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Réalisme/Historique
fisoag : Le rouge à l'envers
 Publié le 16/12/07  -  10 commentaires  -  5617 caractères  -  12 lectures    Autres textes du même auteur

Une femme se maquille en attendant de payer ses courses aux caisses, au beau milieu de la file d'attente. Qui est-elle ? Pourquoi choisir ce moment ? Quel impérieux besoin la pousse-t-elle à agir de la sorte...


Le rouge à l'envers


Elle était là, plantée au milieu de l’allée, à côté des caisses, son panier posé par terre à ses pieds. Le supermarché était bondé. 16 heures, un samedi après-midi. L’heure où l’on va faire ses courses pour la semaine comme tout le monde.


Caisse moins de dix articles. La file s’allongeait jusque dans les rayons, tant et si bien qu’il était impossible de vouloir passer de l’un à l’autre par cette allée. Il fallait faire le grand tour.
Blonde, les cheveux longs tombant sur des épaules un peu voûtées, petite, la taille fine, vêtue d’un tailleur marron bien coupé, elle poussait de temps en temps son panier du pied. Je la voyais de dos. J’étais à trois mètres d’elle, à dix paniers d’écart. Elle tenait d’une main une petite glace et de l’autre, un rouge à lèvre et se maquillait lentement, avec délectation, ignorant l’agacement des clients qui lui disaient d’avancer. Était-ce un endroit pour se maquiller ? Je remarquais le regard moqueur et méprisant des clients qui l’observaient en douce. Cette femme m’intriguait. J’essayais d’apercevoir son visage dans la glace mais sans succès.


Pourquoi ce besoin impérieux à un moment si peu propice. Quel pouvait être le dilemme de cette personne ? À qui voulait-elle plaire, seule au milieu de la foule. Je me suis mise à penser à toutes ces femmes qui, pour se rassurer, s’astreignaient plusieurs fois par jour à maquiller leur visage pour paraître une autre, qui se couchaient ainsi le soir et se réveillaient tôt le matin pour recommencer afin que jamais, leur vrai visage ne puisse être découvert et que jamais la beauté potentielle de celui qu’elles avaient peur de montrer ne soit révélée, persuadées que le faux vrai est préférable au vrai sonnant faux. Avaient-elles tort ? Le doute s’insinuait en moi parfois. La vérité était-elle toujours la meilleure voie ? Je me sentais prisonnière de mes certitudes. Ne fallait-il pas cacher le vide de son existence pour laisser croire que l’on est quelqu’un ? Était-il concevable de se montrer nue ? Le risque de disparaître était grand, trop grand pour y poser sa tête. Le corps, c’était plus facile, quoique…


La femme était tellement absorbée, isolée dans son monde que maintenant, les clients la contournaient et la dépassaient, l’ignorant comme un obstacle gênant dont il fallait s’accommoder. Je parvins à son niveau, juste derrière elle et je m’immobilisais soudain. Je venais d’entrevoir le reflet de son visage dans la glace.
La peau parcheminée, recouverte d’une couche de fond de teint épaisse, craquelée de mille parts par des rides profondes, les lèvres peintes en rouge vif outrageusement dessinées, prises de tremblement par intermittence et au milieu de ce tableau tragique, deux yeux bleus, brillants, perdus, qui en m’apercevant, se tournèrent vers moi et me fixèrent, me transpercèrent…


Je voyais maintenant le visage d’une très vieille femme. Elle avait au moins quatre-vingts ans, deux fois plus que moi. Une vie derrière elle et le vide devant. Elle n’arrivait plus à avancer, car il fallait sauter à présent et elle ne voulait pas. Non, par tous les moyens dont elle disposait, par tous les artifices que la vie lui avait donnés, elle essayait de se raccrocher. Mais une force derrière elle la poussait irrésistiblement, inéluctablement. Trop faible, elle cherchait une perche à laquelle elle pourrait s’agripper. Je lus sur son visage la peur. Peur de mourir noyée de solitude. Et de cette bouche monstrueuse, sanglante, agonisante, prise au piège de la vie, j’entendis un cri qui appelait au secours. Ce cri était strident mais personne ne l’entendait, personne. Et moi, incapable de l’arrêter ou plutôt n’en ayant pas la volonté, moi qui entendais son appel, je me suis bouché les oreilles. Et comme les autres, je l’ai contournée, ignorée et j’ai déposé mes articles sur le tapis roulant.


Parvenue à ma voiture en courant, je me suis assise sur le siège avant et j’ai vite refermé la porte. Cette rencontre m’avait bouleversée. Les vitres embuées par le froid environnant m’isolaient du monde extérieur, me libéraient des regards inopportuns. À l’abri, dans cet habitacle de tôles et de verre, je me suis mise à pleurer silencieusement, sans percevoir les larmes qui envahissaient mon visage. Au bout de quelques minutes, me ressaisissant, j’ai rabattu la glace du siège conducteur pour me regarder. Et ce que je vis confirma mes doutes. Des cheveux blonds, des yeux bleus brillants d’angoisse, une peau fine, transparente et des lèvres minces, à peine visibles. Était-ce moi ? Quelle était cette image ? Je ne pouvais pas rentrer ainsi à la maison, aussi transparente qu’une goutte de pluie sur le rebord d’une vitre et qui en glissant perd sa matière et s’évapore. J’étais là, j’existais… Il fallait que je lui prouve, il fallait qu’il me voie. Ce n’était plus possible. Je ne pouvais plus accepter d’être l’ombre de son ombre. Comment lui faire comprendre…


Furtivement, honteusement, en prenant soin de ne pas me faire remarquer, comme si j’accomplissais un sacrilège, comme si le monde entier me désavouait, j’ai sorti de mon sac le rouge que je venais d’acheter au supermarché et je l’ai posé sur mes lèvres. Un peu à l’envers, comme une débutante. Un soupçon de poudre sur mes joues, du mascara sur mes cils. La glace me disait que c’était mieux, beaucoup mieux. Un sentiment de bien-être m’envahit soudain. J’avais osé, je réussissais à accepter l’évidence, à bousculer mes habitudes. Un sourire timide se dessina sur mes lèvres colorées et me réconforta. Peut-être qu’ainsi, mon homme, mon amour, ma vie, allait me redécouvrir et me dire… que j’étais belle.



 
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   Manonce   
16/12/2007
Parfois le maquillage aide à affirmer une personnalité, d’autres fois il dissimule une vérité que l’on ne veut pas montrer. C’est en tout cas l’image de soi que l’on veut donner aux autres.
La femme qui a la quarantaine va user des artifices du maquillage pour mettre en valeur ce qu’elle sait avoir.
L’octogénaire par contre semble ne pas accepter ce qu’elle devient. Son maquillage est outrancier parce qu’il veut dissimuler son âge. Mais devant l’inéluctable on ne peut rien et elle s’en rend compte.
J’ai aimé ce texte. Il est émouvant. Je le verrais très bien au début d’un roman.
Désolée de ne pas noter mais en lisant le forum, je me suis rendue compte que je ne savais pas encore le faire. Je reviendrai donc plus tard quand je me sentirai plus en adéquation avec le système de notation.

   Liry   
16/12/2007
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↓
Un texte très émouvant, bien écrit.

L'écriture fluide permet de dégager un sentiment de doute mais de tristesse. La tristesse et la solitude de la femme, l'octogénaire, qui se maquille en plein milieu d'une file d'attente, sans que personne ne lui dise quoi que ce soit ou simplement lui fasse une remarque. Puis le doute de celle de quarante ans qui se sent touchée par cette vieille femme.

Un très beau texte. Bravo

   BGDE   
16/12/2007
J'ai relu le texte deux fois. D'abord, il m' a plu. Il m' a aussi, pas mal, intrigué. Est-ce parce que je ne pratique absolument pas le maquillage que j'éprouve le désagréable sentiment de ne pas avoir parfaitement rencontré la pensée de l'auteur ?

   Anonyme   
16/12/2007
 a aimé ce texte 
Bien ↑
J'ai bien aimé ce texte. Bien écrit, jamais lassant, l'auteur fait toujours partager son émotion

   nico84   
16/12/2007
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Moi aussi, j'ai aimé l'intrigue, et à travers le rouge à lévres, l'évocation du temps qui passe et qui détruit inexorablement. Tu évoques bien les souffrances et les doutes, "Comment me voient ils ?"

Bravo à toi.

   clementine   
17/12/2007
 a aimé ce texte 
Bien ↑
L'écriture est fluide et jamais lassante alors que le sujet ne présente ni intrigue, ni chute mais plutôt une réflexion.
La réflexion imtemporelle,indémodable du temps qui passe et nous transforme, nous fait parfois devenir des étrangers à nous mêmes.
"Hier encore,j'avais 20 ans"comme le chante Aznavour et comme l'a repris au présent Amel Bent.
La vie nous coule dessus et seule la nature est immortelle ou presque.( quoique en ce moment avec le réchauffement planétaire..)

   strega   
19/12/2007
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Un texte très agréable à lire.

Au delà du style il y a une telle tendresse mais aussi une telle tragédie je trouve. L'incapacité de "se voir" sans maquillage. La nécessité de l'apparat pour l'Autre. Ce n'est évidemment pas une condamnation, le pratiquant moi-même. J'ai juste pris conscience, en lisant ce texte, de la visée du maquillage. Merci...

   jensairien   
22/1/2008
 a aimé ce texte 
Bien
Il y a un vrai sens du tragique (et de l’absurde) chez Frisoag. Ces textes auraient besoin et mériteraient d’être retravaillés.

Dans cette nouvelle la femme qui se maquille est octogénaire.
Je pense que la nouvelle serait plus crédible si elle avait eut la soixantaine.
(car ce personnage existe réellement dans la vie, celui de 80 ans est une aberration)
cela aurait été encore plus poignant pour le lecteur qui se serait retrouvé plus naturellement dans la peau de la narratrice

le titre est bien trouvé !

   Bidis   
24/1/2008
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↓
Ce que je trouve extrêmement intéressant, dans cette nouvelle, par ailleurs bien écrite, c’est cette aile de la folie qui frôle la narratrice, comme si elle avait attrapé une sorte de virus – car sans doute elle se sent encore incapable d’accepter la réalité de la vieillesse - réalité qui s’approche derrière son miroir…
Elle a été contaminée par la vieille dame dans la file qui, loin de vouloir modifier légèrement une réalité qu’elle aurait très bien vu en face, s’acharnait en fait à nier les choses dans leur essence, à vouloir désespérément les transformer, à s'accrocher à quelque chose qui n'existe plus.

   widjet   
22/1/2009
 a aimé ce texte 
Un peu ↓
On retrouve la même sincérité, le même désir de partager que dans La vie qui s'en va , mais aussi ce même style un peu trop bancal, pas assez peaufiné. Cela manque de distance, de retenue dans l'émotion. Ca tombe dans le piège du "surlignage". Ca s'épanche trop, ça dit trop les choses. C'est vraiment dommage car une fois encore, l'envie de toucher le lecteur est bien présente. Fisoag écrit "vrai", mais manque juste de finesse dans ses traits.

Il faut laisser le lecteur s'imprégner lui-même et ne pas lui faire comprendre ce qu'il doit ressentir, ne jamais lui forcer la main. Allège tes mots, ton phrasé et ne t'inquiète pas, recherche la simplicité, l'émotion viendra toute seule et tu ne perdras pas ton authenticité pour autant.

Courage.

Widjet


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