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Humour/Détente
FRITMAN : Comment la gourmandise devint péché ?
 Publié le 20/08/13  -  5 commentaires  -  16646 caractères  -  122 lectures    Autres textes du même auteur

Quelle idée saugrenue de faire de la gourmandise un péché ?


Comment la gourmandise devint péché ?


Hâtons-nous de succomber à la tentation

avant qu’elle ne s’éloigne.

Épicure


Dieu, on ne le dit pas assez, avait un mignon petit défaut : il était fort gourmand.

Nul n’était besoin de fêtes carillonnées, de Jours du grand Pardon ou de cérémonies d’accueil des nouveaux saints pour qu’il s’en donne à bouche que veux-tu, il suffisait qu’à portée de mâchoires traînent le plus humble carré de chocolat ou la plus imposante portion de crumble pour qu’il happe, enfourne, mâche et engloutisse avec force bruits de mastication et autres sonorités incongrues que la bienséance m’interdit de nommer plus avant.

Le jour où pour notre plus grand malheur, son éternelle fringale fut décrétée péché, il pénétra dans le « Jardin des Délices » d’un pas guilleret en salivant à l’avance à l’idée du gueuleton qu’il allait se voir offrir.

Le maître queux de l’établissement, un certain Vatel qu’il avait tiré des griffes de Méphistophélès après qu’il se soit suicidé pour cause de marée tardive, avait été un pâtissier-traiteur renommé pendant son séjour sur Terre et il excellait dans la confection des pâtés en croûte, des terrines de foie gras et des gâteaux fourrés « surprises ».

Dieu n’aurait donc pas pu élire meilleure gargote pour y faire franches ripailles.


Illuminé par de la poussière d’étoiles, le restaurant, taillé en plein cœur d’un cumulonimbus, était immensément désert, ce qui pour un lieu aussi grouillant de vie que le paradis, était passablement inhabituel. Séraphins, angelots et chérubins avaient-ils reçu de ce père fouettard de saint Pierre la consigne de laisser leur seigneur et maître s’empiffrer en paix ou cette joyeuse bande de turbulents garnements s’était-elle finalement lassée de lui faire escorte en célébrant ses louanges tout en pinçant délicatement les cordes de leurs harpes ?

En chantonnant le psaume 98 d’une voix de basse enrouée, il défila devant des montagnes de crabes aux pinces aiguisées de samouraï de l’espace, des amoncellements de crevettes aux yeux vitreux de revenants, des monceaux de bulots, de bucardes et de bien nommées coquilles Saint-Jacques, ne jeta qu’un coup d’œil désabusé sur des terrines de courgettes à la menthe, des fricassées de petits pois au gingembre, des verrines d’œufs mimosa et des poivrons confits à l’huile d’olive, louvoya entre des alignements de peu copieux entremets et des roues de fromages larges comme des meules de moulin et finit sa mise en bouche en s’attardant longuement devant une rangée de tréteaux nappés de blanc qui croulaient sous les plats de résistance. Y étaient exposés des loirs confits saupoudrés de pavot et enduits de miel du Yémen, des hures de sanglier persillées avec une pomme des fabuleux vergers des Hespérides dans la gueule, des rognons de chihuahuas caramélisés avec accompagnement de fourmis grillées, des langues de paons et de rossignols sur leurs lits de crudités et mets rares parmi les mets les plus rares, des cuissots de moas cuits à l’estouffade.

Il trempa un morceau de pain grec dans ce qui lui parut être une sauce grand veneur d’un brun roux de forêt automnale et le porta à ses lèvres. Ses papilles s’épanouirent de bonheur et son palais se convertit en temple des dix mille fragrances. C’était délicieusement sublime. Cela sentait la touffeur de la jungle et la terre grasse et humide des tropiques, cela racontait de paresseuses errances au long des côtes tourmentées des îles aux Épices et de lents voyages aux pas nonchalants des chameaux, cela avait une vague odeur de cannelle ou peut-être de curcuma avec un léger, très léger parfum de gingembre thaï.

Il plissa les replis de son prodigieux cerveau, ouvrit un tiroir marqué « épices » et fronça les sourcils. Qu’il ne parvienne pas à identifier ce mystérieux ingrédient l’irritait au plus point : par les cornes recourbées de l’immonde Belzébuth, il était quand même le créateur de tout ce qui fleurissait et jouait de la bête à pollen sur Terre.

Il songea à cette toute neuve maladie dont saint Luc lui avait touché un mot lors du dernier festival de buccins, chalumeaux et chofars du mont Sinaï, un mal terrible et pernicieux qui s’en prenait presque uniquement aux vieilles personnes, qui leur faisait perdre tous repères, qui les plongeait, pauvres âmes égarées, dans un brouillard d’incertitudes et pour lequel il n’existait encore aucun remède, l’alhé… l’alzé… l’alzer…

Il se serait bien flanqué des gifles, il se serait bien botté le derrière à grands coups de tatanes, il avait ce damné mot sur le bout de la langue et pourtant, il ne parvenait pas à le retrouver.

Il s’affola. Se pouvait-il que lui, le Tout-Puissant, le Parfait en toutes choses, subisse les premières atteintes de cette affection, se pouvait-il que finalement, l’éternité l’ait rattrapé et lui réclame des comptes ?

Il se contempla tel qu’en lui-même il s’était forgé : il avait une bedaine de femme grosse à son apogée, un nez illuminé de citrouille d’Halloween, des aumônières sous les yeux, des fesses molles comme la gelée. Combien de temps encore avant que son apparence de bonne santé fasse illusion, combien de temps encore avant que son entourage de béni-oui-oui et d’obséquieux du chapelet ne commence à plaisanter sur sa silhouette en ruines, combien de temps encore avant qu’un des nombreux diablotins farceurs du père Belzébuth ne suggère en pouffant de l’exposer dans une foire à côté de la femme à barbe et de l’homme crocodile ?

Combien de temps, mon Zeus ? Combien de temps ?


Il tendit une main tremblante vers un hanap de saint-estèphe et ne put résister.

Faible, il avait toujours été faible, quoi qu’on affirme dans les textes sacrés.

Mais juste au moment où il mordait à belles dents dans une tranche de gigot d’aurochs aussi épaisse qu’un missel, une langue de feu lui déchira les entrailles et un spasme lui souleva l’estomac avec une telle violence qu’il dut se retenir à la table.

Dieu n’avait jamais été malade et ce qu’il ressentait à cet instant le remplit de panique.

Il banda son corps pour résister à une nouvelle houle de douleur, sentit son estomac se retourner comme une vieille chambre à air, ouvrit la bouche pour appeler au secours et vacilla vers l’arrière-salle où un marmiton bridait des gélinottes.

Et juste avant de s’écrouler, seul et misérable, entre une tête de veau à la sauce ravigote et un jéroboam de la « Cuvée spéciale Sortie de l’Arche » des coteaux du mont Ararat, Dieu ne put s’empêcher de penser : « C’est donc cela la souffrance que les pauvres humains endurent chaque jour parce que ce grand benêt d’Adam et sa coquette de femme ont osé goûter au fruit défendu, c’est donc cela souffrir… »


– Qu’en pensez-vous, mon très honorable confrère ?

– Eh bien cher ami, je vous répondrai qu’à première vue, le blanc de l’œil est parfaitement clair, une limpidité de pierre de lune des monts Thabor, oserais-je dire si je ne voulais pas paraître trop pédant. Cet état ou plutôt cette absence d’état semble signifier, d’après les écrits de mon bon maître Hyéronimus de Prague, qu’aucune des fonctions supérieures du cerveau n’a été altérée. Quant à la langue, comme vous n’avez pas manqué de le remarquer, elle me paraît très chargée en impuretés ce qui, vous l’admettrez aisément, semble indiquer qu’un trop-plein de bile noire s’est déversé brutalement dans le grand canal excréteur. Il m’apparaît donc qu’il serait absolument nécessaire que…

– Ttt, ttt, cher collègue, et l’urine, vous avez pensé à l’urine…

– Bien sûr, bien sûr que j’y ai pensé, mais dans l’état où l’honorable patient se trouve, cela m’apparaît bigrement difficile de ponctionner le précieux liquide…


Ce furent les premières paroles que Dieu entendit lorsqu’il émergea de sa bienheureuse inconscience. Le brasier qui lui consumait les entrailles s’était un tant soit peu apaisé et seul de temps à autre, un joli petit coup de poignard acéré au bas du ventre lui rappelait qu’il venait d’endurer le martyre.

Il entrouvrit les paupières, considéra d’un regard comateux les chacals et les vautours qui n’avaient pu manquer d’accourir pour capter ses dernières paroles et les referma tout aussitôt. C’était pire, bien pire que ce qu’il n’avait imaginé dans le pire de ses cauchemars.

Autour de l’écharpe de brume sur laquelle on l’avait étendu, était assemblé tout ce que le ciel comptait de magiciens, de rebouteux, de thaumaturges, de médicastres, de poseurs de cataplasmes, de représentants en poudre de perlimpinpin, de bonimenteurs en orviétans.

Tout ce petit monde d’imbus d’eux-mêmes moulinait du bec, s’apostrophait à grandes envolées de manches et de citations latines, pinaillait en se réclamant qui d’Hérophile de Chalcédoine ou d’Hippocrate, qui de Galien ou de Petrus Bonus, qui d’Ibn Sīnā ou d’Abulcasis et jargonnait à en perdre son peu de grec et d’hébreu en citant des passages entiers du Materia medica ou du De Gratibus.


– Quelle idée saugrenue ai-je eue de faire don de l’intelligence à l’homme pour qu’il l’utilise aussi mal, soupira Dieu à l’écoute de ces élucubrations. Il aurait certainement mieux valu que j’en fasse cadeau à l’âne ou au lamantin, ils s’en seraient sans doute mieux servis…

– La seule solution, c’est la saignée, une pinte ou deux de sang à soutirer, pas plus, proposa une voix doucereuse que le Tout-Puissant reconnut pour être celle de Iohannes, le barbier. Un bon pompage des flux noirâtres, un bon nettoyage des canalisations, voilà ce qu’il faut à notre malade pour qu’il retrouve le tonus.

– Mais vous voulez l’achever, bougre de boucher, glapit Bartolomeo de la Vergogna, un sage vénitien qui se targuait d’avoir soigné le défunt pape Jean VIII. Je préconise, quant à moi, de lui nettoyer entièrement les entrailles et pour ce faire, de lui administrer un solide lavement à l’huile de camphre.

– Et pourquoi pas un cataplasme de bouse de vache bien onctueuse sur les parties enflées, préconisa un petit être simiesque à la peau jaune comme un coing en pouffant aigrement derrière une main parcheminée tendue de griffes.

– Glissons-lui plutôt un fragment de papyrus sous la langue en évoquant le saint nom d’Astarté, suggéra Moorcook, le nécromancien ivre de folie du désert de Nubie, qu’un ange sans cervelle avait dû laisser pénétrer dans le paradis par inadvertance.


Et à ces mots, tous glapirent de terreur avant de pulvériser de l’eau du Jourdain sur le blasphémateur en lui promettant qui l’estrapade, qui le pal, qui le bûcher.


Peu soucieux de ces sottes querelles, Dieu souffrait en silence en serrant les poings d’effroi. Il s’imaginait déjà livré aux griffes de ces savantasses suceurs de grimoires, il se voyait déjà curé par le devant et par le derrière, vampirisé jusqu’à l’ultime gouttelette ou soumis à drastiques et éternelles diètes.

En entendant cette triste bande d’ignorantins continuer à feuilleter le grand dictionnaire de leurs incompétences sans même songer à lui prodiguer les premiers soins, il suffoqua. Était-ce Dieu possible d’être aussi creux, aussi vains et aussi mal fagotés de certitudes ?

Il se découvrit quelques reliefs de vitalité en pensant au plat de cochonnailles qu’il allait dévorer dès son rétablissement et en bondissant de sa couche tel un malin diablotin surgissant d’une boîte à surprises, il hurla d’une voix jupitérienne : « Hors de ma vue, méchantes gens… »

Et tous, toujours se querellant, toujours s’empoignant par la barbichette, toujours se lançant des anathèmes, s’égaillèrent aux quatre coins d’un ciel subitement chargé de nuées menaçantes.


Seul un petit homme tout contrefait osa braver la colère divine.


– Qui es-tu, cloporte, pour ainsi t’opposer à ma volonté, rugit Le Très Haut. Il suffirait pourtant que je commande au feu sacré pour qu’il…

– Calmez-vous, mais calmez-vous donc, le coupa l’importun. Ce n’est pas en vous agitant ainsi que votre état risque de s’améliorer. Et pour répondre à votre question avant qu’un coup de sang ne vous foudroie, je vous signalerai tout simplement que c’est Esculape qui m’a envoyé ici dès qu’il a appris que vous étiez alité… Figurez-vous, beau sire, que mon maître connaît la seule personne qui, dans l’état actuel des connaissances, pourrait vous soulager…

– Révèle-moi vite ce qu’il en est, ordonna Dieu qui ne pensait déjà plus qu’à se débarrasser de ce fâcheux pour gagner les cuisines où devaient encore bien traîner quelques tranches de ce savoureux Jésus de Lyon qu’il avait attaqué la veille.


La demeure de la sorcière était une maison à la Hansel et Gretel avec une façade couleur pain d’épice et des volets vert pomme appétissants. Elle était bâtie à la lisière de la forêt sacrée des Carnutes, là où d’après les légendes arthuriennes, le géant Boabdiles avait vaincu la vouivre.

Dieu, les mains enfouies dans les manches de sa toge, la contempla le temps que les douze coups de midi s’éteignent au clocher de l’église proche, puis s’assit sur son irrésolution. Poudres de cantharide, bave de chauves-souris et cataplasmes de feuilles de poireaux macérés dans le vinaigre ayant échoué à apaiser le mal qui le rongeait, ne lui restait que l’improbable solution que le disciple d’Esculape lui avait glissée dans le creux de l’oreille.

Il assena trois longs coups du pommeau de sa canne en bois de Judée sur la balustrade et ne percevant que vide et désolation, s’apprêta à faire demi-tour.

Mais venue d’un cabanon en planches mal dégrossies que fermait une porte rouge percée d’un trou en forme de cœur, une voix douce comme la musique éthérée des sphères, le stoppa dans sa fuite en chantonnant : « Qui que vous soyez, patientez ! J’en ai encore pour trente secondes… »

Les trente secondes devinrent une minute et la minute, un petit quart d’heure. Puis un bruit de cataracte se fit entendre et la plus adorable des créatures que le plus imaginatif des manieurs de pinceaux ait pu peindre fit son entrée dans un grand froissement de jupons.


– Eh bien l’homme, que me voulez-vous ? s’enquit l’apparition d’une voix légère de brise printanière.

– Vous ne me reconnaissez pas, vraiment pas…, s’émut Dieu qui s’attendait à plus cordial accueil.

– Je devrais vous connaître, bel inconnu ? s’étonna la coquine d’un air mutin. Autant que je me souvienne, et j’ai paraît-il bonne mémoire, je n’ai jamais eu le plaisir de vous être présentée… À moins, à moins que vous ne soyez le fougueux étalon qui a partagé ma couche l’été dernier lors ce colloque assez barbant consacré au déclin de la magie après Harry Potter… C’est ça, oui, c’est ça ?

– Je regrette de devoir vous décevoir, mademoiselle, mais je ne suis malheureusement pas ce plus qu’heureux amant…

– Mais rien n’empêcherait éventuellement que…


L’impertinente outrepassant décidément les bornes avec ce discret appel à la fornication, Dieu se signa en hâte en bredouillant trois fois de suite « Le Grand exorcisme rituel », puis d’une voix qui se voulait ferme, il parvint à convaincre la donzelle que ses intentions étaient d’une pureté de source cristalline.


– Soit, admit la demoiselle d’un ton chagrin, soit, mais j’en suis bien navrée… Mais dans ce cas, pourquoi venez-vous déranger le calme de ces lieux ?

– J’ai besoin de votre aide, la coupa le Maître de Toutes Choses en gémissant sourdement. Depuis quelque temps, j’éprouve d’intolérables douleurs au bas-ventre et comme une connaissance de rencontre m’a raconté que vous étiez capable d’accomplir des miracles, je me suis dit « pourquoi pas après tout »…

– Je possède bien en effet quelques dons, l’homme, mais ce sera cher, je vous en préviens… Alors si vous avez de quoi payer, entrez et déshabillez-vous…

– Entièrement, hoqueta Dieu…

– Bien sûr, sinon comment voulez-vous que je vous examine, observa la sorcière en riant. Et pour vous rassurer, dites-vous bien qu’il m’en faut beaucoup pour être impressionnée…


Ce qui se passa ensuite, nul, même le plus érudit des pères de l’Église, ne le sait.

Toujours est-il qu’au soir venu, Dieu finit par émerger de la maison de la sorcière délesté du gros diamant rouge qu’il portait toujours à l’annulaire gauche. À part cela, il arborait de bonnes joues rubicondes et marchait d’un pas fort gaillard.

Et lorsque tout pétant de bonne forme, si pas de bonnes intentions, il quitta la sorcière sur un chaste baiser, celle-ci lui déclara d’un ton sévère : « Faudra surveiller ton alimentation, mon petit bonhomme, si tu veux vivre centenaire. »


Dieu dans son infinie sagesse décida d’obéir à ce conseil. Puis se trouvant de mieux en mieux, il décréta que ce qui était bon pour lui ne pouvait être que bon pour les hommes.

Voilà pourquoi, depuis ce jour, la gourmandise est déclarée péché.

Véniel, fort heureusement, pour nous pauvres pécheurs !


 
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   socque   
3/8/2013
 a aimé ce texte 
Un peu ↑
C'est bête, puisque le texte est manifestement écrit sous le signe de la fantaisie et de la désinvolture, mais l'anachronisme de base me gêne : avant de décréter la gourmandise péché, Dieu a eu le temps d'admettre Vatel en son paradis, Vatel qui officiait sous Louis XIV si ma mémoire est bonne ; or, la gourmandise est un péché depuis bien plus longtemps que cela... Je sais, c'est du pinaillage de ma part, mais cela m'a empêchée de m'abandonner à l'histoire.

Histoire pas déplaisante du reste, mais enfin j'ai un peu de mal à voir assimiler Dieu à un être aussi charnel qu'un gros gourmand, avec mal à l'estomac et digestion difficile. Non pour la désacralisation en soi, mais parce que Dieu est si proche de l'homme que je me demande où il a pêché les pouvoirs lui permettant de créer le monde. Le personnage est beaucoup trop concret à mon goût.
Par ailleurs, le fait que le remède de la sorcière reste complètement inconnu m'a gênée aussi, j'ai eu l'impression d'une incapacité de la part de l'auteur à inventer quelque chose de crédible.

Finalement, c'est paradoxalement ceci que je reprocherai à ce texte : son manque d'invention. On voit un goinfre qui se met à la diète, le texte repose sur la seule idée que cette diète provoque le classement de la gourmandise en péché. Vu la minceur de l'argument, le côté laborieux, pour moi, des situations (une mention tout de même pour les plats délirants du restaurant, là, oui, j'ai trouvé qu'il y avait de l'idée), j'ai eu l'impression que le texte était bien trop long pour ce qu'il avait à dire et en plus esquivait le point crucial : comment Dieu a-t-il été guéri ?

   Acratopege   
20/8/2013
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Un texte léger écrit avec talent, et surtout une richesse lexicale impressionnante. Il y a des formules impayables, comme "tel qu'en lui-même il s'était forgé" ou bien "immensément désert". Le propos parait assez futile, mais le style enrobe si bien la farce qu'elle se déguste comme un mets de choix. J'ai été bien aise de découvrir que Molière et ses séides sévissent aussi au paradis. Réjouissons-nous. Mais que vient faire ici le Psaume 98? Est-ce pour ses métaphores hardies: " Que les fleuves battent des mains, que toutes les montagnes poussent des cris de joie..."?
Mon petit doigt me dit que je connais peut-être l'auteur de ce plat odorant. Attention, un texte peut en cacher un autre!
(édition: eh bien mon intuition m'a trompé!)

   brabant   
20/8/2013
 a aimé ce texte 
Passionnément
Bonjour Fritman,


L’écriture est remarquable et se déguste comme on eût aimé déguster le huîtres de Vatel.

Plus qu’à la simple culture le récit fait appel à l’érudition poussant peut-être cependant par excès auto jubilatoire parfois un peu loin le bouchon, d’Hiéronymus de Chalcédoine à Ibn Sinã et Abulcasis en passant par Petrus Bonus, Hippocrate et autre Galien (savoureux le Bonus soit dit entre tous)… pour me limiter à un exemple caractéristique [c’est un festival à la fois fascinant et irritant du début à la fin ; auquel j’applaudis des deux mains, soyons honnête, maiiiis… Suis probablement un peu jaloux quelque part…] et n’évitant pas une formulation malheureuse avec « il se voyait déjà curé ».

A mesure que la nouvelle avançait je me disais que la fin risquait d’être problématique (Il eût fallu être Dieu pour retomber sur ses pieds. lol), que je resterais sur ma faim après ce texte succulent.
Comblé sans l’être : un comble !
Ce fut le cas, mais je dois reconnaître l’honnêteté de l’ auteur qui m’avait prévenu dès le titre : « Comment la gourmandise devint péché ? », il ne m’avait pas promis une quelconque panacée, infaillible contre les embarras gastriques, à moins que ce fût le rire ou à défaut le sourire salivaire, et il a bien répondu à la question du début. Contrat rempli, mission parfaitement menée.


Merci pour ce moment excellentissime :)))

   Renaud   
20/8/2013
Le style est plaisant, léger, inventif et je salue l’effort sur la forme avec le thème de la mangeaille trois étoiles et celui de la chamaillerie entre médecins de l’époque de Molière. Mais vous prenez trop confiance en vous et dépassez la ligne jaune en montrant un "dieu" non ataraxique qui commet des injustices verbales. Votre "dieu" est un plutôt un Zeus dans sa version gargantuesque, et vous indiquez Zeus d'ailleurs. Peut-être est-ce pour éviter de dire des bêtises que les classiques mettaient en scène Artémis et Apollon plutôt que des personnages bibliques.

Vous semblez avoir compris la notion de péché mais je n'en suis pas sûr car vous présentez le texte comme une ironie sympa et critique sur la gourmandise comme péché, tout en reproduisant ou en retrouvant une vraie logique chrétienne.

Pour préciser, au cas où, les règles n'ont pas pour but d’empêcher les jeunes gens de s’amuser et d’avoir du bon temps. Ce ne sont pas des règlements émis par les dominants pour tenir la bride des dominés et les maintenir dans la frustration. Et jamais plus qu’avec ce que vous appelez gourmandise, il y a cette similarité entre la médecine de corps et l’hygiène de l’âme. L’interdiction de tuer concerne autant la protection de la victime que celle du bourreau, qui devra traîner son acte jusqu’à la fin de sa vie. (Voir le fameux œil de Caïn chez Victor Hugo !)

Les péchés chrétiens sont tous intéressants quoique parfois plus adaptés à leur époque qu’à notre époque moderne très complexe et singulière. Ils signalent les tentations qui dans un premier temps font plaisir et dans un deuxième temps font souffrir. Ce ne sont pas des interdictions arbitraires mais des observations humanistes du comportement des êtres humains. Les péchés sont comme des feux rouges et des feux verts sur la route : si vous grillez un feu, vous prenez des risques, non pas de recevoir une contravention de la part de la police, mais des risques de collision avec d'autres véhicules habités. Les péchés, c'est imposer une petite frustration pour éviter un grand malheur.

Les athées utilisent ce mot de gourmandise, probablement pour accuser le christianisme de rigidité injustifiée, alors que la tradition chrétienne retient un péché de **gloutonnerie**. Si la gourmandise semble sympa, surtout dans les pubs à la télé, la gloutonnerie présente des inconvénients majeurs : devenir accro à la nourriture provoque des maladies mortelles, revient cher, détourne d’autres activités plus saines, rend dépendant à une idole, suppose de s’abstenir de partager le surplus nourriture avec des pauvres, à des époques où les pauvres résidaient partout ; c'est, de plus, le riche qui donne le mauvais exemple et qui suscite des jalousies.

On en est là entre les pays riches et les pauvres des pays pauvres. Les premiers gaspillent, deviennent obèses et les seconds meurent de faim ou souffrent d'une nourriture trop homogène. Cette dimension aurait approfondi votre essai mais aurait peut-être alourdi le ton...

Le péché de gloutonnerie préfigure les avertissements de nos diététiciens et de nos experts en obésité et en diabète. Ce n'est pas autre chose, à part que les observations les plus évidentes ont été systématisées et détaillées.

En même temps, vous ne vous trompez pas, et c'est bien de gloutonnerie que vous parlez en disant "gourmandise" puisque le mangeur devient malade. L'idée de sacrifice de dieu pour mettre au point le péché de gourmandise-gloutonnerie rappelle le sacrifice de soi, comme si votre "dieu" avait essayé tous les péchés pour nous les enseigner, comme si donc il avait souffert pour nous, attitude conforme au canon.

J'ignore si c'est volontaire de votre part d'être retombé sur quelque chose de "chrétiennement correct" sous des dehors badins et satiriques. J'attends de voir vos explications éventuelles.

Comme vous semblez plus futé que ce que j'ai pensé en lisant le début du texte, l’épicurisme n'est pas le sage précurseur de notre société hédoniste ; Epicure préconise par exemple de ne garder que le strict nécessaire sur le plan des possessions, ce qui contredit l'énormité de l'offre sur les marchés contemporains.

Je ne sais trop comment noter. Je le ferai plus tard.

   Anonyme   
14/9/2013
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Un texte très détendu, qui prend totalement à contre-pied la doctrine du catholicisme de l'esprit qui domine le corps, etc... Dieu qui s'abandonne aux plaisirs charnels, ma foi pourquoi pas ? C'est lui, après tout, qui en est à l'origine.
Vous avez vraiment un lexique impressionnant et agréable, on le voit notamment dans le passage du restaurant. De même, on sent que vous avez fait des recherches pour créer les jurons et les références du langage divin.
Quelques points qui m'ont gêné : Dieu c'est Dieu, il n'a donc même pas besoin de claquer des doigts pour se soigner (si tant est qu'il puisse tomber malade), aussi la quête du "remède miracle qui soigne même Dieu" me parait dommage.
Le texte aurait été mieux, à mon sens, si vous aviez joué sur le fait que les décrets du Pape étant des décrets divins, la gourmandise serait devenu péché à l'insu de Dieu (ce qui expliquerait l'absence de "clients" au restaurant, qui reste une énigme).


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