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Fantastique/Merveilleux
FilledeJoie : Le bruit des vivants
 Publié le 07/03/14  -  5 commentaires  -  47299 caractères  -  85 lectures    Autres textes du même auteur

Franz retourne dans le village de son enfance afin de retrouver ses racines et d'exhumer un souvenir… Cependant sa rencontre avec deux jeunes filles vont lui faire vivre des expériences étranges.


Le bruit des vivants


L'oiseau des ruines se dégage de la mort,

Il nidifie dans la pierre grise au soleil,

Il a franchi toute douleur, toute mémoire,

Il ne sait plus ce qu'est demain dans l'éternel.

Yves Bonnefoy


Sont-ce des voix humaines que perçoit mon oreille ? (…)

Des créatures aspirant à rejoindre les dieux, et cependant condamnées à ne jamais ressembler qu'à elles-mêmes.

Goethe


---


La radio crachait une musique métallique et grésillante, la voix du chanteur s'époumonant semblait dérailler les ondes et contaminer l'ambiance d'une brutalité cathartique. Franz roulait un joint tout en marquant du pied le rythme dissonant de la musique. Une odeur de plante se répandit dans la bagnole et Edward huma l'air d'un air satisfait tout en tenant le volant d'une main pour allumer sa clope. Il monta ensuite le son de la radio, jusqu'à ce que les notes deviennent imperceptibles et que la musique se transforme en un brouhaha de crachotements et de crépitements. Franz se mit à entonner les paroles de la chanson avec sa voix abîmée.


– Mec arrête de chanter. Tu chantes faux.

– Pas moins que le chanteur original, répliqua Franz.


Il ouvrit la fenêtre, laissant les relents de la nuit se déverser dans leurs narines ; on sentait l'odeur de l'herbe qui transpire et de la terre brûlante mouillée de pluie. Tout semblait vivre et s'épanouir en cette bucolique nuit d'août.


Ils filaient à toute allure sur le ruban goudronné, à travers les champs déserts et le silence. Quelques mèches des cheveux roux de Franz se firent happer par la fenêtre ouverte, tandis que l'odeur familière et exquise de la feuille qui brûle se diffusa dans la voiture. La tige devint rougeoyante et se mit à brûler un moment, Franz répéta l'opération plusieurs fois en allumant le bout avec son briquet, puis il souffla les braises qui tombèrent en une pluie d'incandescence. Enfin il alluma son joint méticuleusement roulé et il inhala longuement une première bouffée. On ne captait plus du tout la radio, le son n'était plus qu'un gargouillement inaudible et interminable, telle la sonnerie patibulaire de l'hôpital. Franz recracha l'épaisse fumée longuement tout en se calant plus confortablement dans son siège. Edward se mit à accélérer légèrement tout en regardant Franz d'un air ravi.


– Tu fais tourner vieux ?


Edward attrapa le joint de sa main libre et tira une petite bouffée avant de rendre le joint à Franz.


– Putain, ça faisait longtemps. Ça fait du bien.


Franz hocha la tête en souriant et ajouta :


– Ouais alors vas-y mollo, et attends qu'on soit arrivés peut-être. Je veux pas crever sur cette route parce que t'es trop défoncé pour conduire.

– Dans ce cas grouillons-nous.


En traversant les routes de campagne de son ancien village, Franz ne put s'empêcher d'éprouver une nostalgie infinie ; chaque arbre, chaque ferme, chaque cours d'eau lui rappelait son enfance bucolique, son enfance de cul-terreux. Chaque nouvelle nuance apportée au tableau de son enfance recomposait sa mémoire. Ses souvenirs lui apportaient le ravissement troublant du retour aux origines, mais c'était aussi se rappeler celui qu'il n'était plus, celui qu'il avait abandonné à une existence rurale et misérable qui le dégoûtait. Revenir dans le paysage de son enfance, c'était comme revoir dans un miroir déformant celui qu'il était auparavant et l'étreindre : il y a des retrouvailles avec soi-même parfois déroutantes.


Une nuit le Franz du passé avait jeté avec élan les rares affaires auxquelles il tenait dans son sac de cours – à cette époque pour lui rien n'était aussi précieux que la liberté – et embarqué son petit ukulélé. Un soir, il avait abandonné les siens, avec des remords mais aussi avec la délicieuse sensation de s'enfuir d'une prison pastorale. Franz avait buté le fermier qu'il devait devenir et les espoirs incongrus et insignifiants de sa famille. Il était parti à la ville, il avait trimé, il en avait bavé, mais la douce puanteur du gargouillement citadin et son rythme de vie endiablé avaient été plus que satisfaisants. À présent, il revenait, cela faisait dix ans qu'il n'avait pas remis les pieds dans son patelin d'origine et étrangement il éprouvait comme une forme de paix intime : « Je rentre chez moi, se dit-il. Cet endroit que j'ai détesté, que j'ai fui, que j'ai maudit, il m'apporte comme un semblant de recomposition de moi-même. »


Tandis qu'Edward lançait l'album Dummy des Portishead, Franz posa sa tête contre la fenêtre et se mit à regarder la nuit ; le ciel était d'une clarté que seule la campagne pouvait offrir et les étoiles ressemblaient à des perles posées dans un écrin de velours. On était loin des bars enfumés et de l'air vicié de la ville, la ville chérie de Franz qui l'avait vu se transformer en un de ces hommes au blouson noir, aux yeux coulés dans la nuit et l'ivresse et aux doigts frénétiques sur leur guitare.


– On est bientôt arrivés, souffla Franz.

– On va chez toi ? Ou directement au cimetière ?

– On n'a qu'à s'arrêter à l'épicerie au bout de la rue, j'ai envie d'une bière.


Edward gara sa vieille Ford qui crissa sur le gravier ; seuls les grillons brisaient le silence de leur affreux chant estival. À l'entrée du village, l'épicerie éclairait encore faiblement la rue de sa lumière délavée, évoquant le dernier repère secret des gens de la nuit. La petite échoppe faisait penser aux derniers bars miteux et crades ouverts toute la nuit pour ceux qui en veulent toujours un dernier et qui ne savent pas où aller ; c'était comme un foyer de résistance pour les désœuvrés.

Quelques adolescents s'étaient assis au bord de la route pour boire, leurs cheveux étaient sûrement trop longs et leurs yeux trop noirs ; une jeune fille aux yeux d'encre et à la tenue plus constituée de résille que de tissus alluma une cigarette qui laissa une marque rouge sang sur la tige blanche. Franz et Edward passèrent devant le groupe et la jeune fille recracha la fumée en observant les deux nouveaux venus. Quand Franz posa brièvement les yeux sur le visage de l'adolescente, celle-ci le regarda avec un mélange de naïveté et de désespoir. La jeune fille était d'une beauté bien trop obscène pour son âge et une mélancolie indicible voilait ses traits, comme si derrière sa jeunesse les années l'avaient vieillie précocement. La cendre tomba sur sa cuisse couleur ivoire et elle poussa un petit cri accompagné par les moqueries de ses camarades. Franz détourna le regard, gêné par la présence des adolescents. Lui et Edward entrèrent dans la boutique. Il était déjà minuit.

Ils achetèrent deux bières et des chips, l'épicier les regarda d'un œil froid et désapprobateur, comme si d'un seul regard l'homme bedonnant avait repéré les deux étrangers. Dans ce village, venir d'ailleurs était toujours perçu comme une menace ; le concept de communauté formait une enveloppe protectrice que personne ne pouvait intégrer. Racisme et méfiance étaient des sentiments ordinaires. Edward et Franz allèrent s'adosser contre la voiture et allumèrent la radio qui diffusait une station d'informations locales. « … Ce matin vers sept heures, les autorités ont retrouvé les corps de deux jeunes filles… On a retrouvé des traces de morsures suspectes sur leur corps… »


– C'est pas différent de chez nous on dirait bien.

– T'imagines pas le nombre de pecnos qui traînaient dans le coin. Ça m'étonnerait pas qu'un des gamins bizarres de mon école ait fait le coup.

– T'exagères pas un peu Franz à débiter tes clichés horribles ? Tous les campagnards ne sont pas des tueurs en série voyons. Quoique les gens qu'on a croisés semblaient un peu hostiles…

– Je garde pas de très bons souvenirs de cet endroit, c'est tout, murmura-t-il en décapsulant sa bière.


Edward observa son ami un moment. Ses longs cheveux roux attachés en queue-de-cheval tombaient sur son épaule, ses yeux étaient d'un bleu translucide. Il était long et maigre, arachnéen, presque famélique ; mais ce soir il n'était plus le Franz palpitant et ivre de leurs nuits folles, il n'était plus qu'un gamin foutu et désemparé, les bottes noires en plus. Au loin, les adolescents se mirent à faire plus de bruit, entre rire d'ivresse et cris d'indignation. Edward but sa bière tout en se demandant si la famille de Franz était aussi barge qu'il la décrivait. Il sortit son paquet de clopes de son jean slim trop serré et il se grilla une clope. Edward et Franz demeurèrent ainsi en silence, buvant des bières, calcinant leurs poumons, soufflant des nuages de fumée sans rien dire. Se taire était un concept approuvé par les deux amis, et ils avaient le pouvoir de transformer le silence en une consolante harmonie. La radio locale diffusait un groupe de musique country tandis que les lumières de l'échoppe s'éteignaient une à une. Quand les jeunes se déplacèrent et passèrent devant eux à moitié titubant, la crépusculaire et sexuelle adolescente leur fit un sourire étrange, puis elle s'approcha de Franz, si près qu'il sentit son parfum d'alcool et de lavande ; son rouge à lèvres s'était étalé sur sa joue, comme une coulée sanguine, une traînée de peinture pourpre. Dans un murmure elle souffla :


– La mort attrape d'abord ceux qui courent.


Elena


Jamais la nuit ne lui avait paru plus effrayante que dans sa maison d'enfance. En ville, il y a toujours du bruit, du mouvement, on ne se sent jamais seul. Même lorsque l'on ferme les yeux, que l'on éteint toutes les lumières et les sons, il y a toujours ce ronronnement lointain de la ville qui parasite le cerveau de sa persistante rumeur. La ville pollue les rues et l'esprit, et cela ravissait Franz. Jamais il n'avait à se confronter au silence terrifiant qui le mettait face à lui-même.


Tandis qu'Edward tentait d'allumer de vieilles bougies avec son briquet, Franz observait sa maison abandonnée affalé dans le fauteuil de son père ; ce fauteuil où le paternel demeurait des heures, à lire le journal et à découper des faits divers, ce fauteuil aujourd'hui affaissé comme une vieille chaussette crasseuse. Ils étaient arrivés il y avait près d'une demi-heure et ils avaient trouvé la maison vide, telle une carcasse désertée de toute vie mais dont l'organisme respire encore. La famille de Franz avait décampé visiblement. Mais les meubles et certains objets étaient encore là, comme s'ils s'étaient simplement évaporés… L'angoisse gagnait Franz qui restait pétrifié et pensif dans le vieux fauteuil de son père. Tout était recouvert d'une épaisse poussière grisâtre, comme si les lieux se décomposaient depuis une éternité.


– C'est grave flippant ici mec. En même temps, on pourrait se faire des putains de soirées si la baraque est abandonnée.

Franz lança à son ami un regard effaré ; il ne savait pas s'il devait se sentir reconnaissant de sa tentative d'humour ou offensé. Finalement il garda le silence et esquissa un mince sourire. De toutes façons ils quitteraient bientôt cet endroit. Il y avait juste quelques trucs à régler et il en aurait fini avec cette misérable campagne, ses misérables souvenirs et ses misérables morts.


Une fois que la maison fut passablement éclairée, Franz emprunta l'escalier en colimaçon qui menait aux chambres. Il évita la sienne. Cependant il ne put s'empêcher de se diriger vers la chambre de son frère. Ici aussi la poussière semblait s'être accumulée depuis un temps indéterminé. Les rayons de lune filtrés par les carreaux opaques baignaient la pièce d'une lumière surréaliste. Franz resta sur le seuil un moment, comme effrayé par cette pièce qui abritait l'intimité de son frère, qui recelait de trop vivants souvenirs. Enfin il mit les pieds dans la chambre, et c'était comme pénétrer dans un tombeau, un sanctuaire. Tout était en l'état. Conservé parfaitement comme le jour de sa disparition. Franz s'avança vers le lit et après un moment d'incertitude, il s'y allongea. Il remplit la chambre de son corps, de sa vie ; et aussi de son pardon. C'était comme dire la prière qu'il n'avait jamais dite et épancher ses remords en offrande. À cet instant, pour lui, il n'existait pas de lieu plus sacré que la chambre de son frère, abandonnée à la poussière et au silence. Enfin, il s'endormit.


– Il te ressemblait ?


Franz s'attendait à la question inéluctable de son ami. Celui-ci avait fait preuve de délicatesse et de pudeur en ne posant jamais de questions sur son jumeau, mais ici et maintenant, alors qu'il l'avait invité à se joindre à son douloureux pèlerinage, il se devait de partager un peu de lui-même. Il faisait nuit noire sur la route sinueuse et la radio était HS. Seule la lune semblait les guider, en accompagnatrice éternelle, éclairant passablement la route de sa faible lueur, comme un œil inquisiteur qui ne les abandonnerait jamais et dont on ne savait si elle était bienfaisante ou menaçante. Franz se regarda un instant dans le miroir du rétroviseur ; il vit sa peau blanche dont les veines bleutées apparaissaient sur ses fines paupières, ses yeux transparents qui semblaient gorgés d'eau, ses cernes couleur ecchymoses et ses pommettes pointues comme taillées dans le marbre, et surtout, dans la ligne fine de sa bouche, au détour d'un troublant reflet, il entrevit le rictus rieur de son frère.


– Oui, on se ressemblait. Sauf que mon frère était un garçon toujours heureux, et qu'il contaminait les autres de son bonheur.

– C'est drôle, tu parles du bonheur comme d'une maladie.


Franz regarda son ami et sourit. Ils roulèrent dans un morne silence, tandis que la nuit les enveloppait plus encore sous ses grands arbres. En journée cette forêt était un endroit bienveillant qui faisait résonner les rires des enfants, mais la nuit venue, c'était le plus terrifiant des mondes. Tant de fois il s'y était perdu en compagnie de son frère, dans des parties de cache-cache nocturnes, et tant de fois ils se firent punir. Mais la punition était telle la délicieuse récompense de leur aventureux et excitant périple.


Enfin Edward et Franz se garèrent devant l'imposant grillage. Étrangement, tous deux s'accordaient de manière troublante au décor : Edward en pantin squelettique dans ses habits noirs, avec ses cheveux sombres hirsutes et son visage qui semblait dessiné dans un masque de nacre, évoquait un personnage de conte gothique ; quant à Franz seuls ses cheveux roux semblaient apporter de la vie à son long corps famélique. Sur scène seulement, quand il jouait de la musique, son visage semblait s'animer d'une vie mystérieuse et rare ; sinon il était souvent moqué pour son expression éternellement impavide : c'était peut-être sa manière à lui d'échapper constamment à la vie. Le visage est le miroir de l'âme paraît-il, mais il peut aussi en construire ses remparts.

Évidemment le cimetière était fermé. Edward tenta de se défiler en prétextant qu'il valait mieux ne pas se faire attraper par les flics vu qu'il avait de la beuh sur lui. Après tout, il pouvait y retourner le lendemain, dans la journée, après une bonne nuit de sommeil. Non. Franz ne voulait pas passer la nuit dans la maison de ses parents ; il trouvait le cimetière moins terrifiant : il n'abritait que les morts, et non le terrible souvenir des vivants. Dès demain, il voulait rentrer. Ils escaladèrent tant bien que mal le grillage ; ils en ressortirent avec leurs vêtements légèrement déchirés et quelques égratignures. Tandis qu'Edward maudissait Franz en sortant son tabac de sa poche, celui-ci se mit à déambuler entre les tombes. Bientôt, il s'enfonça plus avant dans le cimetière, perdant la conscience de la terre sous ses pieds, de la chaleur de l'air et du lourd silence ; un immense froid le traversa. Il avait perdu Edward qui criait au loin de l'attendre, mais il céda à l'attrait irrésistible de son épouvantable solitude.


La lune brillait d'un foudroyant éclat et les tombes semblaient s'illuminer miraculeusement sous sa lueur, comme de morbides trésors. Franz imagina que la lune était un projecteur, et les tombeaux les loges des acteurs endormis. Une musique d'opéra s'éleva et il vit les morts danser au crépuscule, leurs os de nacre brillant sous l'opalescence lunaire. Des êtres sans douleur ni mémoire, telles de vacillantes étincelles, des feux follets libres de tout destin.


Enfin Franz arriva devant la tombe de son frère. Une pierre tombale qui semblait là aussi abandonnée, sans fleurs ni épitaphe. Il s'y allongea comme dans le lit de son frère et il formula une nouvelle prière :


– Je voudrais être à ta place petit frère. Toi qui aimais tant la vie, qui ne fuyais devant rien. Toi qui étais un être du soleil, et non une créature du crépuscule. Je te demande pardon d'être vivant, alors que je suis à l'agonie.


Franz qui d'habitude exécrait le silence se sentait à cet instant reposer dans une exquise hébétude. Il colla son corps moite à la fraîcheur de la pierre grise, il s'égratigna la peau contre sa matière rugueuse ; il tenta de se fondre dans la pierre tombale, tel le corps à corps charnel de l'homme à la matière. Il sentait l'odeur de la terre moite, chargée de lourdeur estivale, l'odeur de l'air, l'odeur de son propre corps, plein d'amertume, et au loin il lui semblait entendre les voix des endormis. De lointains hurlements, sans consistance et sans vie, tel l'incessant murmure des vagues, qui vont et viennent sans jamais s'alourdir. Comme le bruissement de la conscience qui chatouille doucement ; il sentait leur appel insidieux et envoûteur.

Il se mit à pleuvoir, d'une pluie fine d'été, qui fit s'élever les fragrances ordurières de la terre. La peau de Franz se rafraîchit, son corps frissonna, mais il continua à prier, tel le pécheur en pleine rémission, pensant trouver le salut dans la confession et la rédemption. L'orage se déclencha, semblant déferler dehors et dedans lui, comme un torrent de lumière et de douleur. Il s'abîma dans de longs sanglots, sans honte. Cela faisait tant d'années que ses yeux étaient demeurés secs. Il détestait sa vie. Il détestait la mort de son frère. Et il détestait la ville autant que la campagne, il s'en rendait compte à présent. Le rugissement du monstre urbain ne lui manquerait pas, ses conquêtes désœuvrées au khôl trop prononcé ne lui manqueraient pas, les hommes en costume, les putes, les serveurs, les propriétaires, les managers, les fans, les chaussures à talons aiguilles, les lumières des phares, les filles qui dansent, la pluie sur le pavé, rien ne lui manquerait. La scène lui manquerait, assurément. Mais la scène n'était somme toute que le plus grand mensonge de sa vie.


Et si le sens identitaire de son voyage n'était pas qu'un retour au bercail ? Et si la quête de tous consistait simplement à retrouver un morceau de soi perdu ou oublié quelque part ? Son morceau à lui se trouvait coulé dans le béton, grignoté par les vers et la putréfaction. Au milieu de tout ça ; des débris de son identité, du chagrin et de l'horreur, un souvenir surgit comme un courant de lumière dans un océan de noirceur. Il se souvint de la peau douce de Marika, cette délicieuse chanteuse suédoise avec qui il faisait de si intimes duos, avec qui il faisait si bien l'amour. Marika, qui apparaissait les samedis soir, avec son odeur de vanille et sa guitare, s'enfuyant avec la lumière du dimanche matin et qui laissait toujours une exquise senteur parfumée sur l'oreiller. Le plaisir de se lier à Marika, cela lui manquerait certainement. Mais elle n'était qu'un doux fantôme, aussi vaporeuse que la plus belle des illusions. Enfin, le silence se fit en lui. La pluie semblait faiblir en intensité et bientôt il n'entendit plus que sa lourde respiration et le vent faisant clapoter les dernières gouttes de pluie qui tombaient des arbres. Quand il se releva, misérable et honteux de s'être allé ainsi, le jour pointait sa grise lumière du matin.


Il sursauta. Devant lui se tenait la jeune fille de la veille. Elle portait un simple jean élimé avec des baskets ; ses joues étaient légèrement roses sur sa peau à la carnation si pâle, elle avait de longs cheveux noirs, séparés par une raie au centre du crâne. Seules ses lèvres rouges appelaient au désir. Ce matin, elle paraissait si jeune, elle paraissait si nue. La nuit a une puissance illusoire parfaitement troublante parfois, tandis que le matin semble rendre aux gens leur nudité et leur vérité. Les filles sensuelles du soir redeviennent les enfants qu'elles sont au matin, semblant réinventer chaque nuit le mythe de Cendrillon. De la pluie coulait encore dans ses cheveux d'obsidienne.

Elle resta immobile et silencieuse, le détaillant sans gêne. Puis elle s'exprima enfin, d'une voix basse :


– Alors tu ne l'as pas suivi. Tu as laissé ton frère là où il devait être.

– Qui es-tu ?

– Juste une fille. On s'est rencontrés hier soir. Tu semblais prêt à te laisser mourir.

– Je ne compte pas me laisser mourir.

– Je sais. Tu es ici, bien vivant.


Un silence s'installa. La forêt commençait à prendre ses lumières ensoleillées et l'endroit n'avait plus rien d'effrayant. D'orage il n'y avait plus, quelques gouttes de pluie tombaient encore des arbres, la vie allait doucement reprendre son cours, la langueur s'installait après la tempête.


– La tempête est passée, dit la jeune fille d'une voix claire et assurée cette fois, comme si le temps du secret était clos. Certaines paroles se disent à voix basse car certaines rencontres se vivent comme des confidences.

– Tu es une sorte de voyante ou un truc comme ça ? demanda Franz, partagé entre le rire et l'effarement.


La jeune fille fit mine de réfléchir un instant, puis répondit :


– Non, je suis juste une jeune fille du coin. Et c'est un coin bizarre tu sais… Je m'appelle Elena.


Ils traversèrent le cimetière en silence. Franz était perplexe. En marchant derrière Elena, il vit que son pull était fendu au niveau de la nuque et laissait apparaître sur sa peau diaphane un tatouage tribal pour ce qu'il en savait ; le dessin sinueux coulait comme la pluie jusqu'au chemin secret de son dos. Enfin ils sortirent du cimetière et Franz vit la voiture d'Edward garée là où ils l'avaient laissée la veille. Il soupira de soulagement en voyant son ami dormir tranquillement sur la banquette arrière.


– Désolée si je t'ai fait peur hier, et aujourd'hui aussi. Parfois, je sens certaines choses que je ne devrais pas. Des choses qui me sont interdites.


Ses lèvres sanguines semblaient irréelles et irrésistibles à la fois. Franz sentit l'odeur de ses propres cheveux, un mélange de rance et de vieille pluie. Il puait.


– Je dois rentrer.

– Adieu alors.


***


Après cette étrange nuit, presque libératrice, il ne savait de quoi elle l'avait libérée au juste, mais il avait senti comme un nouveau flux d'énergie le traverser, Franz décida de rester quelque temps. La ville attendrait. Edward était resté par solidarité, et aussi parce que de toutes façons personne ne l'attendait. C'était un type sans attache. Il n'avait aucune ambition, à part celle de se défoncer le crâne. Pour être réellement libre il pensait qu'il fallait échapper à toute forme de choix, de velléité, de destinée, car « on est condamné à être libre selon Sartre, mais il a tort car les choix sont bien trop limités à la base ». Il fallait déjouer le sort et ne rien faire, ne rien souhaiter, ne rien espérer, il fallait traverser le temps sans s'y insérer. Il citait volontiers Boris Vian qui disait : « Dire des idioties, de nos jours où tout le monde réfléchit profondément, c'est le seul moyen de prouver qu'on a une pensée libre et indépendante. » Edward se prétendait volontiers nihiliste. Franz trouvait cette philosophie assez fumeuse à vrai dire, mais au moins Edward ne l'assommait jamais de sermons moralisateurs, il ne le jugeait ni ne le condamnait en rien. C'était donc un camarade assurément satisfaisant.

Ils passaient leurs nouvelles nuits sous la lumière de la campagne à se défoncer, à boire et à faire de la musique. Edward amenait parfois des nanas égarées pêchées dans les quelques recoins louches du village et ils s'enivraient dans la maison de Franz, qui était toujours en l'état, c'est-à-dire sale, poussiéreuse et sinistre. Ils se couchaient à l'aube, dormaient la journée entière. Ils s'étaient établi une petite réputation de voyous auprès des villageois. Qu'importe, il fallait se vider le crâne, vider les bouteilles, se vider de tout, jusqu'à l'inanition, jusqu'à l'effondrement. Franz avait l'impression de revenir à l'état mystique de l'adolescent testant ses limites jusqu'au ridicule. Parfois il se réveillait avec le crâne lourd comme une pastèque, la nausée au bord des lèvres et il se disait « je suis con. Je suis ridicule. Je vais mettre de l'essence dans la bagnole, rentrer et faire des études. Je vais rencontrer une fille à la fac, une fac d'économie, la bonne planque tiens, et je vais construire une gentille petite famille. J'appellerai ma fille Marika si j'ai une fille et Freddy (pour Freddy Mercury) si j'ai un garçon. Je jouerai de la guitare le dimanche. Une vie honnête. » Cette pensée le traversait, fugitive et tremblotante, pour s'enfuir aussitôt. Il n'était pas prêt. Alors il se levait, s'allumait sa clope du matin, ou plutôt du réveil et il se demandait s'il devait prendre une douche avant que n'arrivent les autres pour la soirée qui se préparait.


Un soir pourtant, les choses changèrent. Rien n'avait préparé Franz à cela, il demeurait toujours dans un état de brouillard permanent, à la lisière du réel, cherchant la dislocation de ses souvenirs dans la dissolution organique. Il savait cela vain, et c'était la seule chose qui avait du sens aujourd'hui : la vacuité de son existence. Il ne souhaitait pas se fabriquer de fausse identité, il voulait éprouver la liberté du néant. Un soir donc, Edward arriva avec une nouvelle jeune fille à son bras.


Elle avait les cheveux coupés court et blonds, à la manière de Jean Seberg. Elle paraissait étrangement menue dans sa robe à pois verts. Intrigué, Franz posa son regard sur cette délicate créature qui semblait perdue dans une autre époque. Il imagina volontiers la laideur de sa soirée crapuleuse prendre les atours du salon de Gatsby le Magnifique. Il observa la jeune fille toute la soirée, elle était en retrait et pourtant on ne regardait qu'elle. Elle semblait incarner une tache de couleur dans une scène en noir et blanc, une tache de douceur ; dans son verre scintillaient des bulles dorées à la promesse troublante. Franz ne pouvait détacher ses yeux de sa gorge virginale. Une fille aux ongles noirs et aux yeux fardés de nuit s'approcha de lui, elle se mit à lui raconter qu'elle faisait de la batterie et qu'elle avait entendu dire qu'il faisait de la gratte, et que ça la brancherait de faire de la musique avec lui. Franz ne l'écoutait pas. Il se rappelait d'un champ de blé, du soleil brûlant de cet été-là, de son frère qui barbotait dans la piscine en plastique avec son petit slip de bain Spider-Man ; et cette lumière jaune, crue, violente, comme un champ de blé brûlé, du jaune qui envahissait tout. Cette image persista un moment, puis les taches d'un écran noir vinrent la contaminer.


– Alors, ça te dit ou pas ? répéta la fille.

– Faut d'abord que j'aille pisser.


Il se précipita aux toilettes. Dans le miroir son visage lui parut différent, inconnu mais familier. Des ombres envahissaient ses traits, des ombres surgies de la mémoire. Il sentit une chose lui obstruer la gorge, faite de la matière du vertige, comme un insecte grimpant qui dépliait ses ailes et le chatouillait à l'intérieur. L'insecte atteint ses oreilles et des froissements d'ailes y résonnèrent. Il ferma les paupières, cherchant à atteindre le silence.


Quand Franz revint dans le salon, Edward le rejoignit et lui tendit un verre. « Une nana voudrait te rencontrer », sembla percevoir Franz. La voix était aussi irréelle que le son lointain d'un rêve. Il avait peu bu et pourtant sa vision était trouble et il se sentait cotonneux. Il dit à Edward qu'il préférait aller se coucher et il monta à l'étage. Le silence l'enveloppa d'un coup, comme un rideau qu'on tire sur le jour. Ses oreilles bourdonnaient encore. Quand il entra dans sa chambre il crut qu'il rêvait. La jeune fille blonde était allongée sur son lit, elle regardait en direction de la porte et semblait attendre qu'on la rejoigne. Elle souriait. Ses lèvres étaient écarlates comme une tache de sang. Non, elle ne souriait plus, elle avait l'air grave et fragile d'une poupée à laquelle on aurait greffé la beauté d'une bouche cruelle.

Il entra dans cette bouche comme on entre dans un tunnel de souvenirs, dans une maison où survivent des fantômes. Elle l'enveloppa de ses bras doux comme la mer, ondoyants et absolus. Franz pénétra dans un rêve, ce genre de rêves où l'étrange côtoie le familier, semblant peupler l'inconscient de morceaux d'angoisses oubliés mais éternels. Il attrapa dans ses mains les seins de la jeune fille, blancs et tendres, beaux dans leur naissance, tel un fruit encore rattaché à l'arbre, vivant et originel. Il lui sembla qu'il se noyait dans sa peau.


Au réveil, le blanc du matin lui creva les yeux. Il se retourna dans son lit encore tout endormi. La veille lui semblait un souvenir confus et irréel, un labyrinthe d'impressions. Il se leva. Le soleil était haut dans le ciel, et en regardant par la fenêtre, il vit cette campagne solaire, solitaire, dans laquelle il n'y a aucun obstacle au silence, nourricière et merveilleuse. À ses côtés, la jeune fille n'avait pas disparu. Ce n'était pas un fantôme. Sa peau paraissait moins blanche qu'il ne l'avait cru. Il la regarda un moment, la désirant. Et pourtant, elle incarnait un mystère qui le terrifiait et le désolait. Enfin ses yeux s'ouvrirent doucement, avec une langueur déchirante, comme si chacun de ses gestes était calculé pour atteindre la perfection et la beauté. Franz demanda à voix basse comment elle s'appelait. Je m'appelle Diane. Quel âge as-tu. J'ai dix-huit ans. Je viens ici en vacances chez mes grands-parents. Ils vivent à côté. Je viens de la ville en réalité. Je veux être actrice. J'aime la campagne. La nuit y est si belle.



Diane


Un jour un homme est venu me voir. Il m'a dit : « Vous êtes belle », avec la gravité d'une vérité qui s'impose, qui vous terrasse. Avec une gravité de la fascination et du terrible, de l'inéluctable. Cet homme, quand il m'a dit que j'étais belle, il pensait cette vérité close sur elle-même. Il l'affirmait, comme un compliment, mais aussi une finalité, comme une terrible chose figée et placide, dessinant les contours d'une identité gravée sous le sceau de la beauté. « Vous êtes belle. » Quelle phrase terrible, me réduisant à cette simple abstraction de beauté. Sans vie, gisant. Je l'ai regardé, et c'est alors qu'une révélation se fit en moi, jaillissant comme un cri qu'on ne peut retenir : « Mais monsieur, lui dis-je, je ne veux pas être belle moi, je veux être heureuse. »


Diane se tut, ses lèvres et son visage se décomposèrent, comme un masque qui fond, qui se brise. Sa bouche frémit. Franz était allongé dans le lit tandis que Diane récitait son texte. Elle était debout, simplement vêtue d'un débardeur blanc et d'une culotte. Ils n'avaient pas vraiment quitté cette chambre depuis des jours, baignant dans la chaleur moite du sud et de leurs corps. Longtemps le silence s'imposa, grave et intime, se frayant une place jusqu'au trouble.


– Comment étais-je ?

– Fabuleuse.

– Non, sincèrement.

– Émouvante.


Diane sourit, rassurée, confiante, et alla rejoindre Franz. Elle s'installa à ses côtés dans le lit aux draps froissés. Elle répétait une pièce de théâtre dont elle ne comprenait pas très bien les enjeux. Son personnage était trouble à elle-même, c'est pourquoi elle ne cessait de répéter son texte, pour tenter d'arriver à transformer les mots en vécu. Elle ne savait si le metteur en scène l'avait réellement choisie pour ses talents d'actrice, ou pour son visage, certes expressif et beau. Après cette sorte de dépression où Franz avait sombré dans une forme de destruction, était venu le temps de l'intimité avec un corps, un seul. Il avait trouvé une jeune fille, avec qui certes il n'envisageait pas de faire sa vie, mais le temps d'un été, elle était absolument parfaite. Grave et solaire, légère et abyssale. Le temps d'un été, oui, elle était parfaite.


Le souvenir de l'été était habituellement consacré à son frère, et plus largement à son enfance. L'été, c'était toute cette campagne, sa famille, le blé et le ciel. Une fois parti, Franz ne vécut plus jamais l'été de la même façon ; c'était devenu une saison comme une autre, morne, dont l'écho du bonheur résidait dans une flaque de souvenir dorée. L'été est souvent la saison qu'on associe à l'enfance, et c'était d'autant plus vrai pour Franz ; été rimait avec insouciance et amour. Étrangement, Diane lui faisait ressentir de nouveau cela. C'était terriblement troublant, de la regarder, de se retrouver entre ses bras ; quel pouvoir étrange elle avait, de lui rappeler son enfance heureuse. C'était peut-être la lumière de ses cheveux, qui lui évoquait le soleil, ou sa mère dans ses jeunes années dans le souvenir flou qu'il conservait d'elle. Aussitôt pourtant il chassait cette pensée qui le mettait mal à l'aise.


Un jour ils allèrent se baigner dans le lac non loin de la maison, Edward ne cessait de les y inviter et une fois qu'ils en eurent marre de la moiteur et de la peau, ils décidèrent d'aller se rafraîchir. Ils s'élancèrent nus dans l'eau bienfaisante et y barbotèrent jusqu'au déclin du jour. Edward et les autres personnes, que Franz ne connaissait ni d'Ève ni d'Adam, finirent par s'en aller, les laissant seuls. Diane se mit à nager seule un moment, s'éloignant de plus en plus. Puis ayant atteint l'autre rive elle s'arrêta, faisant face à Franz qui la regardait.


Bientôt l'ombre du soleil qui se couchait recouvrit Diane, qui au loin n'était plus qu'une forme bleutée, une statue recouverte d'ombres dont on ne discernait pas le visage ; il devinait les yeux sombres, la bouche grave, les épaules. L'eau s'arrêtait au niveau de sa poitrine. Franz appela : « Diane. »


Diane n'était plus blonde, ni solaire, ni bienveillante. Elle était une tache sombre. Une tache sombre qui s'enfonçait dans le lac. Diane était toujours familière, mais pour une toute autre raison. Elle avait tiré un rideau sur le soleil et le jour, elle était devenue la nuit ; la nuit dans laquelle s'éveillaient les cauchemars les plus terribles de Franz, les plus moites et les plus anciens.

De retour dans la maison, Franz était terrifié et malade, incapable de comprendre ce qui venait de se produire. Diane avait disparu dans le lac. Il ne prit ni la peine de manger ni de se doucher, il monta à l'étage et se laissa tomber sur son lit, livide, la peau encore humide et l'esprit captif d'un lointain cauchemar.


La pluie. Des gouttes de pluie clapotant, tombant, inondant, frappant. La pluie qui s'écoule sur la maison et le blé, se déversant comme le lac qu'on aurait retourné. Comme si la terre s'était retournée et que les océans se vidaient sur le ciel ; et les maisons ; et les jardins. Franz ouvrit les yeux, émergeant de ses rêves teintés de pluie et d'eau. Il pleuvait. Il regarda le champ de blé à travers la fenêtre, brouillé par toute cette pluie. La maison était calme, la qualité du silence merveilleuse. Franz se rallongea un moment et tenta de remettre de l'ordre dans ses idées. Il ne pouvait même pas dire si Diane était réelle ou imaginaire. Elle avait sombré dans le lac comme un mauvais souvenir qu'on chasse. Étrange.


En entrant dans le salon Franz vit Edward attablé devant son ordinateur, un café à la main. La maison semblait avoir subi un raz-de-marée mais la tempête était passée. Malgré les divers objets qui jonchaient le sol et les canapés, l'atmosphère semblait empreinte d'une tranquillité nouvelle. Edward avait ses lunettes sur le nez, ce qui n'était pas habituel. Franz le regarda avec suspicion tandis que celui-ci semblait extrêmement concentré. Franz ne sut jamais ce que trafiquait Edward. Étudiait-il pour reprendre ses études ? Faisait-il du piratage informatique ? En tous les cas celui-ci disparut dans la soirée, emportant avec lui le chaos de ces dernières nuits. Il souhaita bonne chance à Franz, l'étreignit et disparut.


Avant qu'il ne passe la porte, Franz lui demanda s'il se souvenait de Diane et s'il savait où elle était passée, au cas où son esprit lui aurait joué des tours la nuit dernière.


– Diane ? Ah oui, je crois qu'elle est repartie en ville. Elle a dit que les vacances à la campagne étaient bien trop tristes. Elle m'a dit de te dire adieu.


***


Franz revint sur le lieu de la disparition plusieurs fois. Il mettait ses pieds dans l'eau et il observait ce paysage désolé, vide, silencieux. Les vacances touchaient à leur fin et les quelques voyageurs semblaient s'être envolés avec la saison, fugitivement, sans laisser de trace. Les gens partent tels des oiseaux migrateurs. Franz pouvait donc éprouver avec bonheur sa solitude. Il avait le sentiment de ne faire qu'un avec la nature, de communier avec une force panthéiste et solennelle, au-delà du désir, de la rancœur et du destin. Il lui semblait que tout était prosaïque, insignifiant, que le malheur parfois est quelque chose que l'on décide.


Un soir cependant, alors qu'il lisait les pieds dans l'eau, une forme apparut sur la rive d'en face. Franz sursauta et observa l'ombre qui se découpait entre les arbres. Il crut que c'était Diane. La forme se révéla peu à peu ; il reconnut les longs cheveux noirs et la bouche rouge. Dans ce visage qui se dévoilait, il reconnut une infinité de spectres ; il vit le visage d'Elena, la jeune fille étrange qui avait produit sur lui une impression des plus troublantes et dans un reflet de lune, il vit Diane, telle une image à plusieurs facettes selon qu'on la regarde dans un angle ou dans l'autre.

La jeune fille apparut devant lui dans une absolue nudité. Il reconnut le corps diaphane. Il se souvint alors de cette cuisse brûlée par la cigarette, le soir de son arrivée. Elena s'allongea sur le ventre dans l'herbe moite, et laissa ses cheveux se répandre sur le côté, offrant à Franz la vision de sa nuque tatouée. Diane avait-elle un tatouage ? Il ne s'en souvenait pas, et pourtant, quelque chose de familier émanait d'elle, comme si son corps ne lui était pas étranger, comme s'il en avait dessiné chaque courbe. Elena sourit. Dans ce sourire frais et innocent il vit l'insouciance avec laquelle on traverse les jeunes années, s'écorchant aux branches de la vie sans pleurer.



Vivien


Je me souviens de ce parcours familier et qui sera éternellement gravé dans ma mémoire, tel le labyrinthe de ma conscience qui régira mes rêves jusqu'au bout, lui donnant une structure inaliénable ; du champ de blé au jardin, du jardin à la cour, de la cour au rideau de perles devant la porte pour empêcher l'entrée des moustiques, et de cette porte à la cuisine inondée de lumière, au carrelage frais sous mes pieds nus. C'est ici que maman cuisinait. La cuisine c'était l'endroit le plus beau du monde. Dans le jardin, Vivien barbotait dans la piscine gonflable. C'était une superbe journée. Le soleil semblait colorer tout le paysage d'un jaune surréaliste, baignant les contours du monde d'un halo doré.


Un jour Vivien et moi nous allâmes nous baigner dans le lac près de la maison.


Sur sa pierre tombale on écrivit : « À notre cher enfant, dont le souvenir sera éternel ».


***


La maison d'Elena était aussi banale que n'importe quelle maison de campagne. Un peu reculée cependant, car elle se trouvait aux abords de la forêt, près du cimetière ; un mystère solennel et étrange imprégnait la maison. Celle-ci était vide. Et froide. On aurait dit, malgré l'apparence ordinaire du lieu, l'antre de fantômes. Elena le mena jusqu'à sa chambre, somme toute ordinaire elle aussi. Une chambre d'adolescente. Des vêtements traînaient par terre. Le bureau et la table de nuit étaient jonchés de cahiers, de papiers, de bouquins et d'objets en tout genre conférant au lieu un joyeux désordre artistique. Les murs étaient recouverts de dessins étranges. Ces dessins donnaient le vertige. Un sentiment familier et désagréable envahit Franz. De l'encens brûlait sur le sol dans un coin, des fruits pourrissaient dans un autre, un cendrier rempli à ras bord était posé sur le lit, qui consistait en un simple matelas sans sommier. La fenêtre était grande ouverte et les rideaux verts voletaient dans la chambre. Un tube de rouge à lèvres rouge était posé sur la table de nuit. Ce tube de rouge à lèvres hypnotisait Franz. Elena mit un CD. Une musique à la langue inconnue s'éleva, hypnotique.


– C'est français, dit-elle, ça parle d'opium.


Elena s'allongea sur le matelas, et Franz sembla se rendre compte pour la première fois qu'elle était nue, totalement. Elle lui fit un sourire enjôleur et timide, qui lui rappela la blonde Diane. Les deux visages se superposèrent, comme un effet de surimpression cinématographique.


– Tu ne viens pas ? dit-elle.


Franz s'approcha et s'allongea à ses côtés, tandis qu'Elena se mit à le bercer comme un enfant. Franz se laissa consoler d'il ne savait quoi par ses bras blancs et accueillants. Il lui sembla qu'Elena répétait inlassablement des prières inintelligibles, au langage inconnu mais familier. Toujours ce douloureux et profond paradoxe, enraciné dans sa chair. Après de longues minutes, il ouvrit les yeux et le paysage avait changé. Chaque objet était un objet qu'il avait déjà vu, il ne savait si c'était en rêve ou en vrai. Le tube de rouge à lèvres était en réalité un crayon rouge, un épais crayon rouge pour dessiner le sang. Il y avait autant de soleil que ce jour-là dans la chambre, les mêmes rayons baignant la sombre chambre et faisant apparaître les grains de poussières suspendus dans l'air. Dans un coin, il aperçut un petit maillot de bain Spider-Man. Et la musique, la musique était un vieil album de jazz que sa mère adorait écouter et qui rythmait inlassablement tous ses dimanches d'enfance. Cette vieille rengaine était devenue la musique de ses cauchemars aujourd'hui. Il lui semblait qu'il était envahi par une transe, un sentiment indéfinissable. Elena caressait sa joue en récitant toujours une litanie complexe et exotique. Enfin Franz parvint à se relever, il regarda Elena et pointa un doigt accusateur sur elle. Son visage se déforma.


– Pourquoi as-tu tous ces objets ? Pourquoi as-tu le maillot de bain de mon frère ? Où sommes-nous ?!


Elena ne répondit pas bien sûr. Comment l'aurait-elle pu ? Sa bouche était cousue. Littéralement cousue par des points de coutures sanguinolents. Il revit la surface d'huile du lac, calme et baigné de lumière. Et le visage de son frère qui en émergeait. D'où lui venait cette vision ? Il revit son frère se noyer dans le lac. Il se vit lui aussi, si jeune et vulnérable ; impuissant. Il n'avait rien fait. Mais il n'avait rien pu faire.


– Mais qui es-tu bon Dieu ? Qu'es-tu ?! s'exclama Franz avec colère.


Les lèvres cousues d'Elena s'étirèrent en un sourire sinistre.


– Je suis une actrice, tu ne te souviens pas, souffla-t-elle.


« Une actrice », le mot se répéta en boucle dans son cerveau, se réverbérant à l'infini contre les parois de son crâne. Une actrice qui te fait répéter une même scène à l'infini.


– C'est en répétant les choses qu'on les comprend et qu'on les accepte tu sais. Je déverrouille ton cerveau, Franz. Ainsi la mort ne t'attrapera pas.


Franz s'enfuit, dévala les marches de l'escalier qui conduisaient à l'entrée de la maison, poursuivi par la musique de jazz qui envahissait tout, qui envahissait le sol, l'air, le ciel et le monde, ne lui laissant aucune zone d'espace libre pour penser.

Une fois à l'extérieur, le silence complet se fit. Quelques oiseaux chantaient, il y avait du soleil, la forêt semblait calme et sereine. À la fenêtre il crut apercevoir une femme qui refermait les rideaux. Diane ou Elena, qu'importe, il avait été trompé.

Franz se balada un temps dans la forêt, se perdant entre les arbres. La musique ronde d'un saxophone l'accompagnait. Ses pas le menèrent au lac. Aujourd'hui des enfants jouaient avec leurs parents ou leurs sœurs, ou leurs frères. Il attendit que la nuit tombe, délicatement, comme un drap porté par des bras invisibles. Le clair-obscur de cette fin de soirée découpa l'ombre de Franz devant le lac, immobile.



Franz


Cette nuit, Franz rêva. Seulement ce n'était plus un cauchemar.

Il se leva péniblement, le cerveau engourdi. Il lui semblait qu'il avait passé tout son séjour à dormir et à rêver. Il ouvrit le rideau, il pleuvait tendrement aujourd'hui. Des légères gouttes de pluie qui semblaient heureuses de tomber. Il descendit au rez-de-chaussée, s'empara d'un stylo et d'un ancien papier à lettres qu'il trouva dans le vieux tiroir du salon. Il dut gratter un peu son stylo contre le papier mais il finit par tracer une jolie courbe bleu nuit. Il écrivit un mot à ses parents, peut-être reviendraient-ils un jour après tout, comme lui. On revient toujours sur le lieu d'un crime n'est-ce pas ? Ces parents étaient coupables du crime de désamour.

Franz fit son sac et ferma la porte de sa maison d'enfance sans regret. C'est là qu'il remarqua un symbole étrange dessiné sur le mur près de la balançoire du jardin. Il s'approcha et reconnut le symbole qui ornait la peau d'Elena. Que signifiait-il ? Il ne s'en souvenait pas. Est-ce que Vivien lui avait dessiné ça petit, peut-être ? C'était possible. Il prit le symbole en photo en se promettant d'en chercher la signification en rentrant. Avant de partir à tout jamais, il fuma une dernière cigarette sur la balançoire de son enfance.


Il prit le chemin du retour envahi par un sentiment étrange, un mélange de nostalgie et de satisfaction. Il ne savait si c'était cela qu'il était venu chercher, mais il devrait s'en contenter.

Évidemment il dut prendre le train. Il se rendit jusqu'à la lisière du village, attendit le bus une bonne heure, puis embarqua à bord de son train pour la ville. En regardant le paysage défiler à travers la fenêtre, il vit Elena qui le saluait de la main sur le quai. Elle était venue lui dire adieu, ou peut-être était-ce son esprit qui lui jouait encore des tours. Son sourire était éclatant.

Plus tard Franz trouva un bout de papier dans sa poche où il était inscrit : « Cela veut dire : rappelle-toi mais oublie. » Franz ne douta pas un seul instant de ce que désignait le mot. Il déchira le papier, le jeta dans la poubelle du compartiment et l'oublia.


À son retour, Marika lui demandera comment était son voyage. Il répondra qu'il ne s'en souvenait plus vraiment, mais que c'était revigorant comme l'était un voyage à la campagne. Il revit Edward, bien sûr, son ami de toujours, mais ils ne parlèrent jamais de ces jours passés ensemble.

Franz apprécia de nouveau le bruit de la pluie qui tombe sur les pavés.


FIN


 
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   socque   
13/2/2014
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Au début, le texte m'a agacée parce que je le trouvais trop solennel, affecté, à la limite de vouloir m'en mettre plein la vue. Et puis, en continuant, j'ai aimé cette atmosphère particulière onirique, voire hallucinatoire. J'ai aimé aussi que Franz, finalement, se soigne et retourne à sa vie avec une sorte d'apaisement, sans qu'il y ait pour autant de révélation fracassante.
Du coup, le texte me laisse une impression de banalité mystérieuse, ou plus exactement la conviction que le mystère est partout, la réalité un méli-mélo tout sauf banal, et que c'est à chacun de s'y abandonner en tentant de s'y trouver soi-même. C'est en tout cas cela que j'y lis, et cela me paraît bien dit. Le mouvement du texte est efficace à mon avis, il va de plus en plus loin dans l'étrange et en revient comme si rien ne s'était passé. Vraiment insolite.

Ah oui, et puis joli titre, je trouve. Je n'y ai d'abord pas prêté attention, mais après lecture du texte je le trouve bien choisi.

"Edward huma l’air d’un air satisfait" : c'est peut-être voulu, mais je trouve cette répétition maladroite.
"Edward attrapa le joint de sa main libre et tira une petite bouffée avant de rendre le joint à Franz." : là aussi je trouve que la répétition se voit.
"chaque cours d'eau lui rappelait son enfance bucolique, son enfance de cul-terreux. Chaque nouvelle nuance apportée au tableau de son enfance recomposait sa mémoire" : si les deux premières occurrences du terme "enfance" ne me choquent pas, l'appui supplémentaire par une troisième me paraît de trop.
"Se taire était un concept approuvé par les deux amis, et ils avaient le pouvoir de transformer le silence en une consolante harmonie. (…) Franz qui d’habitude exécrait le silence" : bien sûr, c'est un détail, mais pour moi ce genre de discordance correspond à une définition mal pensée du personnage, même si je comprends bien que Franz déteste le silence quand il est seul mais le supporte en bonne compagnie...
"les fragrances ordurières de la terre" : joli ! J'aime bien.

   Mistinguette   
5/3/2014
 a aimé ce texte 
Un peu
Même si j’ai trouvé ce texte bien écrit, J’ai eu beaucoup de mal à le lire jusqu’au bout et j’ai regretté de ne pas savoir lire en diagonale.
Déjà la catégorie « Fantastique/Merveilleux » n’est pas spécialement ma tasse de thé (ceci expliquant peut-être cela ?) mais comme il m’arrive, malgré tout, de me passionner pour certains récits, j’ai voulu tenter le coup.

Ici, j’ai été loin d’être captivée.
A mon goût : phrases trop lourdes, profusion d’adverbes et d’adjectifs, des descriptions, certes habilement rédigées, mais beaucoup trop abondantes. Le personnage d’Edward trop développé par rapport à ce qu’il amène à l’histoire. Une intrigue vraiment mince vu la longueur du texte. Des répétitions aussi.
A mon avis ce genre d’écriture convient mieux à un texte court, ici c’est interminable.
Et puis je n’ai pas vraiment tout compris. D’habitude, quand c’est le cas, je relis une seconde fois. Là, je ne m’en sens pas le courage.

Pour « Le visage est le miroir de l'âme… » Ce ne sont pas plutôt les yeux qui sont le miroir de l’âme ?

Bonne continuation à l’auteur et désolée de ne pas avoir aimé sa nouvelle.

   Perle-Hingaud   
5/3/2014
 a aimé ce texte 
Un peu
J'ai trouvé ce texte intéressant, mais manquant de "vernissage final". Au fil de ma lecture, quelques remarques donc, que vous utiliserez, ou pas, à votre convenance:

Trop de répétitions et d'adverbes en "ment":
-"Enfin il alluma son joint méticuleusement roulé et il inhala longuement une première bouffée. On ne captait plus du tout la radio, le son n’était plus qu’un gargouillement inaudible et interminable, telle la sonnerie patibulaire de l’hôpital. Franz recracha l’épaisse fumée longuement tout en se calant plus confortablement dans son siège. Edward se mit à accélérer légèrement...
- "Chaque nouvelle nuance apportée au tableau de son enfance recomposait sa mémoire. Ses souvenirs lui apportaient"
- "rappelait son enfance bucolique...c'était aussi se rappeler celui... "
- dans les tournures: "seule la campagne ... seuls les grillons" ou "Lui et Edward" -> Edward et lui.
- Il sortit son paquet de clopes de son jean slim trop serré et il se grilla une clope.
-éclairant passablement la route : "passablement" ne convient pas.
- "comme un œil inquisiteur qui ne le abandonnerait jamais et dont on ne savait si elle était bienfaisante ou menaçante" : elle se rapporte à l'œil, tel que rédigé: ça ne va pas.
- "Après cette étrange nuit, presque libératrice, il ne savait de quoi elle l'avait libérée au juste, mais il avait sentit comme un nouveau flux d'énergie le traverser, Franz décida de rester quelques temps.": la phrase est trop longue, lourde.
- " Qu'importe, il fallait se vider le crane" : "il fallait": un peu trop avec la série déjà présente dans le paragraphe précédent.
- "L'insecte atteint ses oreilles et des froissements d'ailes y résonnèrent. Il ferma les paupières, cherchant à atteindre le silence. " pb de temps et répétition de atteindre.
- "dans le lit aux draps froissés." : cliché, à éviter.
- "certes expressif et beau"... "avec qui certes il n'envisageait pas ": répétition de certes.
- "un mystère solennel et étrange" : un mystère étrange ? redondant.
- " Une musique à la langue inconnue " : la musique n'a pas de langue, les paroles en ont une.

Sinon, qu'est devenu Edward à la fin du séjour ? Sa disparition de la maison est malvenue puisque cet ami est bien réel.

Une histoire qui mérite d'être retravaillée, à mon avis.

   senglar   
7/3/2014
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour FilledeJoie,


Ben oui :) c'est pas mal du tout en ce qui me concerne. Vous avez l'art de camper une atmosphère et je me suis laissé prendre au jeu de ces souvenirs au présent (il faut bien que Catharsis se passe :) ) peuplé d'aimables égéries.

- Quelques apparentements de mots malheureux comme la plante que l'on fume et ses odeurs que l'on pourrait confondre avec la plante des pieds et ses odeurs pour exemple.

Un joli petit talent, sans que "petit" soit péjoratif, un talent séduisant, vous savez jouer de la lumière et de la nuit.
Gothique mais sain, pas grand-guignol (piège que vous avez su éviter), pas scabreux, une forme de jouvence finalement souriante... sans abbé.

:))))))))))))

brabant

   Anonyme   
3/6/2014
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Bonjour,
j'ai plutôt aimé ce texte de par sa forme d'écriture, effectivement tu écris très bien. Cette nouvelle sait de par son écriture nous déstabiliser, mais aussi nous captiver.


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