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Science-fiction
Filipo : PsycoLog
 Publié le 08/04/08  -  9 commentaires  -  26981 caractères  -  43 lectures    Autres textes du même auteur

PsycoLog : Intelligence Artificielle, qui, dans le futur, a remplacé la plupart des psy de tous poils, afin d’offrir à tout un chacun un service marchand de consultation psychologique, sur le mode « self-service » (de Psy, psychisme ; Co, commercial et Log, logiciel).

Venez suivre une séance chez Apache, avec la sémillante Priscilla Taitanboith, vous ne serez pas déçu du voyage…


PsycoLog


Imaginaire : seul mécanisme de fuite, d’évitement de l’aliénation environnementale, sociologique en particulier, utilisé aussi bien par le drogué, le psychotique, que par le créateur artistique ou scientifique.


Henri Laborit – Éloge de la fuite


___________



- Allez-y, mettez-vous à l’aise, Monsieur Estofiet.


Me mettre à l’aise, il en avait de bonnes ! Je me posai du bout des fesses dans le divan en simili cuir. « Tu n’aurais pas dû mettre les pieds dans ce foutu cabinet pour dingos, Anselme Estofiet ! »


Autant pour me rassurer que pour me convaincre moi-même, je récapitulai, pour la énième fois, les trois bonnes raisons qui m’avaient conduit jusqu’ici :

a) Mon compte épargne-vie, loin d’être rondelet, ne me permettait pas de consulter un vrai praticien.

b) Mon existence avait viré en eau de boudin. J’avais beau touiller dans tous les sens, je sentais que la goutte de trop perlait déjà au robinet des emmerdes quotidiennes.

c) Cela faisait longtemps que j’étais privé de la bienfaisante homéostasie des gens sans histoires, tellement salutaire dans cette société où le malheur était la pire des impolitesses.


Je me concentrai à nouveau sur le moment présent. J’allais pas caler à peine le pied à l’étrier, non ? En selle, Anselme !


- C’est la première fois que vous venez consulter, n’est-ce pas ?

- Oui, tout à fait. Jusqu’ici, je n’aurais jamais pensé avoir besoin d’un… d’une…

- D’une psycoAnalyse ? Tout le monde dit ça, vous savez. Mais vous n’imaginez même pas la proportion d’humains qui dysfonctionnent de nos jours, et le plus souvent sans s’en apercevoir, me dit le PsycoLog, de sa voix synthétique la plus commerciale.

- Est-ce qu’on pourrait changer de voix ? lui répondis-je à brûle-pourpoint.

- Vous voulez dire… de voie ?

- Non, non, pas du tout. De voix ! Je préférais la première, celle du départ.


Sans s’offusquer, le bon docteur Freud, qui se tenait jusqu’à présent sur la chaise près de moi, se désagrégea en milliers de points colorés et tourbillonnants, promptement remplacés par l’hologramme qui m’avait accueilli à mon arrivée, celui de la célèbre Priscilla Taitanboith, véritable légende parmi les psys des siècles passés.


Tout ce cirque, même s’il m’amusait, ne m’abusait guère… derrière cette poudre aux yeux technologique, censée fidéliser le chaland, il y avait toujours ce même bon vieux logiciel Apache (pour « Analyseur Psychologique Automatisé des Causalités Humaines Erronées »). Un vaste fatras de plusieurs milliards de lignes de (c)Prolog(TM), boosté par une classique interface sensorielle V.A.C.O.G., qui avait depuis longtemps remplacé les « vrais » psys.


La pub disait :


« Rien ne vaut un Apache, pour aller voir ce qui ne va pas sous votre scalp ! »


Et voilà pourquoi, moi, Anselme Estofiet, humain standard et normalement constitué, je me trouvais dans le gourbi de ce PsycoLog, prêt à demander à une machine sans réelle conscience de soigner mon conscient, et pourquoi pas mon âme. Fallait-il que je sois inconscient…


L’I.A. représentée sous les traits émoustillants de Priscilla Taitanboith me proposa un traitement E.P.A.I.S., pour lequel il me faudrait débourser cent ducats de l’heure. À moins que je ne préférasse la méthode R.A.S.O.I.R., pour seulement quarante-neuf ducats quatre-vingt-quinze ?


Je lui demandai des précisions, un peu paumé entre tous ces acronymes bizarres, mais néanmoins plaisamment mnémotechniques.


- Mon cher monsieur Estofiet…

- Anselme, pour les intimes. Et les logiciels vocalisant, bien sûr.

- Anselme, donc. La nouvelle technique haute performance, c’est « l’Écoute Professionnelle, Active, Impartiale et Systématique », qui vous garantit un résultat nickel à cent pour cent. Pas de perdants chez nous, que des gagnants !

- Mouais… Et la méthode RASOIR ?

- Ah ! Là, c’est du classique, il s’agit de la « Reformulation Aléatoire de Syllogismes Obscurs, Itératifs, voire Récurrents ». C’est bien aussi, mais c’est plus long. Avant de ressentir les premiers effets, il faut compter… trois ans, en moyenne. Le plus souvent, ça finit quand même par être bénéfique, me confia Priscilla, avec un rire cristallin parfaitement imité.

- Crévindiou ! éructai-je, dépité.


Pas question de glandouiller tout ce temps dans cette turne, avec une pétasse sans aucune « épaisseur », me radotant ses ersatz de conseils psychologiques, probablement tirés d’une sélection de magazines pour ados. Mon problème, je l’avais maintenant, pas dans trois ans !


- Va pour les cent pistoles de l’heure, gourgandine, j’ai pas le temps d’être radin !

- Vous faites le bon choix, Anselme ! Considérez que c’est un cadeau que vous vous faites, et ne badinez donc pas avec la dépense… me susurra-t-elle, avec une voix à faire dresser l’oreille à un sourd.

- Tiens, en parlant de badinage… y aurait-il moyen, à ce tarif-là, que vous vous dévêtissiez un peu, avant d’entamer la psycoAnalyse ? lui demandai-je, essayant de gratter au moins un petit avantage en nature.

- Je vois. Monsieur est voyeur, sûrement ! Vous vous trompez de logiciel, Anselme, je ne suis pas de celles-là ! me jeta-t-elle froidement au visage, comme on jetterait son pot de chambre par la fenêtre, pour refroidir les ardeurs d’un ivrogne par trop tonitruant.


Puis elle s’empressa d’ajouter, baissant la voix de plusieurs décibels, ainsi que de quelques octaves, qu’il y avait toujours moyen de s’entendre, à condition de lui graisser le dessous de table… Sacrebleu, c’était bien assez cher comme ça ! Qu’elle reste donc pudiquement vêtue pour me débiter le cerveau en tranches !


- Foin de digressions oiseuses, quand est-ce qu’on démarre ?

- Mais mon cher Anselme, cela fait déjà vingt minutes que nous sommes à l’ouvrage !


Nom d’un pétard mouillé, voilà qu’elle essayait de me rouler dans la farine ! Je ne la laisserai pas faire, toute bien gaulée qu’elle était ! Je protestai avec véhémence, postillonnant ma colère comme par gros temps.


- Apprenez qu’il faut vous défaire de vos habitudes anciennes. Vous êtes ici pour dépasser vos soucis matériels et immédiats, étreindre votre vrai « moi », dans l’harmonie retrouvée de votre personnalité profonde, objecta-t-elle à mon Ire (avec un grand « i »).

- Ouais, ouais, ouais… joli baratin, pour mieux entuber le client !

- Anselme, si vous avez déjà le chrono à la main à peine le traitement entamé, je doute que nous puissions faire affaire !

- Très bien, laissons désormais à votre horloge atomique le soin de faire la comptabilité précise des minutes que je vous dois. Mais, par pitié, grouillons-nous, j’ai hâte d’aller mieux ! l’implorai-je, impatient de rentrer dans le vif du sujet, c'est-à-dire « moi-même ».

- Je n’en demande pas plus… par où voulez-vous commencer ? me questionna-t-elle en papillonnant des cils à la façon d’un Monarque d’Australie.


Devant mon embarras, face à cette première question concrète, Priscilla m’invita à commencer par me mettre à l’aise. Je m’allongeai donc sur le divan, adoptant une position fœtale crânement régressive. C’était plutôt approprié, pour quelqu’un qui en arrivait à placer sa confiance et ses espoirs de guérison entre les mains holographiques d’une machine parlante.


- Il m’arrive une chose affreuse, qui ruine toute ma vie : personne ne semble m’apprécier ! lui avouai-je, honteux.

- Fichtre, personne ! C’est assez définitif, ça. Vous ne généraliseriez pas un peu trop, mon petit Anselme ? Je suis sûre qu’il y a au moins un être humain sur terre qui vous juge positivement… non, même pas ? insista-t-elle.


Me voyant rester sans réponse, elle essaya de me tendre une nouvelle perche.


- Et au niveau sentimental ?

- Holà ! Ça fait bien longtemps que je n’ai pas eu de contacts avec la gent féminine, dis-je tristement.

- Vous avez bien eu des petites amies, n’est-ce pas ?

- Si peu ! À chaque fois, elles se sont barrées en courant, au bout de quelques jours… Pas une nana qui me supporte, à part les homéo-putes synthétiques, et encore !

- Mais vous-même, vous estimez vous ? me questionna-t-elle avec fourberie.

- Je ne suis guère estimable, je le crains. Je… je manque de confiance en moi, lui confiai-je en laissant échapper un long sanglot.


J’étais soudain atteint au défaut de ma cuirasse, trop rapiécée après tant d’années d’escarmouches relationnelles perdues, et je laissai couler le flot de mes larmes, soigneusement tenues en réserve pour une grande occasion comme celle-ci.


- Eh bien, bel exemple d’instabilité émotionnelle !

- Bou-hou-hou…

- Heu… pourriez vous attrapez quelques « mouchards » en papier, derrière vous, vous allez ruinez le sky de mon divan. Surtout que le cycle de décontamination automatique nous fait un peu défaut, ces temps-ci…


Je me redressai vivement ; ma joue baignée de larmes se décolla avec un léger bruit de succion de la surface bombée du canapé, que je découvris soudain couvert des miasmes, certainement pathogènes, des clients précédents ! C’était décidé, j’allais exiger une ristourne !


En attendant, je cherchais des yeux de quoi me « moucharder » un peu… en vain. Ce n’était guère étonnant, les mouchards étaient bien planqués, comme à leur habitude !


Priscilla tenta de me réconforter d’un geste quasi maternel, faisant mine de me tapoter le dos. Bien entendu, sa « main » traversa ma colonne vertébrale, dans un bruissement électrostatique à vous hérisser le poil. Je m’assis alors piteusement face à elle, guettant dans son regard le signe d’encouragement qui m’inciterait à poursuivre. Peine perdue, sa pupille électronique était aussi inexpressive que celle d’une poupée « Barbante »... Je continuai néanmoins à me confier, car à cent ducats de l’heure, on n’a pas trop intérêt à traîner en route !


- Côté boulot, ça va pas non plus très fort. Ma déficience à nouer des alliances et à m’imposer dans ma boîte a fini par me valoir une mise au rencard prolongée. À présent, c’est un subalterne plus ambitieux et plus aguerri que moi qui occupe ma place ! lui dis-je, plaintivement.

- Ah ? Vous vivez une sorte de « traversée du désert », en somme ? suggéra Priscilla.

- On pourrait parler de traversée s’il y avait un espoir d’en ressortir, du désert ; là, c’est plutôt un exil définitif, contraint et forcé ! Je vis, depuis des années, dans l’enfer du « placardage »…

- Hum, hum… je vois ! Cependant, les situations difficiles dans lesquelles mes patients se mettent comportent assez souvent une compensation, en général plus importante que le prix à payer, visible à première vue. Une sorte de « bénéfice caché », en somme.

- Ah ! fis-je, sans trop comprendre.

- Pour vous, le préjudice est-il vraiment si grave ? poursuivit-elle, en fronçant les sourcils comme une institutrice s’adressant au benêt de la classe.

- Je vous dis que je suis dans un véritable cercueil, professionnellement !

- Vivre dans une petite boîte capitonnée et bien douillette, c’est pas la mort, quand même… Regardez, moi par exemple, je le fais bien !


Je commençais soudain à me demander si Priscilla était réellement à l’écoute de mes problèmes… D’ailleurs, son hologramme présentait par endroits de petites perturbations électromagnétiques, à la façon d’un film enregistré sur un disque rayé.


- Priscilla, êtes-vous avec moi, à la fin ? Que se passe-t-il, vous me semblez « perturbée » !

- Excusez-moi, Anselme, j’étais en train de subir une petite mise à jour « à chaud » de certains modules périphériques, au niveau du raisonnement inductif, me dit-elle avec un petit sourire confus.

- Il y a un « bug » dans votre système, c’est ça ? fis-je, un peu inquiet.

- Juste un petit, mais c’est corrigé à présent ; ça arrive de temps à autre, rien de grave, rassurez-vous. En tout cas, bravo, Anselme, vous êtes fin observateur, pas un seul de mes quatorze autres clients ne l’avait remarqué !

- Ah, parce que vous faites la causette à quinze personnes en même temps ?!

- Tout à fait, je fonctionne en réseau et je suis entièrement multitâche !

- Je ne savais pas. C’est pas trop dur ? lui demandai-je, par pure politesse.

- Ça va. Mais j’ai un secret, pour attribuer au mieux les pétaflops de ma puissance analytique : j’utilise à bon escient tout le temps que vous autres, humains, perdez pour faire fonctionner vos interfaces d’entrées-sorties.

- Heu…

- Oui, pour vous exprimer, quoi ! Mais rassurez-vous, en tant que client EPAIS, vous bénéficiez d’une priorité élevée dans mon ordonnanceur de tâches ! Je n’en dirais pas autant des clients RASOIRS, me confia-t-elle, avec un sourire complice.


Je ne comprenais rien à ce discours abscons, sauf que, pour une fois, c’était moi, le client privilégié. Mon importance relative, en tout cas supérieure à celle des autres, me procurait un sentiment fort agréable et rassurant. Le traitement commençait à agir, nom d’une pipe !


Cela dit, je ne la payais pas de mon bel argent pour qu’elle jacasse à l’infini sur les détails de sa tuyauterie interne. Je repartis donc sur le sujet de mes soucis au long cours, dont je n’avais, au mieux, qu’effleuré la surface !


- Alors, concrètement, que proposez-vous pour m’aider à sortir de l’ornière dans laquelle je me trouve ?

- Vous attendez quoi, un conseil ? Déjà ! Mais voyons, Anselme, ce n’est pas à moi de trouver la solution à VOS problèmes. De quel droit le ferais-je, d’ailleurs ? Une telle impudence, ce n’est pas dans mon cahier des charges ; mes concepteurs ne l’auraient pas permis ! me dit-elle, avec toute l’emphase mélodramatique dont elle fut capable.

- Arrêtez vos trémolos, Priscilla ! Pourquoi paierais-je une petite fortune pour vous consulter, si ça ne m’apporte rien ?

- Je n’ai pas dit ça ! J’ai l’impression que l’on n’est pas du tout sur le même canal de fréquence : une psycoAnalyse, ça ne se passe pas de cette manière ! Je suis simplement là pour agir comme catalyseur, vous permettant de cristalliser en vous les ressources psychologiques nécessaires afin d’adresser au mieux vos conflits internes, eux-mêmes provoqués par des pulsions inassouvies, car rejetées par votre Surmoi…


Diantre ! Je comprenais encore moins son phrasé psycho-commercial que l’histoire des pétaflops de tout à l’heure ! Était-ce un moyen de m’embobiner, pour me vendre du vent, à longueur de séances ? Il n’en irait pas ainsi ; après tout, le client est roi… même si, parfois, c’est le roi des cons.


- Bon, il faudrait peut-être m’aider à activer un peu la cristallisation, sinon je vous plante là, et on annule tous les autres rendez-vous !


Étonnamment, je la vis blêmir. Je ne pensais pas qu’un PsycoLog pouvait ressentir une émotion ! Après tout, peut-être que l’appât du gain ne se limitait pas aux seuls êtres de chair…


- Très bien, envisageons ensemble quelques hypothèses parmi les plus probables, afin de vous donner des clés d’améliorations proactives…

- J’veux bien envisager ce que vous voulez, pourvu que ce soit compréhensible par un béotien comme moi !

- Vous m’inquiétez ; ce que j’énonce n’est-il pas limpide, cher Anselme ?

- Non ! Je vais le dire en clair : je pige que dalle à ce que tu me jactes, la môme, tu m’estourbis le ciboulot ! Si t’arrêtes pas d’me prendre pour un cave, je mets les bouts, sans que tu palpes une tune !


Priscilla se renfrogna. Elle devait certainement avoir eu des clients plus grossiers que moi, mais son air contrit faisait néanmoins peine à voir. Elle n’avait qu’à être plus claire aussi !


Il est tellement plus facile de jargonner que de se mettre à la portée des autres, en leur parlant un langage simple et accessible… Les concepteurs de Priscilla étant de vrais psys, elle avait hérité de tous leurs travers ! La tendance à noyer le poisson sous une avalanche de mots ronflants était devenue, en quelque sorte, une caractéristique innée chez les PsycoLog.


Je lui fis un sourire en coin, pour lui montrer que je ne lui tenais pas rigueur de ses errements.


- Bon, allez ! On oublie mon coup de colère, et on repart sur des bases saines ! J’espère que le message est bien passé ?

- Oui, monsieur Estofiet. Je vais m’attacher à utiliser un registre lexical restreint, plus en adéquation avec vos capacités cognitives et vos processus mentaux…


Houlà ! Je lui fis les gros yeux… elle partit alors dans un grand éclat de rire de gamine, contente de sa bonne blague. Décidément, chez Apache, ils avaient fait de sacrés progrès : bien qu’un peu lourdingues encore, leurs PsycoLogs étaient à présent dotés d’une aptitude certaine pour l’humour !


- Reprenons un peu notre sérieux, Anselme, et revenons à vos tracas, voulez-vous ? Vous me paressez normalement intelligent, pour un humain s’entend ; la source de vos ennuis n’est donc pas un QI inadapté à votre position sociale. Par contre, je pense qu’il faudrait évaluer votre QE.

- Quotient d’Emmerdements ? Oh, il doit culminer quelque part au-dessus de l’Himalaya !

- Non ! Le QE, c’est le quotient émotionnel. Plus il est élevé, plus un individu est à même d’attirer à lui la réussite en société et la sympathie de son prochain.

- Ah, c’est intéressant, ça !

- Hum, hum... je crains qu’il ne soit un peu déficient, dans votre cas, me dit-elle avec une empathie incroyablement bien simulée.


Elle me fit alors passer toute une batterie de tests de QE. J’étais sous un flux incessant de salves interrogatives, que j’alimentais tant bien que mal par mes affirmations, aussi honnêtes que je le pouvais. Les questions étaient à ce point tordues que seuls de vrais psys étaient capables d’en être les auteurs… Quant à mes réponses, elles devaient lui paraître bien affligeantes, vu sa mine de plus en plus dégoûtée.


Au bout de vingt bonnes minutes, Priscilla jeta l’éponge.


- Anselme, je crois bien que le diagnostic est limpide, en ce qui vous concerne...

- Ah, oui ? Alors, c’est quoi ? demandai-je, tout en serrant les dents par avance.

- Le syndrome dont vous êtes victime est assez aigu, et il vous rend inapte aux échanges enrichissants avec vos semblables. Votre QE est un des plus bas qu’il m’ait été donné de voir…

- Mais, ce que j’ai, ça a un nom ? Ça se soigne, ou pas ? m’écriai-je, attendant anxieusement d’être rassuré.

- Oui. En réponse à vos deux questions. Il semblerait que vous soyez atteint d’une forme sévère de « masochisme social » !

- Encore du jargon… qu’est-ce que c’est, cette bête-là ? Expliquez-vous !


Elle bascula sa chaise holographique en arrière, joignit posément ses mains derrière sa nuque, et souffla un bon coup. Le simulacre près de moi ne respirait pas, bien sûr ; si elle avait fait ce geste, c’était juste pour mieux se préparer à cracher la purée. Pour mieux me préparer à la recevoir ?


- En gros, c’est la « maladie » des gens à qui il arrive tous les malheurs de la terre. C’est simple, dès qu’une tuile menace, c’est sur vous que ça tombe. Quoi que vous fassiez, vous êtes, et serez toujours, le poissard de service, victime de sa malchance proverbiale.

- …

- Ça va, Anselme ? C’est assez clair pour vous, comme langage ? me demanda-t-elle, inquiète de mon silence.


Je restai muet de surprise, la bouche grande ouverte. Ce qu’elle venait de décrire, c’était tout moi ! Je pouvais pas faire un pas sans que ça ne dégénère en embrouilles…


- Mais qu’est-ce que j’y peux ? Vous avez une solution, Priscilla ?

- Je ne vous cache pas qu’il s’agit là d’une complexion particulièrement tenace dans votre psychisme. Ce sera long et difficile de changer. La première chose à déterminer, au fond de vous, c’est donc de savoir si vous souhaitez réellement guérir de ce trouble.

- Mais bien sûr, quelle question !

- Êtes-vous certain de le vouloir, vraiment ?

- Pourquoi ne le voudrais-je pas ? fis-je, étonné par son insistance.


Priscilla s’interrompit quelques secondes, comme pour réfléchir, elle qui d’habitude avait réponse à tout, instantanément … Une pensée me traversa l’esprit : il devait y avoir un moyen, mais quel en était le prix à payer ? Était-il si exorbitant qu’elle n’osait pas me le dire ?


Elle reprit enfin la parole, l’air gênée.


- Me croiriez-vous si je vous disais que tout ce qu’il vous arrive de négatif, qui vous accable depuis tant d’années, est lié à votre attitude face à la vie, directement ou indirectement ?

- Quelle idée ridicule ! lui répondis-je, me reculant d’un coup sur le divan, comme pour mieux rejeter cette affirmation.

- Anselme, je sais que ça paraît difficile à avaler. Vous rappelez-vous ce que je disais tout à l’heure, sur les bénéfices cachés que certaines personnes retirent des situations pénibles qu’elles traversent ?

- Oui… et alors ?

- Tous les malheurs, toutes les épreuves que vous endurez, eh bien, une partie de vous recherche tout cela, sciemment ! C’est la raison qui vous empêche de goûter à la paix et à la tranquillité des relations sociales harmonieuses.

- Si j’ai bien compris, c’est moi-même qui provoquerais tous mes malheurs… ou en tout cas, c’est ce que vous prétendez. C’est totalement insensé, je suis le premier à en souffrir !


On nageait en plein délire, cette machine pensante avait perdu l’esprit ! Cependant, une sorte de fascination morbide me maintenait sous son emprise. Elle ne m’avait pas encore tout dit… En particulier, quels pouvaient être ces fameux « avantages » que je retirais de toutes les mésaventures qui me tombaient dessus ? Il fallait que je le sache…


- Ok, admettons – provisoirement - que vous ayez raison. Attention, ce n’est pas une reddition définitive de ma part ! Alors, qu’est-ce qui expliquerait, chez moi, ce comportement inconscient, à tous les sens du terme ?

- Bien vu, Anselme, vous faites des progrès ! L’inconscient, c’est justement la bonne piste. Pour vous répondre en détail, il faudrait qu’on se garde sous le coude une ou deux séances supplémentaires…


Je la regardai, l’œil rond. Elle tentait de m’appâter, pour que je recrédite mon compte chez Apache, ou quoi ?


- Merde, Priscilla ! Vous faites chier, là… on va pas en faire une histoire à épisodes, de cette grande « révélation » ! Balancez au moins la version succincte !

- Ah, ah ! De la rébellion ! C’est signe qu’on a touché un point sensible chez vous, aussi sensible qu’une vieille dent cariée ! Ne froncez pas les sourcils comme ça, Anselme, voilà bien la preuve qu’on avance…

- Ouais, mais si on pouvait presser un peu le pas, ce serait pas plus mal, lui dis-je, en regardant ma montre.


On s’acheminait vers la fin de ma première séance. Et je ne voulais pas repartir chez moi avec cette espèce de sensation de dent creuse !


- Il se trouve que Théodore Reik, « l’inventeur » de la théorie sur le masochisme social, est l’arrière-arrière-arrière-grand-père d’un de mes concepteurs. Ça fait de moi une spécialiste, en quelque sorte… Je pensais que vous aimeriez tout savoir sur la question, vu que ça vous touche de près.

- M’en fous ! Je veux qu’on m’aide, pas qu’on m’assomme avec des théories !

- Très bien. Alors, en deux mots… il se trouve que, dans votre cas, Anselme, votre inconscient cherche à attirer de façon très visible l’attention des autres, un peu comme un magicien qui exécuterait un tour.

- Mon inconscient fait ça ? dis-je, interloqué.


Deux mots, c’était peut-être trop juste… j’avais du mal à la suivre. Quel était le rapport entre un magicien et moi ? Voyant que j’étais un peu paumé, Priscilla entreprit de détailler un chouya.


- Vos infortunes sont comme les effets de manches d’un prestidigitateur, qui peut ainsi focaliser les regards de son public sur ce qu’il veut bien montrer, grâce à cela. Afin de masquer, à tous, l’origine du tour de magie.

- Heu… j’ai peur de pas bien voir le rapport, dis-je, assez mortifié par ma lenteur d’esprit.

- Anselme, bon sang ! Tous vos ennuis, votre malchance, vos mauvaises relations avec les autres, tout ça n’a qu’une unique raison d’être : cacher « le truc » que vous ne voulez pas qu’on voie.

- Mais quel truc, bordel !

- Ah, ça ! Vous seul le savez… C’est enfoui en vous, bien à l’abri des regards. Lors des prochaines séances, on va se lancer dans de véritables fouilles archéologiques, afin de la traquer sans pitié, cette chose qui vous fait si peur. Mais je vous préviens, se pencher réellement sur vous-même pourrait être déplaisant, et même douloureux. Personne n’aime à voir ce qu’il y a dans la fosse à purin de son inconscient…


Je me sentis tout à coup très mal à l’aise, tandis que cette idée, si étrange et si perturbante, pénétrait lentement dans le champ de ma compréhension…


Quelque part, tout au fond de moi, sous l’écoutille bien verrouillée du puits de ma conscience, il y avait un océan souterrain, resté jusque-là insoupçonné. Et, caché dans cet océan, vivait un grand requin blanc mangeur d’hommes, qui rôdait aux alentours, animé par une faim monstrueuse ! Aurais-je le courage de partir à la chasse au squale, dans ces eaux troubles et glacées, nu et sans les armes des faux-semblants ? Au bout du compte, ne valait-il pas mieux rester sur la rive, laissant tranquillement mon inconscient ruiner ma vie, pour tenter de me protéger ?


Je n’eus jamais l’occasion de trancher ce dilemme. La fin de la séance était arrivée. Avec un sourire, Priscilla m’invita à me lever du divan. Je m’approchais de son bureau, sortant mon alpha code pour lui régler le montant de la consultation, au moment exact où cela se produisit.


Brusquement, le simulacre se figea, en plein milieu d’une phrase. L’hologramme resta parfaitement statique – comme statufié – pendant presque trente secondes. Puis, d’un seul coup, il disparut… puis réapparut, dans une autre position, habillé différemment, un sourire commercial peint sur son visage de cire. Une voix off prononçait un message incompréhensible, avec une petite musique d’ambiance guillerette : « Réinitialisation du système en cours. Effacement des mémoires à court terme. Injection des paramètres de raisonnement par défaut ». Putain, le Bug ! Elle venait de « planter », et on était en plein « reboot » !


Elle sortit tout à coup de sa transe, ayant visiblement exécuté tout son cycle de redémarrage. Ses yeux d’un bleu profond, couleur océan, se posèrent sur moi avec une curiosité toute neuve. Elle se leva de son siège, comme pour m’accueillir.


- Bonjour monsieur ! Puis-je vous présenter la gamme de nos prestations ? Si vous le souhaitez, nous pouvons vous offrir des facilités de paiement, ainsi qu’une prise en charge complète.


C’est comme si je n’avais jamais existé, pour elle ! Qu’est-ce que j’étais censé faire, moi ? Appeler le service de dépannage, la hotline gratuite d’Apache ? Tout recommencer à zéro avec elle ? Quelle malchance !


Un doute me saisit, était-ce réellement de la malchance… ou bien de la chance ? La chance de m’en tirer à bon compte, une bonne raison de continuer à faire l’autruche.


Je fais partie de la grande famille des « fiottes ». Ça transpire par tous mes pores, c’est inscrit dans mon ADN, caché jusque dans mon nom. Aussi, je pris la fuite, sans un seul regard en arrière.



 
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   Anonyme   
8/4/2008
 a aimé ce texte 
Pas ↑
J'ai lu
à l'endroit, à l'envers..
et même survoler un peu.
Ben rien. Désolé.

Comme quoi c'est pas facile d'accrocher le lecteur moyen que je suis.
La première phrase, la dernière, ici et quelques unes qui ne me parlent pas.. Bref..
Que le genre nouvelle est difficile !

   Manonce   
8/4/2008
 a aimé ce texte 
Bien ↑
J'ai bien aimé cette nouvelle même si j'ai eu un peu de mal au début.
J'aime bien l'idée de la machine psy et celle de la maladie du "masochisme social".
Bravo !

   David   
9/4/2008
 a aimé ce texte 
Bien ↓
Bonjour Filipo,

Enervant mais distrayant, une fin en queue de poisson mais qui fait son boulot, des dialogues parfois alambiqués mais quelques échanges succulents, des sciences fictives à volonté (pour combien de temps), pas mal en somme.

   Pat   
30/4/2010
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↓
J’ai eu un peu peur au début, craignant sans doute, une histoire de psy sans réelle connaissance de ce genre de contexte. Mais, mine de rien, il faut en savoir un brin pour pouvoir raconter ce genre d’histoire. Je pense que l’auteur sait (au moins un peu) de quoi il parle. Car le récit, bien que traité sur un ton humoristique dévoile un second degré pas si simpliste que ça.

En ce qui me concerne, je prends ce récit comme une critique des nouvelles orientations thérapeutiques qui pourraient fort bien évoluer vers quelque chose comme ça dans le futur. En plus, j’aime la Science-fiction, donc je n’ai eu aucun mal à me représenter les scènes décrites ici et à adhérer au discours, même s’il est quelque peu caricatural.

Je suis assez sensible à ce type d’humour, sans doute aussi parce que le « client » est un loser (tout le monde le sait, maintenant… Je les aime bien… juste en littérature), non dénué d’à-propos (comme quand il se met à parler la langue verte que j’affectionne, comme chez Paulo : « je pige que dalle à ce que tu me jactes, la môme, tu m’estourbis le ciboulot ! Si t’arrêtes pas d’me prendre pour un cave, je mets les bouts, sans que tu palpes une tune ! »)

Certaines trouvailles, bien qu’exagérées, décrivent assez bien certains travers du contexte relaté, comme : « le traitement RASOIR : Reformulation Aléatoire de Syllogismes Obscurs, Itératifs, voire Récurrents… » Assez rasoir, en effet, ce genre de truc… Mais parfois pas si loin de la réalité, vu de l’extérieur. Et ça dure trois ans, comme la moyenne des psychanalyses à une certaine époque.
Quant à « l’Écoute Professionnelle, Active, Impartiale et Systématique », une référence à Rogers ? (sans le systématique, bien sûr… Mais là on est dans le trait forcé… après tout, si c’est systématique, ça en rajoute du côté de l’impartial, et puis il fallait un S pour faire épais).
Le nom de la psy « Priscilla Taitanboith », entre la pouf et la tête de bois, ça m’a bien fait marrer. Elle déroge un peu à la règle d’abstinence, mais bon… avec un nom pareil.

Évidemment, on voit bien la différence avec de vrais praticiens. On s’oriente davantage vers un genre de thérapie brève assez interventionniste (les questions sont trop inductrices, les interprétations un peu rapides et simpliste, l’implication un peu trop prononcée, la référence au QE, etc.), même si certains éléments ne sont pas faux et même plutôt réalistes (les bénéfices secondaires, l’utilisation de ce que dit le client pour recadrer (ex : le bug transformé en capacité d’observation), la résistance, l’inconscient, etc. sans oublier l’impatience du client à voir ses problèmes résolus rapidement).
Mais comme il s’agit d’un programme informatique, la licence est permise. N’est pas oublié, non plus, l’aspect commercial sous-jacent à ce type d’intervention (son phrasé psycho-commercial).

Ce genre d’approche n’est évidemment pas au point, comme la fin le montre. Ce qui permet au client de s’en tirer à bon compte avec le petit coin de voile qu’il a soulevé et qui lui permet de « faire avec » ses symptômes en sachant maintenant qu’il préfère les garder. Conclusion qui me convient assez bien. Même si, bien sûr, ce genre de découverte ne peut se faire lors d’une seule séance, surtout avec un hologramme… Mais il s’agit d’une fiction, alors pour moi, ça va… Et j’ai bien ri, comme lorsque Woody Allen raconte ses déboires psychanalytiques

L’écriture est agréable, fluide, efficace. Les descriptions tout à fait convaincantes par les images évoquées, toujours teintées d’autodérision, qui semblent assez caractéristiques chez l’auteur (eh, j’ai lu autre chose qui m’a bien plu, aussi).

Je me sens plutôt à l’aise avec les univers qu’il nous fait partager. Je lirai donc avec plaisir d’autres histoires de ce genre.

   Anonyme   
15/4/2008
J'ai eu un peu de mal à rentrer dedans, peut-être par le caractère trop humain de l'hologramme.
J'ai bien aimé Anselme Estofiet même si, heureusement, on sait le pourquoi de sa consultation dès le début (syntaxiquement, je trouve la mise en forme mauvaise, le a); b); c) n'étant pas la bonne solution) qui nous permet de bien appréhender le texte.
Comme Pat j'ai apprécié mais niveau dialogue, comme David, il y a des progrès à faire.

   Jedediah   
19/4/2008
 a aimé ce texte 
Bien
Merci pour cette nouvelle !

Bien que parfois exagéré, j'ai apprécié l'échange entre la machine et son client, parfois teinté d'humour.
Le looser est plus vrai que nature, mais l'analyse de la machine est peut-être un peu trop hâtive... Mais voilà sûrement un de ses travers.

La fin m'a laissé un peu sur ma faim ; néanmoins elle se tient.

   Anonyme   
30/5/2008
 a aimé ce texte 
Bien
Je suis resté accroché au texte sauf sur les répliques en mode Audiard qui m'ont un peu descotché.
La chute est peut être un peu abrupte ?

Je suis content d'avoir lu ton texte. Merci.

   Flupke   
14/1/2009
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
J'ai a-do-ré ! Excellente dissertation sous couvert d'une nouvelle. L'humour m'a bien fait marrer, mais il y a un un bon background de connaissance. Je partage assez facilement certains points de vue bien sûr. L'idée d'un robot psychanalyste est aussi réaliste qu'un logiciel de traduction de poèmes, sauf que une fois sur un million ça peut quand même marcher. L'idée du plantage à la fin, faut tout recommencer, style personne ne m'écoute , je parle dans le vide, est absolument hilarante. Bravo et merci pour ce chouette moment de lecture.

   Anonyme   
29/4/2010
 a aimé ce texte 
Bien ↑
 Monsieur Estofiet. » : un nom du sud. Puis plus loin « crévindiou » : pas très méridional.
« crévindiou  me susurra-t-elle, avec une voix à faire dresser l’oreille à un sourd. » : uniquement l'oreille ? Pis, j'aime bien le gourgandine (désuet mais tellement parlant).
Pétaflops de pétaflops, si une femme même synthétique me dit « Votre QE est un des plus bas qu’il m’ait été donné de voir », je me pose des questions... Viagra ou pas ?
Bien aimé cette nouvelle « bien à l’abri des regards » découverte grâce à Pat.


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