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Aventure/Epopée
GLOEL : Le souffle de la poudreuse…
 Publié le 14/04/26  -  16342 caractères  -  6 lectures    Autres textes du même auteur

Fuji San : le ginkgo et l’abîme.


Le souffle de la poudreuse…


La nuit précédant notre ascension, nous avions trouvé refuge dans les coursives étroites et humides du Ninooka Shrine, dissimulé à Gotemba. Ce sanctuaire isolé, à l’écart des foules, était réputé pour ses allées tapissées de feuilles de ginkgo tombées en un tapis d’or. Un lieu de sérénité, d’intemporalité presque… Mais ce soir-là, avant même que le soleil ne vienne effleurer les cimes du Fuji, une scène bien moins poétique nous attendait : des magazines pornographiques, éparpillés sans aucune gêne autour du temple, témoignaient d’une fréquentation indésirable et peu respectueuse. Les feuilles n’étaient pas les seules à être dispersées.


Après un rapide nettoyage, nous avons sorti notre réchaud afin de préparer une soupe bien chaude. La fumée s’élevait lentement, se mêlant à l’obscurité croissante autour de nous. Nous avons mangé à peine, la faim reléguée au second plan, éclipsée par la pensée de la longue journée qui nous attendait. L’ascension du Fuji, le lendemain, s’annonçait comme un défi de taille : atteindre le camp de base avant que la nuit ne tombe, puis attaquer le sommet dès l’aube. Et dans cinq jours, notre vol retour pour l’Europe nous rappelait la fin imminente de ce périple.


Nos sacs de couchage étaient déjà déployés sur le sol en bois de l’étroite coursive, offrant un semblant de confort au milieu de l’isolement. La froideur pénétrante avait envahi l’espace, presque palpable, un avant-goût de ce que la montagne nous réservait, avec sa promesse de beauté et de danger.


Le lendemain matin, à l’aube, nous avons quitté le sanctuaire, nos corps encore lourds d'une nuit glaciale, presque pétrifiés par le froid. Le bus, lent et cahoteux, nous emmena une heure plus loin, jusqu’à la station Fujinomiya, point de départ de notre ascension. Nous sommes arrivés en fin d’après-midi, vers 16 h 30, à la 5e station, perchée à 2 400 mètres d’altitude. Là, la vue était déjà engloutie par une brume épaisse et envahissante. Le Fuji San, majestueux et mystérieux, se tenait devant nous, une silhouette indistincte, à peine saisissable, comme une illusion à peine effleurée.


Mon ami Édouard et moi échangions un regard d’encouragement. Derrière l’épuisement du voyage, une nervosité palpable nous gagnait, un frisson d’incertitude. Si nos muscles criaient grâce, nos esprits, eux, restaient en alerte, tiraillés entre l’excitation et une appréhension sourde. La découverte de la fermeture hivernale complète de la station ne figurait pas dans nos plans : ce fut le signal d’une prise de conscience brutale. Cette ascension, loin de la promenade tranquille imaginée, s'annonçait complexe, sinon risquée. Édouard n'avait jamais été très bavard – c'était sa façon de murer sa nervosité.


À notre arrivée à la station, un silence lourd et oppressant régnait. Toute la route, toute l’infrastructure, avaient été englouties sous une couverture épaisse de neige. Le bâtiment principal, noyé sous les flocons persistants, n’était qu’une ombre floue, comme une silhouette effacée par l’hiver. Aucun gîte d’accueil et seul un petit cabanon de bois situé à l’arrière, presque entièrement enseveli sous la neige, se dressait là, un refuge inattendu mais providentiel, fragile face à la tempête.


Nous nous y sommes précipités, le vent mordant nous fouettant le visage, glaçant tout ce qu’il touchait. À l’intérieur, l’air était d’une froideur extrême, mais il était encore plus supportable que d’affronter la tempête à l’extérieur. Un fût métallique rouillé, posé dans un coin, semblait être la seule chose capable de nous offrir un semblant de chaleur. Nous y avons empilé les morceaux de bois qui restaient pour les allumer.


Nous n'étions pas vraiment équipés pour affronter une telle expédition en plein mois de janvier. Les chemins, les refuges, tout avait été effacé par la neige qui, sans cesse, continuait de tomber. Nous n’avions plus qu'une certitude : cette montagne – cette ascension – allait être bien plus que ce que nous avions imaginé.


Après une nuit glaciale, sans véritable sommeil, la porte secouée par les bourrasques de vent, nous nous sommes levés vers quatre heures du matin, comme sortis d’un mauvais rêve, encore engourdis par la morsure du froid. Pour nous réchauffer, nous nous sommes rapprochés du fût, que nous avions approvisionné de nouvelles bûches. Nous avions dormi entièrement habillés, chaussures aux pieds, emmitouflés dans nos sacs de couchage, comme pour tenter de retenir la chaleur d’un monde qui, peu à peu, nous échappait. La décision fut prise d’abandonner dans l’abri nos sacs à dos, nos affaires, nos équipements.


Nous avions estimé que le Fujinomiya trail nous prendrait environ quatre heures d'ascension pour atteindre le Sengentaisha-Okumiya Shrine et le poste de secours, puis deux heures trente pour la descente, avec une pause de trente minutes au sommet pour prendre quelques photos. Après tout, ce volcan pouvait être considéré comme une montagne à vaches – une simple promenade agrémentée de cinq stations.


Cependant, un premier coup d'œil dans l’obscurité matinale nous incita à la réflexion. Mon équipier, visiblement nerveux, n’était pas rassuré. Sans crampons, sans possibilité de cordée, et avec un seul piolet entre nous, l’entreprise semblait périlleuse.


Mais je réussis à le convaincre, en lui expliquant que les conditions météorologiques s’amélioreraient sans doute avec l’arrivée de la lumière. Je lui promis aussi que, si jamais la situation devenait trop risquée, nous ferions demi-tour immédiatement.


Ainsi fut le départ. Nos lampes frontales, serrées contre nos capuches, projetaient une lumière pâle et vacillante qui se noyait dans l'obscurité environnante. Sous ma veste en Gore-Tex, mon appareil photo et un petit magnétophone reposaient, témoins silencieux d’un objectif qui n’était pas simplement d’atteindre le sommet, mais de nous offrir un défi différent, un moment rare d'écoute dans l’immensité sauvage, un instant suspendu où la Sonate en do majeur, K. 545, de Mozart, pourrait se fondre dans la nature brute. Nous avancions seuls dans cette nuit noire, les flocons de neige s’écrasant sur nos visages. Il n’y avait aucun sentier, aucune trace. Seul l’instinct du randonneur guidait nos pas, serpentant lentement sur une pente abrupte, chaque pas nous rapprochant du sommet.


Pendant près de deux heures, nous avons zigzagué dans l’obscurité, les pieds enfonçant la neige à chaque avancée. La montée devenait un combat : le vent hurlait, la neige aveuglait nos torches, chaque pas était un effort pour ne pas glisser.


Vers six heures trente, une faible lumière orangée, presque timide, commença à dissiper peu à peu l’obscurité.


Cependant, jusqu’à cet instant, aucune station, aucun gîte n'était apparu à l’horizon. Ils étaient sans doute ensevelis sous cette neige persistante, invisibles dans l’intensité de la tempête. À mesure que nous montions, la violence de la neige et du vent semblait croître avec une force presque surnaturelle. Le froid mordait, l’air devenait de plus en plus lourd, et la neige nous frappait comme une furie, aveuglant et étouffant chaque respiration.


Mais malgré tout, nous continuions, portés par une détermination inflexible, prêts à offrir à la montagne, à la nuit, ce moment suspendu, cet instant où la musique de Mozart se fondrait avec la majesté́ du monde, où la beauté́ de la souffrance elle-même serait transcendée.


Alors qu'enfin, nous pensions avoir atteint la station Munatsuki-Sanso, avec un sommet à quinze minutes de marche, la situation se fit plus extrême.


Le froid s’insinuait jusqu’aux os, rendant chaque geste plus difficile. Le vent hurlait, violent, imposant une pression insupportable sur nos corps, alors que la neige glacée battait nos visages comme une épreuve sans fin.


Mais le plus grand danger, celui qu’aucun d’entre nous ne pouvait plus ignorer, était sous nos pieds : la pente était devenue une patinoire, lisse et traîtresse, chaque pas un pari risqué. Et chaque tentative d’avancer finissait par une glissade brutale, me laissant toujours plus incertain de mon équilibre.


Je progressais lentement, calculant chaque pas. Je n’avais aucun piolet pour m’ancrer. Les rafales me déséquilibraient à chaque instant. Par moments, je croyais apercevoir la silhouette de mon compagnon, mais le vent et la neige la déformaient, la faisaient disparaître aussitôt.


Mes jambes glissaient sur la glace fine. La pente semblait s’allonger sous moi. Mon cœur battait à tout rompre. Chaque inspiration était laborieuse. La fatigue engourdissait mes muscles, le froid me mordait les doigts et le visage. Je sentais le vertige m’envahir.


Le vent hurlait, violent, imposant une résistance toujours plus forte. La neige aveuglait nos torches, nous fouettait sans répit et transformait chaque pas en combat. La pente était devenue une patinoire traîtresse et chaque mouvement un pari risqué.


Je criai son nom, espérant que ma voix franchisse les bourrasques. Il était devenu presque impossible de s’entendre, les mots se perdaient dans le fracas des rafales.

Il s’arrêta enfin. Nos regards se croisèrent. Pas besoin de déchiffrer pour comprendre. Le soulagement fut bref. Le sommet si proche nous paraissait plus éloigné que jamais.


La décision de faire demi-tour ne semblait plus être une défaite, mais une évidence, une forme de libération. L’angoisse qui l’avait maintenu tendu et concentré sur l’effort semblait se dissiper en une vague de soulagement silencieux, remplacée par un calme presque fataliste, une acceptation de l’évidence.


Je lui ai crié que Mozart muet dans la tempête ne nous en voudrait pas…


Continuer était dangereux, mais revenir signifiait descendre dans un chaos de glace et de neige.

Je lui fis ensuite signe de faire demi-tour. Continuer aurait été de la folie pure. Personne ne savait que nous étions là, seuls sur la montagne, à lutter contre la tempête. Et maintenant, nous ne pouvions compter que sur nous-mêmes.


Pendant trente minutes, je le suivis pas à pas dans les traces qu’il laissait. Le vent soufflait derrière lui, poussant son corps avec une certaine aisance, et son piolet faisait de chaque mouvement une affirmation de sa maîtrise.


Pour ma part, chaque pas sur la glace, sur cette neige transformée en verglas, devenait un calcul. Chaque traversée de plaques de neige semblait me glisser plus près du bord du précipice.


Il ne se retourna pas, toujours plus loin, jusqu'à ce qu'il disparaisse finalement dans un épais brouillard de neige tourbillonnante. Sans piolet je n’avais pas son assurance. Par moments, je crus apercevoir sa silhouette, déformée par les rafales, mais bientôt même cela disparut. Le sentier de l’aller semblait s’être effacé avec la tempête, et la trace de ses pas finit par se confondre dans le blanc aveuglant.


Je pris une inspiration. Je fis un pas. Puis un autre. La neige cédait sous mon poids. Mon pied glissa.


Un instant, mes jambes se tordirent dans l’effort de maintenir l’équilibre et, en une fraction de seconde, je me retrouvai sur le dos, le corps projeté en arrière. Tout alla très vite. Les bras tendus, j’essayais désespérément de trouver un appui, mais tout autour de moi, il n’y avait que neige, glace, et cette pente vertigineuse qui dévalait à l’infini.


Je sentais ma vitesse augmenter inexorablement, le sol glissant sous moi sans résistance, mon corps pris dans la chute, ma tête trop lente pour rattraper l’ampleur de ce qui se jouait.

Frénétiquement, je tentai de freiner ma chute, frappant la neige et la glace. Aucun appui, aucune irrégularité́ ne me ralentissait. La situation échappait totalement à mon contrôle, me laissant à la merci de cette spirale folle.


À ce moment-là, mes pensées se mêlèrent et se bousculèrent dans un tumulte inextricable. Un enchevêtrement de clarté qui m’envahit dans une forme presque inquiétante. J’étais tout à la fois préoccupé par mon équipier, dont je ne savais plus où il se trouvait dans cette tempête de neige, et par la réalité de mon vol imminent dans quelques jours.


Les souvenirs me frappaient à toute vitesse : le visage inquiet de ma mère, mon père me qualifiant d’insouciant. Je pensais à la mort, à la brutalité d’une fin prématurée, et à la souffrance que je pourrais infliger à ceux que j’aime.


Et pourtant, dans cette folie, il y avait aussi l’image fugace de mon appareil photo, cet objet qui semblait à la fois être ma mémoire et mon ultime témoin.


Tout se passait si vite. Le flot d’images, de sensations, dévalait à toute allure dans ma conscience, sans que j’aie le temps de les saisir. J’étais emporté, ivre, inerte, disloqué par cette tempête d’images de sensations. C’était comme un rêve devenu réel. Je n’avais aucune peur, ni émotions. Il n’y avait plus de place pour celles-ci. La fin accélérait images et mouvements.


Puis, je heurtai un rocher avec une violence inouïe, le choc me projetant brutalement sur le ventre. La neige éclata autour de moi, mais la chute ne s’arrêta pas. Un premier remblai de poudreuse ne réussit pas à ralentir ma course folle, et mon corps fut lancé dans l’air comme une marionnette sans fil. Une dizaine de mètres de vol plané m’offrirent un répit inattendu, presque onirique.


Les flocons de neige semblaient tourner autour de moi dans une danse aérienne, légers et doux, comme les partenaires d’un ballet silencieux. Il y avait beaucoup de beauté autour de moi…


La chute qui suivit fut tout sauf douce. J’atterris brutalement, heurtant un autre rocher qui émergeait de la neige comme un monstre noir et silencieux. Le choc fut fulgurant, une brève douleur dans mon flanc gauche. J’avais repris une folle glissade, et la sensation d’être en apesanteur me saisit. Mon corps tournoya sans contrôle, pris dans un tourbillon désordonné, cherchant à se stabiliser. Je ne savais plus où j’étais. Mon corps se haussait, se repliant sur lui-même, avant de retoucher terre de manière chaotique, mais toujours en mouvement. Le monde autour de moi se faisait de plus en plus flou, un tas imposant de neige et de glace me réceptionna.


Et puis, un gros amas de poudreuse fraîche me stoppa finalement dans ma course folle avec une douceur presque irréelle.


Un étrange silence s’était installé autour de moi, comme si le monde s’était figé dans un ultime souffle de cristaux. Le vent paraissait s’être tu. Mes pensées, jusqu’alors tourbillonnantes et terrorisées, s’apaisèrent peu à peu. Je restais là, immobile, égaré dans ce vide où le temps n'avait plus de prise.


Pendant quelques instants, je demeurai allongé sur le dos, les jambes en l’air, le corps inerte. Je reprenais mes esprits, incapable de dire combien de temps avait duré ma chute. Au loin, derrière moi, je distinguais la silhouette diffuse de quelques arbres ; le camp de base ne devait plus être très loin. Face à moi, la montagne se dressait comme une masse cyclopéenne.


J’eus enfin la certitude d’être vivant…


Après avoir réajusté mes lunettes qui avaient glissé dans ma capuche, ma première pensée, curieusement, fut pour ma lampe frontale. Elle avait été arrachée dans la chute.


Sur ma main droite, la peau manquait sur une dizaine de centimètres, laissant la chair à vif, sanglante. La manche gauche de ma veste, lacérée sur toute sa longueur, était maculée de pourpre. Mon pantalon épais n’avait pas mieux résisté : déchiré à la hanche droite et au genou gauche, il était marqué de traînées de sang. Une fois debout, je retirai ma veste pour constater que le dos avait lui aussi été malmené ; de grands lambeaux de tissu pendaient piteusement.


Mon appareil photo, fracassé contre un rocher, m’avait probablement sauvé la vie en absorbant un des chocs. Après avoir tenté de nettoyer mes plaies avec de la neige, une vive douleur me lança au flanc gauche. Je compris que j'avais sans doute plusieurs côtes brisées. Je me rassis sur l'amas de neige, l'œil rivé sur la pente dans l'espoir de voir apparaître mon compagnon. La neige avait cessé de tomber…


Après une trentaine de minutes, j’aperçus enfin un point mouvant, là-bas, sur la pente. Trente autres minutes plus tard, je distinguai la silhouette reconnaissable.


Puis à portée de voix, il s’exclama avec un grand éclat de rire :


– Mon salaud, tu aurais pu me dire que tu avais trouvé un raccourci… Ça fait longtemps que tu m’attends ?


 
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