Trois heures du matin, Frank scrollait sa messagerie sur son mobile. Rien, pas même un petit texto d’une vague relation de circonstance, que dalle. Son carnet d’adresses était tout aussi désespérant, la plupart de ces numéros l’avaient blacklisté depuis longtemps, pourtant, il se refusait encore à les supprimer en se disant qu’un jour peut-être. Dépité, il se replia sur des vidéos de MMA. Il savait qu’il ne redormirait pas. S’il retournait dans la chambre, Mia, sa compagne, risquait de se réveiller, et ça n’arrangerait rien bien au contraire. À l’étroit dans la salle de bain, pour éviter de penser à la journée qui s’annonçait, il déroulait les habituelles conneries d’Internet. Au moins, à cette heure, le wifi passait bien, seule chose positive dans cet hôtel miteux. Les derniers jours avaient laissé des traces. Le départ précipité de Grèce sur un bateau marchand avait confiné au ridicule. Quant à l’arrivée sur les côtes turques et le voyage en bus jusqu’à Istanbul, Mia allait les lui reprocher longtemps. Pas de doute, il était dans la merde. Bientôt cinq heures, pour la dixième fois, il fit les quelques pas qui menaient de la fenêtre au canapé, en passant lentement devant la chambre. De retour à la salle de bain, il sursauta… quelque chose clochait… une enveloppe avait été glissée sous la porte d’entrée. Cela venait de se passer. Depuis deux heures qu’il tournait dans l’appartement, cette lettre, il l’aurait vue. Tout en écoutant à la porte, il la poussait du pied et réussit même à la retourner. Posée à terre, elle était menaçante. Ce plan-là, Frank ne le sentait pas. Personne ne le connaissait à Istanbul, son piteux départ de Grèce n’avait pas alerté grand monde pourtant il était déjà dans les radars. Ça commence bien la Turquie, se dit-il. Un billet de 100 dollars et un numéro de portable, rien d’autre dans cette putain de lettre. Frank s’énervait. Tant pis pour Mia, il composa le numéro. Peut-être dix sonneries dans le vide, puis un répondeur en anglais. Sur un ton provocateur, il lâcha bien clairement.
– Je suis Frank Maier, tu veux quoi ?
À peine raccroché, dans la seconde il refit le numéro. Parfois ça marchait, l’autre au bout sans se méfier décrochait. Raté cette fois, il se reprit les dix sonneries du répondeur. Le jour se levait doucement. Entre les minarets, on voyait le soleil ou au moins une lueur qui changeait les couleurs du ciel. La rue s’animait avec les bruits des motos, des voitures qui pétaradaient sous les fenêtres. Dans l’hôtel aussi ça bougeait dans tous les sens, une journée comme les autres à Istanbul. Frank ne voyait ni n’entendait rien. Cette enveloppe et son contenu l’obsédaient. Sans quitter des yeux son portable, il allait et venait en ruminant toutes les options. Dans la vie de Frank Maier, il y avait des hauts et des bas. Joueur professionnel, prestidigitateur, intermédiaire de transactions, sa vie toujours en transit était plus que mouvementée. Tous les casinos d’Europe et du Moyen-Orient connaissaient son visage et beaucoup le connaissaient d’ailleurs un peu trop. Comme nombre de salles de jeux l’avaient interdit, incognito, il proposait des martingales, des prêts d’argent, des conseils pour gagner au black-jack, seulement, depuis un moment, rien ne tenait debout. Les dettes s’accumulaient et certains créanciers devenaient assez insistants pour ne pas dire plus. Dernièrement, en Grèce, il avait dû s’enfuir une nuit clandestinement. Heureusement il lui restait un atout, mais un seul, sa compagne Mia. Quand son mobile sonna enfin, Frank eut un deuxième choc : personne en ligne. Seulement un message enregistré en français et en anglais qui tournait en boucle. « Frank Maier, je peux vous livrer 5 000 $ en liquide par semaine. Le jour venu, vous vous rendrez avec votre compagne immédiatement à l’aéroport IGA. Un jet vous conduira sur zone. Les ordres suivront, tenez vos passeports et vaccins à jour. Si vous acceptez, dites oui sur ce numéro. » Il l’écouta plusieurs fois. Il y avait du bon et du mauvais dans ce message. Les dollars en cash, il prenait, mais en face il allait devoir mettre quelque chose sur le tapis, et avec cette façon de procéder, pour la contrepartie il faudrait mettre du lourd. Frank réfléchissait mais à quoi bon. Il avait le pistolet sur la tempe. Ses cartes de crédit ne fonctionnaient plus, son découvert avait explosé et ses banques attendaient son retour en France pour engager des procédures. Personne à Istanbul ne pourrait l’aider et, dans quelques jours, il devrait payer l’hôtel, impossible de refuser. Une tasse de café à la main, Mia rêvassait à la fenêtre. Vêtue d’un simple débardeur extralarge, sans sous-vêtements et les cheveux en désordre, elle finissait sa nuit. Frank qui pourtant avait la tête ailleurs ne la lâchait pas des yeux. Après un dernier regard vers elle, comme on saute dans le vide, il composa le numéro et dit oui, distinctement. Le billet de cent dollars leur fit la journée. Mia ne posait pas de questions mais à sa mine boudeuse, Frank comprenait qu’il allait devoir assurer et vite. Une fille comme elle saurait faire pour lui trouver un remplaçant et le message était clair : elle devait l’accompagner pour cette mission qui sentait fort le pourri. La nuit suivante, il la passa à errer dans l’appart en surveillant la porte d’entrée. À chaque bruit de couloir, il s’alertait, mais rien. Au matin, pourtant l’enveloppe était là. 5 000 $ en billets de 500… Putain, ça faisait longtemps, Frank les recomptait, les palpait, se faisait des films… non, ce n’était pas des faux. Il les remit dans l’enveloppe en attendant Mia. Elle allait voir qui était Frank Maier. Comme la veille, elle se réveille doucement en fumant sa première cigarette. Son naturel est excitant. Presque nue, décoiffée, sans maquillage, elle regarde la rue qui s’anime. Un sein dépasse du débardeur, comment résister. Frank s’approche, une main tient l’enveloppe et l’autre avance sur la cuisse de Mia. Elle prend la lettre, voit les billets, estime la somme, un léger sourire puis elle ouvre les jambes. Frank s’enhardit, sa main monte encore, détendue, elle laisse faire. En écrasant sa cigarette, elle se dit qu’elle lui doit bien ça. La douceur de cette fin d’été à Istanbul, le fric qui coulait à flots, sa compagne libérée, tout roulait et Frank en arrivait à oublier la suite. Pourtant la suite, à force d’y réfléchir, il la pressentait. Au début de sa liaison avec Mia, elle lui avait proposé de rendre un service rémunéré. Le mode opératoire était le même. Il recevait de l’argent liquide et les ordres arrivaient avec une voix synthétisée d’un portable inconnu. Mia qui pourtant l’avait aiguillé sur ce coup disait tout ignorer des commanditaires. Frank avait dû utiliser ses talents de pickpocket et visiter en un temps record la chambre d’un ministre africain pendant que Mia lui faisait découvrir le jacuzzi. Trois enveloppes de 500 dollars, Frank avait apprécié. Un mois déjà, la cinquième lettre est arrivée ce matin et pour la première fois de sa vie, Frank est plein aux as. Le matin, il musarde place Kadiköy, joue aux courses en ligne. Il a maintenant quelques amis bulgares qui l’on fait rentrer à des tables de poker. Avec des Turcs il prend des paris sur des matchs étrangers. Mia passe ses journées dans le quartier de la mode, son passé de mannequin lui a ouvert bien des portes et le soir ils se retrouvent à l’hôtel. Ce matin-là au rendez-vous des parieurs, personne ne parlait des chevaux. Les chaînes d’info étaient en boucle sur une conférence des pays du golfe à Doha chapeautée par les États-Unis. Le roi d’Arabie saoudite et tous les dirigeants des Émirats seraient présents. Pressé par Trump, Israël avait confirmé sa présence et le Mossad avait infiltré tous les hôtels. Frank subissait toutes ces infos avec indifférence quand un texto le ramena à la réalité. « Frank Maier, Mia Zakdine, rendez-vous immédiatement à l’aéroport IGA d’Istanbul, un jet privé vous attend, votre destination est l’hôtel Ritz de Doha ». Frank lut et relut plusieurs fois : l’heure était venue de régler la note. Quand il releva la tête, Mia était devant lui, un sac de voyage à la main.
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