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Fantastique/Merveilleux
Filipo : Dans la peau d'un autre - 8
 Publié le 20/07/08  -  2 commentaires  -  19787 caractères  -  10 lectures    Autres textes du même auteur

Histoires de cœur d'un pauvre comptable...(Épisode 7.)


Dans la peau d'un autre - 8


Résumé des épisodes 4 à 7 :


Le lundi matin, en repartant à son travail, Pichon tombe sur un bien étrange vagabond. Le clochard semble le reconnaître, sous les traits de Pierre Richard ! Quand Pichon lui parle à son tour de l’acteur comique, le clodo est paralysé par la surprise. Il a, lui aussi, subi un phénomène identique, il y a plus de cinq ans. Pichon le questionne jusqu’à ce qu’il lui parle un peu plus de lui-même, et de son parcours chaotique. Le clochard lui donne son nom : Lucien Gatimel, mais disparaît dès que Pichon évoque la possibilité d’une alliance pour sortir de cette effroyable situation…

Francis Pichon tire les leçons de l’horrible vécu de Gatimel. Pour ne pas devenir fou, il ne lui reste qu’une seule solution : accorder son être intérieur à son nouveau physique ! Mais comment faire pour accomplir cet exploit ? Le hasard lui apporte la réponse, sous la forme d’un flyer publicitaire à la gloire d’un hypnotiseur, Hilarion Savignac. Pichon se rend chez Savignac pour que celui-ci l’aide à accepter ce nouveau visage comme le sien…

Le soir venu, Lucien Gatimel, quant à lui, repense à l’existence confortable qu’il menait avant d’être catapulté dans cette dimension inhospitalière. Bien des années auparavant, il était avocat d’affaires dans une grande société informatique. Mais, mal dans sa peau, il avait radicalement tourné le dos à son existence matérialiste et toute tracée en devenant écrivain. Après une longue période de vache maigre, il avait enfin réussi à percer, obtenant le prix Médicis pour son sixième roman, quand son quotidien avait mystérieusement implosé… Il s’était réveillé un matin dans le lit d’une inconnue, qui, pourtant, semblait partager sa vie. Son épouse, jointe au téléphone, avait enfoncé le clou en lui apprenant qu’ils ne vivaient plus ensemble depuis quatre ans. Pour finir, il s’était évanoui en apercevant dans le miroir un reflet qui n’était pas le sien !

Le visage de Lucien Gatimel avait changé de façon incompréhensible. Il ressemblait à présent traits pour traits à Gérard Depardieu ! Jugé dément, Gatimel fut interné plusieurs mois dans un asile. Durant ce long calvaire, il avait réussi à rassembler les différentes pièces du puzzle sur ce qu’était sa vie dans cet étrange univers parallèle, avant que son quotidien n’implose : il n’avait jamais quitté son travail de juriste et son couple n’avait pas résisté à son goût immodéré pour les plaisirs charnels. Au moment de sortir de cette clinique psychiatrique, Gatimel n’était plus que l’ombre de lui-même… Il se réfugia dans sa maison de famille et sombra dans l’alcoolisme. Un beau matin, en cherchant désespérément à mettre la main sur une bouteille d’alcool, Gatimel était tombé sur un livre qui l’avait bouleversé : il venait de retrouver un exemplaire de son fameux roman, qui semblait l’avoir mystérieusement suivi dans cette autre dimension. Gatimel se précipita chez son ex-femme, Flora, pour la confronter à sa découverte. Mais Flora s’avéra incapable de lire un mot de ce bizarre bouquin, qui ne semblait receler que des pages vides ! Devant la réaction de Flora, Gatimel avait pété les plombs et l’avait agressée sauvagement. Jugé irresponsable, il fut à nouveau interné dans un centre pour psychotiques dangereux, où il passa plusieurs années.


Pichon éprouvait à nouveau une sensation presque oubliée ces derniers jours : un réel sentiment de bien-être, qui l’avait envahi sans qu’il n’en saisisse vraiment la raison précise. Autour de lui, l’univers s’était condensé, resserré, recourbé. Où se trouvait-il, exactement ? Dans un cocon ? Il avait la nette impression d’être devenu une sorte de chrysalide, n’attendant qu’un signe pour se métamorphoser en un magnifique représentant de la famille des lépidoptères.


Son univers tout entier était rythmé par une vibration profonde, qui, en l’effleurant, le réchauffait, comme aurait pu le faire l’astre du jour. La vibration s’intensifia, prit corps, devint un son qui coagula en syllabes éparses, évoquant des mots hachés, sans aucune signification dans cet endroit étrange.


- Vous… llez… révei… à mon… al. À pré… ouvr… yeux !


À regret, Pichon laissa se déchirer le voile qui l’isolait du monde extérieur. Une lueur aveuglante s’infiltra sous ses paupières, que descellait la voix impérieuse commandant à son corps. Il vivait la fin de sa nymphose hypnotique comme un retour à la clarté, une quasi-réminiscence de sa venue au monde.


- Comment allez-vous, Monsieur Pichon ? lui demanda Hilarion Savignac.


Il arborait le sourire un brin sadique du steward en train de secouer un passager amorphe pour lui glisser son plateau-repas.


- Ça va. Enfin, si on veut… s’entendit répondre Pichon.


Il crachouilla un peu, la bouche pâteuse, les yeux pleins d’éclats de sommeil. Une sensation discordante, proche de celle éprouvée lors d’un jetlag trop important, lui tordait les sens. Bien qu’intérieur, ce trip s’était révélé aussi éprouvant qu’un voyage au bout du monde.


L’hypnotiseur lui tendait quelque chose. Pichon s’ébroua, étouffa un bâillement, se frotta les mirettes, histoire d’y voir plus clair, puis se saisit de l’objet. C’était un simple miroir à main, comme en en voit souvent chez les lunetiers. Il jeta un regard un peu craintif à la surface réfléchissante ; ces derniers temps, le spectacle de son reflet suffisait à lui donner des boutons…


- Alors ? lui demanda, l’hypnotiseur.


Pichon se regarda sans un mot, totalement médusé. L’image qu’il voyait se refléter dans le miroir, c’était enfin la sienne ! Il avait envie de hurler de joie, d’embrasser Savignac… non, peut-être pas jusque-là.


- C’est incroyable ! Mon visage… Je suis à nouveau moi-même ! répondit Pichon.


Puis une sorte de spasme mental parcourut son esprit, une hésitation presque imperceptible, comme une once de réticence, un toussotement de désarroi.


- Enfin, il y a quand même un truc qui me turlupine, quelque part…


Le conditionnement implanté par Savignac s’imposa avec plus de force, shuntant la sensation irritante qui lui clamait que ce type dans la glace n’était pas lui.


- Oui, je me demande encore pourquoi je me suis rasé la tête ? Ça ne me ressemble pas du tout ! Je crois bien que je vais laisser repousser mes cheveux, comme avant…


Savignac regarda son client avec un sentiment de fierté. L’imprégnation semblait agir de façon très honorable. Il avait beau avoir accumulé une expérience de plusieurs décennies, assister au triomphe de l’illusion sur le réel restait toujours le moment le plus intense de ce genre de tour de passe-passe mental.


- Très bien, je vois que vous êtes pleinement satisfait de nos services. Voici la petite carte, avec la date de notre prochain rendez-vous…

- Le prochain rendez-vous ? Pourquoi donc ? questionna vaguement Pichon.

- Et bien, pour la réitération de votre… heu, de votre nouvelle source de bien-être !


oooOOOooo


Francis Pichon se sentait enfin libéré. Cette joie débordante, il fallait à tout prix qu’il la fasse partager à quelqu'un. Il pensa immédiatement à Églantine : sa délicieuse voisine du quatrième rentrait à une heure plutôt tardive le lundi, pourquoi ne pas l’inviter à dîner ?


En revenant chez lui, Pichon entreprit donc de commettre un dîner pour deux, une résolution qui, mine de rien, tranchait diablement avec ses habitudes de célibataire endurci. Il fit donc une halte inaccoutumée dans une épicerie fine, certainement l’un des endroits les plus exotiques où il eût jamais mis les pieds. Il s’arrêta également chez un fleuriste, à qui il fit exécuter un délicat bouquet de cinq roses à la pimpante teinte abricot. Puis il se pressa de réintégrer son domicile.


Avant de se mettre à l’ouvrage, il calligraphia un mot d’invitation sur un bristol, qu’il glissa sous la porte d’Églantine. Puis, sans compter sa peine, il remua moult casseroles et poêlons au-dessus de ses fourneaux, se lançant dans la confection d’un souper romantique.


Il était à peine vingt et une heures quand le carillon de l’appartement s’ébranla soudain. « Bon Dieu, c’est déjà elle ??? », s’interrogea Pichon, affolé. Le dîner qu’il lui préparait en était encore au stade de l’indicible magma, certes odorant mais absolument pas présentable.


Sans même prendre le temps de scruter l’œilleton chromé, Pichon déverrouilla à toute vitesse la dalle d’acier durci 120 mm qui armait sa porte palière.


Quand il vit la personne qui se tenait derrière sa porte, son sourire s’effaça d’un seul coup. Bien qu’étant de sexe féminin, cette créature ne s’apparentait que de très loin à l’image que l’on se fait habituellement d’une « femme ». Son apparence, franchement androgyne, rendait ce qualificatif presque incongru et pour ainsi dire conceptuel.


- Heu… Jeannine ??? Eh bien, si je m’attendais ! s’écria Pichon, en tentant d’afficher un semblant de bonne humeur.


La créature fixait Pichon avec une certaine surprise, ses yeux de cocker névrosé perdus sous une frange grisonnante et mal entretenue.


- Mais qu’est-ce qui est arrivé à tes cheveux ? lui demanda-t-elle, sans relever sa remarque.

- Ah, ça ? Je… une envie soudaine de changer de tête, voilà !


Pichon sentait confusément que quelque chose n’était pas à sa place. Que pouvait bien faire la secrétaire du service devant sa porte à cette heure-ci ? Et qu’est-ce qu’elle lui voulait ?


- Et alors, Biquet, tu m’embrasses pas ? minauda la chose, avec un petit gloussement.


Jeannine Mignardot dut se méprendre sur la mine décomposée de Pichon, car elle avança vers lui une bouche lippue, dûment enduite de plâtra cosmétique et surmontée d’une hyperpilosité de babouin. Le comptable, tétanisé, fixait avec effroi ce groin tremblant de plaisir anticipé, qui allait entrer en contact avec sa propre bouche s’il n’agissait pas dans la seconde. Vite, trouver quelque chooose ! Faute de mieux, il se retourna brusquement et se mit en devoir d’expectorer, plié en deux par une crise de toux aussi violente que théâtrale.


Une pensée d’une incongruité obscène assaillait son esprit, avec l’ardeur guerrière d’une femelle hippopotame en rut : Bon Dieu, c’est pas vrai ! Je ne sors quand même pas avec cette… cette horreur !


- M’amour, ça va ? C’est qu’j’me suis fait du souci, tu sais… Trois jours, que j’attends de tes nouvelles… et rien, pas un p’tit coup de téléphone ! T’aurais pu m’appeler, quand même !

- …

- Mais là, j’comprends mieux… c’est qu’t’as l’air bien atteint, mon pauv’ p’tit Biquet ! Chuis là, maintenant, j’vais m’occuper de toi…


Devant l’insoutenable avalanche phonatoire qu’il avait déclenchée chez Jeannine Mignardot, Pichon eut un mouvement de recul aussi précipité qu’instinctif. Le malheureux, qui était resté sans voix, ne se rendit pas tout de suite compte qu’il libérait du même coup un passage que la secrétaire emprunta tout naturellement, prenant cette dérobade comme une invitation à entrer.


Puis la créature tenta à nouveau une approche directe, se pendant à son cou comme la gamine qu’elle avait dû être un bon demi-siècle en arrière.


- Nom de Dieu, Jeannine ! Arrête ça ! hurla Pichon, en s’arrachant à cette étreinte qui le révulsait physiquement.

- Mais…


Devant l’air interdit et blessé de Jeannine Mignardot, Pichon se rendit soudain compte qu’il venait de commettre une grossière erreur. S’il voulait éviter un esclandre interminable avec la secrétaire, il fallait qu’il trouve une explication convaincante pour justifier son attitude à son égard, aussi brusque qu’incompréhensible pour elle.


- C’est… c’est pour ton bien que je dis ça, mon... amour, susurra Pichon, en butant ostensiblement sur le dernier mot.

- …

- Tu n’imagines pas la nocivité du virus qui m’a cloué au lit tout le week-end ! Aucun contact, m’a dit l’hypn… le docteur !

- Bon, bon ! Alors j’insiste pas, finit par condescendre la secrétaire.


Puis, elle reprit :


-Pauv’ Biquet, tu aurais dû me prévenir, je serais venue plus tôt ! Allez, c’est décidé, je reste avec toi, ce soir…


Les yeux exorbités de Pichon ressemblaient à deux balles de golf artistiquement peintes, tandis qu’il reculait au jugé, mâchoire pendante, incapable d’émettre le moindre son. Après trois pas en arrière, ses mollets de vieux coq chétif butèrent contre l’assise du canapé, dans lequel il s’affaissa avec la lenteur écrasante d’un chêne déraciné par la tempête.


- Alors ça ! Alors ça… geignait-il.

- Eh ben quoi ? On dirait qu’ça t’fait pas plaisir, m’amour ? s’enquit Jeannine, qui venait de se laisser tomber lourdement à ses côtés, sans trop se préoccuper des grincements de protestation du divan.

- Mais si, bien sûr ! C’est juste que ce soir, c’est malheureusement impossible ! s’écria Pichon.

- Mais pourquoi donc, mon Biquet ? protesta Jeannine, en lui faisant ses plus jolis yeux de biche, ce qui lui donnait l’allure sympathique d’un lémurien de Madagascar.


Pichon cherchait désespérément l’excuse imparable lui permettant de faire décamper cette vieille chouette.


- Eh bien, cette nuit, on ne peut pas rester ensemble car… car ma vieille mère vient dormir chez moi ! J’ai beau lui avoir dit que j’allais mieux, elle a insisté pour s’assurer en personne de mon état de santé. Elle arrive dès ce soir sur Paris…

- Ta mère ?

- Oui, ma mère ! D’ailleurs, quand tu as sonné, je croyais que c’était-elle, mentit Pichon, sans la moindre honte. Heu… Jeannine… ma chérie, veux-tu bien enlever ta main de mon genou ? La contagion, tu comprends…

- Francis, voilà l’occasion rêvée de me présenter enfin à ta maman ! s’enthousiasma la chose, qui avait pris d’autorité possession de la cuisse de Pichon, laissant à présent filer des doigts irrévérencieux vers les plis de son aine.


C’en était trop pour le pauvre Francis, qui sauta du sofa comme un diablotin désarticulé.


- Arggh !

- Quoi encore ? s’exclama Jeannine, désorientée par l’attitude fuyante de son biquet, décidément nerveux comme un cabri.

- Malheureuse, tu ne connais pas ma mère ! Elle est tellement bigote… si elle savait que son fils vit dans le péché, elle en ferait une syncope ! Tu ne peux pas rester là, c’est inconcevable…

- Francis, t’exagères ! Elle n’est sûrement pas si arriérée, quand même ! Et puis, ça fait quatre mois qu’on se fréquente sans que personne ne soit au courant. Je ne partirai pas d’ici avant d’avoir pu la saluer, protesta Jeannine Mignardot, une lueur d’excitation au fond des pupilles.


C’était la première fois que l’occasion lui était donnée de devenir « l’officielle » d’un de ses trop rares amants.


Soudain, le nez de la chose s’agita curieusement, lui donnant des airs de Sarcophilus gigantissime (pour le béotien, petit marsupial rageur et à l’activité débordante, aussi appelé « diable de Tasmanie ». Peut-être un lointain cousin de l’actuel locataire de l’Élysée, dans l’échelle de l’évolution ?).


- M’amour, ça sentirait pas le cramé, par hasard ? énonça enfin Jeannine.

- Nom de Dieu, mon soufflé au saumon !


D’épaisses volutes serpentaient lourdement sous la porte de la cuisine, glissant vers eux comme une sorte de brume trop dense pour s’arracher du sol. Pichon s’engouffra dans la petite pièce, pour en ressortir aussitôt, toussant et crachant comme un perdu. Un âcre voile de fumée noire y rendait l’atmosphère irrespirable.


N’écoutant que son courage, Jeannine Mignardot se couvrit le visage avec un mouchoir de la taille d’une serviette de table et fonça dans le brouillard opaque qui emplissait la kitchenette. Quelques secondes plus tard, il y eut un grincement de fenêtres à battant que l’on ouvre à la volée, puis Jeannine ressortit à son tour, les yeux larmoyants mais plutôt fière d’avoir mené à bien sa manœuvre.


Le smog menaçant s’étiola rapido presto. Pichon en profita pour évacuer les restes calcinés de l’honorable soufflé, reconverti en fumigène. Quelques minutes plus tard, la petite cambuse encombrée avait retrouvé son aspect habituel.


Jeannine, dont la vue allait nettement mieux, ne fut pas longue à repérer la bouteille de Château Petrus 1988, négligemment posée sur la petite table de cuisine bancale. À côté de ce nectar prestigieux reposait un magnifique bouquet de roses, presque déplacé dans cette pièce sentant le graillon.


- Eh bien ! Soufflé au saumon, pinard de rupin, gerbe de roses… tu lui refuses rien à ta vieille mère ! persifla la créature.


Bien que n’ayant pas inventé la poudre, Jeannine Mignardot n’en était pas moins dotée d’un cerveau, dont elle n’avait pas égaré le mode d’emploi. Depuis qu’elle avait débarqué chez Francis à l’improviste, son attitude lui avait paru plus que louche : il n’avait jamais était aussi emprunté ! Son « biquet » allait devoir s’expliquer, et vite…


- Jeannine, tu as raison. Je n’ai pas été tout à fait honnête avec toi, admit finalement Pichon.

- C’est pour une femme, toutes ces attentions, n’est-ce pas ?

- Je … eh bien, depuis quelques jours, je me sens différent. Comme si j’étais devenu subitement quelqu’un d’autre, éluda Pichon.


Jeannine le considérait avec un regard de chien battu, les yeux rougis et humides, s’attendant au pire. Avant de s’expliquer, Pichon lui proposa d’aller s’asseoir au salon pour partager un verre de « cette pure merveille ». Ils s’installèrent sur le canapé, un verre de millésimé à la main.


« Que lui dire ? », se demandait Pichon, partagé entre l’envie de jouer cartes sur table et la crainte d’être pris pour un dément. Ou pire, un affabulateur… Il ne voulait pas blesser davantage la secrétaire. Cette pauvre femme était déjà assez déboussolée comme ça.


- Heu… eh bien, durant ce week-end un peu particulier, il se trouve que mon vrai « moi » s’est révélé à ma conscience…, commença Pichon.


Le regard de Jeannine exprimait une totale incompréhension. Il se reprocha aussitôt cette façon de procéder. Elle devait penser qu’il essayait de noyer le poisson. « Éclaircir la situation sans la faire souffrir inutilement ». Tu parles, plus facile à dire qu’à faire !


- En fait, l’homme que tu vois devant toi ce soir n’est pas celui que tu as aimé, finit par lâcher Pichon, en serrant les dents.

- Ah bon ? Et tu peux m’expliquer en quoi tu as changé, « mon Biquet » ? lui lança froidement Jeannine.


« Nom de Dieu, ça va pas être simple ! Le vin est tiré, à présent il faut le boire… »


- Jeannine, il se trouve que je suis…

- Homosexuel ? compléta pour lui Jeannine Mignardot, lui coupant à la fois le souffle et la parole.

- Heu… pourquoi diable dis-tu ça ? bafouilla Pichon, complètement pris au dépourvu.

- Je le sentais bien, tes étreintes manquaient vraiment de vigueur, et, pourquoi ne pas le dire, de virilité ! Tu sais, c’est quelque chose qu’on ne peut pas cacher à une femme, conclut la créature, un sourire entendu sur les lèvres.


Pichon se demandait ce qu’il pouvait bien répondre à ça. Vu le physique de Jeannine Mignardot, il n’avait aucune peine à imaginer les difficultés d’érection qu’avait pu éprouver son alter ego, avant qu’il ne le remplace dans cet univers.


Finalement, si cela pouvait ménager l’amour-propre de la créature et lui faire quitter plus vite son logis, pourquoi ne pas abonder dans son sens ?


- Tu as visé juste. Je ne vais pas te cacher la vérité plus longtemps… Je suis bien homo, déclara Pichon, en essayant de garder son sérieux, malgré une irrépressible envie d’éclater de rire.


Comme pour ponctuer ses dernières paroles, le carillon d’entrée se fit soudain entendre, les faisant sursauter tous les deux.


- Tiens, tiens ! Voilà sûrement ta vieille mère... Ne te dérange pas, je vais ouvrir ! lui jeta la chose, avec un regard assassin.


Et Jeannine Mignardot se leva, avant même que Pichon n’ait le temps d’improviser une réponse.



À suivre…


 
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   Bidis   
20/7/2008
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↓
L’auteur nous promène… et ce n’est pas désagréable.
Mais...
Le nom de Jeannine Mignardot revient trop souvent et serait souvent avantageusement remplacé par : « Jeannine » tout court, « la secrétaire », « la demoiselle » ou autres vocables sortis de la belle imagination de l’auteur. Ainsi sans cesse rappelé, le nom suivi du nom de famille alourdit considérablement le texte, à mon - avis.
Je note les endroits où cela m’a gênée :
- « Devant l’air interdit et blessé de Jeannine Mignardot »
- « Je ne partirai pas d’ici avant d’avoir pu la saluer, protesta Jeannine Mignardot,... »
- « Bien que n’ayant pas inventé la poudre, Jeannine Mignardot…»
- « Homosexuel ? compléta pour lui Jeannine Mignardot, … »
- « Vu le physique de Jeannine Mignardot…»
Autres petites remarques :
- « Elle arrive dès ce soir sur Paris… » J’aurais (instinctivement) mis : elle descend sur Paris » ou « elle arrive à Paris »
- « C’en était trop pour le pauvre Francis, qui sauta du sofa comme un diablotin désarticulé. »
Peut-être écrire « Aaargh ! » d’abord et puis : « Francis sauta du sofa comme un diablotin désarticulé.» en biffant « c’en était trop pour le pauvre ». Je trouve qu’ainsi, ce serait plus comique, plus imagé.
- « Depuis qu’elle avait débarqué chez Francis à l’improviste, son attitude lui avait paru plus que louche » : confusion. On réfléchit un quart de seconde pour attribuer le « son » à Francis car le sujet de la phrase est Jeannine.
- « …qu’on se fréquente sans que personne ne soit au courant » : je pense qu’il y a une double négation (= affirmation) et qu’il faudrait écrire « sans que personne soit au courant »
- « C’était la première fois que l’occasion lui était donnée de devenir « l’officielle » d’un de ses trop rares amants. » : je trouve cette explication inutile et qu’elle alourdit le texte, lui enlève même de son humour.
- « N’écoutant que son courage, Jeannine Mignardot se couvrit le visage avec un mouchoir de la taille d’une serviette de table et fonça dans le brouillard opaque qui emplissait la kitchenette. Quelques secondes plus tard, il y eut un grincement de fenêtres à battant que l’on ouvre à la volée, puis Jeannine ressortit à son tour, les yeux larmoyants mais plutôt fière d’avoir mené à bien sa manœuvre. » : Encore Jeannine Mignardot et le « à son tour » voudrait que quelqu’un d’autre soit sorti avant elle, ce qui n’est pas le cas.
- « Pichon se demandait ce qu’il pouvait bien répondre à ça. Vu le physique de Jeannine Mignardot, il n’avait aucune peine à imaginer les difficultés d’érection qu’avait pu éprouver son alter ego, avant qu’il ne le remplace dans cet univers. » Je doute de plus en plus que Pierre Richard serait ravi-ravi de lire ce roman…
Mais sinon, tout comme les autres épisodes, c’est écrit avec verve et humour, c’est agréable à lire.
Et, même si l’on est impatient de connaître le fin mot de l’histoire, cet épisode-ci se termine fort à propos sur un petit suspense comique, comme cela arrive dans les séries télévisées.

   Anonyme   
16/1/2010
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Où je retrouve les mots "desceller" et "paupières" sauf qu'ici, c'est la voix qui les descellent. (Réf. L'abri)
Je ne suis pas sûre de la date de naissance de ce texte (il me semble avoir vu 2005, à moins que ce ne soit l'abri ainsi daté) j'ai un doute mais quand j'ai lu la parenthèse qui suit le "sarcophilus gigantissime", il a fallut que j'aille d'urgence vérifier ça sur google. Je n'ai trouvé que le sarcophilus harrisii, mais peu importe, vraiment parce que cette parenthèse mérite largement un "Toute ressemblance avec des personnes existantes etc... etc..." et elle m'a fait éclater de rire.
Beaucoup d'humour dans ce texte avec un soupçon d'exagération quand même en ce qui concerne cette pauvre Jeanine... mais j'en ai mal aux zygomatiques tant j'ai souri des situations vraiment bien décrites, très visuelles.
Mon ascension se poursuit donc dans les meilleures conditions...
(Je ne m'attarde pas sur les éventuelles faiblesses du récit, je n'en vois pas, je passe de très bons moments, je crois que c'est tout ce qui importe au lecteur lambda.)
Bravo et merci.


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