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Humour/Détente
GillesP : La métamorphose
 Publié le 03/07/18  -  8 commentaires  -  12235 caractères  -  37 lectures    Autres textes du même auteur

De l'intérêt des lieux communs.


La métamorphose


Ce matin-là, après une nuit agitée, peuplée de cauchemars confus, Jérôme Samso s’éveilla en sursaut, avec l’impression que quelque chose s’était modifié en lui. Il se rendit en hâte et en sueur dans la salle de bain. L’image que lui refléta son miroir le rassura : teint mat, chevelure toujours abondante malgré les années qui s’étaient agglutinées les unes aux autres pour venir former un nombre désormais non négligeable, corps encore plutôt agréable à regarder, un peu de ventre, certes, mais rien d’alarmant pour le moment. Si on mettait de côté ses paupières encore gonflées à cause du manque de sommeil, son enveloppe corporelle était exactement la même que la veille. « Que je suis bête ! » se dit-il. Il n’y avait en effet aucune raison cartésienne pour qu’il en fût autrement. On ne pouvait pas changer ainsi, du jour au lendemain. C’était sans doute la nouvelle de Kafka, qu’il avait commencé à étudier la veille avec ses élèves, qui avait perturbé son sommeil et lui avait mis des idées saugrenues dans la tête.

Cependant, il ne tarda pas à s’apercevoir que son pressentiment de départ n’était pas tout à fait erroné, quoiqu’il ne portât pas sur son apparence physique. En effet, quand il ouvrit la fenêtre de sa chambre pour aérer, il s’entendit proférer :


– Tiens ! Il ne fait pas chaud pour un mois d’avril.


Or, ce n’était pas du tout son habitude de s’intéresser aux aléas climatiques. Pire, il avait horreur des conversations quotidiennes à ce sujet, qu’il subissait dans l’ascenseur, chez le boulanger, au bureau de tabac, dans la salle des professeurs ; partout il lui fallait endurer les mêmes banalités. Dans ces moments-là, il assurait le service minimum, un « vous avez raison », un « c’est vrai », guère davantage. Et encore, cela, c’était lorsqu’il se sentait d’humeur sociable ; le reste du temps, il se contentait d’une simple onomatopée ou, face à un visage qui ne lui était pas désagréable, d’un sourire factice, mais poli.

Et là, il venait de prononcer à haute voix, alors même qu’il était seul, une phrase complète pour commenter la météo. Cela ne lui ressemblait pas. Très fâché contre lui-même, par mesure de représailles – et aussi parce qu’il ne faisait vraiment pas chaud pour un mois d’avril, il frissonnait, il n’était vêtu que d’un simple boxer, les pyjamas pour dormir, très peu pour lui, il avait sa dignité –, il claqua la fenêtre, qui rebondit sur la traverse et faillit lui gifler le visage, ce qui eut pour effet de faire monter d’un cran sa mauvaise humeur. Pour se calmer, il alluma une cigarette, sur laquelle il tira avec énergie, comme dans les films d’aujourd’hui lorsqu’on veut faire comprendre au spectateur que le personnage est vraiment énervé.

Puis, une fois douché et habillé, il s’installa à son bureau. Il avait un cours à préparer et il ne lui restait qu’une heure avant de se rendre au lycée pour accueillir ses élèves de Première. Mais alors qu’il réfléchissait à la portée existentielle de l’œuvre de Kafka, il s’aperçut… qu’il ne trouvait rien à en dire. Pas d’idée sur le concept du kafkaïen qui brillerait par son originalité ; pas de raisonnement subtil sur la kafkologie, qui permettrait de renouveler ce que l’on disait d’habitude de l’œuvre de l’écrivain tchèque ; pas même un aphorisme ou une pirouette langagière un tant soit peu élégante qui mettrait en pleine lumière l’acuité du regard noir que Kafka posait sur le monde. Il décida de descendre d’un étage de sa tour d’ivoire. Après tout, cela lui arrivait de temps à autre d’être un peu moins inspiré. Tant pis, il allait faire un cours plus convenu, avec des éléments qui sortiraient moins de l’ordinaire. Mais là non plus, rien ne vint. Pas même l’embryon d’un début d’une interprétation simple ; pas même une idée sommaire sur le registre fantastique utilisé dans la nouvelle ; même pas une citation célèbre qui pourrait venir combler à peu de frais les lacunes de son esprit. Jérôme Samso était sec comme un cep de vigne dans le sud de la France en plein mois d’août après un incendie sans doute criminel.

Là, il commença vraiment à s’inquiéter. Il s’était bien passé quelque chose pendant la nuit. Des gouttes de sueur perlèrent sur son front. Un coup de chaud l’assaillit. Il se rendit sur sa terrasse dans l’espoir de se rafraîchir les idées.

– Ah ! L’air frais de la campagne, il n’y a rien de tel ! se surprit-il à dire. Mais quand même, il ne fait décidément pas très chaud, pour un mois d’avril.


Les choses devenaient franchement alarmantes. Encore des banalités ! Et toujours pas une once d’esprit ! Le bon bol d’air frais calma néanmoins l’insolation psychique qui venait de saisir Jérôme ; au bout de quelques minutes, il se sentit suffisamment remis de ses émotions pour se remettre au travail. Mais une fois assis devant son ordinateur, le même vide intellectuel le reprit. Pas moyen de trouver une seule idée, même bancale. Rien. L’heure qui suivit, Jérôme la passa donc à tourner en rond dans sa maison, à la recherche de son intelligence perdue. Et ce fut dans cet état d’esprit qu’il dut se résoudre à partir de chez lui pour donner son premier cours de la journée. Il passa toute la durée du trajet à cogiter, sans succès. Il se résigna au moment où il se garait sur le parking du lycée : il allait faire parler ses élèves et rebondir sur leurs hypothèses, comme nombre de ses collègues le faisaient depuis que le ministère avait indiqué, bien des années auparavant, qu’il fallait désormais « mettre l’enfant au centre du système éducatif ».


Une fois devant les trente paires d’yeux qui le considéraient avec inquiétude, en se demandant quelle idée absconse il allait encore émettre ce jour-là, monsieur Samso indiqua donc que le cours allait se dérouler différemment par rapport à d’ordinaire : le professeur allait commencer par écouter ce qu’ils avaient pensé du livre qu’ils avaient lu. Un silence lourd enveloppa la salle. Même les mouches n’osèrent plus voler. Certains adolescents échangèrent des regards circonspects. D’autres baissèrent leurs yeux pour ne pas se faire remarquer. Tous évitaient de fixer monsieur Samso, qui faisait partie de ces rares enseignants à avoir encore l’autorité et la suffisance nécessaires pour terroriser toute une classe.


– Allez-y, je ne vais pas vous manger, dit le professeur d’un ton badin qu’il ne se connaissait pas.


La remarque étonna. Deux ou trois élèves ne parvinrent pas à retenir un léger rire, qu’ils réprimèrent aussitôt, de peur de recevoir en retour une de ces ripostes cinglantes dont monsieur Samso était coutumier. Mais il ne répliqua rien, parce qu’il était surpris d’avoir provoqué une joie passagère, et aussi parce que question ripostes cinglantes, il se trouvait à ce moment précis aussi sec qu’un cep de vigne dans le sud, etc. Des rires étouffés, c’était bien la première fois que cela arrivait depuis le début de l’année. Comme l’atmosphère était désormais un peu plus détendue, Dylan, un garçon moins pusillanime que les autres et qui émettait souvent, dans ses copies, des jugements à l’emporte-pièce bien éloignés des attentes du professeur, osa prendre la parole :


– Moi, je trouve que ce n’est pas réaliste, un homme qui se transforme en vermine, ça ne se peut pas, on n’y croit pas.


La remarque suscita un bref silence. Les élèves s’attendaient déjà à ce que le Dylan en question se fasse détruire avec force sarcasme, pour avoir osé, du haut de ses dix-sept ans acnéiques, émettre un jugement de valeur aussi péremptoire sur l’œuvre du grand écrivain tchèque. Mais à leur grande stupéfaction, le professeur répondit :


– Tu as raison, Dylan, c’est vrai que Kafka aurait pu trouver quelque chose de plus vraisemblable, je suis d’accord avec toi. Et les autres, vous en pensez quoi, de cette nouvelle ? Exprimez-vous, vous avez peur que le ciel vous tombe sur la tête ? Vous vous prenez pour Astérix ?


Cette fois, de nombreux élèves rirent, même ceux qui n’avaient pas lu Astérix. L’atmosphère se fit franchement décontractée. Enhardis par la réaction conciliante de leur professeur, certains s’empressèrent alors de dire tout ce qui leur passait par la tête. À chaque intervention, Jérôme répondait avec la même bienveillance. Il donna raison à tous, puis dit en guise de conclusion que tous les goûts étaient dans la nature et qu’il fallait respecter toutes les opinions, car la liberté d’expression, c’était important. À la fin de l’heure, les élèves partirent ravis, bien qu’encore sous le choc de cette nouvelle manière de faire. L’un d’eux remercia même le professeur et ajouta, juste avant de franchir le seuil de la porte :


– C’était trop intéressant aujourd’hui, le cours.


Une fois seul dans sa salle, Jérôme se rendit compte qu’il n’avait pas souvent entendu ce genre de compliment. D’ordinaire, ses élèves s’en allaient sans un mot, la tête basse, comme s’ils avaient été étourdis par le flot des connaissances dispensées. L’inquiétude que Jérôme Samso avait éprouvée deux heures auparavant en fut atténuée. Il commençait même à trouver à sa métamorphose certains aspects positifs.


La suite de la journée ne lui donna pas tort. Il prit soin d’éviter son collègue d’arts plastiques, avec qui il débattait souvent de la notion de progrès en art, ainsi que les trois autres personnes qu’il côtoyait d’ordinaire : il aurait fallu parler culture, politique, littérature, philosophie, et Jérôme ne s’en sentait pas du tout capable. Il se rendit compte qu’il n’en avait même pas envie. Ces gens lui semblaient tout à coup d’un ennui… Aussi choisit-il de partager ses moments de pause avec certains collègues moins dédaigneux des choses de la vie courante, avec qui il put discuter de la pluie, du beau temps, du temps mi-figue mi-raisin, de l’administration évidemment incompétente et des élèves qu’ils avaient en commun, dont le niveau était bien sûr de plus en plus bas année après année, cela devenait une catastrophe, ils ne savaient même plus déchiffrer un texte correctement car ils étaient sans cesse sur leur Smartphone et nouvelles technologies et réseaux sociaux et téléréalité et c’était mieux avant. Sur tous ces sujets, Jérôme se montra intarissable et dit tout haut ce que tout le monde pensait tout haut. Aussi le trouva-t-on charmant, pour une fois.

Les élèves de ses autres classes, avec qui il procéda de la même manière que lors de son premier cours, participèrent avec enthousiasme et le sourire aux lèvres. Il y en eut bien quelques-uns qui, assis au premier rang, froncèrent les sourcils, se demandant ce qu’il fallait au juste retirer de ce qui ressemblait bien plus à une discussion de comptoir qu’à un ensemble de connaissances destinées à inculquer le goût de la littérature, de la culture en général et de la réflexion à partir de bases solides. Mais à part ces mauvais coucheurs, largement minoritaires, tout le monde était satisfait de la tournure des événements.


Le soir, avant de rentrer chez lui, il fit un détour à la boulangerie, puis au bureau de tabac et enfin au Carrefour Market. Les trois magasins étaient situés juste à côté les uns des autres. Le boulanger lui dit qu’il faisait bien frais aujourd’hui, mais qu’au moins il ne pleuvait pas, c’était déjà cela de gagné, ce à quoi Jérôme répondit avec entrain :


– Vous avez raison, mais quand même, il n’y a plus de saison.


La buraliste lui demanda :


– On en met trois paquets, comme d’habitude ?

– Oui, comme d’habitude, il faut bien se faire plaisir dans la vie, même si c’est mauvais pour la santé, répondit Jérôme. De toute façon, il faut bien mourir un jour.


Et enfin, la caissière du Carrefour Market dit :


– Vous avez la carte Pass ? Prenez-la, vous cumulerez des points et vous bénéficierez de réductions sur tous les produits Carrefour.

– Avec plaisir, tiens. Après tout, il n’y a pas de petites économies, n’est-ce pas ? conclut le professeur, avant de dire au revoir à la caissière avec un large sourire qu’elle lui rendit de bonne grâce.


Une fois chez lui, Jérôme Samso aurait pu tourner en rond à la recherche de son intelligence perdue. Mais il s’aperçut qu’il n’avait pas passé une aussi bonne journée depuis bien longtemps. Et c’est avec un plaisir non dissimulé qu’il appuya sur la touche une de la télécommande de sa télévision.


 
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   plumette   
5/6/2018
 a aimé ce texte 
Beaucoup
j'ai pris plaisir à suivre la métamorphose de ce professeur exigeant et sans doute un peu pédant, craint par ses élèves et n'aimant pas perdre son temps à échanger des lieux communs.
Jérôme, en panne " d'intelligence" ou du moins d'une certaine intelligence, celle répondant à ses critères, en découvre une autre, peut-être plus favorable à son bien-être. Le voilà qui se découvre une aptitude relationnelle et qu'il en éprouve du bonheur!

Cette histoire est bien racontée, elle est réjouissante, et elle pourrait même permettre, par contagion, à certains de moins " se la péter!"

Evidemment, il ne faudrait pas que Jérôme oublie totalement sa mission d'enseignement et reste à ce point au ras des pâquerettes!

Merci pour cette lecture qui donne du texte de Kafka une illustration joyeuse et pas trop angoissante!

Plumette

ps: j'ai trouvé curieuse l'expression "insolation psychique" alors qu'il vient d'être question de la fraîcheur du mois d'avril. N'est-ce pas plutôt coup de gel sur ses neurones?

   Jean-Claude   
6/6/2018
 a aimé ce texte 
Bien
Bonjour,
Tiens ? Déjà fini ? Bizarrement, j'attendais plus.
Toutefois, la fin n'est pas mal du tout. Le bonheur se niche peut-être dans la banalité.
Je trouve que la mise en place pourrait être plus appuyée et que Jérôme Samso ne se pose pas assez de questions sur sa métamorphoses même si, bien sûr, il doit finir par lâcher prise.
Mais je ne boude pas mon plaisir.
Au plaisir de vous (re)lire
JC

   Louison   
6/6/2018
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Pour vivre heureux arrêtons de se prendre la tête, ou heureux les simples d'esprit... etc. J'ai presque peur de commenter ce texte au risque de passer pour une ignare... Je plaisante, je suis une ignare. Et Kafka n'est pas facile à appréhender.
J'ai bien aimé ce Jérôme Samso et votre écriture simple et légère.
Allez j'arrête mes banalités et vous dit merci pour ce moment de lecture.

   in-flight   
6/6/2018
 a aimé ce texte 
Bien
Un pastiche sympathique qui se veut la satire d'une société (po)lissée dans ses prises de position car policé par le système (lois, médias, pub...).
Samso est apaisé de ne pas penser, de ne pas lutter, la chute renvoie à ce vieux dilemme: triste raisonné ou heureux couillon? Deux philosophies dont les frontières semblent de plus en plus poreuses: on a aujourd'hui de tristes couillons devant leur écran.

Remarques

- La partie sur la classe mériterait d'être plus développée

- il y a déjà quelques temps qu'on ne voit plus de cigarette au cinéma

   mattirock   
3/7/2018
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Bonjour

C'est bien écrit et intéressant je trouve.
J'aime bien la réflexion que ça provoque, on a l'impression que parce que le professeur la met un peu en sourdine les élèves ont plus envie d'exprimer leurs pensées.
j'aurais aimé une fin plus kafkaesque avec une descente plus vénère dans les tunnels des lieux communs

   Perle-Hingaud   
3/7/2018
 a aimé ce texte 
Bien
J'ai bien aimé l'écriture, l'histoire et l'humour assez acide qui se dégage de la situation.

Ce qui me dérange est la façon de présenter les personnes "stupides" qui sortent des "lieux communs": le boulanger, le buraliste et la caissière, ainsi que la plupart des élèves et même quelques collègues. Alors que le narrateur, professeur, lui, ne sort de "lieux communs" que lorsqu'il n'est plus dans son état normal. Ce qui suppose donc que tous les autres sont "naturellement" débiles…

Une lecture en tout cas bien divertissante, merci !

   Donaldo75   
3/7/2018
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Bonjour GillesP,

J'ai beaucoup aimé cette nouvelle; je trouve l'idée originale, loin de ce que le titre aurait pu signifier par rapport à l'œuvre de Franz Kafka qui, au passage, sert de Mc Guffin - la célèbre excuse narrative utilisée par Alfred Hitchcock et expliquée dans le livre d'interviews qu'il a eu avec François Truffaut - à un récit tout en finesse.

Oui, ça doit être reposant de ne pas se torturer les méninges, de rester au premier degré, de regarder avec plaisir les émissions de Patrick Sébastien ou le journal de TF1 dont madame Michu gagne ses cinq minutes de gloire.

Et c'est tellement bien écrit, avec humour, que je ne m'en suis pas lassé.

Bravo !

Donaldo

   hersen   
4/7/2018
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Ah ah ah, le bonheur serait-i dans le bêtifiant ? Ou bien le cherche-t-on trop loin de nous ?

La question est posée, de façon un peu binaire et c'est ce que je regrette, néanmoins c'est une nouvelle qui...ne prend pas la tête ? et qui m'a donné un bon moment de lecture ? Comme quoi, ce serait-il dans les choses simples qu'on serait heureux, madame Michu ? je pense bien, qu'elle répond, pas plus tard qu'hier, ma voisine me le disait, alors ça doit bien être vrai !

Merci pour cette lecture !


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