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Brèves littéraires
GLOEL : Skroll infini
 Publié le 29/05/26  -  5 commentaires  -  3066 caractères  -  34 lectures    Autres textes du même auteur

« Toute conscience est conscience de quelque chose » !
Edmund Husserl


Skroll infini


 Allongé sur son lit depuis des heures, Steven avait fini par oublier jusqu’à la couleur du plafond. Il savait qu’il était là, juste au-dessus de lui, mais il n’en restait qu’une surface floue, absorbée par la lumière froide de son Smartphone. Son regard restait fixé à l’écran.


Les vidéos défilaient sur TikTok et Instagram, sans début ni fin, en une suite compacte d’images et de sons qui se superposaient sans jamais laisser de trace. Par moments, il écrivait un commentaire, quelques émojis, gestes automatiques dont il ne gardait aucune mémoire.


Le pouce remontait déjà avant qu’il n’y pense. Une nouvelle image, puis une autre, et cette impression étrange que le monde réel – celui qui existait juste au-delà du halo de l’écran – reculait lentement, comme s’il perdait en consistance.


Ce soir-là pourtant, il devait dormir.

Il était tard. La voix de sa mère avait traversé le couloir : il fallait éteindre, maintenant. L’école attendrait le lendemain.


Il hésita une seconde de trop. Puis pressa le bouton latéral.

L’écran s’éteignit…


Et quelque chose dans sa tête sembla céder.


Ce ne fut pas une pensée précise, mais une tension diffuse, continue, qui se rompait d’un coup, comme un fil trop fin qu’on n’avait jamais vraiment remarqué. Dans l’obscurité, le silence ne l’apaisa pas. Il s’ouvrit, au contraire, sur tout ce qui était resté en arrière-plan.


Le vent fit claquer un volet quelque part dans la rue. Les griffes du chat du voisin cliquetaient sur le parquet. Dans la cuisine, le frigo se mit à ronronner. Même une simple démangeaison sur son coude devint impossible à ignorer.


Il revenait à lui : la pensée réagissait à nouveau aux sons et aux lumières.


Le message pour Jeanne. Non envoyé. Toujours là, suspendu, sans solution.

Steven rouvrit les yeux dans le noir. Sa main glissa presque sans qu’il s’en rende compte vers le téléphone.

Éteindre l’écran n’avait rien arrêté. Cela avait seulement retiré ce qui couvrait le reste.


Il craqua.

L’écran se ralluma.

Le flux reprit immédiatement.


En un instant, il ne fut plus vraiment là. Une recette. Un drone au-dessus de l’Islande. Une danse filmée. Une publicité sans intérêt. Un refrain entendu trop de fois.

Les images s’enchaînaient trop vite pour lui appartenir.

Il ne pensait plus. Il réagissait.


Puis tout s’arrêta. Plus de réseau…

Un cercle, une roue tournait sans fin sur l’écran, toujours au même endroit, sans avancer.


Steven resta immobile.


Le noir de l’écran devint un miroir. Son visage y apparut, avec un léger décalage, comme s’il arrivait après lui-même.


Une pensée traversa alors l’espace vide.

Depuis combien de temps n’avait-il rien pensé par lui-même ? Une heure peut-être ? Peut-être plus ?


Rien ne restait.

Seulement des images empruntées.

Il leva enfin les yeux.


Non, le plafond n’était pas blanc. Dans la nuit, il tirait vers un gris perle, traversé d’une fine fissure qui semblait prendre la forme d’un point d’interrogation.


Il resta là, fasciné, à la regarder.

Sans que rien ne veuille la remplacer…


 
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   Donaldo75   
22/5/2026
trouve l'écriture
aboutie
et
aime bien
J'ai bien aimé cette brève. Elle conserve une forme de mystère pour qui chercherait - ce n'est pas mon cas - à l'analyser sous toutes les coutures. L'hypnose propres aux écrans semble une allégorie à ce que nous vivons, nous "homo smartphonus", de plus en plus dans notre quotidien. Les images nous capturent, les informations courtes et de courte durée nous envahissent sans que nous n'essayons de prendre du recul. Ce vacuum informationnel et pixelisé nous attire dans son ailleurs. Sommes-nous finalement dans un univers d'informations et non de physique ? J'ai lu quelque part dans un magazine sérieux que c'était une théorie en vogue chez les astrophysiciens et les mathématiciens. Nous serions des zéros et des uns dans une matrice informationnelle. Cette perspective permet de lire ce texte différemment.

Je l'aime bien cette théorie. Elle a le mérite de faire fumer la moquette. Ce texte aussi.

Bravo !

   Marite   
29/5/2026
trouve l'écriture
aboutie
et
aime bien
Bonjour GLOEL. Assez effrayante cette description de l'impact du phénomène "skroll" sur le contenu d'un cerveau humain tel que relaté dans cette brève littéraire. Après la lecture il me reste l'impression que le cerveau de cet adolescent a été littéralement aspiré et transvidé mais par qui ? vers où ? Dans quel but ? Sera-t-il encore capable d'agir librement sans un support artificiel ou virtuel ? Ce sont les questions qui me sont venues à l'esprit.
La fluidité de l'écriture permet de percevoir comment ce phénomène a capturé les facultés inhérentes à l'esprit humain. Vraiment inquiétant car très insidieux.

   Passant75   
30/5/2026
trouve l'écriture
aboutie
et
aime bien
Le sujet n’est pas original, il est tout à fait d’actualité. Nul n’ignore la difficulté des parents à diminuer le temps que passent leurs enfants devant les écrans. L’écriture est simple et fluide, la progression narrative est cohérente et l’auteur a usé de certaines images symboliques réussies.

Cela étant dit, le message n’est-il pas des plus prévisibles ? Par ailleurs, présenter le numérique comme étant uniquement une source d’aliénation et le retour au réel comme une révélation apparaît être une opposition vraiment simplifiée.

Au final, si le texte se distingue surtout par son atmosphère bien construite, ne défend-il pas une idée déjà largement explorée, et le thème de la matrice ne nous est-il pas devenu familier ? Je reconnais toutefois qu’il le fait avec suffisamment de justesse et de sensibilité pour conserver son impact.

   Cyrill   
31/5/2026
trouve l'écriture
aboutie
et
aime bien
Bonjour Gloel.
Je me demande si ce n'est pas trop optimiste de mettre cette pensée dans l’esprit d’un jeune – ou moins jeune d’ailleurs – accro à l’écran qui défile :
« Une pensée traversa alors l’espace vide.
Depuis combien de temps n’avait-il rien pensé par lui-même ? Une heure peut-être ? Peut-être plus ? »,
puis d’imaginer qu’il finisse par s’inquiéter d’une réalité physique censée l’entourer. À ce stade, il n’y a plus de matière. L’image elle-même n’est plus qu’image, sans factualité.
L’effet hypnotique du skroll, la perte de repères tangibles, tout est bien rendu dans ce récit, en peu de mots. Il y a peut-être une perspective didactique, mais elle n’est pas trop dérangeante.
Merci pour la lecture.

   Lariviere   
6/6/2026
trouve l'écriture
très aboutie
et
aime beaucoup
Bonjour Gloel,

J'ai sacrément aimé cette nouvelle.

Le thème déjà m'intéresse. Par son côté contemporain, sur un aspect important de l'évolution sociologique, comportementale des êtres, qui fixe à mon avis un versant important (irréversible) de notre évolution, je suis friand de lire des choses à ce sujet.

Donc sur le fond, la thématique m'a paru judicieuse, peut être essentielle. Encore une fois, je suis ravi de lire quelque chose sur ce point.

Pour aller plus loin, je dirais que j'ai trouvé la réalisation fond/forme non seulement adéquat mais très réussi. J'ai trouvé particulièrement séduisant l'axe de traitement choisi : il ne rentre pas dans une dénonciation à gros sabots, il décrit, très justement un phénomène "flippant" comme aurait pu le dire les jeunes de cette mouvance, il y a quarante ans...

La construction est parfaite. Les phrases sont majoritaires courtes, mais elles alternent parfois des cycles plus long, sans exagérations dans leurs développement. Elles évoquent à la perfection, d'après moi. Ca rend le tout impactant et nous pousse sans lourdeur ni insistance, à nous questionner sur le phénomène.

Je n'en dirais pas plus sur le déclin profondément dépressible qui fait écho à ce comportement social. Les réseaux, le monde virtuel des pixels, leurs illusions délétères, la solitude profonde métaphysique, qu'ils tentent de masquer, tout ça est contenu ici en suspension...

Merci beaucoup pour cette nouvelle "indispensable" et bonne continuation !


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