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Humour/Détente
GillesP : Le parfait courtisan
 Publié le 08/04/16  -  9 commentaires  -  6486 caractères  -  112 lectures    Autres textes du même auteur

Ce texte est un pastiche des portraits de La Bruyère : j'ai essayé de reprendre le style incisif du moraliste pour évoquer un personnage, Antalceste, qui, étant une coquille vide, plaît finalement à tous à la cour de Louis XIV. "L'hypocrisie est un vice à la mode, écrivait Molière, et tous les vices à la mode passent pour vertus"…


Le parfait courtisan


Antalceste se présente devant mes yeux ; sans perdre un instant, il fait l’éloge de ma tenue et de mon maintien : selon lui, je porte la perruque à merveille et mes vêtements sont parfaitement ajustés. Il me demande l’adresse de mon tailleur, qui a si bien réussi à mettre mes atouts en valeur. Il trouve que savoir bien s’entourer est une qualité appréciable en ce monde. Devant ma mine circonspecte, il change de discours : il regrette qu’on s’arrête trop souvent à ce genre de détail, déplore le monde de l’artifice qui règne à la cour, mais ajoute qu’il faut bien se soumettre aux usages du monde. Il a deviné que je me défie de lui, et de ses flatteries ; aussi pour me plaire se lance-t-il dans une diatribe contre la valeur trop grande qu’on accorde à l’apparence, notamment vestimentaire : le monde de la cour manque de profondeur, voilà ce qu’il me dit en guise de douceur. Voyant que j’opine du chef, il me caresse et me cajole, en m’assurant de son amitié sincère et inébranlable : quoi qu’il arrive, et quel que soit le cours de ma destinée, son attachement pour moi ne cessera jamais. Je devine sans peine que s’il me dit cela, c’est que la récente subvention dont j’ai été gratifié par le roi, et l’intérêt que ce dernier a pris à lire quelques petits portraits de ma composition, lui fait trouver ma compagnie charmante et digne d’intérêt. Du coin de l’œil, il s’assure qu’on le voit bien en train de me parler.

Pendant qu’il réitère ses compliments sincères sur ma propre personne, je l’observe : sa réputation n’est en effet pas usurpée, il présente bien : son habit est noble, élégant, raffiné ; l’étoffe est bien choisie, les couleurs sont soigneusement assorties, les broderies parfaitement accomplies ; son maintien est hors de tout soupçon : il se montre à l’aise, sans paraître trop sûr de lui. On sent que tout dans son attitude est savamment étudié, en vue d’un but unique : plaire, plaire à tout prix, se montrer sous un jour civil, poli, galant, aimable. Je me surprends même à commencer à croire quelques-unes de ses flagorneries. Heureusement, il ne me laisse pas longtemps dans cette douce illusion sur ma propre personne. En effet, le voilà qui s’excuse, me dit qu’il ne peut rester plus longtemps, que des affaires urgentes, qu’il ne peut repousser, l’obligent ailleurs. Après s’être incliné profondément, il m’assure encore une dernière fois de ses hommages et de l’estime qu’il a pour moi, et disparaît.

Je retrouve mon Tartuffe quelques minutes plus tard dans le salon attenant, en grande conversation avec le duc de La R. Je comprends mieux à cet instant l’empressement qu’a eu Antalceste à me quitter : il est vrai que face au succès de ce moraliste reconnu qu’est le duc de La R., je ne pèse pas lourd. C’est à ce moment-là que me revient en mémoire la célèbre maxime de ce dernier : « L’hypocrisie est un hommage que le vice rend à la vertu. » À en croire cet éloge paradoxal, Antalceste est donc doté d’une forte valeur morale. Je l’entends dire au duc qu’il admire son élégance et son pouvoir de séduction ; au vu de la goutte dont il est atteint depuis quelques années, je reconsidère avec davantage de perplexité encore les compliments qu’il m’a faits quelques minutes auparavant. Soudain, je ne le vois plus ; je m’inquiète : aurait-il renoncé à paraître ce qu’il n’est pas, serait-il parti s’ensevelir dans un désert, comme le héros du Misanthrope ? Non, qu’on se rassure : il n’est qu’à quelques pas, aux côtés de ses Célimène, Mesdames de La F. et de S. Je l’observe à nouveau : quelle civilité ! Quelle politesse ! Quelle galanterie ! Quelle amabilité ! À l’une il vante la vraisemblance et l’aspect moraliste de son roman, qu’il n’a pas lu ; à l’autre il fait mille éloges sur le style inimitable, à la fois naturel et élégant, de lettres dont il n’a aucune connaissance. Que ne ferait-il pas, d’ailleurs, pour être admis partout, dans tous les cercles mondains ? Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il ne s’y prend pas mal. Avec Madame de La F. et Madame de S. comme protectrices, il aura d’ici peu ses entrées à Versailles. Tiens !

Le voici à présent en compagnie de R., le fameux tragédien, l’auteur de Phèdre, désormais historiographe du roi. Que peut-il bien lui dire ? Approchons-nous un peu : « Pour ma part, monseigneur, je ne le cache pas : vous êtes le plus grand, et l’on fait trop de cas de tous ces écrivains, qui veulent vous singer, et maladroitement, font des vers bien mauvais. » À peine a-t-il débité ses quatre alexandrins, qu’il s’excuse bien humblement de devoir le laisser : le devoir l’appelle, et il ne saurait importuner plus longtemps le plus grand dramaturge que le siècle ait donné.

En vérité, c’est qu’il a vu la marquise de M., la nouvelle favorite du roi. Il se dirige vers elle avec empressement ; je m’approche pour écouter un peu la teneur des propos du parfait hypocrite : et ce n’est qu’avec une surprise bien faible que j’entends mon bonhomme vanter la taille de la jeune femme, faire l’éloge de sa robe et lui dire mille compliments bien tournés dont il a le secret. Qu’il est civil, poli, galant, aimable ! Le voilà à présent qui vante la conduite et la rigueur morale de la marquise : elle a raison, selon lui, de n’accorder ses faveurs qu’à notre divin souverain ; néanmoins, à son œil qui pétille, je devine sans peine qu’Antalceste n’aimerait rien plus que de jouer au roi avec elle ; il n’en dit rien, bien entendu, et préfère passer pour la vertu incarnée. C’est alors qu’apparaît Monsieur, frère du roi. Devinez un peu ce que fait alors notre homme ; je vous le donne en mille ; vous avez deviné : il se précipite vers lui et laisse une fois de plus éclater au grand jour son caractère civil, poli, galant, aimable. On ne saurait être plus proche du pouvoir. Encore un effort, monsieur l’imposteur ! Vous parviendrez bientôt à la chambre du roi !

Antalceste est une coquille vide : il ne pense rien de ce qu’il dit, il ne dit rien de ce qu’il pense ; aussi est-il apprécié de tous et triomphe-t-il dans le monde. Toute la cour l’aime et l’admire, on lui trouve toutes les qualités du monde. On dit partout du bien de lui : ce n’est que justice, vu tout le bien qu’il dit de tous. Il a parfaitement compris ce que j’ai écrit ailleurs : « L’on dit à la cour du bien de quelqu’un pour deux raisons : la première, afin qu’il apprenne que nous disons du bien de lui ; la seconde, afin qu’il en dise de nous. » Devant tant d’art et d’artifice, je ne peux que m’incliner, et me taire.


 
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   hersen   
13/3/2016
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↓
Pas de doute, c'est fort plaisant et bien écrit !

Le narrateur nous prend par la main pour suivre Antalceste dans son oeuvre.

Et l'auteur ne lésine pas : de la rochefoucaud, Racine, Mme de Sévigné, Mme de la Fayette...bref, tout un panel de la noblesse intellectuelle dans le cercle du roi.

Je n'aurais qu'une critique pour ce texte : à nous replonger dans l'époque, tout est attendu, en quelque sorte. Et aussi plaisamment que cela soit raconté, j'avoue que je n'ai pas trouvé ce peps auquel je m'attendais.

Un équivalent à notre époque m'aurait peut-être davantage captivée.

Mais ne soyons pas plus royaliste que le roi et prenons de grand coeur cette histoire d'hypocrite. Même s'il est bien dommage que rien de fâcheux ne lui arrive pour nous faire rire un peu.

Merci de cette lecture.

   lala   
21/3/2016
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Bonjour,
Vous avez suivi Antalceste dans ses conversations de Cour, et je me suis cachée dans votre ombre pour profiter aussi de ses flagorneries.
Un peu d'humour et beaucoup de réalisme dans votre restitution, un style très agréable dans un registre soutenu sans excès, un vocabulaire précis, une richesse historique !
Un pastiche très réussi !
J'avoue aussi un attrait personnel pour ce type de réflexion, de recul, dans les faubourgs de l'intégrité.
"L'hypocrisie est un vice à la mode"... Quelle actualité !

   Vincendix   
8/4/2016
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Combien d’Antalceste gravitent autour des personnalités, c’est toujours dans l’actualité.
La flagornerie nourrit son homme. (Il est vrai que les femmes sont moins obséquieuses, il faut le reconnaitre).
Un bel exercice de style parfaitement écrit et qui pourrait s’inscrire dans la galerie des Caractères de La Bruyère, je subodore la plume d’un professionnel.

   Solal   
8/4/2016
 a aimé ce texte 
Bien
Bonjour,
Ce n'est pas parce qu'on écrit un texte léger et caustique que l'on ne doit pas faire preuve de rigueur historique que diable.
Une entreprise tout à votre honneur. Quand on aborde un sujet symptomatique pour une époque (ou en tout cas de la représentation qu'en a un profane tel que moi), on se doit en effet de dresser un contexte crédible. Et peu importe les enjeux.
Là, mission accomplie.
De plus, la légèreté avec laquelle vous traitez de l'hypocrisie cache en vérité une portée à la fois universelle et intemporelle. Parler du passé pour mieux montrer le présent. Les parallèles sont automatiques.
Je ne m"exprime pas du point de vue technique car je n'ai pas lu La Bruyère. Il m'est donc impossible de faire le moindre lien.

Au plaisir.

   Anonyme   
8/4/2016
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Bonjour GillesP... Un texte très bien écrit et parfaitement documenté !
je pense que la République n'a pas tué l'Antalceste de Loulou le Quatorzième et qu'à la Cour de François IV, comme ce le fut à celle de Nicolas 1er, les descendants d'Antalceste sont encore légion.
J'adore l'Histoire, ses personnages et ses anecdotes, quand elle est ainsi contée !
Merci et au plaisir de vous lire

   alvinabec   
9/4/2016
 a aimé ce texte 
Bien
Bonjour GillesP,
Texte original, joliment troussé autour du personnage d'Antalceste qui évolue plaisamment à la cour où il flatte tour à tour le narrateur, le moraliste, le tragédien et enfin la favorite. C'est là que le bât blesse à mon sens, nous sommes sur qqch de trop linéaire, trop attendu comme un déroulé déductif. Il eût fallu sans doute une péripétie, une saillie drolatique -que sais-je- un raptus pour pimenter le récit et emporter l'adhésion du lecteur.
Le dernier § me semble trop didactique mais c'est bien dans le style de LB.
A vous lire...

   jfmoods   
9/4/2016
I) Un récit attrayant

1) Une narration alerte

Un certain nombre de procédés concourent à la vivacité du récit. On trouve ainsi la focalisation interne et le présent de narration, le recours au discours indirect, au discours indirect libre et au discours narrativisé, un penchant affirmé pour la juxtaposition, l'irruption sporadique d'interrogatives et d'exclamatives, les présentatifs (« C'est que », « C'est... que », « Le voici », « Le voilà »), un jeu de parallélisme (« À l'une... à l'autre »).

2) La présence de figures tutélaires

Des personnages fictifs sont évoqués qui sont issus de l'univers théâtral de l'époque (Le Misanthrope, Tartuffe, Célimène, Phèdre). Mais ce texte est avant tout l'occasion, pour l'auteur, de présenter comme témoins prestigieux de la scène décrite un florilège de personnages historiques aisément identifiables par le lecteur et gravitant autour du Roi-Soleil (le duc de la R., Mesdames de la F. et de la S., R., la marquise de M., Monsieur, frère du roi).

II) Un portrait bien exécuté

1) L'apparence extérieure

La litote qui entame le portrait physique (« sa réputation n'est, en effet, pas usurpée ») suggère d'emblée qu'Antalceste prend bien soin d'être toujours à la page lorsqu'il paraît en société. L'accumulation un peu étouffante d'adjectifs qualificatifs (« noble, élégant, raffiné », « civil, poli, galant, aimable ») et le jeu des adverbes (« soigneusement », « parfaitement », « savamment ») dénotent une maîtrise sans faille de l'image de soi.

2) Le caractère

Véritable caméléon, notre homme de cour est doué d'une exceptionnelle faculté d'adaptation à son milieu. Il flatte servilement pour obtenir un maximum de faveurs (complément de temps : « sans perdre un instant », complément de but : « pour me plaire », interro-négative : « Que ne ferait-il pas... ? », hyperboles : « il fait mille éloges », « partout, dans tous les cercles mondains », chiasme : « il ne pense rien de ce qu'il dit, il ne dit rien de ce qu'il pense »).

Merci pour ce partage !

   Anonyme   
11/4/2016
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour,

J'hésite à faire des éloges de ce texte au risque de passer moi-même pour cet Antalceste. Pourtant, cette nouvelle m'a bien plu :)

Merci pour ce texte

   singuriel   
12/4/2016
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Vous avez rédigé un texte sublime qui éclipse tous les écrits de cette catégorie. Votre nouvelle a tant d'éclat qu'elle relègue les autres essais dans l'ombre de votre talent. Je serais honoré de côtoyer ce désir de perfection et de profi... d'apprécier encore votre érudition esthétique. Soyez assuré de mon indéfectible soutien qui ne demande qu'à grandir au travers d'échanges fructueux.


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