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Fantastique/Merveilleux
Filipo : Dans la peau d'un autre - 13
 Publié le 26/10/08  -  3 commentaires  -  23808 caractères  -  12 lectures    Autres textes du même auteur

Où Félix Berthier rencontre... Félix Berthier ! (Épisode 12.)


Dans la peau d'un autre - 13


Résumé partiel des épisodes précédents :


La vie du comptable revient à peu près à la normale. En apparence seulement, car son destin semble à nouveau le rattraper… Un soir, il reçoit un coup de fil du service des urgences. On lui apprend que quelqu’un vient de tenter de trucider Lucien Gatimel, en lui tranchant la gorge. Le vagabond, qui a échappé de peu à la mort, se jure de retrouver le responsable de sa déchéance. Pichon accepte de l’aider, à condition qu’il entreprenne en premier lieu un sevrage éthylique. À sa sortie d’hôpital, il accueille chez lui le poivrot en rémittence. Une altercation a aussitôt lieu avec Maria Gonzales, la gardienne de l’immeuble. Églantine arrive sur ces entrefaites, et rétablit un peu d’ordre. C’est alors que Gatimel éprouve la surprise de sa vie : il connaît la jolie blonde !


Malgré toutes les tentatives de Pichon pour l’en empêcher, Gatimel entreprend alors de relater à Églantine son passé d’écrivain. Dans son univers d’origine, Églantine était l’une de ses ferventes admiratrices. Habitant dans le même quartier, les occasions de rapprochement furent nombreuses. Bien que le récit de Gatimel lui semble incroyable, l’infirmière pressent qu’il est véridique. Pichon confie à son tour ce qu’il a vécu. Ils se concertent pour essayer de comprendre ce qui leur arrive. Leur conciliabule a un témoin : une mouche espionne, envoyée par Félix Berthier. Le gnome, apprenant l’incroyable vérité, comprend que sa machine, le videur, fonctionne réellement…



Félix Berthier était perplexe. Il venait d’entendre Gatimel, prétendant venir d’un autre univers. Si cela était réellement, ça ne pouvait s’expliquer que d’une seule manière. Le vagabond avait dû être expulsé de son monde d’origine par une machine similaire au videur. Un autre lui-même avait probablement dû mettre au point une version parallèle de sa propre invention, et l’avait testé sur ce rebut d’humanité.


Félix avait fait défiler dans son véhicule interdimensionnel de nombreux cobayes humains. Avec, à chaque fois le même résultat décourageant : le passage forcé dans sa machine infernale n’avait pu transformer le physique d’aucun d’entre eux.


Grâce au témoignage de Gatimel, il venait enfin d'en comprendre la raison ! Les passagers du videur se trouvaient bien projetés dans un univers où leur apparence était remodelée par l’action de leur imagerie mentale. Mais, pour une raison inconnue, ils étaient incapables de faire le trajet inverse, restant bloqués dans cette nouvelle dimension. Ils se trouvaient, en quelque sorte, « dédoublés » par les effets de l’expérience…


Dans le cas présent, son alter ego avait dû saturer les rétines de Gatimel de séquences de films montrant sous toutes ses coutures ce fameux « Depardieu », avant de provoquer la phase de recomposition cellulaire. Quand le soi-disant écrivain avait fait irruption dans leur monde (qui, de son point de vue à lui, était un monde parallèle), son physique s'était calqué à celui de l’acteur, changeant en conséquence le cours de sa vie.


Les hypothèses que Berthier venait d’émettre collaient parfaitement avec le témoignage de l’ivrogne. Le rachitique tenait enfin l’unique pièce qui manquait encore à son puzzle démoniaque. À présent que le grain de sable était repéré, le gnome allait pouvoir débloquer les rouages complexes de sa chère invention, améliorant la machinerie du videur jusqu'à en éliminer les derniers défauts. Ce n’était plus qu’une question de temps, avant que le nabot n'arrive à ses fins !


Le temps, justement… En aurait-il suffisamment devant lui ? Ce Gatimel de malheur squattait à quelques mètres à peine. Que se passerait-il si le vagabond hébergé par son voisin venait à le reconnaître ? Se pouvait-il qu’il fasse le rapport avec sa vie antérieure d’écrivain ?


Berthier devait faire le nécessaire pour se prémunir contre le risque d’être découvert. Mais comment devait-il s’y prendre ? Éliminer physiquement Gatimel et Pichon ? Disparaître à jamais, en compagnie d’Églantine ? Le nabot se sentait à présent dépassé par les conséquences des actes commis par cet autre lui-même.


Le carillon de sa porte d’entrée fit soudain retentir une stridulation désagréable, évoquant la crécelle usée des lépreux d’antan. Le bourdonnement disgracieux tira aussitôt le gnome de ses cogitations agitées. Pour mieux le plonger dans l’angoisse. Bon Dieu, mais qu’est-ce que c’est encore ? Sûrement une càgole ou un empégué trop niasqué pour retrouver son étage !


Il sortit son précieux escabeau à roulettes, garé dans une alcôve près de l’entrée, grimpa dessus en ahanant puis darda un œil globuleux à travers le judas en laiton de sa porte palière. Personne à l’horizon ! Berthier, pestant contre les indésirables de tout poil, finit néanmoins par entrouvrir sa porte. Il n’eut que le temps d’apercevoir une silhouette, qui disparut aussitôt dans les escaliers. Un bruit de cavalcade, suivi par le claquement de la poterne de l’immeuble, puis plus rien.


Sur son paillasson défraîchi, on avait déposé un paquet, emballé grossièrement dans du papier journal. Encore une farce de ces maudits gosses ! Si un jour j’en attrape un, je le dissèque vivant ! Le gnome eut d’abord l’intention de balancer directement le colis et son contenu douteux à la poubelle. Avec une grimace de dégoût, il le saisit par la ficelle et se dirigea vers sa cuisine, le tenant à bout de bras devant lui.


Le poids conséquent de l'ensemble, ainsi que sa forme et sa densité - plutôt conventionnelles pour un colis - le firent cependant temporiser. On pouvait raisonnablement s'attendre à autre chose qu'une désopilante pelletée de crottes de chien… Une fois dans sa kitchenette, il décida donc de déballer ce présent aussi anonyme qu'inattendu.


Quelques coups de ciseaux plus tard, Berthier se retrouva avec une énigme entre les mains : le paquet contenait une sorte de livre. Ou, plutôt, un assemblage assez épais de feuillets reliés ensemble. Deux choses clochaient méchamment. Primo, pas un seul signe n’était imprimé sur les pages de cet étrange ouvrage, ni même sur sa couverture. Deuzio, celle-ci était abondamment tachée d’un liquide sombre, qui s’écaillait par endroits. Comme… du sang séché !


- C’est effectivement du sang, déclara soudain une voix caverneuse. Celui de l’abruti qui a commis ce bouquin.

- Qui… qui est là !, balbutia le nain. Où vous cachez-vous ?


On lui avait tendu un piège ! Quelqu’un avait trouvé le moyen de s’introduire chez lui, usant d’un subterfuge qu’il n’arrivait pas à s’expliquer. Le mégacéphale cueillit le plus silencieusement possible un couteau de cuisine, avant de se retourner d’un bond, arme à la main, prêt à vendre chèrement sa peau.


- Je vous préviens, je vais appeler les flics ! Menaça le gnome, avec une intonation qui crissait d’angoisse. Je vous donne cinq secondes pour vous montrer !

- Tsss, tsss… Félix, vraiment, tu me fais pitié ! Que crois-tu faire avec ce cure-dent ? Repose ça, tu vas finir par te blesser ! fit la voix, venant de partout et de nulle part à la fois.

- Nom de Dieu ! Sors de ta planque, salopard, qu’on voie lequel de nous deux finira avec vingt centimètres d’acier dans le bide !

- Proposition intéressante. Simplement, tu risques d'avoir du mal à me transpercer le corps, dans l'état où je suis, objecta la voix, sur un ton glacial.

- Ah oui ! Et qui êtes-vous donc ? Un fantôme ? ironisa le nain, en essayant de maîtriser le tremblement de sa rapière.

- Mieux que ça. Je suis ta conscience...


ooo0O0oo


À l'étage du dessus, Églantine prit Pichon par le bras et l'entraîna dans la kitchenette pour une petite mise au point.


- Francis, pourquoi ne m'as-tu jamais parlé de tout ça ? lui demanda-t-elle tristement. Tu n'avais pas confiance en moi ?

- Bien sûr que si ! C’est de ma capacité à te convaincre, que je doutais…

- Tu aurais pu essayer, glissa la jeune femme.

- Je ne voulais pas gâcher ton affection pour moi, en te racontant ce que tu aurais forcément pris pour des sornettes, se défendit Pichon. Et depuis, j’ai… heu… essayé de tirer un trait sur ces sales moments.

- En faisant l’autruche ? T’as vu ce que ça rapporte ! La prochaine fois, c’est peut-être toi qu’on va essayer de décapiter…


Églantine, taraudée par une angoisse superlative, se serra frileusement contre lui. Pichon la tenait enlacée, tout en lui glissant au creux de l'oreille des murmures anxiolytiques. Tant bien que mal, il tentait dans le même temps de dissimuler les réactions érectiles suscitées par la proximité inédite du corps de cette femme tant désirée.


Était-ce l’effet de cette terreur rétrospective ou, plus simplement, la résurgence d’une attirance physique refoulée ? Toujours est-il qu’Églantine, dans un élan soudain, se mit à couvrir Pichon de baisers entremêlés de larmes. Le comptable, tout d’abord surpris, répondit timidement aux embrassades de la jolie blonde. Mais, quand leurs bouches se soudèrent enfin, il ne put que laisser libre cours à sa fougueuse passion pour Églantine. Presque à son insu, ses mains s’élancèrent à la découverte de l’anatomie de la jeune femme, sans rencontrer la moindre résistance.


Leur étreinte aurait pu durer encore plusieurs minutes, si une voix graveleuse ne s’était subitement élevée depuis l’embrasure de la porte.


- Ben mon cochon… faut pas s’gêner, surtout ! éructa Gatimel. Manquerait p’us qu’je vous tienne la chandelle !


Le couple, surpris, brisa son étreinte. Pichon, plus « Pierre Richard » que jamais, fixait le poivrot d’un air niais ; un sourire béat lui barrait la figure… Quant à Églantine, ses joues avaient fortement rosi. Mais elle n’avait pas essayé de dégager sa petite main de la grande paluche de Son Francis.


- Ce ne sera pas nécessaire, Lucien, finit-elle par déclarer. Francis vient de se proposer pour me faire un rempart de son corps, au cas où l’on viendrait m’agresser jusque dans mon appartement…

- Heu… ah, oui ? s’étonna le grand blond frisotté.

- On va laisser Lucien s’organiser, à présent, continua Églantine, en tirant Pichon vers le salon.

- C’est ça, fais comme chez toi, opina celui-ci, peinant encore à croire en sa bonne étoile.


ooo0O0oo


Félix Berthier était muet de surprise. Le livre qui n'en était pas un s'était entrouvert tout seul. La même force inexplicable en tournait lentement les premières pages. Puis, sous les yeux exorbités du nabot, un message apparut, lettre après lettre, comme tracé par une main invisible.


- À présent, arrête de discuter ! Et ferme la bouche, on dirait un simple d’esprit !


Berthier obtempéra aussitôt : sa mâchoire produisit un "clap" de dentier à ressort. L’homme de science venait de heurter de plein fouet la métaphysique la plus délirante… Sa santé mentale se serait-elle soudainement dégradée ?


- Tu te demandes ce qui t’arrive, hein ? Tu dois commencer à te poser de sérieuses questions sur l’intégrité de ton intellect… Mais laisse-moi te rassurer, Félix. Tu n’es pas devenu fou. Pas encore…


Défiant toute rationalité, l’écriture fantôme - dont la graphie, fine et très penchée, était en tout point similaire à la sienne - continuait de s’incarner sur la page. À toute vitesse, Berthier échafaudait un écheveau d’hypothèses pouvant expliquer ce phénomène, dont la bizarrerie confinait à l’obscène. S’agissait-il d’encre sympathique ? D’images projetées, selon un procédé inconnu ? Quelle que soit l’origine de cette illusion, elle était parfaitement exécutée.


- J’apprécierais que tu te concentres un peu, Félix ! Parler m’épuise, alors je te prie de me lire avec attention, dorénavant. Bien… où en étais-je ? Ah, oui ! J’allais m’expliquer sur ce que je suis, et le pourquoi de ma visite. Mais peut-être en as-tu déjà une vague idée ? Non, aucune ? J’avoue que, venant de toi, ce manque de pertinence me chagrine profondément…


En lisant cette péroraison infatuée, le gnome eut envie de refermer le livre, de le jeter à terre et de sauter dessus à pied joint, phénomène paranormal ou pas. Mais sa curiosité était plus grande encore que sa colère.


- Et si vous en veniez aux faits ? Qui que vous soyez, sachez que ma patience à des limites !


- Oh, je ne le sais que trop bien, mon cher. Il se trouve que je te connais par cœur, vu que je viens moi aussi de passer cinquante-six ans à être Félix Berthier ! Ne prends donc pas cet air ahuri, et lis plutôt ce qui m’est arrivé…


ooo0O0oo


17 novembre 2007, deux heures trente du matin :


Cette maudite machine continuait à me narguer… C’est un truc à faire enrager un moine tibétain ! J’ai passé des années à tenter de comprendre pourquoi « ils » ne changent jamais d’apparence. C’est comme si le videur ne fonctionnait pas. Je dois bien avouer que, parfois, il m’arrivait de perdre espoir.


Quand j’étais trop excédé pour réfléchir, trop fourbu pour réécrire les mêmes équations pour la millième fois, je pensais à « Elle ». À sa beauté incroyable, presque surnaturelle. Et cette pensée, loin de m’apaiser, me plongeait assez souvent dans la déprime la plus noire. Je suis vieux et difforme, tellement éloigné de cette jeune fille et de son monde superficiel. Même si je parvenais à mes fins, comment arriverais-je à me faire aimer d’elle, au-delà de la séduction physique ? Nos valeurs étaient tellement différentes…


Pourtant, je ne pouvais pas me résoudre à baisser les bras. Ce n'est pas tant l'obstination scientifique, qui me tenaillait. C'est que je ne pouvais tout simplement pas me l’enlever de la tête ! Parfois, le découragement me prenait aux tripes, et je me disais que je m’étais trompé de voie. Ce n’est pas un appareillage pour changer d’apparence que j’aurais dû essayer de mettre au point. Non ! Bon Dieu, non ! J’aurais mieux fait de m'orienter vers la biologie moléculaire. Histoire de trouver l'antidote à cette dépendance débilitante, la potion pour débarrasser mon cerveau de ces désirs lancinants.


Ceux qui parlent d’amour et de romantisme, la bouche en cul de poule et des trémolos plein la voix, ne savent pas ce qu’ils racontent. J’aurais aimé vous y voir, vous, les poètes, les ramollis du bulbe, endurer en solitaire, comme moi, les affres d’une passion dévorante. Vous torturer l’esprit à l'infini, sentir la morsure abominable de l’envie et de la jalousie vous tenailler le cœur, sans même une once d’espérance. Et tout ça pour quoi ? Pour une créature qui ignorait jusqu’à mon existence. Et qui n'aurait pas hésité pas à me faire l’affront de sa pitié, la larme à l’œil, s’il m’était venu l’idée détestable de me déclarer !


Ce soir-là, je me sentais vidé. Et je n'arrivais pas à penser à autre chose qu’à cette maudite fille ! Chaque fois que je fermais les yeux, je la voyais devant moi, avec son sourire aguicheur et ses manières si polies.


- Tu peux bien adopter des attitudes réservées, des mines rougissantes, faire la farouche. Mais crois-moi, tout ça en dit long sur les besoins du petit animal à fourrure que tu caches entre tes cuisses ! Aaaah… mettre la main sur toi, sentir l'odeur de ton corps, caresser ta peau, embrasser tes seins !


Mais qu'est-ce que j’étais en train de faire ? Voilà que, dans mon délire, je m’adressais à elle, comme si elle était réellement présente... Il fallait que je fasse quelque chose pour apaiser cette frustration démente, ce désir furieux qui enflait en moi à m'en faire perdre la raison ! Il n’y avait qu’un seul moyen d’avancer : il fallait que je teste moi-même le videur.


Oserais-je, dès cette nuit ? Non… Je savais bien que je ne pouvais pas ; je m’étais fixé des règles strictes, je m’étais astreint à un protocole expérimental intransigeant...


- Par tous les succubes de l'enfer, j'emmerde les règles ! Aux chiottes, le protocole ! Je dois savoir ce qui cloche avec cette bon Dieu de machine et je ne vais pas attendre plus longtemps.


Ce soir, c'était à mon tour de faire le grand saut ! Et tant pis si ça devait me griller le cerveau jusqu'au dernier neurone.


Trois heures vingt du matin :


Voilà, j’étais fin prêt pour ma traversée. Au pire, il ne se passerait rien, comme pour tous les autres. J'ai abaissé le casque sur ma tête, enclenché les enregistrements vidéo, activé la procédure de lancement. Le tournoiement a commencé, vraiment horrible... J’essayais de me détendre, de me concentrer sur le film...


Je regardais intensément les images : je serais bientôt cet acteur, à qui aucune femme ne résiste ! Simplement parce que je le voulais !


- Je... le... veuuuuuuuuux !


Tout est devenu noir d’un seul coup. Merde… Que se passait-il ? Je n’entendais plus rien, je ne ressentais plus les mouvements du videur. Le disjoncteur général ! Il avait dû sauter...


Je devais me déséquiper, inspecter les dégâts… Oh bon Dieu, je ne sentais plus mes mains ! Et… je ne pouvais plus bouger du tout ! Mon corps ! C’était comme s’il était déconnecté de mon esprit. J’avais l’impression que je ne respirais même plus ! C’était horrible ! Étais-je … mort ?


Pauvre crétin, si t’étais passé de l’autre côté, tu serais pas en train de te poser ce genre de questions. Ce serait fini, un point c’est tout !


OK. J’étais conscient, donc je n’avais pas encore tiré ma révérence… Cependant, je n’en étais peut-être pas loin, car j’avais l’impression de flotter dans le néant. Enfin, pas tout à fait. L’espèce de vide qui m’entourait possédait une certaine consistance. Comme s’il était… liquide ! Voilà donc que je me trouvais plongé dans un monde aqueux, froid et sans lumière. Un peu comme si j’étais échoué au fond de l’océan.


Cette pensée terrifiante en déclencha une autre, pire encore. Ou bien, c’est peut-être ce qu’on ressent quand on est… dans le coma. Bordel ! J’en suis sûr, je suis en train de faire un coma !!!


Tiens ? Une sensation de mouvement… comme si je me déplaçais. Un bruit, à présent. Voilà que j’entendais, à nouveau. Aaaaaah, j’allais peut-être enfin sortir de ce cauchemar !


Une clarté aveuglante apparut, qui éclaira le monde qui m’entourait… J’avais l’impression d’être dans une sorte d’énorme tunnel, au bout duquel se trouvait une lumière éblouissante. Soudain, la pression se fit plus forte autour de moi, et je sentis que je basculais en avant… La masse liquide dans laquelle je baignais se mit en mouvement et m’entraîna vers cette clarté mystérieuse. Une peur terrible me saisit… je ne pouvais même pas serrer les dents ! Qu’y avait-il derrière cette « issue » ? Est-ce que c’était ça, « l’au-delà » ?


La clarté fut occultée. Une espèce de cavité rougeâtre la remplaça… Moi qui avais toujours été convaincu que la mort signifiait le néant, je me mis soudain à douter. Et si je me trouvais précipité en enfer ?


Les flots qui m’entouraient me firent quitter le tunnel. Je chutai dans la fosse abyssale, où se déversait le torrent. Des parois d’ivoire jaune sale s’élançaient jusqu’à des hauteurs vertigineuses. L’ensemble était dominé par une voûte stratosphérique de couleur sombre. Le fleuve qui m’entraînait bouillonnait au-dessus d’un lit strié de plaques roses, à l’aspect écœurant. Malgré son étrangeté, cet univers m’était bizarrement familier…


Et pour cause ! J’identifiai enfin l’endroit dans lequel je me trouvais. Cette cavité de la taille d’une cathédrale était… une bouche ! Soudain, l’horreur franchit un palier supplémentaire : j’étais en train de foncer vers un œsophage gigantesque, indubitablement humain, qui allait bientôt m’engloutir. Et je ne pouvais m’accrocher à rien, aucun moyen de résister !


Noooonnnn ! L’air siffla avec un bruit d’ouragan, pendant que je tombais dans ce gouffre. Tout autour de moi, la cascade pétillante était comme figée dans le vide. Il s’agissait d’une illusion ; nous dégringolions simplement à la même vitesse hallucinante… La chute me sembla durer une éternité.


J’identifiai enfin l’origine des trombes liquides qui m’entouraient : de la boisson gazeuse ! Des hectolitres de limonade ! Je compris enfin ce qui m’arrivait : sans trop savoir pourquoi, je m’étais retrouvé enfermé dans une vulgaire cannette, et on était en train de me « boire » avec son contenu !


Quelques heures plus tard :


Je fis un voyage absolument cauchemardesque dans les tréfonds du système digestif de mon hôte improvisé. Pouah ! J’allais en rester traumatisé pour le restant de ma vie. Ou, plutôt, de ma « non-vie »…


Ça faisait une bonne heure, à présent, que je marinais dans cette espèce de caverne spongieuse, qui se remplissait peu à peu d’un fluide saumâtre à la couleur caractéristique… Et, pour mon plus grand malheur, j’avais retrouvé l’odorat.


C’était un supplice inimaginable ! Bien que « fantômes », mes capacités gustatives et olfactives se trouvaient saturées par l’âpreté du liquide dans lequel je trempais bien malgré moi. Évidemment, je n’avais aucun moyen d’empêcher ces effluves méphitiques de m’envahir ; je ne pouvais pas me pincer le nez, ou même fermer la bouche ! Pour essayer de me réconforter, j’imaginais ce que ça aurait pu être, si j’avais dû emprunter le trajet dévolu aux aliments dits « solides » !


Je n’arrivais toujours pas à comprendre ce qui m’était arrivé, exactement. Mais le résultat était là, bien concret ! En gros, mon passage par le videur m’avait transformé en une sorte de grain de poussière doté d’une conscience, un amas éthéré de volonté sans consistance propre. Un non-scientifique m’aurait certainement qualifié « d’âme privée de corps »… heureusement, je ne croyais pas à toutes ces sornettes…


Bref, je fondais tout ce qui me restait d’espoir sur une seule chose : réintégrer au plus vite mon enveloppe charnelle !


- Imagine que ça ne soit pas possible… que tu te trouves réduit à dériver pour l’éternité dans les plus fâcheux endroits ! Le pire, c’est que tu ne peux même pas envisager de recourir au suicide…


J’avais de plus en plus de mal à éloigner de moi cette voix démentielle, qui, depuis le début, me susurrait des pensées défaitistes. À croire qu’une autre conscience dérivante s’était amalgamée à la mienne ! L’esprit dégénéré d’une quelconque chiffe molle me collait au basque comme un véritable rémora…


- Voyons, Félix ! C’est simplement que tu deviens dingue… Tu le sais très bien, au fond de toi. Allez, soit honnête ! Reconnais-le, et après on n’en parlera plus…


Bon Dieu, manquait plus que ça… Ok, j’avais peut-être tendance à perdre un peu les pédales. Mais qui n’en aurait pas fait autant, dans les mêmes circonstances, hein ? Tiens, aucune « voix off » ne me répondit, cette fois.


Très bien. Et si j’essayais d’analyser un peu la situation, pour changer ? Récapitulons… J’étais coincé dans la vessie d’un pauvre type (où d’une pauvre fille, ne soyons pas sexiste). De plus, je ne pouvais absolument pas me déplacer, vu que je n’avais pas de corps. Du côté des points positifs, il était certain que, dans un temps déterminé, le propriétaire des lieux allait devoir faire une petite vidange, et que j’allais être expulsé à l’air libre… Bon, c’était peut-être pas si mal ?


- Génial ! Tu vas te retrouver à baigner gentiment dans la cuvette des chiottes… Et dès qu’il va actionner le siphon, tu vas entamer une croisière grand luxe dans les égouts de Paris, en compagnie de tous les étrons du voisinage. Agréable perspective, Félix ! Et toi, tu trouves qu’il y a de quoi se réjouir ?


- Ferme-la un peu ! Et laisse-moi réfléchir… Il y a forcément une solution pour me sortir de ce mauvais pas. Elle est là, devant moi, j’en suis sûr. Logique, évidente, visible comme le nez au milieu de la figure !


Il y eut comme un déclic. Bien sûr ! Pourquoi n’y avais-je pas pensé plus tôt !




À suivre…


 
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   Bidis   
11/11/2008
 a aimé ce texte 
Passionnément
Je reprends la lecture de cette série et décidément, je ne le regrette pas.
Je me demandais comment Filippo allait s’en sortir dans ses explications et je trouve ses trouvailles ma foi toujours plus astucieuses les unes que les autres…
Mais alors, l’affaire se corse. Et à la fin de la lecture de cet épisode-ci, ce serait me réduire à la torture véritable que de m’empêcher de lire la suite.
Allons-y d’un petit « exceptionnel », quitte à être déçue par la suite

   masdau   
23/12/2008
 a aimé ce texte 
Bien ↑
J'aime bien les romans à épisodes. Les aventures de l'homme du Picardie chez Rouletabille, ça me rappelle "Nous Deux" avec ses romans-photos. J'adorais les lire en cachette. Mais là, c'est trop bien écrit pour être honnête, trop stylé, avec des recherches un peu abusives. Mais c'est peut-être fait exprès pour "ensuquer" le lecteur. J'ai quand même lu les 3 parties et, chose étrange, j'y ai pris un certain plaisir; mais il est vrai, que chez moi, on aime bien se faire ensuquer, ça aide pour la sieste.
Bravo Filipo. T'as de la plume.

   Anonyme   
17/1/2010
 a aimé ce texte 
Beaucoup
L'intérêt pour l'histoire est totalement éveillé.
Trouvailles, imagination, originalité, tout est là. J'ai regretté le séreux du récit un moment mais je ne vois pas où l'auteur aurait pu glisser de l'humour et s'il en somme il n'aurait pas nui à la qualité du texte.


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