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Sentimental/Romanesque
MAPIE : Alma, une échappée vers la liberté
 Publié le 01/06/26  -  2 commentaires  -  111397 caractères  -  5 lectures    Autres textes du même auteur

Alma, au crépuscule de sa vie, repense à sa jeunesse en Suisse. Une existence riche, traversée d'obstacles, son expérience lors de la Première Guerre mondiale, les décisions originales prises pour trouver le chemin de sa liberté, son envie de vivre selon ses passions.
Une femme courageuse qui s'est battue pour être elle-même en bravant les traditions de cette époque qui ne laissait guère de choix aux femmes.


Alma, une échappée vers la liberté


Alma songe, les yeux dans le vague. Son profil se détache en ombre chinoise sur le mur de la chambre, dont le faible éclairage provient d’une simple lampe près du lit. Elle pense à sa vie, au crépuscule d’une existence riche, mêlée d’aventures, d’obstacles, de passions, de moments magiques ou moroses.

Alma semble apaisée, mais nostalgique. Pourtant, rien n’a jamais été simple pour elle. Sa liberté a été gagnée au prix d’un long combat. Elle avait dû sortir du rang, partir à la recherche d’elle-même sur des chemins détournés, une perpétuelle échappée. Chaque étape naissait d’une décision courageuse ou originale. Une embardée, un décalage dans la vie d’une femme dans cette époque cloîtrée par les traditions. Elle repense à ses années de jeunesse qui l’avaient mise dans des situations délicates. La culpabilité l’avait anéantie durant de longues périodes, la laissant fatiguée et sans espoir de mener une existence libérée de tous ces fardeaux. Chacune des rides expressives de son visage lui évoque une douleur.


Jeune fille, elle avait connu un homme qu’elle avait aimé profondément, pourtant rien ne semblait pouvoir les rapprocher. Plus âgé qu’elle, il était avocat et sa carrière s’annonçait sous les meilleurs augures. Elle avait été engagée comme secrétaire dans ce cabinet réputé de Genève. Très jolie, mais aussi très timide, elle n’osait pas s’imposer. Ces années-là n’étaient pas propices aux carrières des femmes, elles étaient sous-estimées et Alma n’était pas de celles qui forçaient les barrages que la société érigeait. Elle semblait douce et on la trouvait très bien élevée, intelligente et avec un charme indéniable. Mais personne ne semblait prendre conscience de son potentiel. Elle ne demandait rien, elle s’effaçait pour ne pas déranger. Mais intérieurement, elle n’était que bouillonnement, créativité, passion. Quelquefois, sa colère prenait le dessus et elle répliquait d’un ton sec pour tout de suite le regretter. Culpabilité était son credo. Le soir, elle ne pouvait s’endormir, rêvant d’accomplir un destin plus motivant. Pourtant, un matin, le cours de sa vie fut bousculé. Maître Pierre Martin la fit venir dans son bureau pour lui dicter une lettre. Assise en face de lui, elle attendait qu’il parle. Elle ne ressentait rien. Elle attendait, c’est tout. Il avait une certaine prestance, il n’était pas beau à proprement parler, mais son regard bleu attirait par son assurance. Il planta ses yeux dans les siens. Elle fut bouleversée. Elle ne sut quoi faire de ce regard, elle détourna la tête. Elle n’était pas à l’aise, lorsqu’il lui dit qu’elle était belle. Elle n’avait qu’une hâte, s’enfuir de ce bureau qui sentait le bois, les livres et la cigarette.

Les jours suivants, plus rien ne se produisit, elle en fut assez déçue, même si elle fut soulagée de ne plus le rencontrer. Il était à nouveau distant, autoritaire et tellement sûr de lui qu’il en était antipathique. Pourtant cela la froissait. Ce regard bleu et profond l’avait chamboulée, elle regrettait presque que cet instant fût si éphémère.


Les mois passèrent, c’était la guerre en Europe. La Suisse fut épargnée, mais son économie et sa société furent impactées. Le regard bleu toujours présent, mais toujours insidieux, jouait sur les nerfs d’Alma. Son travail ne la passionnait pas vraiment, son ambition était en attente d’une opportunité, elle s’était alors attachée à ce jeu de cache-cache.


Alma avait quelques jours de congé par an et prit l’habitude de les passer dans un chalet en montagne, précisément à l’hôtel des Cimes. Elle aimait cet endroit loin de tout, loin de la ville, loin du sentiment d’insécurité que provoquait la guerre près de nos frontières. La jeune femme s’apaisait dans cet environnement sain et serein. En général, elle se levait tard et s’habillait chaudement pour une promenade journalière dans les chemins enneigés. Elle prenait un bon petit déjeuner dans la salle à manger de l’hôtel avant de partir sous le soleil. Elle saluait les clients d’un signe de tête et s'amusait à les observer. Mais ce matin-là, inutile de penser à sortir. La neige tombait à gros flocons et le brouillard s’intensifiait autour des sommets. Elle décida de rester au chaud en lisant un bon livre tout en sirotant un café chaud. Ce moment agréable fut interrompu brusquement. Un des clients de l’hôtel n’était pas revenu de sa course en montagne. Il était parti hier matin. Les guides entrèrent dans le chalet pour se réchauffer avant de recommencer les recherches. On leur servit de grands bols de café très chaud, du pain et du beurre afin qu’ils reprennent des forces. Alma écoutait leurs conversations avec attention. Ils n’étaient pas très confiants, le ciel s’était assombri et les secouristes prenaient de gros risques en reprenant les recherches.


Une jeune femme apparut dans l’encadrement de la porte, les yeux cernés, le visage blême. On la fit asseoir à une table près de la fenêtre, son regard s’évanouissait dans le blanc du paysage. Alma comprit qu’elle était l’épouse du client perdu dans la montagne. Elle s’approcha d’elle et demanda si elle pouvait s’asseoir à sa table. Elle avait préalablement commandé un petit déjeuner pour cette jeune femme qui lui faisait de la peine et le lui apporta sur un plateau. Elle leva ses yeux qui reflétaient l’angoisse. Alma lui sourit. Elle articula un bonjour et son regard repartit vers les cimes. Alma resta avec elle toute la matinée, elles parlèrent, la jeune épouse pleura, but un peu et mangea un petit bout de pain, le mâchant avec application. Cette matinée fut une parenthèse dans la vie bien réglée d'Alma. Ce fut le début d’une amitié avec cette femme, elle s’appelait Alice. On ne retrouva pas son mari. Alma resterait son amie.


Après cet épisode à la fois douloureux et exceptionnel par le fait qu'une amitié y avait vu le jour, Alma reprit sa vie, mais d’une façon différente. Elle continua son travail d’assistante fidèle et consciencieuse, mais commença à chercher une voie dans laquelle elle s’épanouirait. Elle se réservait de petites escapades à l’hôtel des Cimes où elle retrouvait Alice. Ces parenthèses ponctuaient sa vie monotone. Elles partaient de bon matin pour de longues randonnées, sur les sentiers, dans la forêt, elles s’arrêtaient pour pique-niquer, s’allongeaient dans l’herbe lorsque le soleil prenait ses quartiers d’été. À Genève, pour supporter la solitude de ces soirées froides et brumeuses, Alma peignait. Cette envie l’avait envahie, absorbée complètement, comme une nécessité. Ses pensées tournaient comme un kaléidoscope dans sa tête. Elle n’arrivait pas à dormir tant que les couleurs vives, les ombres, les sommets, les nuances de vert des arbres, le bleu impétueux du ciel ou les nuages qui assombrissaient l’éclat du soleil ne recouvraient pas totalement la toile blanche. Son studio se métamorphosait petit à petit en atelier, seul son lit douillet, entouré de coussins multicolores, restait atteignable.

Mais elle gardait ce secret. Elle n’avait jamais peint avant sa rencontre avec Alice. Elle s’intéressait à l’art depuis toujours, flânait dans les galeries, dans les musées, rêvait des heures devant un tableau, sans aucune conscience du temps qui passait. Mais ses échappées dans la montagne, ses grandes discussions avec son amie sur ses prochaines expositions ont été révélatrices. Elle entra un matin par hasard dans un bazar qui vendait autant de produits ménagers que de bricolage ou de jouets en bois pour les enfants. Elle se perdit dans des explications pour demander au commerçant un attirail complet de peinture. Elle ne pouvait pas donner d’indications spéciales, elle n’en savait rien, elle n’y connaissait rien. C’est le jeune apprenti qui la dirigea dans un rayon tout au fond du magasin, les tubes de peintures multicolores, les pinceaux, les chevalets en bois, tout y était. Elle se laissa guider et repartit les bras chargés de sacs, le chevalet sur l’épaule. Elle monta prestement dans son appartement dans les combles de l’immeuble. Chaque soir, après le travail, elle s’attelait à sa tâche, avec passion et application. Elle ne sortait plus. Il ne lui tardait qu’une chose, retrouver son havre de paix et de création.

Son patron avait remarqué un changement dans l’attitude d’Alma et cherchait à en savoir la raison. Il la convoquait plusieurs fois par jour, pour une lettre à rédiger, un document à classer, d’autres petites tâches sans grande importance, mais qui prenaient beaucoup de temps à Alma. Cela l’agaçait, et en même temps, elle prenait énormément de plaisir à garder le silence sur sa vie, laissant l’homme aux yeux bleus dans le flou. Elle avait bien compris son jeu et s’en réjouissait.

Alma vivait une véritable transformation, mais sa solitude ne permettait pas de l’évoquer. Elle n’avait mis personne au courant. Elle se perdait dans la découverte de sa créativité, de sa passion nouvelle, surprenante et bouleversante. Elle n’avait pas une seule fois envisagé qu’elle eût un don, non, elle peignait pour elle, pour meubler cette vie qu’elle croyait insipide. Cela devait rester secret, ce serait plus efficace. Après avoir peint toute une nuit, les mains tachées d’éclats multicolores, les cheveux emmêlés, le visage pâle mais exalté, elle s’effondra sur son lit et reprit conscience de la réalité. Épuisée, elle s’endormit instantanément, aucun songe ne vint perturber ce sommeil lourd. La toile lui servait de support de rêves. Sa vision personnelle de la vie prenait forme dans un art qui émergeait spontanément de son être.


Sans l’avoir jamais appris, sans technique, ses lignes étaient pures, les aplats de couleurs profondes et nuancées. Les tableaux s’empilaient dans un coin de la mansarde, laissant apercevoir un kaléidoscope de couleurs. Les personnages étaient expressifs, évoluant dans un milieu naturel. Les montagnes, le lac, les forêts, devenaient les décors majestueux de scènes humaines, décrivant des situations d’harmonie entre l’homme et la nature ou d’un environnement tourmenté de tempêtes et de vents violents. Des sommets coiffés de nuages noirs mettaient en évidence les minuscules silhouettes des montagnards luttant contre les forces de la nature en colère. Chaque tableau était le miroir de l’émotion du moment d’Alma, sereine ou en colère, attendrie ou triste. Passé ces longues heures de travail, Alma avait besoin, de plus en plus souvent, de repartir à l’hôtel des Cimes pour raviver son imagination. Elle s’intégrait de plus en plus à la vie du village, tout le monde la connaissait maintenant. Elle était aimable et respectueuse, ce qui était étonnant pour une citadine dans l’esprit des villageois. Le couple, propriétaire de l’hôtel de Cimes, l’avait prise en amitié et lui réservait la même chambre à chaque séjour. Un petit balcon lui servait de point de vue pour admirer la montagne, les patineurs élégants dansant sur la piste immaculée. Cela la distrayait, les images s’incrustaient en elle, pour les retravailler sur la toile.

La guerre grondait aux portes de la Suisse. Les informations étaient tragiques, la Romandie prenait totalement parti pour les alliés, tandis que la Suisse alémanique se sentait plus proche de l’Allemagne. Tout cela n’était pas simple, les influences se contredisaient La mobilisation générale avait été déclarée malgré la neutralité du pays. Maître Martin avait été appelé et il régnait une atmosphère triste à l’étude. Alma faisait de son mieux pour retenir certains clients. Mais les affaires n’étaient pas bonnes. Étonnamment, c’est à Alma que l’avocat envoyait son courrier pour donner des instructions et les ordres sur les dossiers en cours. Cela n’était pas du goût de tout le monde et Alma ne savait que faire de cette nouvelle responsabilité. C’est à ce moment-là qu’ils commencèrent à s’écrire régulièrement, la jeune femme donnait des nouvelles du cabinet et demandait si tout se passait bien pour lui. Petit à petit, les informations privées s’insérèrent subtilement dans les lettres. Après les passages utiles à la bonne marche du cabinet, les nouvelles des employés, des clients, les dossiers, les relevés bancaires, la fin de la correspondance ne ressemblait en rien à un procès-verbal. Alma commença à révéler sa passion pour la peinture, sans insinuer qu’elle peignait elle-même, non, elle parlait de ses visites dans les musées de Genève, dans les galeries, ses rencontres avec de jeunes artistes. Pierre, quant à lui, racontait ses journées sans fin, à attendre l’ennemi, sa solitude, son ennui mélangé à une anxiété latente, son envie que toute cette mascarade diabolique cesse.


Il en profitait pour lire. Il avait amené des ouvrages qu’il n’avait jusque-là pas eu le temps d’ouvrir. Et cette fois, rien de commun avec le droit. Non, Victor Hugo, Stendhal, Germaine de Staël, Émile Zola, Chateaubriand, George Sand, Verlaine, Alexandre Dumas. Alma se pressait alors de les emprunter à la bibliothèque. Chaque volume était lu avec sérieux lorsque, fatiguée par sa journée au bureau et la soirée dédiée à son art, elle se couchait dans son petit lit, enveloppée chaudement dans ses couvertures et ouvrait le livre en cours. La nuit s’avançait mollement. Chaque instant de sa vie devenait alors une découverte.

L’ouverture sur un monde jusqu’ici inconnu, sa perception de l’existence changeait par étapes. Une phrase, une poésie, une aventure historique et puis, un musée, une galerie d’art, un morceau d’orgue au temple en fin d’après-midi le dimanche. Rien ne comptait plus pour elle maintenant que cette soif de savoir, de créativité, de culture et de musique. Rien ne lui échappait. Elle notait tout pour ne rien oublier dans sa prochaine correspondance. Les lettres s’allongeaient de plus en plus, le regard bleu lui manquait, elle oubliait les sautes d’humeur de son patron, sa colère quand il l’avait traitée en subordonnée. Tout s’était envolé. Ne restait que cet échange avec un homme qu'elle trouvait fascinant.

Alma prit quelques jours de congé à l’automne et partit à l’hôtel des Cimes. L’air était doux, les arbres avaient revêtu leurs robes chatoyantes fêtant ainsi la vie qui va s’effacer pour laisser la place à l’hiver sombre et froid, une petite mort programmée.


La jeune femme reprit ses habitudes, les longues balades en forêt lui redonnaient du dynamisme et ce moment de paix adoucissait les mauvaises nouvelles de la guerre. Les soirées étaient consacrées à la lecture, mais elle passait aussi beaucoup de temps avec les clients fidèles de l’hôtel qu’elle retrouvait à chaque séjour. L’ambiance était paisible, le feu de cheminée éclairait et chauffait le petit salon où l’on bavardait en buvant une infusion ou on entamait une partie de cartes ou d’échecs. C’est un soir comme celui-ci qu’Alma fit la connaissance d’une dame d’un certain âge. D’une élégance simple, son sourire et son regard lui donnaient du charme et dévoilaient une intelligence fine. Elle s’appelait Élise. Alma fut conquise dès le premier soir. Élise venait de Haute-Savoie, elle n’était pas là pour passer des vacances, mais pour rejoindre les bénévoles qui s’occupaient des militaires français, blessés de guerre. Elle s’octroyait quelques jours de repos avant de retourner dans un hôpital en Valais. Alma écoutait avec effroi les descriptions sur l’état des malades. Élise avait été formée en tant qu’infirmière. Son courage face aux situations les plus déplorables et son empathie sidéraient la jeune femme. Alma commença à poser mille questions à Élise et à la fin de son séjour, elle avait pris sa décision. Elle allait écrire à Maître Martin pour l’informer de sa démission pour raisons personnelles. Elle demanda à Élise d’intégrer son équipe de bénévoles.


Alma était partagée entre l’envie d’aider son prochain, vivre cette expérience et la nostalgie de sa vie bien réglée à Genève. Elle ne savait pas comment avait réagi Maître Martin, elle n’avait aucune nouvelle de lui. Elle se rendit à son bureau pour effectuer son dernier mois. L’équipe était très inquiète de la situation. Le patron absent, son assistante préférée s’en allait, il ne restait que quelques secrétaires et le plus âgé des collaborateurs. La jeune femme s’évertua à leur expliquer sa décision, elle ne pouvait pas rester sans agir devant autant de souffrances. Les autres continuaient à penser qu’elle désertait, qu’elle les abandonnait. À la fin du mois, elle ne sut que faire, n’ayant reçu aucune confirmation à la suite de sa lettre de démission. Son dernier jour fila comme un mauvais rêve, mais elle décida d’inviter l’équipe restante dans un petit restaurant de quartier. Ils se quittèrent en fin de soirée, se souhaitant mutuellement un meilleur avenir. Le cœur n’y fut pas. Ce n'étaient que des mots convenus, polis, plus rien ne les soudait entre eux.


Alma rentra chez elle, s’assit sur son lit et passa en revue ses dernières années. Elle revit le visage de Pierre, son regard profond, et décida de ne se souvenir que de son côté autoritaire et un peu méprisant envers les femmes. Cela l’aiderait à l’oublier. Elle rangea tous ses tableaux en une pile vacillante et colorée dans un coin de la pièce, fit sa valise et nettoya le studio. Elle avait promis à une amie de l’héberger durant son absence. La porte claqua sur ses souvenirs. La jeune femme laissa la clé à la concierge de l’immeuble, en lui expliquant les raisons de son départ. C’était la première fois depuis longtemps qu’elle prit quelqu’un dans ses bras. Les deux femmes s’étreignirent longuement, essuyant leurs yeux et, emplies de courage, se séparèrent, se dirigeant vers un avenir maussade.

Les premiers jours à l’hôpital de Leysin éprouvèrent la sensibilité d’Alma. Les blessés arrivaient par dizaines chaque jour, faibles, maigres, blessés dans leur physique autant que dans leur psychique. Ils étaient perdus, abandonnés, sans espoir et sans rêves. Alma n’arrivait pas à s’habituer à cette ambiance pesante. Tous les hôtels de la région étaient maintenant exclusivement réservés aux malades et l’affluence des militaires français, anciens prisonniers, augmentait de jour en jour. Elle retrouva Élise, toujours intrépide, qui lui apprit les rudiments des premiers soins, souvent donnés en urgence à l’arrivée des blessés. Plusieurs fois, la jeune femme fut à deux doigts de s’évanouir, mais elle serra les dents. Elle résistait à l’horreur et son empathie s’accentua. Elle commença à créer des liens avec les convalescents. Elle n’était pas encore apte à assister le chirurgien, elle donnait de son temps pour écouter les hommes angoissés, leur parler. Elle organisa des promenades au soleil, dans la neige. Ils reprenaient peu à peu des forces ou sombraient dans la dépression. Elle se sentait responsable de ces hommes perdus et, souvent, complètement impuissante. Alma s’avéra être psychologue, attentive, empathique. On la demandait lorsqu’un patient faisait des cauchemars ou une crise de panique. Elle était beaucoup plus efficace dans ce domaine que dans les soins des blessures ou assistante auprès du chirurgien. L’équipe la laissa faire.


Le docteur Rémy avait entendu parler d’Alma et de son effet bénéfique sur les malades angoissés, sa disponibilité, son écoute, son empathie et son charisme. Il avait urgemment besoin d’aide, le docteur Rémy était psychiatre et cherchait une assistante, car il n’arrivait pas à suivre tous ses patients qui nécessitaient une aide au jour le jour. Il convoqua Alma un matin. Celle-ci, surprise, ne s’attendait absolument pas à la requête de ce médecin très connu pour son expérience. C’est avec timidité qu’elle frappa à la porte du cabinet du psychiatre. Une voix grave et forte lui dit d’entrer. Elle s’avança doucement vers cet homme aux cheveux gris, aux lunettes rondes, dont le regard doux la mit tout de suite à l’aise. Il se leva et lui serra la main chaleureusement. Elle s’installa en face de lui, l’écouta exprimer son désespoir face à la situation, sa fatigue, son impuissance à mener sa tâche jusqu’au bout, il n’avait plus le temps de suivre ses patients jusqu’à la guérison complète. Il avait besoin d’une véritable équipe autour de lui et Alma pourrait être la première personne à en faire partie. Elle accepta immédiatement avec le sentiment de bien faire, d’être là où il fallait sans regret, sans hésitation.

La vie suivit son cours, Alma ne compta plus les jours, les mois et même les années. Le docteur Rémy lui accorda toute sa confiance. Il prenait sur son temps libre pour la former, lui donna des livres de psychiatrie à lire. Elle était passionnée par son nouveau métier. Elle n’avait pas d’argent, prenait ses repas avec ses collègues, traînait sa vieille robe noire usée jusqu’à la trame. Son grand tablier blanc cachait parfaitement tous les raccommodages. Elle se promenait en fin de journée pour évacuer ses idées noires, la fatigue, le stress, son incapacité à aider pleinement ces hommes qui souffraient. En marchant dans la neige, elle se souvint de sa vie d’avant, comme elle disait fréquemment, le bureau, le quotidien bien réglé, ses peintures, et puis, son patron. Que devenait-il ? Les pensées se dispersaient, les larmes n'étaient pas loin des paupières. Il fallait oublier, sa vie était ailleurs, son existence avait maintenant du sens. Le passé lui paraissait fade, sans véritable but, juste celui de vivre dignement, honnêtement. Son esprit n’était pas sollicité, son intelligence était en jachère. Seuls ses moments artistiques déclenchaient des émotions fortes. La créativité l’aidait à passer dans une autre existence, plus émotionnelle, plus profonde. À nouveau, le visage de maître Martin ressurgit dans ses pensées. Le regard clair et profond, intelligent, sa main grande et douce, son élégance, et puis, ses coups de gueule, ses colères, ses souvenirs se confondaient ne lui laissant que ce sentiment impétueux, ce manque qui diffusait une douleur sourde dans son ventre, un nœud l’empêchant de respirer. Puis, elle se reprenait, sagement, son avenir ne serait plus orienté vers un travail de secrétariat, elle ne reverrait plus son patron. Ses nouvelles ambitions s'avéraient autrement passionnantes. La guerre tirait à sa fin et le docteur Rémi avait déjà proposé à Alma de continuer à l’assister et, plus encore, l’avait convaincue de débuter des études de psychologie à l’Université de Genève Il promit de l’aider. D'autant plus qu'à cette époque, peu de médecins se tournaient vers la psychiatrie et encore moins d'étudiants choisissaient la psychologie. Elle se sentait pousser des ailes. Un sourire s’attarda sur ses lèvres. Son regard fuit le présent pour survoler un avenir séduisant. Il se glissa entre les sapins, s’accrocha aux sommets, parcourut les chemins de montagne, glissa sur le Léman, les couleurs étaient changeantes, prêtes à être disposées sur une toile. Elle ferma les yeux, sentit son cœur battre, les derniers rayons de soleil s’échappèrent des nuages. Elle sentit la douce chaleur sur ses joues. Était-ce le bonheur ? La lumière se cacha tout à coup. Elle ouvrit les yeux. Une silhouette grande et charpentée dissimulait les lueurs du coucher du soleil. Son rêve prit fin, elle tourna les talons, déçue de ce retour brutal au présent. Mais une main attrapa son avant-bras, se glissant doucement vers ses gants. Elle se retourna brusquement, un peu énervée. Mais la vision de cet homme, militaire, grand, les yeux clairs et profonds, les cheveux en bataille, le sourire aux lèvres, elle le reconnut après un court moment de stupéfaction, c’était maître Martin !


Le soleil se couche doucement, la pénombre s’étire dans la chambre, les yeux d’Alma sont fatigués, elle sort doucement de ce rêve éveillé, sa conscience regagne le présent. Elle se blottit dans son grand châle d’un bleu outremer évoquant les soirs d’été. C’est Pierre qui le lui avait offert, un soir, lors d’un voyage autour de la Méditerranée. Elle le serre une nouvelle fois sur ses épaules et regrette le parfum d’antan, l’odeur du sel sur ses épaules mêlé aux arômes de la garrigue. Mais son odorat a de la mémoire, elle sent les effluves de savon sur le corps de Pierre, son eau de toilette, les épices dans la cuisine méditerranéenne, la menthe dans le thé, les agrumes. Elle ferme les yeux pour éviter que les larmes ne débordent sur ses joues.

C’était il y a bien longtemps. Elle avait retrouvé son patron ce jour-là, la surprise lui avait fait perdre la parole. Ses yeux s’étaient agrandis par cette vision surprenante, la bouche ouverte. Il avait ri en la voyant, un rire joyeux, délesté tout à coup de l’angoisse de ne pas la retrouver. Elle était restée sur ses gardes, reprenant peu à peu ses esprits. Il avait été poli, discret, demandant de ses nouvelles, sans aborder le sujet épineux de sa démission. Elle raconta succinctement son quotidien et sa volonté, tout au long de ses années, de se mettre au service des victimes de la guerre. Il l’écouta avec patience, recherchant, en cette femme déterminée et intelligente, la jolie jeune fille qu’il avait engagée, timide et peu sûre d’elle. Il avait aimé son visage aux traits fins juvéniles, il aima encore plus la femme qu’elle était devenue, son regard vert clair, ses cheveux retenus en chignon, son élégance sans apparat, juste une façon de se tenir, de marcher, son port de tête, sa manière de parler d’une voix claire. Il ne se décidait pas à parler, il trouva juste les mots pour expliquer ses années de guerre, sa solitude, ses amitiés avec d’autres soldats, ses lectures. Elle commençait à se détendre et lui demanda directement la raison pour laquelle il n’avait jamais répondu à sa lettre de démission. Il s’attendait à ce reproche et son explication fut simple. Il avait éprouvé de la colère mêlée à une grande tristesse, un désarroi total l’avait anéanti, le laissant seul avec ses sentiments. Il n’avait plus personne à qui parler du cabinet, de ses livres tant aimés, il se sentait abandonné et isolé. La douleur était lancinante et il avait décidé de ne plus penser à rien, de ne plus envisager d’avenir, juste vivre au jour le jour, à l’orée de champs de bataille qui entouraient la Suisse. Ils avaient tous eu de la chance de ne pas avoir été impliqués dans cette guerre, mais les effets psychologiques sur lui, au bout de quelques mois, avaient entraîné une grande prise de conscience. Tout pouvait arriver, à tout moment. Il avait vécu au-dessus de la société ne se souciant que de gagner de l’argent en représentant des victimes, il avait évité toute prise de position, n’avait pas eu un vrai regard sur les autres, il les avait aidés à travers des dossiers, du papier couvert de gribouillis, de lois ou de discours. Lorsque Alma avait donné sa démission pour une raison irréfutable, celle d’aider son prochain, il sombra dans une totale remise en question. Il ne se sentait pas à la hauteur et ne donna plus de nouvelles, ni à ses proches, ni à ses collaborateurs. Peu lui importait ce que devenait le cabinet.

Alma écoutait sans broncher, sans voix, sans réaction. Elle était anesthésiée lorsque son patron lui avoua que de vivre sans la voir tous les jours, sans nouvelles, avait été un véritable supplice. Les mains d’Alma se recroquevillaient dans ses gants en laine, la tête lui tournait un peu, la sueur s’insinuait dans ses vêtements tout en ressentant une vague de froid la pénétrer. Maître Martin conclut son plaidoyer en quelques mots, les yeux brillants d’émotion, « je vous aime depuis le premier jour ». Il se recula la laissant reprendre son souffle. Elle était rouge, une mèche de cheveux s’était évadée du chignon, la rendant encore plus vulnérable. Mais c’est avec un grand sourire qu’elle lui répondit. Uniquement, un large sourire. Tout son visage reflétait cette joie, aucun mot n’aurait été plus parlant. Pierre mit sa main dans celle d’Alma, ils se dirigèrent vers le village, lentement, légèrement, dans un paysage grandiose, qui n’aurait pas pu être aussi parfait pour un moment d’une telle intensité.

Les larmes coulent sur le visage d’Alma, les rides et une mèche de cheveux gris s’échappe de son chignon, la rendant fragile et belle. Il est tard. Les enfants et leurs marmailles vont arriver pour la soirée. Elle se réjouit. C’est le petit Jean qui ressemble le plus à son grand-père Pierre, il a le même regard profond. Elle se change, remet en place ses cheveux brillants et sourit lorsque la sonnette de l’entrée retentit.


Dès la fin de la Première Guerre mondiale, Alma retrouva son petit appartement sous les toits, à Genève. Elle ressortit son chevalet, ses pinceaux, acheta de nouvelles peintures, il lui sembla alors que rien n’avait changé. L’odeur du papier et des mines de crayon, la sensation de liberté dans la création, la passion de la couleur et les difficultés à rendre un mélange conforme à ses envies, à représenter sur la toile les montagnes qu’elle chérissait depuis ce premier séjour à l’hôtel des Cimes et durant toutes ces années en Valais. Mais tout avait changé en elle. Elle n’était plus la petite jeune fille timide, rêvant d’être appréciée dans son travail, en attente de reconnaissance. Elle avait vécu des expériences humaines singulières et très dures, elle avait assisté des patients au bord du gouffre, elle avait pleuré devant son impuissance à aider des hommes qui allaient mourir. Plus rien ne serait comme avant. Fidèle à sa promesse, le docteur Rémy l’avait aidée à s’inscrire à l’Université de Genève. Une section « Psychologie de l’enfant » avait été inaugurée et les femmes pouvaient également s’y inscrire. Aucune autre approche de la psychologie n’était enseignée, mais après des années à soigner l’âme des soldats, elle se réjouissait de pouvoir aider les enfants en souffrance. Le psychiatre continua à la voir régulièrement pour l’aider dans ses cours. C’est de cette manière, que sa vie s’organisa, l’université dans la journée, la peinture le soir. Comme un rituel bien huilé.


Maître Martin n’appréciait pas vraiment la nouvelle vie d’Alma. Il ne cessait de l’inviter. Ils se promenaient le dimanche sur les quais, se retrouvaient le soir dans des galeries de peintures, sortaient au théâtre ou au restaurant. Alma était amoureuse, mais ne supportait plus qu’il lui prodigue des conseils sur sa vie, son avenir, sa profession. Elle était jeune et était très décidée à vivre selon ses passions. La guerre avait été un déclencheur, elle ne cèderait plus aux avances de Pierre dans le seul but qu’elle retrouve sa place auprès de lui, assistante dans son cabinet d’avocat et même à ses côtés dans la vie. Il n’avait pas compris qu’Alma était devenue une personne déterminée, courageuse et résolue, à la limite entêtée. Il n’était pas habituel de rencontrer des femmes, dont le but de l’existence n’était pas en priorité de se marier et de mettre des enfants au monde. Elle avait le temps pour cela, seule son ambition de réussir ses études avait une importance dans sa vie à cette époque. Pierre était plus âgé, avait réussi dans sa profession et il pensait qu’il suffisait de faire la cour à Alma pour qu’elle cède à tous ses désirs. Il l’aimait infiniment. Il tournait autour d’elle comme un poisson dans un bocal, ce qui commençait à la mettre mal à l’aise. Mais, il est bien connu qu’une proie difficile à cerner est plus appétissante. Alma en était consciente et malgré sa volonté de réussir, il ne lui était pas désagréable de faire marcher Pierre. Il avait été assez dur dans sa façon de diriger ses employés, il méritait bien une petite punition. Elle devait le faire plier, ils s’aimaient, cela n’était pas la question, mais elle voulait se réaliser, prouver qu’elle pouvait être indépendante et finir ce qu’elle avait commencé. Elle était certaine qu’elle arriverait à le lui faire comprendre, mais il aurait peut-être fallu qu’elle s’y prenne autrement. Alma n’en était pas consciente à ce moment-là.


Pourtant, la jeune femme fut prise à son jeu, les cartes furent distribuées autrement. Après quelques mois, ses économies avaient déjà fondu. Elle avait payé son loyer jusqu’à la fin de l’année scolaire, mais n’avait plus assez pour vivre correctement. Adieu les achats de livres, d’accessoires de peinture et même les repas copieux le soir après une longue journée n’étaient plus d’actualité. Elle se contentait d’une soupe et d’une tranche de pain, réservait les fruits pour la pause de midi. Après avoir fait marcher Pierre, elle ne pouvait plus lui dire la vérité, sa fierté l’en empêchait. Et puis, il lui proposerait immédiatement une place de dactylo ou de gentille assistante qui lui ferait son café, même s’il l’aimait, ou pire, la demanderait en mariage. Pour l’instant il n’en était pas question. Il fallait trouver une idée sans perdre de temps. C’est un soir, en visitant une exposition, qu’elle rencontra la sœur de son amie Alice. Elle la reconnut immédiatement, malgré les années. Elle n’avait plus eu de nouvelles d’Alice depuis la guerre et c’est avec beaucoup de plaisir qu’elle aborda la jeune femme. Celle-ci fut aussi très surprise lorsque Alma se présenta. Charlotte était beaucoup plus jeune qu’Alice et n’avait pas beaucoup fréquenté Alma. Mais elle se souvenait bien de l’enthousiasme d’Alice lorsqu’elle lui racontait ses séjours à l’hôtel des Cimes avec son amie. La rencontre fut très sympathique et c’est en se promenant dans la galerie qu’Alma découvrit que la peintre dont les œuvres étaient exposées était Charlotte. La jeune femme fut impressionnée par la créativité et la technique de ces peintures. Elle s’imposa au milieu d’un groupe qui entourait l’artiste, pour pouvoir participer à la conversation sur les œuvres de l’exposition. Les jeunes gens étaient certainement des amis de Charlotte, leur enthousiasme était évident. Mais Alma voulait prendre la jeune fille à part pour lui faire part de son admiration. Les peintures étaient un mélange de romantisme et d’Art déco. Les lignes étaient structurées, mais outre le côté décoratif et les formes architecturales, des portraits ciselés et délicats émergeaient du fond géométrique et multicolore. Le résultat était surprenant. Ce fut à la fin de la soirée qu’Alma put enfin s’approcher de Charlotte. La nuit fut trop courte pour les deux jeunes femmes, elles n’eurent pas assez de temps pour raconter leurs vies, leurs passions, leur art et leurs amours. Comme une petite révolution dans l’esprit d’Alma.

Charlotte décida sur-le-champ d’aider sa nouvelle amie, c’est comme ça que l’on peut définir la relation qui venait de débuter entre elles. Le lendemain, après ses cours à l’université, Alma devait se rendre à la galerie et rencontrer le propriétaire. Celui-ci était un homme distingué, les cheveux blancs, un visage ridé, un hâle qui mettait en valeur un regard d’un bleu pénétrant, clair et intelligent. Son costume élégant, mais sans aucune raideur, lui donnait une prestance qui, sur le moment, intimida la jeune femme. Mais sa poignée de mains douce et ferme la mit en confiance instantanément. La discussion porta tout d’abord sur la peinture et la passion de monsieur Willy Ernst de promouvoir les jeunes artistes talentueux. Il ne fut pas question du talent d’Alma pour la peinture, car elle se tut à ce sujet. En revanche, Willy, c’est comme cela qu’il voulait que tout le monde l’appelle, fut conquis par le charisme, l’allure d’Alma et sa connaissance de l’histoire de l’art. Il lui proposa de venir l’aider à tenir la galerie, afin qu’il puisse un peu se libérer pour prospecter de nouveaux clients ou artistes doués inconnus. Alma lui fit part de ses disponibilités en fonction de ses horaires de cours et Willy fut à nouveau enthousiaste à l’idée qu’une jeune femme ait le courage de se lancer dans des études, faisant fi des barrages que la société imposait aux femmes. C’est au bistrot du quartier qu’elle signa son contrat et que tous deux partagèrent un petit repas convivial. La vie d’Alma prit ce jour-là une tournure inespérée. Excitée, elle voulut partager cette excellente nouvelle avec Pierre. Dès le lendemain, ils se retrouvèrent dans leur restaurant préféré. Alma était rayonnante. Pierre la vit arriver, élégante dans sa petite robe noire épurée, les cheveux tirés en chignon, une simple chaînette d’or autour du cou. Il se leva et l’entoura de ses bras vigoureux.


Dès le début du repas, Alma se mit à parler avec enthousiasme de sa rencontre avec Charlotte, puis avec Willy. Elle parlait vite, un peu plus fort que d’habitude, enjouée, les yeux pétillants. Elle ne se rendit pas tout de suite compte que Pierre restait de marbre. Lorsqu’elle fit une pause dans son discours, elle le regarda et s’étonna de son attitude.


– Pierre, tu ne dis rien ? Tu n’es pas content pour moi ?

– Je vais être honnête avec toi. Tout ceci ne me plaît pas du tout. Je t’avais proposé une place dans le cabinet. Tu connais très bien le travail et tu t’y plaisais. Pourquoi vas-tu chercher ailleurs, chez un inconnu et dans une petite galerie sans envergure, un petit poste de réceptionniste ? Tu me vois un peu vexé et c’est un euphémisme.

– Tu ne dois pas le prendre comme ça, tu sais très bien que je suis une étudiante et que je n’ai pas autant de disponibilités qu’avant. Je dois suivre les cours à l’université et ensuite étudier par moi-même. Ce poste me permet, tout en surveillant la galerie, de travailler mes cours. C’est un bon compromis. De plus, mes économies ont fondu et je ne peux plus me permettre…

– Comment ça ? Tu me fais marcher, tu ne m’as jamais parlé de ces économies et de tes difficultés. Tu veux vivre ta vie sans m’en parler ? Puisque c’est ainsi, ne compte plus sur moi.


Sa colère était froide, il se leva, jeta des billets sur la table et s’enfuit. À travers la grande baie vitrée, elle le regarda disparaître dans la nuit froide et humide, son chapeau bien enfoncé sur sa tête. Elle resta là, sans bouger, les yeux dans le vague, les larmes coulaient en emportant toute sa gaieté et son enthousiasme. La nuit fut longue et triste.


Aujourd’hui Alma repense à cette période déstabilisante de sa vie et en même temps cette ouverture incroyable sur la liberté et la conquête de la confiance en soi. Elle ne serait pas ce qu’elle est actuellement si cette jeune fille n’avait pas franchi les barrières que la société lui imposait. Elle avançait dans son existence en prenant conscience des risques qu’elle prenait, de l’amour de Pierre qui s’évanouissait chaque jour un peu plus. Elle ne voulait pas y penser. S’il ne comprenait pas son envie d’exister par elle-même, il n’était pas digne de leur relation, Pourtant, elle semblait avoir perdu une partie d’elle-même, le manque était ancré en elle, elle vivait avec ce vide qu’elle chassait en se consacrant à son ambition et à vivre ses passions. Les journées se fondaient en une répétition de tâches, les cours à l’université, les heures à la galerie, ses soirées dédiées à la peinture. Mais lorsqu’elle se blottissait dans ses couvertures chaudes, lasse et fatiguée, Pierre apparaissait dans une image floutée avec son allure élégante, son regard chaleureux ou autoritaire. Elle se relevait alors et esquissait le souvenir de cet homme en faisant danser le crayon sur le papier blanc. Ce n’est que le dessin fini, qu’elle pouvait se rendormir, le songe s’étant évanoui.

Ses liens avec Charlotte et Ernst Willy se muèrent en une amitié profonde. Les trois amis se retrouvaient souvent pour boire un thé chez Willy, après une longue journée ou certains dimanches, ceux qui s’étiraient en longueur, le brouillard sur le lac et le froid mordant n’incitant pas à la flânerie. Leurs âges différents ne les gênaient pas, ils étaient faits pour s’entendre. Les conversations étaient soutenues, les avis divergeaient quelquefois, mais il semblait que chacun d’entre eux prenait conscience que ses idées pouvaient être révisées en écoutant les autres. Tout se passait bien. À la galerie, Alma avait le temps de lire ses livres de psychologie car elle était rarement dérangée par les visiteurs. Ceux-ci arpentaient en silence les deux salles et examinaient avec beaucoup de concentration les œuvres. L’ambiance était comparable à celle d’une chapelle, la spiritualité se focalisait sur l’art, mais finalement, le côté méditatif était semblable.


Un après-midi, l’atmosphère de ce cocon douillet fut bousculée par un petit groupe de jeunes hommes, habillés à la mode italienne en vogue, pantalons à pinces, chemises légères et gilets de costumes ou chemises de cow-boys. Ils étaient bruyants, riant de tout et de n’importe quoi, critiquant les peintures trop désuètes selon eux ou les couleurs trop criardes. Personne ne s’occupait de la présence d’Alma, qui les surveillait du coin de l’œil. Elle ne voulait pas intervenir, mais cela la démangeait. Elle les trouvait irrespectueux et se demandait ce qu’ils faisaient là, dans son antre silencieux. Avant de partir, enfin, l’un d’entre eux, fit mine de découvrir la présence d’Alma. Il s’approcha d’elle, son chapeau sous le bras, les cheveux en bataille avec un air d’artiste sûr de lui. Artiste, car il l’affirma haut et fort en se présentant à la jeune fille. Elle répondit d’un signe de tête et se força à reprendre sa lecture. Mais cet artiste en mal d’admiration n’en finissait pas de parler de ses peintures, de son talent, de ses admiratrices. Alma finit par perdre patience et lui demanda dans quelle galerie il exposait. La réponse fut tortueuse, bafouilleuse et la superbe du jeune homme s’écroula. Alma ne put s’empêcher de sourire et cela ne plut pas du tout à notre artiste. Il commença à s’exciter et appela ses compagnons pour qu’ils témoignent de son véritable talent. Les rires fusèrent et la troupe s’approcha d’Alma. Leurs pitreries finirent par la faire rire et l’atmosphère de la galerie se transforma en lieu de spectacle. Ils étaient sympathiques finalement ces jeunes hommes, ils s’amusaient, c’est tout. Alma était en manque de copains ou d’amies avec qui passer des soirées, Charlotte et Ernst étaient adorables, mais très sérieux et à l’université, en tant que femme, elle semblait inexistante. Elle se rendit compte que faire partie d’un groupe de jeunes devait être très excitant et changerait le ton un peu trop raisonnable de sa vie. Au moment de fermer la galerie, ils la prièrent de les accompagner à une soirée. Ils insistèrent tellement devant l’intransigeance d’Alma, qu’elle finit par céder. Entourée de cette bande de joyeux lurons, elle partit pour une soirée dont elle se rappellerait toute sa vie.


Alma fut entraînée dans une folle farandole, de bistrots en bistrots, le groupe grossissant au fil des rencontres, des filles, des gars, qui s’accrochaient à la bande pour faire la fête. La bière faisant effet, ils devenaient de plus en plus bruyants et se faisaient renvoyer de certains établissements un peu trop huppés pour ce genre de fêtards. Alma observait surtout. Elle n’avait pas l’habitude de traîner dans les bars. Elle n’était pas gênée, mais plutôt impressionnée et curieuse. Elle suivait passivement. Les restaurants commençaient à fermer, les rues s’assombrissaient, lorsque l’un des jeunes gens les invita tous chez lui. Alma fut à nouveau entraînée, les garçons la soulevant presque de terre en courant. Elle riait de bon cœur. L’appartement au dernier étage d’un vieil immeuble cossu, était l’antre d’un artiste. Des piles de livres qui ne trouvaient pas leur place dans la grande bibliothèque dessinaient un parcours dans le hall d’entrée, dans le salon, dans la chambre. Un phonographe crépitait du jazz, un piano s’adossait au mur de la grande pièce, une guitare entravait le passage. Les fauteuils en velours bleu marine étaient moelleux, de grands coussins étaient dispersés sur le tapis multicolore. Le sourire d’Alma en disait plus long qu’un grand discours. Elle se sentait à sa place. Elle restait debout, son regard scrutant chaque bibelot Art déco, des lampes Tiffany éclairaient chaleureusement la pièce. Le propriétaire des lieux était donc, si ce n’est riche, bien à l’aise financièrement.


Elle chercha des yeux le jeune homme qui les avait invités. Elle le repéra très vite car il se mit au piano, sa grande stature l’obligeant à se pencher sur le clavier. Les premiers accords furent plaqués par deux mains aux doigts longs et fins, dont la force se fondait dans une technique précise. Les sons étaient pleins et harmonieux, la mélodie s’égrenait dans une improvisation délicate qui enflait en crescendo ou s’atténuait laissant les auditeurs dans un rêve éveillé. Les gens s’étaient assis dans tous les coins du salon, par terre, sur les coussins, dans les fauteuils. Ils écoutaient en silence, le regard dans le vide ou les yeux fermés, pris par ces accords envoûtants. Alma était troublée. Les yeux rivés sur les mains du pianiste, elle aurait aimé rester là toute la nuit, à écouter, à ressentir, à peindre les sons avec ses pinceaux, rajouter des couleurs chatoyantes aux notes joyeuses ou esquisser une aquarelle aux nuances légères. Et soudain, tout s’arrêta. Le musicien se leva avec autant de nonchalance que lorsqu’il s’était assis sur le tabouret. Ses invités semblaient avoir l’habitude de l’écouter car personne ne se leva, ils étaient calmes et le pianiste se joignit à eux, assis sur le tapis. On lui tendit une cigarette et les conversations reprirent comme avant cet intermède magique. Alma était toujours debout. Elle regardait fixement le jeune musicien, qui parlait avec lenteur, accompagnant ses propos par une gestuelle élégante. Et il s’arrêta net, leva les yeux vers Alma, certainement troublé par la fixité du regard de la jeune fille. Il lui fit signe de venir s’asseoir à côté de lui. Comme dans un songe, elle s’approcha de lui, les jambes un peu tremblotantes, un sourire crispé aux lèvres, faillit tomber, et enfin, s’affaissa avec lourdeur sur le tapis. Son visage s’empourpra, ses mains effleurèrent sans intention le bras du pianiste. Elle les retira brusquement. Johann, le jeune musicien, se mit à rire de bon cœur.


– Ne te mets pas dans un tel état ma belle ! dit-il en plaisantant.


Le rouge carmin des joues d’Alma vira au blanc et, finalement, elle se lâcha dans un grand éclat de rire.


– Désolée, dit-elle en pouffant.

– C’est une drôle de façon de se présenter ! dit-il

– Je ne me suis pas remise de ta prestation au piano. Je ne voudrais pas exagérer mes compliments, mais j’étais envoûtée par cette mélodie. As-tu écrit cette musique ?

– Pas vraiment, c’est une improvisation. La nuit dernière, ces notes ne m’ont pas lâché et m’ont empêché de dormir. Elles avaient décidé de me faire souffrir, je leur ai rendu la liberté. Il se peut que je ne les retrouve plus, elles se sont envolées, effacées de ma mémoire.

– Tu exagères ! répliqua un garçon qui écoutait la conversation. Ma chère, cet homme est un prodige, il compose, joue du piano comme un dieu et commence à être reconnu et certainement promu à un avenir brillant.

– Je ne me suis donc pas trompée ! répondit joyeusement Alma. Au fait, je me présente, je m’appelle Alma et j’ai été kidnappée par une bande de joyeux lurons. Je ne sais absolument pas comment je suis arrivée ici.

– C’est une excellente nouvelle ! répliqua Johann, où sont ces garçons fous que je les remercie ? Sans eux, je me serais ennuyé toute la soirée.

– Merci ! répliqua son voisin de tapis. Alma est en train de nous effacer de ta vie pour prendre notre place !


Ils rirent. Le groupe du tapis s’élargit et les discussions fusèrent jusque très tard dans la nuit. Alma donnait son avis sur tous les sujets. L’après-guerre était difficile et toute cette jeunesse voulait refaire le monde. Genève ne reflétait pas le mouvement libre des Années folles. La cité de Calvin marquée par le protestantisme n’était pas un symbole de joie de vivre, de fêtes, mais plutôt un havre de paix et de liberté. Johann ne pouvait pas avancer dans sa passion artistique en Suisse. Il devait partir à Paris. Un grand professeur de piano du conservatoire national lui avait proposé de lui donner des cours et il avait accepté avec beaucoup de reconnaissance.

À l’écoute de ces propos, Alma se rembrunit. Elle ne connaissait Johann que depuis quelques heures et pourtant cette annonce la blessa, comme s’il l’abandonnait. Mais c’était un rêve, cet homme ne la connaissait pas, se reprit-elle. Ce n’était pas une soirée entre amis, dans laquelle elle s’était incrustée sans le vouloir, qu’elle allait faire partie de leur vie. Elle se leva assez brutalement, salua le groupe, souhaita bonne chance à Johann. Il la raccompagna à la porte et lui prit la main gentiment. Cet au revoir était surprenant, toute cette soirée était surprenante, Alma ouvrit la porte et en lui faisant un signe de la main s’engouffra dans la cage d’escalier. Arrivée dans la rue, elle aspira l’air froid à pleins poumons, ses yeux s’embuèrent, peut-être à cause de la température, peut-être pas. Elle marcha d’un pas lourd, mais rapide jusqu’à son appartement. Sa nuit fut remplie de songes, d’espoir et de tristesse.

Le lendemain matin, Alma ressentit un mal-être inhabituel et une forte migraine. Elle n’arrivait pas se lever. Un pied sortit du lit, le deuxième péniblement et sa tête tournait. Tout virevoltait autour d’elle, elle s’accrocha au cadre en bois du lit et retomba lourdement dans ses couvertures. Elle se blottit dans ce cocon chaleureux et se rendormit instantanément. Le soleil s’était couché. La chambre était partagée par un rayon de lune, qui donnait une impression irréelle. On entendait des pas dans les escaliers. On frappa à la porte, des coups de plus en plus forts. Quelqu’un appelait Alma. Elle reconnut la voix de Pierre. Elle se releva péniblement sur les coudes, la tête endolorie, le corps ankylosé. Il lui fallut quelques longues minutes pour se rappeler le jour, l'heure et la soirée d’hier. Sa migraine martelait encore ses tempes. Son front était chaud. Sa voix trembla quand elle parvint à articuler :


– Je n’arrive pas à me lever, je suis malade, repasse demain, dit-elle sur un ton agacé.


Elle n'avait aucune intention de discuter avec Pierre. Elle se sentait projetée dans une autre phase de sa vie. Tout était flou. Elle n'avait pas envie de le voir. Elle voulait dormir et rêver. Ses songes étaient doux, hors du temps. Elle ne faisait de mal à personne. Mais la vision de l'appartement de Johann et les sensations fortes qu'elles avaient ressenties pendant toute la soirée la perturbaient. Elle voulait y penser seule. Elle ne voulait certainement pas parler avec Pierre, si cartésien et si réaliste. C'était son jardin secret. Pierre reprit de plus belle :


– Non, tu ne peux pas rester seule et malade, il te faut des soins. On m’a dit que tu n’avais pas bougé depuis deux jours.

– Deux jours ? Impossible, j’étais à une soirée hier !

– C’était avant-hier !

– Mais tu me surveilles ! Comment le sais-tu ?

– Je ne vais pas tout t’expliquer. Je vais voir la concierge, elle a un double de tes clés.


Alma maugréa dans son lit. Elle était si bien dans son doux cocon, sans être obligée d’ouvrir un livre ou d’écouter un professeur débiter en vitesse son cours. Et puis, ce soir, le stagiaire la remplacera à la galerie. Elle aurait le temps demain d'aller dire bonjour à Pierre pour s'excuser. Elle se rendormit.

Il faisait nuit noire lorsqu’elle ouvrit les yeux. Une odeur de tisane flottait dans la pièce, le feu dans le poêle à bois crépitait. Un bol de soupe chaude diffusait une odeur d’automne. Un bouquet de fleurs des champs avait été posé négligemment sur sa table de travail. Tout était paisible et chaleureux. Pierre s’était assoupi dans le seul grand fauteuil de la pièce. Il paraissait fatigué. Elle le regarda avec un sentiment mêlé d’agacement et de tendresse. Il était toujours là quand elle en avait besoin. Soudain, elle eut un sentiment presque maternel à l'égard de cet homme qui paraissait fragile à cet instant.

Pierre se réveilla, un sourire inquiet aux lèvres.


– Tu m’as fait peur ! Pourquoi t'es-tu enfermée dans ta chambre ?

– Je me suis juste couchée après une soirée, j’étais fatiguée.

– Avec qui étais-tu ?

– Des amis.

– Quels amis ?

– Mais de quoi te mêles-tu ? Tu m’as laissée tomber par orgueil et parce que je ne faisais pas tout ce que tu voulais. Tu es parti au beau milieu d’un repas dans un restaurant chic. Tu m’as laissée là, comme une idiote, avec mon verre de champagne et mon assiette pleine. Je te rassure, j’ai tout fini. C’était excellent. Je t’ai bien évidemment laissé la note, j’ai payé avec les billets que tu avais jetés sur la table. Le chef est venu me saluer. Cela a dû mettre le feu aux bavardages dans la cuisine !

– Je suis désolé de t’avoir mise mal à l’aise, mais je ne te comprends pas. Tu pourrais avoir une vie simple, sans problèmes, je serais toujours là pour toi. Je gagnerai de l’argent pour nous et pour les enfants que nous aurons.

– Et voilà, c’est ce que je ne veux pas entendre et c’est toi qui ne comprends rien du tout. Le ton de la voix d'Alma se fit plus dur : je suis une femme, c’est un fait. Pour toi, mon rôle est de m’occuper de la maison, des enfants. Certainement aussi de donner des ordres à la cuisinière. Je devrais aussi t'attendre le soir, sage dans mon fauteuil avec un livre dans les mains. J'oubliais aussi, inviter tes amis pour parler de la situation de la Suisse dans le contexte actuel. Et avec le sourire et une jolie robe, n’est-ce pas ?


Pierre s'était figé, le visage pâle et les yeux éteints. Il écouta la suite sans bouger, comme collé à son fauteuil.


– Encore une fois, je te le répète, je veux vivre ma vie pleinement avec mes passions. Je souhaite me former à l’université pour ma future profession. Je veux côtoyer des gens cultivés, j’ai envie de livres, d’amitiés, de musique, de peinture. Je n’ai pas de place pour toi dans ma vie en ce moment, car tu ne veux rien comprendre.


Un sanglot s'échappa de la voix d'Alma, un peu éraillée par la fatigue. Pierre se demandait ce qu'il faisait là. Jamais personne ne lui avait parlé sur ce ton. Qu'avait-il fait de mal ? Son éducation lui avait appris à se comporter avec les femmes. Cela ne marchait pas avec Alma, elle n'était peut-être pas digne d'être son épouse. Pourtant, il l'aimait tant. Ses mains serraient fort les accoudoirs en bois du fauteuil. Ses phalanges étaient devenues blanches. Alma reprit dans un souffle :


– Nous allons attendre que je finisse mes études, qui sont très difficiles. Tu te doutes bien que les étudiantes ne sont pas nombreuses et sont très peu appréciées. Comme toi, les professeurs et les étudiants, sûrs de leurs pouvoirs, nous incitent à retourner auprès de nos fourneaux. Mais nous sommes trois jeunes femmes inscrites dans l’une des seules matières que l’on nous propose à l’université. Nous nous battons pour montrer que notre intelligence n'est pas moins digne que la vôtre pour suivre des études. Nous avons même de meilleures notes que les fils de bourgeois genevois. Nous sommes soudées et n’entendons rien de leurs réflexions déplaisantes. J'ai aussi une grande chance, le docteur Rémy m’aide beaucoup. Je suis sûre qu’il a dans l’idée de m’engager comme assistante après mes études Alors Pierre, dit-elle calmement, je tiens à toi énormément. Je suis sérieuse. Mais cela ne peut pas marcher entre nous tant que tu n'acceptes pas mes conditions. Maintenant, pars, merci pour ta sollicitude, mais va-t’en ! Laisse-moi me recentrer, réfléchir et je reviendrai vers toi. Mais pas maintenant.


Pierre se leva, les larmes aux yeux, les joues rouges de nervosité. Aucun son ne sortit de sa bouche. Il prit ses affaires et claqua la porte. Alma se recoucha, son corps se relâcha brusquement secoué par des sanglots longs et étouffés. Elle s’endormit en pensant à Johann.

Pierre ne rentra pas chez lui. Il marchait le long des berges du Léman, le froid se glissait dans son corps, malgré son manteau épais en laine. La tête baissée, le regard planté dans le sol, il tanguait un peu, comme s’il avait bu. La bise se levait, mais elle lui faisait du bien. Les larmes coulaient sur ses joues rougies. Il ne comprenait pas Alma. Ses parents ne lui avaient pas appris à gérer une telle situation avec une femme. Son père travaillait, donnait des ordres à l’étude et à la maison. Sa mère ne manquait de rien. Elle paraissait heureuse. Protéger sa femme et ses enfants était le rôle de l’homme, gardien de la sécurité et du bien-être de la famille. Mais Alma parlait de liberté, d’études, de profession, de passion. À quoi bon ? Elle pourrait vivre dans l’aisance, élever ses enfants, il engagerait une gouvernante, une cuisinière, une femme de chambre. Il avait dans l’idée d’acheter une jolie maison de maître dans la campagne, non loin de la ville mais dans un endroit calme et bucolique. Tout ce qu’il voulait entreprendre était par amour pour elle. Il n’avait plus envie de travailler pour rester seul dans son appartement comme un vieux garçon. Sa tête était vide, aucune solution ne lui parvenait. Ce n’est que transi de froid après des heures de marche qu’il regagna son domicile. Il prit un bain très chaud, sortit une bonne bouteille de vin et la but. Chaque verre était un pansement sur sa douleur. La bouteille vide, il la regarda longuement, comme si elle allait lui parler. Il s’endormit dans le fauteuil club en cuir qu’il adorait et ne se réveilla que le lendemain à la nuit tombée. Tout le monde l’avait cherché toute la journée, jusqu’à ce que sa mère vienne sonner à sa porte. Elle ne reconnut pas son garçon, elle le prit dans ses bras et le cajola comme un bébé. Ils parlèrent beaucoup, il pleura, elle lui conseilla d’attendre, d’être fort. Un jour après l’autre. S’il aimait cette femme, il devait l’attendre, la société évoluait, ce qui n’était pas un mal. Elle-même avait souffert de sa condition, non pas d’un manque d’argent, mais d’un manque de passion et de liberté. Pierre l’écouta sans comprendre un seul mot. Il avait la bouche ouverte d’étonnement. Eh oui ! lui dit sa mère, personne ne voyait rien, tout était parfait. Elle l’embrassa, ouvrit la porte et le laissa en pleine réflexion. Il lui fallut trois jours pour réaliser. Il décida de laisser Alma vivre sa vie, comme elle le voulait. Il l’attendrait. Ce sera elle et personne d’autre.


Alma se promène dans le petit bois près de chez elle. Le soleil se cache peu à peu derrière les grands arbres. Le chemin s’enfonce dans une partie plus sombre, mais Alma sait que bientôt, la vue s’ouvrira sur le lac, immense, dont les nuances pastel la calment. Elle s’assied comme d’habitude sur le banc de bois, posé là, petit site d’observation sur la nature environnante qui s’ouvre tout à coup laissant l’écrin de la forêt derrière elle. Personne. Les promeneurs ont dû rentrer avec leurs chiens, fidèles compagnons ou leurs enfants turbulents. Elle repense à cette rupture difficile dans sa vie.


Ce soir-là, elle avait agi d'une manière spontanée. Les idées s’étaient bousculées dans une avalanche de mots secs et impitoyables. Rien ne l'avait préparée à ce comportement. Elle devenait une autre. Elle avait relégué la jeune fille douce dans un petit coin de sa tête. Elle voulait parcourir son propre chemin vers sa liberté, sans penser à sa vie amoureuse. Elle se demande si la jeune fille qu'elle était avait pris la bonne direction. Mais elle n'a pas d'avis. Son expérience de vie est trop importante pour imaginer ce qu'une jeune fille devait prendre comme décision, dans une époque tourmentée. Alma en 1920 se battait pour exister. L'émotion revient, son ventre se noue et ses yeux se noient dans le souvenir. Une once d'amour. Mais il fallait payer ce prix pour réussir. Le lendemain, elle retourna à l'université, un peu fatiguée par les soubresauts de son existence. Elle trouva étranges les comportements des étudiants. Ils étaient turbulents, rieurs, innocents. Ses deux camarades s'aperçurent immédiatement du changement d'attitude d'Alma. Elles s’en soucièrent. Alma décida de ne rien dire. Elle voulait absolument être concentrée sur ses cours. Mais Madeleine et Sophie n'en restèrent pas là. À force de questions, elles insistaient et finalement, Alma craqua. Elles se retrouvèrent dans le parc de l'université, il faisait bon. Elles mangèrent leur repas sur un banc. Alma commença son histoire depuis le début, son patron Pierre, sa vie à l'hôpital au milieu des soldats français, sa rencontre avec le docteur Rémy, son travail à la galerie, sa soirée chez Johann. Les deux filles ouvraient des yeux de biche, les bouches grandes ouvertes, prêtes à s'élargir dans un grand sourire coquin. Elles étaient ravies. Cela énerva Alma.


– Pardon ? s'écria Madeleine dans un grand rire.

– Alma, continua Sophie, je pense que tu ne te rends pas compte de ta chance. Tu as une vie excitante, tu rencontres des gens intéressants, tu es attirante, un homme t'aime, tu es guidée dans tes études par un grand professeur, tu peins et tu es engagée dans une galerie d'art. Peux-tu nous expliquer ton problème ?

– Oui, reprit Madeleine, je ne ris plus, je suis jalouse.


Alma sourit en repensant à cette discussion. Trois copines d'études, des rires, des bavardages qui semblaient anodins mais qui ont participé à la nouvelle étape qu'elle allait entamer.

La priorité pour Alma devint évidente, elle devait obtenir son diplôme cette année en obtenant les meilleures notes possibles. Elle fonça tête baissée, en faisant abstraction de ses sentiments. Madeleine, Sophie et Alma (le groupe des trois) firent bloc et se mirent au travail. Elles se réunissaient, écrivaient, lisaient, répétaient. Un peintre aurait pu dessiner les jolies têtes penchées sur leurs livres dans le salon d'Alma, une scène très gracieuse. Le petit appartement d'Alma devenait alors un véritable chantier. Livres éparpillés, crayons, feuilles, taches d'encre, coussins sur le sol, couvertures lorsque le poêle ne dégageait pas assez de chaleur. Sa lucarne était vivante, les flammes crépitaient et allongeaient les ombres. Alma était heureuse. Ce dynamisme lui donnait foi en l'avenir, décuplait son énergie et son amitié avec les deux étudiantes complétait ce tableau harmonieux. Madeleine et Sophie étaient dans le même état d'esprit qu'Alma. Elles ne devaient pas subvenir à leurs besoins, car elles vivaient chez leurs parents, mais elles recherchaient la même liberté que leur amie. Se sentir libre, vivre selon leurs envies, être efficaces, passionnées, s'affranchir des tabous bien ancrés sur les femmes dans la société. Elles ne ressemblaient pas à leurs mères. Elles renonçaient à une vie quotidienne fade, dont les règles étaient établies par les hommes. Heureuses. C'est cela, elles étaient heureuses.

Alma laisse son regard se perdre dans les flammes rougeoyantes de la cheminée du salon. La journée a été joyeuse, le repas succulent et les enfants ont adoré la promenade dans les bois. Alma est seule et pourtant elle profite de ces moments de paix. L’âge ne l’empêche pas d’être active, ses enfants lui reprochent d’ailleurs de ne jamais rester en place. Mais lorsqu’elle se retrouve le soir dans son salon chaleureux, éclairé par le jeu des flammèches, le silence accentué par les craquements du bois, elle est apaisée. Elle repense à ce matin-là. Semblable aux autres. Un petit jour gris et humide. Elle était prête pour partir à l’université. Trois petits coups. La porte en bois frissonnait. Elle n’avait pas l’habitude, cette lourde porte, d’être caressée par des petits coups timides. Alma ouvrit avec prudence. Un sourire moqueur l’accueillit, une main grande et douce se posa sur son épaule et les boucles brunes s’emmêlèrent lorsque Johann enleva son bonnet de laine. Elle vit ses yeux, les mêmes yeux gris et vert qui l’avaient intimidée. Elle ouvrit la bouche et Yohann éclata de rire.


– Reprends ton souffle ! C’est moi Yohann, n’aie pas peur !


Alma n’arrivait pas à sortir un son, pour compenser sa surprise, elle rit de bon cœur.


– Voilà, je te retrouve ! Tu es charmante quand tu rougis !

– Je ne rougis pas !

– Si, tu ne t’attendais pas à me voir.

– Je n’aurais jamais pensé te revoir un jour !

– Pourquoi ? Je ne suis pas encore parti à Paris et notre dernière conversation a été interrompue brutalement. Tu as fui sans dire un mot, tu t’es sauvée.

– Je devais rentrer tôt. Et puis, je n’étais pas vraiment invitée. Je ne te connaissais pas. Je ne sais toujours pas qui tu es d’ailleurs.

– Tatatata ! Tout cela ne veut rien dire.

– Pourquoi être venu me voir ce matin ?

– Je voulais faire ta connaissance. Ton petit air timide et moqueur m’avait laissé sur ma faim. J’aimerais mieux te connaître.

– Bon, alors, suis-moi, je vais être en retard à mon premier cours de la journée.

– Quel cours ? Dactylo ?

– Je pense que notre amitié démarre très mal.

– Couture ?

– Arrêtons-nous là, ça suffit, dit-elle en colère.


Pour toute réponse Johann éclata de rire. Il jouait la comédie, on lui avait parlé de la petite étudiante en psychologie. Le courage de cette fille aux grands yeux l’avait ému. Il était rare de rencontrer des jeunes femmes libérées et passionnées. Johann prit Alma par la main et, en courant dans les escaliers, il lui confia ce qu’il savait d’elle. La colère d’Alma se dissipa et elle dévala les marches en riant. Quelle journée, quelle joie, le début d’une amitié, la vie !


Johann devait partir le mois d’après. En attendant, il travaillait sans relâche, il composait, répétait toute la journée. Alma le rejoignait en fin de journée, délaissant un peu ses deux amies. Mais les examens étaient terminés et les trois jeunes femmes attendaient impatiemment les résultats. Passer ces soirées dans le salon de Johann la délassait. Elle écoutait le pianiste, les yeux dans le vague, le cœur en ébullition. La musique s’étalait dans sa tête, les notes se paraient de couleurs, elle les peindrait à son retour à la maison. Étincelles, cœur battant, nœud dans le ventre, joues rougies par le désir, regard profond et sentiments exacerbés. N’était-ce pas le signe d’un coup de foudre ? Johann restait imperturbable, la seule présence d’Alma faisait son bonheur. La musique prenait alors des tonalités sensuelles, romantiques et les accords dissonants laissaient la place aux mélodies profondes.

Les amis de Johann commençaient à se poser des questions, ils n’étaient plus invités à ces grandes soirées où l’on chantait, discutait, dansait. On passait en coup de vent, comprenant que l’on n’était pas vraiment désirés. Les copains abandonnaient rapidement ce cocon embué de désir et de romantisme.

C’est ainsi que le mois s’étira, lentement pour ceux qui attendaient les résultats des examens, trop rapide pour Johann et Alma. La fin de cette période inattendue et hors du temps débuta avec l’annonce des diplômés. Les étudiants étaient agglutinés devant les listes affichées, se bousculant, écartant les filles qui, selon eux, n’avaient rien à faire ici. Elles atteignirent donc la fameuse liste en bonnes dernières et les cris de joie qu’elles poussèrent agacèrent visiblement les fils de bonne famille, qui avaient loupé leur année de droit. Alma et ses deux amies furent les premières diplômées en psychologie pour enfants, de l’Université de Genève.


La joie d’Alma fut à son comble lorsqu’elle aperçut Johann qui l’attendait à la sortie du bâtiment. Elle se lança vers lui et lui sauta dans les bras. Ce fut leur premier contact physique, qui déclencha un désir violent, une sensualité, qui devait ne plus s’éteindre jusqu’au départ de Johann.

Alma se souvient de ces quelques jours d’amour partagé et fusionnel. Tous les amis de Johann et ceux d’Alma furent conviés à une de ces grandes soirées dont le jeune homme avait le don d’organisation. La jeune femme put inviter ses deux amies de l’université, le docteur Rémy, Charlotte et Willy de la galerie. Charlotte lui réservait une surprise de taille. Elle était accompagnée par sa sœur, Alice. Alice et Alma ne s’étaient plus revues depuis le début des études d’Alma et leur joie fut proportionnelle aux années d’absence.


Alma était heureuse. Elle était entourée d’amis sincères, d’amour, un sentiment si fort qu’elle pensait ne l’avoir jamais connu auparavant. Elle se mit près de la fenêtre, seule, et contempla le chemin parcouru. Un bref instant, elle pensa à Pierre et ses yeux s’embuèrent.

C’était un matin lumineux. Le lac avait pris ses couleurs de grand vent, turquoise bordé de bleu marine, les vaguelettes en mélangeaient les nuances. Johann et Alma profitaient de ces derniers instants de félicité. Leurs mains étaient soudées, les épaules se côtoyaient au moindre mouvement, les boucles brunes s’envolaient et les yeux se perdaient dans le regard de l’autre. Alma ne voulait pas penser, ni réfléchir, son amour débordait de toutes parts, le cœur, le nœud au ventre, la gorge sèche, le sanglot dans la gorge qui l’empêchait de parler. Il fallait remonter vers la gare, lentement, leurs pas blasés de ne prendre aucun plaisir à la marche. La valise lourde d’un côté, les partitions sous l’autre bras dans un grand dossier en carton, Johann traînait, les yeux rivés sur ses chaussures qui faisaient un bruit de claquettes sur les pavés. Alma marchait devant. Il fallait que cela s’arrête. Qu’il parte vite, voir le train s’éloigner et reprendre sa vie calme comme avant cette tempête de sentiments. Ce poids trop gros pour elle, elle pourra oublier, respirer, peindre, s’occuper des enfants avec le docteur Rémy, revoir ses amis. Oui, il fallait que cela cesse. Le quai. L’horloge. L’aiguille qui tournait, les passagers qui s’embrassaient. Au revoir. À bientôt. Prenez soin de vous. Embrassez les enfants. Je t’écris vite. Les conversations s’entrechoquaient, des bribes parvenaient aux oreilles d’Alma. Fond sonore, déchirement, gris de la gare, fouillis, tournis, larmes. Johann l’embrassait avec avidité. Elle voulait qu’il parte. Le train arriva, il monta sur le marchepied, les yeux pleins d’espoir. Elle lui fit un signe de la main. La machine brinquebala, bruit, poussière, fumée. Elle partit sans se retourner.


Comment faire son deuil lorsque l’être aimé est toujours en vie ? Ils s’étaient promis de se retrouver à Paris dans quelques mois. Alma fit ce qu’elle avait toujours fait. Elle se redressa. Elle démissionna de la galerie. Ils firent une grande fête pour son départ. Encore une étape à franchir. Le soir, elle regardait les tableaux qui s’entassaient dans sa petite chambre sous les toits. Elle n’avait plus de place. Mais elle devait mettre en couleur ses impressions, ses sentiments mélangés de tristesse, d’espoir, de joie et de peine. Elle vivait intensément la moindre émotion. Les larmes au bord des yeux, le sourire triste, le fou rire qui arrivait sans prévenir, la tendresse de ses amies, les bavardages qui finissaient en crise de chagrin. Elle peignait. Tout. Les émotions devenaient des objets à mettre sur la toile, symboles et transferts de son amour pour Johann.


Le docteur Rémy tint sa promesse. Il avait trouvé son assistante. Il avait eu raison de la choisir, il y a bien longtemps, en pleine guerre. Alma était son élève, il l’avait façonnée, avait fait, de son talent d’écoute, une professionnelle. Elle se chargerait de la section des enfants à l’hôpital. On avait besoin de son empathie et de son intelligence émotionnelle pour s’occuper de ces petits malades. Les premiers jours, Alma se sentit étrangère à l’ambiance de cet établissement. Les infirmières couraient partout, indispensables au confort de chaque patient petit ou grand. Les médecins, tous des hommes, fidèles à eux-mêmes, sûrs de leurs diagnostics, les annonçant d’une manière technique et non pas psychologique. Alma les observait. Elle avait du travail sur la planche avec ces manières de faire, elle allait devoir faire l’intermédiaire entre ces savants du corps humain et les parents écrasés par l’annonce de la maladie de leur enfant. Elle n’eut plus le temps de penser à Johann. Elle était préoccupée par chaque cas, ces enfants lui étaient confiés, elle se sentait responsable de leur bien-être psychologique.

Les premiers mois furent lourds à porter. Chaque enfant demandait tant d’attention. Elle inventa des jeux, des histoires pour calmer les angoisses. Elle décora les murs des chambres ou plutôt les dortoirs où les patients s’entassaient. Elle devait libérer son appartement de tous les tableaux qui s’amoncelaient. Ils firent des merveilles. Les peintures racontaient des histoires aux petits, les couleurs chatoyantes remontaient le moral des personnes âgées, les grands malades fixaient cette ouverture sur le monde coloré d’Alma. La jeune psychologue devint l’amie de toutes les infirmières qui respiraient enfin dans ces couloirs lugubres. L’avis des médecins était tout autre, cela ne faisait pas partie de leurs valeurs. Ils étaient là pour soigner le corps, l’esprit était ailleurs, aucune relation entre les deux. Elle devint l’ennemie des médecins. Le docteur Rémy riait. Il était heureux de donner un grand coup de pied dans l’équipe de ces présomptueux et arrogants thérapeutes.


Alma se cale dans son fauteuil, le chien à ses pieds. Elle vient de faire une grande balade dans les bois. Elle est sereine. Cette vie simple l’apaise. Un bon feu de cheminée, un livre, une tasse de thé, des souvenirs plein la tête. C’est étonnant cette période. Son passé revient en boomerang, comme si elle devait entamer un nouveau virage. Elle n’est pas trop vieille pour cela. Elle est en forme, sportive, sociable, elle n’a aucune raison de se laisser aller à la nostalgie. Non, mais son passé s’impose à elle, en un flot d’images. Elle se dit qu’elle pourrait écrire un livre ou peindre ses émotions en évoquant sa jeunesse. Ses peintures ne seraient plus les mêmes, c’est certain, la maturité et l’expérience lui ont donné une assurance qu’elle n’avait pas à l’époque. Elle ferme les yeux et la vision de cet amour soudain avec Johann l’emplit entièrement. Elle rougit encore un peu maintenant à la pensée de ces nuits de désir avec cet homme magnifique. Leurs étreintes étaient fiévreuses, empressées. Johann n’attendait pas de monter les six étages de l’immeuble pour commencer à l’embrasser, à ôter son manteau. Il défaisait les longs cheveux soyeux qui se déployaient en vaguelettes sur les épaules d’Alma. Le désir était à son comble lorsqu’elle ouvrait la porte en tâtonnant, riant de sa maladresse. Le lit n’aimait pas tellement leurs assauts. Il grinçait, les coussins volaient dans toute la pièce et la chambre devenait un cocon, bien loin du monde. Ils s’enivraient de caresses et de baisers. Alma frissonnait, l’intensité de son désir la projetait au-delà de cette chambre. L’air s’emplissait de leur appétit et de leur envie de se fondre l’un dans l’autre. Le reste de la nuit était saccadé, l’un d’eux réveillant l’autre pour se lover contre son corps. Au petit matin, ils se levaient avec difficulté. Les yeux bouffis de fatigue, le cœur apaisé, le corps ankylosé. Ils se lavaient, s’habillaient et partaient, chacun de leur côté, avec l’impression d’avoir laissé une partie d’eux-mêmes dans ce petit appartement sous les toits.


Alma recevait des lettres de Johann auxquelles elle s’empressait de répondre. Chacun racontait sa vie professionnelle. Celle d’Alma était très rigoureuse, mais elle s’attachait aux enfants qu’elle soignait. Certains rencontraient des difficultés à exprimer leur mal-être, elle devait trouver des idées pour casser les carapaces. Elle devait apprendre à être à l’écoute de ce qui ne se disait pas, aller chercher la faille bien cachée, faire parler les parents. Elle rentrait le soir, souvent exténuée et triste de ce qu’elle venait d’apprendre ou quelquefois, joyeuse et fière d’avoir fait surgir la voix intérieure d’une petite fille. Alma ne sortait plus, mais s’était remise à peindre toujours en cachette, même si ses tableaux embellissaient les chambres de l’hôpital. Les lettres de Johann étaient plus simples, plus joyeuses, il travaillait beaucoup son piano, composait la nuit, mais faisait partie de toute une bande d’artistes parisiens qui s’en donnaient à cœur joie lors des nombreuses soirées organisées. Leurs deux mondes étaient parallèles et Alma n’arrivait pas à apercevoir un lien entre son existence de scientifique et la vie de bohème de son amant. Elle décida de prendre quelques jours pour aller le rejoindre à Paris. Elle prit les billets de train sur un coup de tête, avertit le docteur Rémy qui lui fit promettre de revenir en forme. En bon psychiatre, il craignait que ce voyage ne fût pas bien accueilli par cette bande d’artistes qui faisaient la fête. Alma racontait toujours au docteur Rémy les nouvelles qu’elle recevait, mais lui ne répondait pas. Il se faisait du souci. Quant à ses amis, ils trouvaient l’idée géniale !


Elle arriva à Paris un soir d’automne. Ce sont les lumières de la ville qui la guidèrent. Elles scintillaient dans les yeux de la jeune fille, qui marchait au hasard, éblouie et ivre de sensations. Le froid réveillait ses sens, elle observait tout, le dynamisme de la cité lui donnait des ailes. Il faisait nuit lorsqu’elle arriva au pied de l’immeuble de Johann. La jeune femme revint à la réalité et respira un bon coup avant de monter dans l’ascenseur aux grilles tremblotantes, qui la tinrent prisonnière jusqu’au 7e étage. Des bruits parvenaient de l’appartement de Johann, rires, musiques, pas de danse, tout s’entendait et faisait écho dans la cage d’escalier. Elle tapa trois coups sur la porte. Des coups timides, qui n’alertèrent personne. Elle ouvrit la lourde porte en bois et passa la tête. L’appartement haussmannien était chaleureux, grand, les plafonds hauts, les fenêtres donnaient sur le cœur de Paris. C’était magique. Les jeunes gens étaient partout, sur les tapis, les fauteuils, autour du piano, Comme à Genève, mais l’ambiance n’était pas comparable. Tout le monde parlait en même temps, riait, chantait, buvait. Elle s’approcha du salon. Un drôle de type, grand, maigre et les cheveux en bataille, la prit par la main en faisant des pas de danse. Personne ne fit attention à ce ballet improvisé. Alma avait le cœur qui sautillait dans la poitrine et commençait à s’impatienter. Elle lâcha la main du grand dadais et resta au milieu de la pièce, les bras ballants, essayant d’apercevoir Yohann. Il était là dans un fauteuil bien confortable entouré de deux jeunes filles, jolies et très contentes d’être collées à leur hôte. Alma fit un pas et cria : « Yohann ! je suis là ! » Sa voix trop haute pour être naturelle avait réveillé tout ce petit monde. Johann se leva d’un bon et, comme pris en faute, l’entoura de ses bras avec intensité. Le silence se fit. Alma n’était pas rassurée. Elle se dégagea et interrogea du regard son amant. Les larmes perlèrent sur ses joues, ses mains tremblaient. Johann l’entraîna dans une des chambres. Alma n’arrivait pas à parler, un sanglot retenu formait une boule dans son ventre.


Les explications de Yohann semblaient sincères. Il s’amusait, profitait de la vie de bohème comme tous les artistes parisiens. Mais pour Alma, être un grand pianiste demandait un travail exceptionnel et rigide, elle ne comprenait pas où il voulait en venir. Que disait son maître ? Avait-il progressé ? Quelles étaient ces filles qui lui mangeaient les joues de baisers ? Johann essaya de retrouver son calme et avec beaucoup de difficulté, répondit qu’elle ne devait pas se faire de souci, son avenir était en marche et justement, avoir des admiratrices était inévitable. Alma n’était pas vraiment de cet avis et cherchait désespérément à retrouver le Yohann dont elle était amoureuse à Genève. Ce Johann, là à Paris, une image superficielle du jeune homme intelligent et épris qu’elle avait laissé partir pour une vie d’artiste. Les rues de Paris brillaient toujours lorsqu’Alma ferma la porte de l’immeuble. Elle avait besoin de réfléchir et une longue balade dans la capitale française l’aiderait à prendre une décision. Yohann mit tous ses invités à la porte et se coucha, le visage inondé de larmes.

Les lumières de la ville accompagnèrent Alma au fil de la soirée. Elle ne pleurait plus, le choc l’avait bouleversée, mais c’est la colère qui avait pris le dessus. Son corps était tendu, la tête baissée sur ses pas, elle avançait, le ventre noué. Elle s’installa dans une brasserie et commanda un menu léger. Elle but avec avidité un grand verre d’eau. Elle n’avait rien avalé depuis le matin et un étourdissement le lui avait rappelé. Elle mangea lentement, observant les décors typiquement parisiens chargés d’histoire, les boiseries vernies, les grands miroirs qui agrandissaient l’espace, les plafonds Art déco. Les convives qui parlaient fort, riaient, les discussions étaient animées. Alma s’intégrait dans cette atmosphère, observant l’énergie ambiante et chaleureuse.

Elle n’arrivait plus à penser avec pragmatisme. Aucune solution ne lui semblait possible. Johann n’était pas digne de confiance. Il vivait dans ce Paris de la Belle Époque où les fêtes se succédaient, les groupes d’artistes se côtoyaient, ils habitaient les uns chez les autres. La liberté était leur maître-mot et dirigeait leurs esprits créatifs. Alma n’avait rien à faire dans cette existence. Sa vie était passionnante, mais sérieuse. Ses amis étaient fidèles, mais ne couraient pas les fêtes exubérantes. La jeune fille était très prise par sa profession qui, selon elle, avait un sens. Le côté artistique de sa personnalité restait son jardin secret. Elle aimait sa routine, ses patients, ses séjours en montagne, ses balades le long du Léman ou dans la forêt. Yohann a tiré un trait sur cette vie paisible. Elle décida de retourner à l’hôtel, elle avait heureusement réservé une chambre. Le quartier était calme. Elle prit une douche et s’installa dans un lit douillet. Nul besoin de ressasser ses sentiments, elle s’endormit instantanément, éreintée par le voyage, les sensations fortes de la journée et la balade dans Paris.

Le lendemain, elle déjeuna à l’hôtel et se rendit chez Johann. Elle avait maintenant les idées très claires, le choc était passé, la colère s’était endormie avec elle pendant la nuit. Johann entrebâilla la lourde porte. Ses cheveux hérissés sur sa tête, les yeux bouffis, la chemise ouverte sur sa poitrine, il recula de surprise en voyant Alma. Elle était élégante, encore plus jolie que dans son souvenir, mais son sourire charmeur avait disparu. Il la fit entrer en prenant une attitude suppliante, les yeux implorants, la tête inclinée, soumis. Alma ne le regardait pas, elle se dirigea vers le salon et sans demander la permission, s’installa dans un fauteuil. Johann bredouilla, confus, ne sachant pas comment se tenir. Il marmonna : « Je vais faire du café. » Il partit rapidement comme s’il fuyait.

Alma était imperturbable. Le café sentait bon, elle se détendit et s’enfonça dans les coussins moelleux. Le jeune homme revint, la chemise reboutonnée, les cheveux coiffés, un sourire timide sur les lèvres. Il tendit une tasse brûlante à Alma. Elle esquissa un léger rictus.

Alma prit la parole avec énergie :


– Johann, je suis venue te dire au revoir. Je repars à Genève, mes patients m’attendent.

– Reste un peu chérie, je t’en prie, je voudrais t’expliquer…

– Ce n’est pas la peine, le tableau que tu formais avec tes amies était très explicite, je n’ai pas besoin de plus de détails. Je suis heureuse que tu profites du dynamisme artistique de Paris. Quant à moi, j’ai choisi et me suis engagée à aider les enfants qui n’auront jamais la faculté de vivre intensément comme toi. Je veux aider leur âme à s’épanouir, leur cœur à aimer. J’aimerais les faire naître une nouvelle fois. Vois-tu, nos chemins ne peuvent pas se croiser.

– C’est pour cela que je t’aime, Alma. Tu sais aimer et donner. Je ne suis qu’un simple artiste, je vis de ma passion et il est vrai que c’est très égoïste. Mais laisse-moi un peu de temps. Cette expérience parisienne est pour moi un cadeau. J’ai la chance de suivre les cours d’un prodigieux professeur, je travaille intensément. Ce que tu as vu n’était que superficiel, une fête, des copines qui s’amusent. Rien de bien méchant, je t’assure.

– Si tu as besoin de temps, pour te réaliser, tu n’as pas à me le demander. Suis le cours de ta vie, le but que tu as choisi. Je ne t’empêcherai jamais de changer de route. J’admire tes aspirations profondes et j’en suis fière. Mais pour l’instant, je ne peux pas te suivre. Nous devrions profiter chacun du voyage de notre destinée et peut-être nous retrouver plus tard, lorsque le chemin parcouru et l’expérience nous feront apprécier les aspirations de l’autre et arriver à être en communion.


En guise de réponse, Johann prit Alma dans ses bras, l’embrassa avec fougue et l’entraîna dans la chambre. Elle ne fit pas un geste, se laissa guider et entraîner dans un tourbillon de sensations, d’émotions violentes, une communion émotionnelle allant au-delà du désir physique. Le soir, ils s’endormirent, épuisés. Le soleil d’un matin généreux réveilla Alma qui se leva doucement, s’habilla, prit sa valise et ferma la porte sur son amour. Plus tard Johann découvrit un petit mot laissé sur l’oreiller, qui avait gardé l’odeur sensuelle d’Alma.

« Je pars, suivons nos routes, nos destinées, qui se croiseront peut-être, si c’est écrit dans les étoiles.

Je t’aime. »


Devant le parc enneigé, Alma se souvient de cette décision qui a modifié son existence pour toujours. L’amour passionnel qui l’avait amenée à Paris marqua sa destinée. Mais maintenant, à son âge, elle pense que sa décision avait été courageuse et que cela avait été un pas de plus vers sa liberté. Elle repense à cette émotion intense qui l’avait submergée pendant le voyage du retour.

Les paysages défilaient, la cadence donnée par le roulement du train laissait ses pensées filer revivant sans cesse son émoi. Son regard se brouillait, elle laissait ses larmes couler sur ses joues. Une main se posa doucement sur son épaule. Elle se retourna et des yeux d’un bleu profond entourés d’une multitude de petites rides la regardait avec intensité. Une vieille dame se pencha vers Alma et lui tendit une petite brioche dorée.


– Ne pleure pas, jeune fille. Tu es si jolie, tu n’as pas le droit d’abîmer ce beau regard.

– Je ne pleure pas. Le soleil sur la vitre me fait mal aux yeux.

– Tatatata, on n’apprend pas à une vieille femme à reconnaître les émotions d’une jeune fille. On passe toutes par les mêmes étapes. Tu as du chagrin et à ton âge, il est souvent causé par un amoureux qui n’a pas de délicatesse, ni de respect pour l’expression d’un véritable amour.

– Comment pouvez-vous savoir tout ça, juste en me regardant verser une larme contre la vitre d’un train ? Je suis une inconnue et vous retracez déjà les étapes de ma vie ?


Le rire spontané de la vieille dame retentit dans le compartiment et après un instant de surprise, Alma fut entraînée dans le sillage de cette gaité inattendue. Le fou rire les gagna et elles finirent dans les bras l’une de l’autre. Les spectateurs de cette scène commencèrent à sourire et ce fut le début d’un voyage plaisant, dans une atmosphère conviviale. Les six passagers sur les deux banquettes qui se faisaient face ne virent pas le temps passer. Conversations, rires, brioches dorées distribuées, gobelets de café ou de thé, l’ambiance fut si amicale que l’arrivée en gare de Genève les perturba. Ils se serrèrent les mains et chacun donna son adresse. Il était si rare que des passagers s’entendent comme de vieux amis dans un compartiment de train, alors que personne ne se connaissait auparavant. Deux couples, la vieille dame qui se prénommait Agathe et Alma. Ils se promirent d’aller boire un café tous ensemble et de faire une promenade au bord du Léman, un dimanche de printemps.

À la descente du train, Agathe s’agrippa au bras d’Alma et refusa de la laisser partir comme ça. Le soir tombait et elle l’invita à partager un repas dans le restaurant de la gare.


Alma déversa son chagrin. C’était la première fois qu’elle se confiait aussi spontanément à quelqu’un. Agathe ne perdit pas un mot du monologue d’Alma qui racontait sa vie depuis sa première expérience dans le cabinet de maître Martin, ses sentiments pour lui, son refus de perdre sa liberté par un mariage qui l’enfermerait dans une cage dorée, son expérience avec les blessés de guerre, ses études, et surtout, elle confia à Agathe son amour pour l’art et les tableaux qu’elle peignait en secret. Elle en vint finalement à son amour pour ce musicien, Johann, qui vivait sa vie d’artiste à Paris. Elle raconta sa déception et son départ précipité après sa dernière nuit d’amour avec Johann. C’est à ce moment-là que la jeune femme qui avait retenu sa tristesse tout au long de ses confidences, fondit en larmes.

Agathe serra la main d’Alma avec tendresse et prit la parole.


– C’est une vie bien remplie et passionnante que tu viens de me décrire. Alma, tu as du courage et un sens aigu de la liberté. Tu es très intelligente et en avance sur notre temps. Artiste, étudiante, psychologue, tu bouscules les obstacles pour rester indépendante. Tu t’évades toujours des limites imposées par les autres et la société. Tu vas encore te battre pour tes choix de vie et je suis en admiration devant un tel tempérament. Continue, apprends encore et toujours, peins, prends soin de tes patients avec empathie et passion, prends ton temps pour connaître tes vrais sentiments. Tu as déjà eu deux amours, qui sont on ne peut plus différents. Peut-être devras-tu choisir entre l’homme respectable et l’artiste infidèle mais passionné, ou un autre homme sera peut-être l’élu. Rien ne presse. Sèche tes larmes. Je ne t’ai pas parlé de moi pour l’instant, mais j’espère avoir le temps de te raconter mes expériences. Je suis vieille et je vis seule dans un superbe appartement au centre de Genève. Viens me rendre visite la semaine prochaine, je te ferai part d’une idée qui vient de germer dans ma vieille tête !


C’est ainsi qu’Alma emménagea deux mois plus tard dans l’appartement immense d’Agathe. Une chambre et un atelier l’attendaient, déjà aménagés avec goût. Ce fut le début d’une grande amitié et d’une étape essentielle dans la destinée d’Alma.


Alma, un sourire aux lèvres, se souvient de cette jolie période de sa vie. Agathe était aux petits soins pour sa jeune protégée, la jeune femme se sentait responsable de la bonne santé et du confort d’Agathe. Elles formaient toutes les deux une bonne équipe.

Une routine s’était installée dans le bel appartement de style haussmannien. Angèle, la gouvernante d’Agathe, une belle femme d’une cinquantaine d’années, s’occupait de tout, les repas, le ménage, les courses, elle vérifiait les rendez-vous chez le médecin ou les invitations des amies de la vieille dame. Elle était ravie de l’arrivée d’Alma. Elle avait un peu plus de travail, mais une complicité avec les deux femmes s’était rapidement instaurée. Les discussions, les idées d’Alma sur les sorties d’Agathe, elles programmaient ensemble des invitations, la maisonnée devenait vivante. Les soirées étaient souvent ponctuées de visites, les amis d’Alma se mélangeaient aux habitués d’un certain âge, les artistes discutaient avec de vieux messieurs qui racontaient leur vie, les jeunes s’amusaient à bousculer les plus âgés. Agathe riait, redevenait piquante, ironique mais son bonheur était de se retrouver au milieu de toute cette tribu originale.


Chaque soir, Agathe racontait un épisode de sa vie. Elle aussi avait emprunté des voies inhabituelles. Elle s’était mariée deux fois, avait suivi ses maris au gré de leurs voyages, dans les ambassades autour du monde ou dans les colonies africaines. Ils étaient tous deux dans la diplomatie. Elle avait laissé tomber l’un pour s’enfuir dans les bras de l’autre. Mais elle les a aimés tous les deux. Elle écrivait pour un journal qui lui avait confié les articles sur ses voyages, sur la situation dans ces pays, sur la politique. Elle avait été gâtée par la vie, elle était passionnée mais malheureusement, ses deux amours étaient décédés l’un après l’autre. Elle les pleura, les deux de la même façon, mais tout ceci était bien vieux. Elle vieillissait mais ne regrettait rien. Elle pouvait partir, mais sa dernière action sur terre serait certainement d’aider Alma à réaliser tous ses rêves. La jeune femme était bouleversée par cette femme qui la choyait. Elle n’avait pas eu de parents aussi aimants. Cela faisait bien longtemps qu’elle était partie de la maison. Elle ne le regrettait pas, ils ne s’étaient jamais vraiment inquiétés de ce qu’elle était devenue. Malgré tout, ce poids sur sa conscience était lancinant. Agathe l’incita à leur écrire et cette fois pour exprimer tout ce qu’elle avait sur le cœur, sans attendre de réponse. Elle serait ainsi libérée de cette tension.


Elles prirent la décision, sur une envie d’Alma, de passer des vacances à l’hôtel des Cimes. Elles y résideraient toutes les trois pendant quelques semaines. Alma, après des années de travail sans repos, avait besoin de calme, de sommeil et de contact avec la nature. L’équipe à l’hôpital avait préféré qu’elle parte quelque temps, avant de tomber malade. Elle reviendrait en pleine forme. Agathe était ravie et Angèle se réjouissait de ses futures balades dans la montagne. Toutes trois partirent le cœur vaillant, le sourire aux lèvres et l’arrivée à l’hôtel fut une véritable fête. Les propriétaires et les anciens clients les attendaient avec impatience, au souvenir de leurs délicieuses soirées au coin du feu.


La routine fut prise très rapidement. Petite promenade dans la forêt le matin pour accompagner Agathe sur un chemin sûr et plat. Ensuite, bon repas dans une salle accueillante et des menus à donner de l’appétit. L’après-midi Agathe faisait sa sieste pendant qu’Angèle et Alma partaient en randonnée. Le soir, tout le monde se retrouvait dans le salon, comme au bon vieux temps. Agathe était heureuse, elle revivait, ses jambes ne lui faisaient plus mal, son appétit était revenu et ses joues se colorèrent grâce au bon air et au soleil estival. La surprise fut de taille, lorsqu’elles retrouvèrent à leur table Alice, qui avait eu vent du départ du trio et s’était dit que ce serait une bonne idée de retrouver Alma dans un lieu dans lequel elles avaient vécu le pire comme le meilleur. Ce furent des embrassades, une amitié immédiate entre Agathe et Alice, Angèle se délectait des histoires entre les deux jeunes femmes. Que demander de plus ? Des vacances de rêve. Les jours de pluie, Alma peignait. Elle faisait des croquis dans un petit carnet lors de leurs balades et mémorisait les nuances, les couleurs vives, les sommets, les arbres pour les retranscrire sur la toile. Après plusieurs jours de mauvais temps, Agathe frappa à la porte de la chambre d’Alma. Ce qu’elle vit la fit chavirer. Les tableaux séchaient adossés sur les murs de la chambre et cette vision fut un vrai bonheur. Alma avait percé le mystère de son âme pour le retransmettre dans ses œuvres. Oubliées les petites peintures décoratives sur les murs de l’hôpital, elles étaient jolies, mais ce que découvrait Agathe ce jour-là fut stupéfiant. Alma avait grandi, sa technique s’était affirmée et son tempérament fort avait fait le reste. Agathe cria dans le couloir : « Alice, Angèle, venez vite ! » Elles passèrent la tête dans l’entrebâillement de leur porte et crurent qu’Agathe avait un problème. Mais le sourire de la vieille dame les calma et elles arrivèrent en courant dans la chambre d’Alma. Leur expression fut la même que celle d’Agathe. Alice s’approcha de chaque tableau, retint son souffle et se retourna, les yeux éblouis, et dit simplement : « J’appelle tout de suite ma sœur Charlotte et monsieur Ernst Willy. Il faut envisager une exposition le plus rapidement possible. »

Alma était abasourdie. De quoi parlaient-elles ? Avaient-elles perdu la raison ?

Mais non, tout se réalisa très vite. Les vacances finies, les quatre femmes retournèrent à Genève, un peu tristes de partir, mais l’enthousiasme qui les avait gagnées était palpable.


Alma se souvient du vernissage, les salles étaient pleines. Elle avait endossé un costume assez masculin, avec une grande chemise blanche, les cheveux détachés, de larges bracelets aux poignets. Une vraie tenue d’artiste ! Elle était resplendissante. Ses amis étaient tous là, Madeleine et Sophie, Alice, ses collègues de l’hôpital, des parents d’enfants qu’elle avait soignés, le docteur Rémy, fier de son élève qui le surprendrait toujours.

Un couple d’un certain âge restait un peu à l’écart. Ils cheminaient lentement d’un tableau à un autre, se tenaient par la main, les visages crispés. Agathe les rejoignit pour les accueillir et leur présenter l’artiste. En se retournant vers elle, la femme avait le visage inondé de larmes. Agathe la dévisagea et reconnut certains traits, surtout les yeux, cette couleur indéfinissable, profonde et claire en même temps. Elle les conduisit vers Alma. Celle-ci devint d’une pâleur livide. Et puis, le couple s’avança et tous les trois se prirent dans les bras, formant une ronde immobile. Les parents d’Alma étaient là, ils étaient venus, ils s’excusaient, pleuraient, se collaient contre leur fille. La surprise fut de taille lorsque la jeune femme les présenta à tous ses amis, la mine réjouie et une envie de danser et de chanter envahissait tout son être.

La fête battait son plein, lorsqu’une main se posa sur son épaule. Elle se retourna, Pierre était là, toujours le même, les yeux brillants, un sourire gêné aux lèvres. Son regard lui demandait pardon. Elle faillit chanceler. C’était une habitude de Pierre de la surprendre, une main sur l’épaule et le regard langoureux. Mais cette fois, sa joie fut réelle. Elle se jeta dans ses bras. Tout le monde les avait observés et Agathe pensa, ce soir-là, qu’elle pouvait partir, elle avait mené à bien le dernier devoir de sa vie. Mais elle était fière et sa joie était immense.


C’est ainsi que Pierre et Alma se retrouvèrent et ne tardèrent pas à se marier. Ils eurent de longues discussions sur la direction que devrait prendre leur vie commune. Chacun devait respecter la profession et les passions de son conjoint. Pierre avait trop souffert d’être éloigné de celle qu’il aimait et avait compris qu’il devait fournir des efforts pour comprendre le tempérament de sa future femme.

Alma se souvient de son mariage, de la fête incroyable, du sentiment d’avoir fait le bon choix. Son existence prenait un nouveau tournant. Encore un. Sa liberté avait trouvé une autre voie pour s’épanouir. Il avait suffi de prendre soin de l’autre, pour trouver soi-même un épanouissement personnel sans aucune culpabilité. Son premier enfant, un garçon nommé Émile, était né l’année suivante. Un bonheur inégalé et un gros chagrin. Agathe était partie, comme elle l’avait souhaité, tranquillement, dans son sommeil, après avoir fait la connaissance du bébé, son filleul. Alma fut sa légataire universelle. Les parents d’Alma prirent la suite avec reconnaissance, ils s’occupèrent du bébé, déménagèrent dans un appartement à Genève pour être proches de leur fille.


Les yeux dans le vague, Alma passe d’un souvenir à un autre, les bons et les mauvais, ses amis, ceux qui sont partis, ceux qui sont restés fidèles. Sa vie avec Pierre a été paisible, agréable, tendre. Elle avait continué son travail auprès des enfants, et quand le docteur Rémy prit sa retraite, elle fut nommée cheffe de service. Ses expositions furent des succès et sa passion lui donna une envie incessante de croquer la vie. Les trois enfants du couple ont été des cadeaux. Ils sont toujours près d’elle, leur lien très fort ne s’est pas perdu avec la disparition prématurée de Pierre. Sans aucun signe avant-coureur, elle l’avait retrouvé dans le jardin, allongé dans le chemin de pierre, un râteau à la main. Le sourire aux lèvres. Il avait bien vécu, mais son absence entraîna une douleur vive et persistante dans le cœur d’Alma.

La nuit tombe. Elle doit se préparer pour aller à un concert. Elle sera accompagnée d’Alice et de Charlotte. Elle sèche ses larmes de nostalgie et se reprend. Ce sera une chouette soirée, elle va se faire belle. Une sortie à l’Opéra ne se rate pas. La robe bleu roi qu’elle enfile met en valeur son regard. Ses cheveux sont courts maintenant, un joli carré dont les fils gris se mélangent aux nuances châtain clair et lui donne du caractère. La ceinture et les bijoux donneront un air élégant à l’ensemble. Elle est prête et impatiente.

Le pianiste arrive sur scène dans un élégant costume gris sur un pull noir à col roulé donnant un air plus frais et moderne à l’allure de cet homme aux cheveux gris. Élancé et souriant, il salue le public. Alma est assise au deuxième rang. Elle serre très fort ses mains sur les bras du fauteuil et sa respiration se bloque. Les doigts du pianiste s’envolent sur le clavier, les yeux fermés, il vit sa musique, il est loin, la salle s’éloigne, il n’entend que les sons qui éclosent en harmonies limpides. Alma est tétanisée. Alice lui prend la main et tourne son regard vers son amie. Elle prend peur en voyant la figure décomposée d’Alma.


– Veux-tu sortir ? Tu te sens mal ?


Alma sort de sa torpeur et fait signe que tout va bien.


Après le concert, Charlotte et Alice veulent absolument obtenir une dédicace du pianiste. Elles entraînent Alma qui est très réticente, mais qui doit les accompagner. Elle ne peut pas leur expliquer. Elles se mettent dans la file d’attente derrière tous les fans de l’artiste. Son récital a été exceptionnel et la dernière note envolée, la salle était debout, applaudissant à tout rompre. Alma pleurait silencieusement enveloppée de l’ovation bruyante. Maintenant, elles se rapprochent et Alma peut observer Johann. Il n’a pas changé, toujours aussi classe, entouré d’une aura et d’un charisme spéciaux. Alice se penche vers lui pour le féliciter, il lève la tête et ses yeux se plantent dans le regard d’Alma. Cette seconde dure une éternité. Deux regards à l’unisson. Des yeux embués de larmes, des sourires gênés. Charlotte et Alice se tournent d’un même élan vers Alma. Elles comprennent instantanément et une joie impromptue les envahit. Excitées, elles proposent avec effronterie à Yohann de se joindre à elles pour un dîner en ville. Il les regarde avec étonnement et son sourire est instantané. Il accepte avec joie. Alma ne sait plus où se mettre, mais son caractère bien affirmé prend soudain le dessus et elle se plante devant lui.


– Bonsoir Yohann.

– Bonsoir Alma.


Une soirée, un nouveau passage s’offre à Alma pour une liberté d’aimer. Elle s’évade à nouveau de sa vie, vers une autre, un retour sur sa jeunesse, un choix à retardement.


La soirée provoqua à Alma une émotion si intense, qu’elle ne put fermer l’œil de la nuit. Tout ceci était exaltant mais aussi un retour en arrière perturbant. Le dîner au restaurant avec Charlotte et Alice fut très sympathique. Yohann usa de tout son charme et de son humour pour attirer les convives. Elles étaient complètement séduites. Elles parlaient, riaient. Seule Alma restait spectatrice. Yohann n’était pas dupe et la regardait intensément entre deux conversations. Elle lui souriait timidement, mais ne parlait pas. À la fin du repas, Charlotte et Alice prirent congé, se doutant que les deux anciens amoureux finiraient la soirée ensemble Elles ne firent même pas semblant de demander si elles pouvaient raccompagner leur amie. Elles partirent en jetant un dernier regard à Yohann. Elles jubilaient de cette rencontre improbable et allaient certainement en parler toute la nuit !


Johann se tourna vers Alma et lui prit la main. Elle se fondit dans son regard mais l’appréhension se lisait dans son expression. Johann raconta alors sa vie sans elle. Il avait été blessé et n’avait pas compris son départ précipité. Il devint nostalgique et en même temps furieux. Il était jeune, beau, talentueux et une jeune femme le laissait tomber sans autre explication. Il décida de se mettre au travail, il n’avait plus envie de soirées, de fêtes, de séduire. La musique devint sa seule préoccupation. Lorsqu’il fut prêt, la danse des concerts et des voyages commença. Il fut applaudi, acclamé. Les tournées étaient interminables, mais il se sentait vivant, animé de l’intérieur par le feu de la musique qu’il jouait. Le soir dans sa chambre d’hôtel, il était seul. Il descendait au bar et discutait avec des filles. De temps en temps, l’une d’elles montait avec lui dans sa chambre. Le lendemain, elle repartait aussi vite qu’elle était apparue. Et puis, un jour, il rencontra une femme. Une musicienne de l’orchestre à Vienne. Blonde, grande et élégante, un charme fou, talentueuse, il fut immédiatement épris. Ils se retrouvaient entre deux tournées, une fois à Vienne, une autre fois à Paris ou à Genève. Cela lui convenait. Les retrouvailles étaient toujours excitantes. Un jour, elle lui demanda s’il voulait des enfants. Il fut surpris et lui demanda un temps de réflexion. Ce n’était pas simple d’élever un enfant entre deux tournées. Elle lui répondit qu’il n’avait pas le temps de réfléchir, car elle était enceinte. La nouvelle le perturba. Il fut heureux et indécis. Elle lui expliqua que, avec ou sans lui, elle garderait le bébé. Il accepta, mais ne renonça pas à sa musique. Elle éleva le garçon, à Vienne, il le reconnut, devint son père intermittent. Mais il les aimait tous les deux, la mère et le fils. L’amour entre deux artistes était difficile, l’arrivée d’un enfant posait encore plus de limites. Ils s’en sortirent finalement très bien. Johann venait s’occuper du petit Nils lorsque Saskia partait en tournée. Les grands-parents des deux familles les aidaient aussi, à Vienne et à Paris. Nils grandit, entouré d’amour, les parents étaient heureux de vivre librement leur passion et leur affection pour leur fils. Maintenant Nils est adulte, il est aussi musicien et enchaîne à son tour la valse des concerts. Il y a quelques années, Saskia arrêta les tournées et devint professeur au conservatoire de Vienne. Elle rencontra un professeur de violon et ils vivent ensemble maintenant. Elle a enfin une vie stable et malgré tout, Yohann est heureux pour elle. Ils n’avaient plus la force de vivre une existence de bohème en couple. Cela était devenu trop difficile avec l’âge. Cependant, ils sont restés amis, pour leur amour d’antan et pour leur fils qu’ils adorent.


Alma n’avait pas perdu un seul mot du récit de Yohann. Elle se dit qu’elle lui avait rendu service à l’époque. Son abandon avait été un déclic pour le jeune homme. Mais, malgré sa vie intense, son amour pour Pierre et pour ses enfants, sa passion pour son travail et sa peinture, ses amis, sa liberté de penser et d’agir, elle n’avait jamais oublié Yohann. Elle lui prit à son tour la main et lui raconta sa vie, ses émotions lorsqu’elle l’avait quitté, son existence originale, sa faculté de vivre une existence au-delà des exigences de la société, les chemins contournés qu’elle avait pris pour éviter d’être enfermée dans les tabous et les mentalités qui empêchaient les femmes d’être elles-mêmes. Elle s’est battue, elle est heureuse.


Leur discussion se prolongea jusqu’au petit matin chez Alma. Après plusieurs jours de rencontres, de balades dans la forêt, de visites dans les musées, ils doivent prendre une décision. Leur amour est resté intact. Ils ont grandi, ils vivent la dernière étape de leur vie qui sera peut-être la meilleure. Ils décident alors de réunir leurs enfants, les familles, leurs amis, leurs collègues, pour une grande réception à Genève, la ville où ils se sont connus.


Aujourd’hui Alma est d’une élégance simple. Tailleur-pantalon beige, bijoux discrets, cheveux courts, maquillage léger, elle est magnifique. Elle est elle-même, aucun besoin de paraître plus jeune par les techniques de fards pour les femmes d’un certain âge, aucun besoin de s’habiller comme une jeune fille, elle s’adapte à sa vie actuelle, à son tempérament et accepte d’avoir déjà vécu une vie entière. Yohann, élégant, les cheveux gris, souples, dont une mèche tombe négligemment sur son œil droit, un costume en lin, une chemise blanche, des baskets blanches. Son look habituel, un artiste bien dans sa peau. Il salue les convives un par un, se présente et, au lieu de raconter sa vie, il s’installe devant le piano à queue qui trône au milieu du grand salon d’un hôtel quatre étoiles. Les notes tout doucement s’égrènent, les conversations s’apaisent, laissant place à la surprise. Nul besoin de connaître intimement Yohann pour découvrir qui il est. Son jeu sensible reflète son âme et sa sensibilité. Les harmonies apaisent le public. Comme autrefois dans le petit salon de son appartement où les copains s’installaient sur des coussins par terre pour l’écouter sans prononcer un mot. Il produit le même effet aujourd’hui, dans ce lieu sélect, entouré d’un public plus aguerri. Les gens s’assoient autour de lui, sur des chaises, des poufs, les enfants assis en tailleur sur le parquet, les dames d’un certain âge dans de grands fauteuils. Yohann a ce don de fasciner son public dès les premières notes. Il joue ses compositions, alterne avec de grands classiques ou des morceaux de jazz. Tout est lié, enchaîné sans interruption. L’expression de son visage est ancrée dans la musique, tout son être est absorbé. La fin du récital est subtile, elle laisse le temps aux spectateurs de sortir de cette atmosphère de rêve, lentement. Yohann se lève, salue, et ce n’est qu’à ce moment-là que les applaudissements retentissent. Alma est totalement sous le charme, ses yeux sont embués de larmes, l’émotion est là, en elle. Elle vit une renaissance, son amour pour Yohann est profond. Le pianiste lui demande de le rejoindre près du piano. Il prend ses mains dans les siennes, la regarde avec intensité, se tourne vers l’assemblée et annonce, avec un sourire radieux, qu’il a demandé la merveilleuse Alma en mariage et qu’elle a accepté sans hésiter. L’effet d’une bombe n’aurait pas été plus puissant. Silence. Et la réaction est unanime. Les gens applaudissent, rient, chahutent le couple. Les enfants des futurs mariés les entourent avec bonheur. Ces deux-là ont assez donné, ils ont vécu des aventures extraordinaires, il est temps pour eux de se poser et de vivre en paix.


Alma est encore sous l’effet des émotions de ces dernières semaines. Encore une fois, son passé ressurgit par étapes, sa volonté d’être une femme libre, d’aller au bout de ses rêves, de se mettre au service des autres, de prendre des chemins d’évasion pour ne pas se laisser mener par les directives de la société et des hommes. Elle n’a pas échappé aux contraintes, aux soucis, aux deuils, mais une nouvelle façon de vivre lui est à nouveau présentée. Cette fois, c’est le destin qui l’a guidée, elle s’est laissée happer par cette opportunité heureuse qu’elle n’a pas eu besoin d’aller chercher.


Toute sa vie, Alma s’est forgé un tempérament pour lutter contre les contraintes de la société infligées aux femmes. Cette jeune fille timide s’est laissé porter par les événements qui longeaient sa route. Chaque étape a été une révélation, son tempérament se forgeait pour pouvoir arriver au but fixé, pour elle, mais aussi pour les personnes qu’elle aimait ou par empathie pour les malades en difficulté. Peu à peu, son tempérament s’est affirmé et elle a su, par des chemins détournés, s’approprier sa part de liberté. Nul n’aurait pu la contraindre à se marier, à arrêter ses études, abandonner sa profession ou son art pour le bien-être d’un homme. Elle a aimé profondément les hommes de sa vie, ses enfants, ses amis, sans relâcher un seul instant sa part de liberté.


 
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   Cyrill   
1/6/2026
trouve l'écriture
convenable
et
aime un peu
Bonjour Mapie,
J’ai lu votre nouvelle en Espace Lecture, et je dois dire d’abord que j’ai été impressionné par sa longueur, et au-delà, par sa structure narrative très maîtrisée.
Le thème m’a paru très intéressant, et toujours actuel. Les combats d’une femme dans une société patriarcale, son désir d’émancipation, sa volonté d’intégrer par son statut un monde réservé aux hommes, sur un pied d’égalité, son désir enfin de s’exprimer dans bien des domaines, que ce soit dans l’art ou dans son engagement auprès de ses semblables dans le domaine professionnel... Je trouve tout cela extrêmement bien vu, et de toute évidence documenté.
À côté de ça, j’ai vraiment regretté un choix de narration où domine le sentimentalisme. Il m’a paru d’autant plus pénible qu’il lisse la personnalité des protagonistes. Alma est effacée par un style sans relief qui s’engouffre dans les attendus. Je ne compte plus les yeux emplis de larmes ni tous les excès lyriques. Il me semble que ça enlève de sa crédibilité.
Quoi qu’il en soit je salue le travail qu’a demandé ce long récit, et le désir manifeste de mettre en exergue la difficulté d’exister pleinement pour une femme, à l’époque et dans la société que vous décrivez. Il est bon de se souvenir que les acquis sont fragiles.
Merci pour le partage.

   Lariviere   
1/6/2026
trouve l'écriture
très aboutie
et
aime bien
Bonjour MAPIE,

J'ai lu votre longue nouvelle, presque un mini roman, en espace lecture.

Déjà, je trouve l'écriture plus que correcte. C'est assez linéaire à mon avis, et je n'ai pas trouvé qu'il se dégageait du récit une grande force de style ni de grosse aspérité, mais en dehors de ce sentiment très subjectif qui concerne peut être davantage mes goûts personnels, ca reste d'une assez belle qualité d'écriture pour moi.

Je dirais donc pour étayer mon ressenti, que non seulement l'écriture est correcte, mais que c'est même très maitrisé. Le style est ce qu'il est, mais j'ai apprécié ma lecture qui est resté assez fluide malgré tout car le récit contient des images, des pensées, des descriptions assez bonnes sans être originales et complètement évocatrices du décor comme des états d'âmes.

Le déroulement narratif est bon et la construction est aboutie. Les personnages sont crédibles, cohérents dans leur psyché et leurs actions/réactions. Même le fond m'a paru plaisant et intéressant : il décrit bien l'émancipation et la pugnacité d'une femme dans une époque où tout était à faire.

Sur l'impression d'ensemble, je rajouterais mes félicitations pour avoir réussi à proposer un texte aussi long qui reste crédible, harmonieux, unitaire et bien construit sur son intégralité.

Par contre, j'ai une réserve sur le format : entre ce style un peu atone et le peu d'intérêt des oniriens, à mon grand regret car personnellement j'en suis demandeur, pour les textes longs, je me demande si c'est une bonne chose pour la réception de ce texte de le publier d'un bloc.

Il faut parfois être pragmatique et si on a le souhait de voir ce texte lu (et soyons fou, commenté) il faut se soucier de cet aspect.

J'ai pour ma part cru identifier une possibilité de couper ce récit en trois, quatre parties... Mais bon, les dés sont désormais jetés !

En vous remerciant pour cette lecture, et en espérant que votre nouvelle soit lue et commentée malgré sa longueur, je vous souhaite une bonne continuation.


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