – Oui mon amour, je vais faire attention. Comment ça s’est passé, dis-moi ? Tu m’as prévenue ce matin, mais tu ne m’as pas donné de détails avant de partir pour le marché. – J’ai seulement saisi l’occasion, et je n’ai pas eu le temps de t’expliquer. Tôt ce matin Pascal m’a demandé de l’aider à prendre un peu le foin dans la grange. On a grimpé tous les deux au grenier par l’échelle, et j’ai vu la possibilité d’en finir tout de suite, plus simplement et plus tôt que ce qu’on avait prévu. À côté de moi, il y avait un tas de déchets à enlever, et au milieu un rondin de bois qui m’a semblé approprié. Ça a subitement flashé dans ma tête : je l’ai ramassé et comme Pascal était juste devant moi et me tournait le dos, je l’ai assommé d’un grand coup derrière la tête qui l’a fait tomber à mes pieds. Le plus difficile, ça a été ensuite d’échanger nos vêtements pour la vraisemblance, comme ça il avait mes pièces d’identité. Puis je l’ai poussé juste au-dessus des outils du rez-de-chaussée et je l’ai lâché d’en haut. Si ça peut te rassurer, il n’a pas eu le temps de souffrir. Après, je suis parti prendre sa place au marché des Arceaux. Pas compliqué, je l’avais déjà fait plusieurs fois. – Et moi, t’as vu ? J’ai bien joué mon rôle de belle-sœur éplorée, hein ? J’ai attendu l’arrivée de cet abruti de facteur pour qu’il y ait un témoin de ma découverte… – Oui, tu as été parfaite. Maintenant il nous faut continuer à jouer le jeu du couple frappé par le malheur, il nous faut être prudents. – Oui, mon Juju ! – C’est Pascal, bordel ! Il faut t’habituer tout de suite. D’ailleurs moi aussi, il faut que je m’entraîne à ne plus réagir quand j’entends appeler Julien. Il va falloir la jouer fine maintenant. On n’a pas le choix.
Ils passent le reste de l’après-midi à diverses tâches pour s’occuper l’esprit et s’accoutumer à leurs nouveaux rôles. Le soir venu, ils regagnent le lit conjugal, où ils font l’amour passionnément. Céline doit reconnaître que jamais le vrai Pascal ne l’a comblée ainsi.
* * *
Plus tard dans la nuit, Pascal ne dort pas, contrairement à Céline qui est profondément assoupie à côté de lui. Les bras croisés au-dessus de la tête, allongé dans le noir de la chambre, il se repasse mentalement le film de ces deux derniers jours à la ferme. Que se serait-il passé s’il n’avait pas surpris cette conversation entre Céline et Julien en rentrant plus tôt que prévu de ses travaux des champs derrière la ferme ? La nuit tombait, et ils ne l’avaient pas entendu entrer. Ils parlaient tout simplement de le faire disparaître lui, Pascal, afin de filer le parfait amour ensemble. Quoi ! Julien, ce faux frère qu’il aimait tant, voulait le tuer et lui prendre sa Céline ! Julien, son jumeau, son alter ego ! Il les avait entendus préparer les détails du meurtre, qui aurait dû avoir lieu le surlendemain lors d’un déplacement prévu à Millau chez un fournisseur. Son corps aurait ainsi fini brûlé au fond d’un bois, et l’incendie provoqué aurait empêché toute possibilité de l’identifier. Il n’était même pas sûr de réaliser pleinement ce qu’il entendait. Comment ces deux-là avaient-ils pu tomber amoureux à ce point ? Lui et Julien étaient pourtant la copie conforme l’un de l’autre, jusque dans leurs goûts et leur manière de penser. Elle n’avait aucune raison de lui préférer son frère. Pascal avait bien perçu la joie inhabituelle de Céline lors des visites de Julien, mais il pensait que c’était tout simplement parce ce qu’elle était heureuse de revoir un beau-frère qui venait rarement à la maison. D’un autre côté, il s’était bien rendu compte d’une certaine distance que marquait Céline envers lui depuis un certain temps, notamment depuis le précédent séjour de Julien à la ferme. Avait-il manqué quelque chose à ce moment-là ? Il n’avait jamais remarqué de geste amoureux entre eux deux, rien qui ait pu l’alerter. Et cette fusion charnelle qu’ils venaient de connaître là, il y a seulement une heure, alors que depuis des mois le sexe semblait être pour elle une corvée. Nul doute qu’elle avait connu cette extase avec Julien, et souvent encore. Comment avait-il pu ne pas s’en apercevoir ? Encore une pierre noire dans le jardin de son frère jumeau ! Il avait finalement pris sa décision la nuit suivant cette conversation surprise entre elle et son frère. Il lui fallait éloigner Julien, définitivement. Non, l’amour ne se manipule pas, et le seul moyen de le faire cesser entre ces deux-là était qu’il disparaisse pour de bon de la vie de Céline et de la sienne. Peut-être pourrait-il ainsi retrouver l’amour de Céline, même s’il fallait qu’il joue pour cela le rôle de Julien. Le lendemain il avait profité d’être seul avec Julien dans le grenier à foin, et il était passé à l’acte sur une impulsion. Tout s’était déroulé comme il l’avait raconté à Céline aujourd’hui, sauf qu’il avait inversé les rôles : Julien voulait tuer Pascal et le remplacer auprès de Céline, eh bien non ce serait lui, Pascal, qui jouerait le rôle de Julien auprès d’elle. Une fois le sort de son frère réglé, il avait fait le nécessaire au grenier pour que tout ressemble à un accident, en repositionnant quelques tas de paille près du bord du plancher comme si quelqu’un avait glissé là. Il avait aussi fait disparaître le petit rondin de bois qui avait servi à assommer Julien, il l’avait même auparavant frotté sur l’endroit de la poutre où il était supposé s’être cogné en tombant. Ceci pour transférer de l’ADN éventuel sur la poutre. La capitaine des gendarmes l’avait un peu inquiété, avec son air méfiant, mais il ne voyait pas où il aurait pu faire la moindre erreur. Mais surtout, Pascal se demande maintenant combien de temps il faudra à Céline pour réaliser que ce n’est pas Julien qui est auprès d’elle. Il ne pourra pas l’abuser très longtemps, Julien et elle ont sans doute des souvenirs communs qu’il ne peut pas connaître, et la moindre conversation pourrait le trahir. Quelle serait alors la réaction de Céline ? Elle aurait beau jeu de le dénoncer et de le faire accuser de meurtre. Non, il pourra sans doute donner le change un certain temps, mais pour son propre avenir il ne voit pas d’autre solution : il lui faudra aussi faire disparaître Céline !
_______________________________________________________________________________________________________________________ (*) Varroa destructor : acarien parasite de l’abeille domestique (Apis mellifera). Originaire d’Asie, c’est un animal particulièrement tenace dont l’abeille ne peut quasiment pas se défaire, et qui menace la quasi-totalité des ruches dans le monde. Et comme le dit le célèbre aphorisme attribué (à tort) à Albert Einstein : « Si les abeilles venaient à disparaître, l’humanité n’aurait plus que quatre ans devant elle. »
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