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Réalisme/Historique
guanaco : Manipulation(s) [concours]
 Publié le 02/06/08  -  9 commentaires  -  26500 caractères  -  20 lectures    Autres textes du même auteur

Du pouvoir des médias.


Manipulation(s) [concours]


Ce texte est une participation au concours nº 5 : La Trame Imposée (informations sur ce concours).



- Patron ! Vite ! Venez voir ça sur TVNacional 1 !


Cris se précipite devant son écran télé :


« … d’otages auraient tenté de s’évader d’un camp retranché des FARC (1). Des sources indiquent que ces otages, environ une vingtaine, se seraient retournés contre leurs gardiens dans un poste de commandement très important du sud du pays. Après être parvenus à récupérer des armes, ils auraient ensuite tenté de s’enfuir mais cette tentative aussi improvisée que désespérée se serait terminée tragiquement par le massacre de la plupart d’entre eux. Une dépêche nous parvenant à l’instant nous indique qu’Ingrid Bétancourt ferait partie des otages assassinés. Nous attendons bien entendu confirmation… »


- Putain de merde ! Qu’est-ce que c’est que ce bordel ? Qu’est-ce que c’est que ces conneries ? Des otages insoumis, un massacre en pleine jungle et on apprend que parmi les morts, il y a Ingrid Bétancourt ? Mais on nage en plein délire là !


Cris a besoin de souffler et de reprendre ses esprits mais ses réflexes de rédacteur en chef reprennent vite le dessus :


- Et nous dans tout ça, Marcos, qu’est-ce qu’on a ?


Le silence de sa rédaction le met hors de lui.


- On n’a rien alors ! Aucune info ! Personne sur place, on n’a rien vu, rien entendu ! Vous avez intérêt à vous bouger parce qu’on a l’air de quoi maintenant face aux journaleux du gouvernement, hein ? J’ose même pas imaginer non plus la déception de tous ceux qui nous soutiennent dans ce pays en s’apercevant qu’il n’y a que la télé nationale qui les informe !

- Patron ! Normalement il devrait y avoir Dina dans le coin. Elle est partie avant-hier pour faire un reportage sur les villages touchés par l’impôt révolutionnaire. Elle aura peut-être quelque chose.

- Essaie de la joindre, vite ! On n’a pas de temps à perdre sur un sujet aussi chaud.



La rédaction de la chaîne privée « Colombia Libre TV1 » (CLTV1) ressemble désormais à un véritable réseau de synapses. Des infos, des hommes, des dépêches circulent en tous sens à la vitesse de la lumière. Il faut tenter d’obtenir le maximum de détails sur ce qui s’est réellement passé et observer la réaction de l’opinion publique et de la rue en particulier, ainsi que les retombées politiques tant sur le plan national qu’international. Ingrid Bétancourt est morte tuée par les FARC alors qu’elle tentait de s’évader. L’info est confirmée et diffusée en boucle sur toutes les chaînes nationales mais CLTV1 n’a rien. Pas l’ombre d’une source ou d’un scoop. Pour Cris, le rédacteur en chef, l’espoir de sauver la mise repose maintenant sur Dina, son unique correspondante dans les parages.

Et le voilà qui s’acharne sur son portable. Trop petits les boutons ou trop gros les doigts ! Il parvient à la joindre. Enfin.


- Dina ? Dina ? Tu m’entends, Dina ? Allô ?

- Oui, Cris, je t’entends. Écoute, ici c’est la panique complète, il paraît…

- Qu’Ingrid Bétancourt est morte, oui je sais. T’as réussi à trouver quelque chose là-bas ? T’as des images ?

- La situation est très confuse ici. Les habitants redoutent des représailles des révolutionnaires, ça risque d’être très compliqué. À la moindre info, je te rappelle.

- Fais vite, Dina ! Ici on en est réduit à suivre voire même à reprendre les infos des chaînes nationales, ce qui, tu t’en doutes bien, n’est pas du tout notre façon de voir les choses.

- Dès que j’ai du nouveau, Cris. Promis.


Un seul mot d’ordre : du neuf, du neuf, du neuf. Mais sur qui ? Sur quoi ? Cris décide de convoquer une cellule de crise de la presse privée avec Berto et Adrian, respectivement rédacteurs en chef du journal « Democracia » et de la chaîne « Telecolombia 1 » (TVC1). Le trio constate avec dépit qu’ils sont dans le flou absolu, sans aucune piste valable. En fait ils sont un peu comme la population colombienne à ce moment précis de la vie du pays : complètement abasourdis par la nouvelle et une incompréhension totale des faits. Chacun propose sa propre analyse de la situation.


- Qu’est-ce qu’on avait jusque-là ? demande Berto.


Cris et Adrian résument et reprennent les éléments du dossier Bétancourt à l’heure où ils parlent. Des sources parlaient récemment du mauvais état de santé d’Ingrid et d’une soi-disant grève de la faim qu’elle aurait entamée. Mais cela n’aurait en rien ébranlé la détermination des FARC qui, de toute façon, n’envisageaient une libération qu’en échange des guérilleros détenus par le gouvernement.


- Ingrid Bétancourt est diminuée physiquement, elle est affaiblie et elle participe à une sorte de mutinerie ? J’ai un peu de mal là, s’interroge Berto.

- Elle a peut-être été impliquée malgré elle, elle aura été victime d’une balle perdue. Elle s’est peut-être retrouvée en plein milieu du carnage et voilà.


La réflexion d’Adrian semble convaincante mais Berto, en bon journaliste - de l’opposition de surcroît -, préfère garder une part de doute.


- À creuser quand même, dit-il.

- Qu’est-ce que va faire le président Uribe, à votre avis ?

- Tu sais Cris, maintenant qu’Ingrid Bétancourt est morte, il va pouvoir s’en donner à cœur joie avec les FARC. Il va vouloir foncer dans le tas.

- Et l’international ?

- Ouh ! Alors là les gars, dit Adrian en levant les yeux et les bras au ciel. Alors là je ne sais pas. En tout cas en ce moment j’aimerais pas être dans les baskets du père Uribe parce qu’avec Chavez (2) d’un côté et Sarkozy de l’autre, il a du souci à se faire.

- Tu m’étonnes, poursuit Berto tout sourire, avec un Chavez qui soutient les FARC et la France qui va lui reprocher sa nullité dans les négociations avec au bout la mort d’une compatriote ! Et quelle compatriote !


Pour Cris, il est temps de mettre un terme aux considérations politiques du moment. Dans une affaire aussi grave, la communication est un atout majeur pour celui qui saura s’en servir.

- Bon, c’est pas tout ça mais il faut désormais qu’on sache ce qui s’est réellement passé. Si Uribe a fait une connerie, il ne faudra pas le lâcher.


Alors qu’ils échafaudent un plan de communication, Marcos, l’assistant de Cris, manque de finir la tête clouée dans un écran d’ordinateur et parvient jusqu’au bureau de Cris tout essoufflé et une corbeille à papier autour de son pied droit :


- Patron, le président va prendre la parole d’une seconde à l’autre sur TVNacional 1 !


Adrian, Berto et Cris se jettent devant le principal téléviseur de la rédaction. Juste à temps. Ils ne sont pas déçus par la mise en scène à laquelle ils assistent : Uribe est au centre, droit comme un i, entouré de ses généraux étoilés.


- Ils sont-y pas mignons nos sapins de Noël ?

- Tais-toi Berto !


Avec beaucoup d’emphase, le président annonce, sans surprises, des représailles d’une extrême sévérité à l’encontre de ceux qui n’ont que la barbarie comme ligne de conduite. La scène se passe sur le parvis du palais présidentiel et les images, sans équivoque, montrent une foule tout acquise à sa cause, celle de « la vengeance contre un fléau qui gangrène la Colombie » selon ses propres termes.


- Les Colombiens ne peuvent que le soutenir, commente Berto. Il va enfin les libérer de ce problème sans aucun état d’âme. Quelque part, je les comprends même si ça me fait vraiment chier.

- Il faut penser à nos lecteurs et à nos téléspectateurs maintenant, lance Cris. On doit répondre. On doit faire quelque chose, vous croyez pas ?

- Et si on posait des questions ? propose Adrian. Ou plutôt si on SE posait des questions ? Je m’explique. On s’octroie le luxe de douter des faits. Vous me direz, c’est déjà un peu ce qu’on fait tous les jours dans nos supports respectifs. Mais là, après tout, je ne sais pas si vous avez remarqué, mais il n’y a aucune preuve ! Aucune preuve montrée ou publiée s’entend. Pas une image du camp concerné par le massacre. Pas la moindre image d’un corps ou d’une chapelle ardente. Même pas une petite photo aérienne de la zone. Ça s’est passé la nuit dernière et il est déjà 20 heures ! Par contre, on va bouffer de la propagande en veux-tu en voilà : et que je te montre la foule et les slogans pro Uribe, et que je te repasse le discours en boucle sur toutes les chaînes nationales !

- Toi aussi tu crois qu’il y a anguille sous roche, hein ? interroge Berto.

- Je dis simplement qu’il faut qu’on arrête de prendre les gens qui nous suivent et qui nous sont fidèles pour des cons !


Cela fait maintenant 4 jours que les faits ont eu lieu. La population se rallie chaque jour davantage aux bonnes paroles d’Uribe. Adrian a vu juste : les images passent en boucle sur tous les téléviseurs mis en vitrine dans les principales artères de Bogota. Le pouvoir en place se renforce malgré les tensions internationales mais il reste toutefois persuadé qu’il arrivera à apaiser tout ce beau monde lorsqu’il aura liquidé le dernier combattant FARC sur le sol colombien. Uribe montre également qu’il est extrêmement malin. Ses dernières interventions télévisées rendent les FARC responsables du narcotrafic en Colombie. Et voilà. D’une pierre deux coups et des sondages qui montrent une croissance exponentielle de sa cote de popularité.

Assis dans son fauteuil de cuir noir, Cris constate, impuissant, la force de frappe médiatique du pouvoir.

Soudain, le portable. Un coup d’œil rapide sur l’écran : c’est Berto.


- Cris ?

- Salut Berto. Du nouveau ?

- Zappe sur CNN, dépêche-toi !


Cris s’exécute. Plein cadre, le porte-parole de la Maison Blanche.


… que nous déplorons les incidents survenus dans la nuit du 6 au 7 avril 2008 dans la forêt colombienne, incidents ayant conduit à la mort de plusieurs otages innocents. Les États-Unis d’Amérique font part de leur inquiétude quant aux autres otages encore détenus par les FARC et considèrent illégitime et infondée toute collaboration dans une éventuelle intervention aux côtés de l’armée colombienne…


- Tu m’étonnes qu’ils ne veulent pas y aller, il y a pas mal d’otages américains, commente Cris à Berto qui est resté à l’autre bout du fil.

- Il y a quand même un truc qui me chiffonne, Cris. Ça fait un moment que je mate les chaînes d’infos américaines et je constate que le contenu ne diffère guère de celui de nos chaînes nationales, notamment TVNacional 1. Bizarre ! Ça colle pas avec le communiqué qu’on vient d’entendre. Au fait, t’as des nouvelles de Dina ?

- Je l’ai eue hier. Elle m’a dit qu’elle était sur un truc mais j’en sais pas plus. On verra bien.


TVNacional 1 jubile. Les audiences explosent. Uribe devient lentement mais sûrement le héros, le chevalier seul contre tous les méchants dragons. Son discours met l’accent sur le non-interventionnisme américain : lui et lui seul règlera le problème, sans les Américains, sans les « Gringos », et lorsque l’on connaît l’antiaméricanisme latino, on comprend la popularité d’Uribe et son statut de défenseur du peuple, un vrai retour aux valeurs indépendantistes bolivariennes.

Cris, Berto et Adrian commencent à trouver cela quelque peu étrange. Ne pas intervenir en Amérique du Sud, cela ne ressemble pas aux « yankees ». La lutte contre le narcotrafic prônée par Uribe n’est même pas mentionnée dans les différents médias américains. Toutes ces réflexions n’altèrent en rien la volonté des 3 confrères de provoquer le doute dans l’esprit de leurs sympathisants avec des titres explicites : « Pourquoi Bush n’intervient-il pas ? », « Ingrid n’aurait jamais mis la vie des autres otages en danger ! », « Vingt otages contre des centaines de guérilleros ? Pour qui nous prend le gouvernement ? », « Uribe, que caches-tu ? ».



Loin de Bogota, une conversation discrète se tient, en pleine brousse, entre un homme en uniforme et une jeune femme. Si Dina est une journaliste très persuasive, c’est certainement grâce à son professionnalisme et à sa coriacité, deux qualités de choix dans ce métier mais qui en aucun cas n’ont fait le poids face à un généreux 95B très convaincant lors de son entretien d’embauche avec Cris.

Dina s’est donnée à fond ces jours-ci sur un sujet aussi brûlant que la mort d’Ingrid Bétancourt. Elle ne lâche rien. Après de multiples contacts en passant par une kyrielle d’intermédiaires, village après village, elle est enfin tombée sur quelque chose. Elle appelle aussitôt Cris.


- Cris ? C’est Dina.

- Salut. Alors, du nouveau ?

- Je rentre demain matin mais je ne serai pas seule.

- C’est qui ?

- Je préfère ne rien dire par téléphone. Il faut que tu me rendes un service.

- Vas-y.

- J’ai fait une promesse à notre source : discrétion totale et protection. Ce gars-là détient des infos qui vont mettre un sacré coup de pied dans la fourmilière, je te le garantis. C’est ok pour toi, Cris ?

- Ça marche. Tu auras tout ça. Demain matin, je serai là avec Berto et Adrian.

- Tu vires le reste de la rédaction, d’accord ? Je voudrais éviter les fuites.

- Promis. À demain.



À dix heures trente, lorsque Dina pénètre dans la salle de rédaction de CLTV1, elle conclut rapidement que ses collègues viennent de passer la nuit sur place.


- Désolé pour le café Dina, regarde nos têtes et tu comprendras pourquoi il n’y en a plus.

- Pas grave. Personne ?

- On a même zigouillé la moindre bestiole volante ou rampante pendant la nuit. Alors, qu’est-ce qui se passe ? Et lui, c’est qui ?


L’homme qui accompagne Dina fait preuve d’un calme et d’une sérénité qui contrastent avec le tumulte de l’actualité. Une barbe de trois jours mais un regard qui inspire le respect, comme une autorité qui s’imposerait naturellement.

Tout en ôtant le long manteau qui le recouvrait pour des raisons de sécurité, l’homme se présente :


- Je m’appelle Lucio Escudo et…


À peine a-t-il le temps de finir sa phrase que Berto réagit à la vue d’un insigne sur un treillis :


- Nom de Dieu ! Les paramilitaires !

- Oui. Je suis capitaine dans les rangs des forces paramilitaires colombiennes, l’autre force de contre-pouvoir. Les mouvements des FARC et leurs agissements bénéficient d’une attention toute particulière de notre part, mais sur ce point je ne vous apprends rien. La différence avec l’armée régulière, c’est que nous avons une connaissance du terrain bien supérieure et bien plus détaillée. Il se trouve que depuis quelque temps j’étais en mission, infiltré dans une des colonnes rebelles des FARC.


Berto blêmit.


- Ne me dites pas que…

- Si, répond sans hésiter Escudo. Celle qui est concernée par l’affaire.

- Putain de Dieu ! s’écrie Adrian la tête entre les mains. Et qu’est-ce que vous avez vu là-bas ?

- Tout.

- Et en plus il a tout filmé, précise Dina.

- La rébellion des otages ? La mort d’Ingrid en direct ? Vous avez tout vu ? s’empresse de demander Cris n’en pouvant plus sur son fauteuil.

- J’ai réussi à m’emparer d’une de leurs caméras et je ne me suis pas gêné pour m’en servir, l’occasion était vraiment trop belle. Regardez, je crois que certaines images peuvent vous intéresser.


D’un geste lent mais assuré, Escudo plonge une main dans un revers de son treillis et en retire une cassette VHS qu’il insère délicatement dans le magnétoscope qui se trouve face à lui. Puis il pointe du doigt le bouton « Lecture », se retourne et lance, avec un ton empli de fierté :


- Bon film !


Et il appuie.

La scène est filmée de nuit mais on distingue des silhouettes grâce à l’éclairage artificiel du camp qui permet d’effectuer une mise au point de temps à autre.


- Vous voyez ce que je vois ? interroge Berto.


Adrian analyse la scène et commente.


- Je m’trompe pas. C’est bien un commando qui prend d’assaut le camp ? Regardez, les otages ne montrent aucune agressivité envers leurs ravisseurs et… Oh ! Mon Dieu mais… Là ! Ingrid Bétancourt ! Quelle horreur !

- Observez l’uniforme du commando !

- Vous avez raison Escudo. C’est pas les otages, constate amèrement Cris. Ces uniformes, ce commando…

- Uribe, fils de pute ! réagit spontanément Berto.


Escudo stoppe la bande, éjecte la cassette et la tend aux journalistes.


- Ce document, vous en avez eu connaissance grâce à la collaboration à contrecœur des forces paramilitaires par l’intermédiaire de son haut commandement. En aucun cas vous ne divulguerez vos sources. Tâchez de faire bon usage de ces révélations car elles permettront d’affaiblir l’ennemi. Attention toutefois à ne pas trop sous-estimer cet ennemi ; il est fort, il sait communiquer, il a des alliés mais nous lui prouvons ici que nous aussi nous savons communiquer.


Les quatre reporters sont ko. Ils sont incapables de définir ce qu’ils ressentent à ce moment précis. De l’horreur et de la tristesse après ces images de carnage. Et puis du dégoût qui rapidement évolue pour devenir de la colère, de la rage et finalement de la haine. Oui. Voilà. De la haine pour ce gouvernement.

Le premier à reprendre ses esprits est Berto.


- Je le savais. J’l’avais dit que ça puait ce truc-là ! C’est lui, c’est Uribe qui a commandité l’attaque, mais apparemment, elle a complètement foiré. Il voulait un coup d’éclat, libérer Ingrid, libérer tout le monde, mais ça a foiré !


Un léger sourire pointe sur ses lèvres, un petit sourire qui pourrait presque être interprété comme un « Bien fait, pauv’con ! »


- Mais qu’est-ce qui lui a pris de faire ça ? demande Cris d’un air désabusé.

- L’opération n’a peut-être pas foiré finalement.

- Comment ça elle a peut-être pas foiré ? Expliquez-vous Escudo.

- Et si le but de cette opération commando n’était pas tout simplement…

- De tuer Ingrid Bétancourt, mais c’est bien sûr ! s’exclame Adrian qui cogitait dans son coin. Réfléchissez deux minutes les gars. Uribe monte une opération secrète destinée à l’éliminer. Il y parvient. Rentré au bercail, le gouvernement annonce, avec force bulletins d’information, une pseudo-rébellion de la dernière chance des otages. Celle-ci ayant échoué, elle s’est soldée par la mort de la plupart d’entre eux dont Ingrid Bétancourt. Les médias nationaux peuvent donc rendre hommage aux otages et souligner leur bravoure, quelque part l’honneur est sauf. Quant à Uribe, il se présente comme le gentil qui a vaincu tous les gros méchants qui emmerdaient tout le monde dans la cour de récré, il a vengé tous les Colombiens et il récolte tous les suffrages. Et quand je dis suffrages, je pèse mes mots !

- Si c’est l’armée régulière qui est intervenue, alors ça implique autre chose, poursuit Cris. Qui dit armée régulière dit soutien et qui dit soutien au gouvernement colombien dit USA, c’est la CIA qui aide Uribe.

- Mais pourquoi ? interroge Dina.

- Les USA et Uribe n’ont aucun intérêt à ce qu’Ingrid soit relâchée, explique Escudo. Les USA ne veulent pas d’un nouveau chef d’État à tendance progressiste, populaire ou populiste dans la lignée des Bachelet (3), Chavez ou Morales (4). En Colombie, à votre avis, quel pourrait être le seul obstacle à un troisième mandat de la droite ?

- Ingrid Bétancourt évidemment, répond Berto. Et donc toute la campagne médiatique a été calculée de A jusqu'à Z avec la CIA pour manipuler les foules et s’attirer les sympathies de la population. En plus, ça lui permet de limiter la casse au niveau des relations internationales. Quelle bande de salopards ! Mais je dois reconnaître qu’il y avait de l’idée.

- Oui mais les FARC, ils vont quand même faire savoir que c’était pas eux, non ? demande Dina.

- Personne les croira.

- Cris a raison. Maintenant qu’Ingrid Bétancourt est morte, ils n’ont plus leurs boucliers humains, il va y avoir de la répression. Et nous alors, qu’est-ce qu’on fait ? Et surtout qu’est-ce qu’on fait de ce document ? On le diffuse ? propose Berto.


Et voilà. La question est posée. Tous sentent bien le poids d’un tel document et l’impact qu’il pourrait avoir sur la population. Dupée et trahie, cette dernière aura tôt fait de mettre à mal le gouvernement Uribe et de provoquer sa démission. Pourquoi ne pas le faire alors ? Non, les journalistes sont bien conscients d’une chose : cette cassette entraînerait le pays, leur pays, dans le chaos et la vengeance. Dans une crise diplomatique sans précédent avec ses voisins charismatiques. Non. Il faut trouver un moyen discret mais efficace. Ce sera au détriment de leur poste, voire au péril de leur vie mais la population doit savoir.

Après un long silence, c’est autour d’une table que la décision est prise : le bon vieux chantage.



- Ils savent tout, les enfoirés !


Le président colombien ainsi que ses principaux collaborateurs sont effondrés ; ils viennent de visionner une cassette qui les accable. Ils sont bien conscients qu’ils n’ont guère le choix et devront donc suivre les instructions données par les expéditeurs de la lettre qui traîne sur le bureau.


« Monsieur le Président de la République,


Lorsque vous aurez visionné cette cassette, vous aurez compris que nos intentions sont franches, définitives et sans appel. Nous utiliserons tous les moyens de diffusion à notre disposition pour faire éclater la vérité au grand jour et montrer au peuple colombien comment l’homme qu’il considérait il y a peu encore comme un libérateur, n’est en fait qu’un traître aux services de la CIA et de sa propre ambition.

Sachez, monsieur le Président, que cinq copies de ce document sont prêtes, destinées aux USA, au Venezuela, à l’Équateur, à la Bolivie et à la France. Nous vous conseillons de considérer la situation et d’en tirer les conclusions.

Cependant, nous n’ignorons pas qu’un tel scandale entraînerait le pays dans l’anarchie la plus totale et le mettrait à feu et à sang. En outre, nos relations internationales ne s’en trouveraient que plus détériorées. C’est pourquoi nous vous faisons la proposition suivante : parlez au peuple, dites-lui que vous avez commandité cet assaut dans le but de libérer les otages mais que cet assaut a honteusement échoué et fini en tragédie avec la mort d’un otage devenu un symbole de la lutte pour la démocratie. Reconnaissant vos erreurs, vous présenterez ensuite votre démission pour n’avoir pas su gérer une situation délicate et critique qui vous a dépassé, le tout ayant été décidé par vous seul sans en faire part à vos principaux interlocuteurs internationaux.

De notre côté, nous diffuserons des informations dans ce sens mais vous devez comprendre que notre rôle sera de précipiter votre chute et de rendre leur place aux idées d’opposition.

Ne doutant aucunement que vous saurez prendre les bonnes décisions car il en va de ce pays qui nous est cher à tous, nous ne pouvons que vous souhaiter bonne chance. »


- Il aura mis une semaine mais enfin, ça y est, il a fini par démissionner, soupire Cris.

- Il est devenu introuvable ! Il a intérêt à bien se planquer, j’aimerais pas être à sa place, dit Berto d’un ton moqueur.


Cris, toujours au plus près de l’actualité, relance le débat :


- Et maintenant, qui pour la Colombie ?

- Il reste un autre problème à élucider, ajoute Adrian. On n’a toujours pas retrouvé le corps d’Ingrid Bétancourt. Uribe a tout fait pour qu’il soit introuvable et nous voilà avec la famille et la France qui font pression pour ramener sa dépouille.

- T’as un plan ?

- Tu sais Cris, ta correspondante…

- Dina ?

- Oui, Dina. Elle a bien voulu me donner certaines infos pour que j’aille fouiner dans la brousse. On sait jamais mais je doute fortement qu’il reste une quelconque trace de l’événement.

- Fais gaffe quand même, s’inquiète Berto.

- Je vous tiens au courant !



Retourner là-bas représente un risque énorme dont Adrian est conscient. Il doit être extrêmement prudent car les FARC sont devenues beaucoup plus chatouilleuses et meurtrières. Il a bien tenté de reprendre contact avec le capitaine Escudo : en vain.

De fil en aiguille, intermédiaires après intermédiaires et surtout moyennant quelques généreux bakchichs, il trouve enfin le poste qui a servi d’hôpital peu de temps après l’assaut des troupes gouvernementales. Ce dispensaire, d’après les renseignements qu’il a pu recueillir, aurait servi de chapelle ardente et de morgue pour les cadavres des otages.


- Quel coin paumé ! Idéal pour planquer des cadavres en tout cas.


Adrian apprend que le lieu était tenu par un infirmier qui officiait à la fois en tant que médecin, maire et même cantonnier. Mais il apprend également que cet infirmier a mystérieusement et subitement disparu peu après les événements d’avril dernier.

Les murs, eux, sont toujours là et le dispensaire encore relativement bien rangé. Une fouille rapide des lieux et des tiroirs. Il s’en doutait. Plus rien.

Toutefois, après maintes discussions et la perte de ses derniers billets, Adrian parvient à entrer dans le bureau du maire-infirmier-cantonnier. La grande et unique armoire située au fond de la pièce ne résiste pas longtemps au couteau suisse made in Taïwan du journaliste.

Un fou rire. Un fou rire qu’Adrian ne peut contenir à la vue de tous les dossiers des malades, là, bien rangés ! Notre infirmier ne rangeait rien au dispensaire et ça, Uribe ne l’avait pas prévu. Le président a donné des consignes drastiques pour que tout malade soit répertorié pour pouvoir éventuellement retrouver la trace des FARC. Le voilà donc pris à son propre piège et il a oublié de faire le ménage et de féliciter cet infirmier pour son zèle ! Les otages sont effectivement passés par cet hôpital de fortune et leurs dossiers sont là, bien classés par ordre alphabétique.

En sortant de la mairie, la chaleur est telle qu’Adrian se sent pris d’un vertige qui l’oblige à s’asseoir quelques instants sur le perron. Les rues sont devenues désertes, fantomatiques. Il sent la jungle tout autour, oppressante et humide.

La pochette en carton traîne par terre, à ses pieds. Qu’importe, il n’a lu qu’une seule fois le dossier qu’elle contient mais il le connaît déjà par cœur :

« … la patiente présente deux plaies par balle superficielles à l’épaule gauche et au bras droit ainsi que des marques de coups violents sur le visage ayant entraîné de multiples fractures. Son état ayant été jugé satisfaisant, elle a été transférée, encore inconsciente, dans un hôpital de la région… »

Une rescapée. Une seule. Deux lettres : IB.


- Où es-tu Ingrid ?



(1) FARC : Forces Armées Révolutionnaires Colombiennes.

(2) Chavez Hugo : actuel président du Venezuela.

(3) Bachelet Michèle : actuelle présidente du Chili.

(4) Morales Evo : actuel président de la Bolivie.


 
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   Bidis   
2/6/2008
Quel dommage d’avoir mêlé le personnage si emblématique d’Ingrid Bettancourt à ce récit bien mené, dans une belle et vivante écriture. Cela m’a complètement perturbée dans ma lecture de sorte que je ne peux pas évaluer ce texte.

   widjet   
3/6/2008
 a aimé ce texte 
Bien
Sixième lecture du concours

Traité comme un thriller jounalistico-politique (on pense à pleins de films tirés des best sellers de Grisham notamment!), d'une écriture fluide (mais ça on est habitué avec Guanaco), c'est rythmé, mise en scène nerveuse, pas de fioritures, bref on est happé par les évènements et on lit sans s'arrêter. Certes, l'auteur se montre opportuniste en collant de près à des évènements réels mais cela aussi dégage une force indéniable. Parler d'Ingrid Bétancourt ne m'a pas vraiment gêné et donne encore plus d'anthenticité et de réalisme au récit.
De bonne facture donc, suffisamment capitvant et dont le fond engagé (et aux arguments avancés qui semblent convaincants même si je ne suis pas un expert en affaires étrangères) ressemble 100% à son auteur (lire la plupart de ses nouvelles, impérativement... Lol !).
Une surprise ? Oui et non. J'avais pour ma part mis Guanaco parmi mes favoris du concours. Il ne m'a pas déçu.

Bravo à lui !

Widjet

   Tchollos   
3/6/2008
Tu es un auteur constant au style très vite identifiable, pas de doute. Ton côté journalistique, présent dans tous tes textes, trouve ici une sorte de sommet puisque les "héros" sont journalistes. Comme toujours tu mêles récit de fiction et "faits historiques" avec une volonté de vulgariser des informations et de transmettre un message. J'ai l'impression que ton but est de nous montrer la complexité du monde sans mettre de côté l'émotion (tu es toujours investit émotionnellement dans tes textes, n'est-ce pas?). J'apprécie tout ce que tu fais, ton intelligence et ta morale, et ce texte est de nouveau d'une grande force. Je ne pouvais pas le lâcher et je suis resté littéralement scotché jusqu'au point final.

En revanche, je regrette beaucoup que tu es mis en scène un "personnage réel". Comme Bidis, cela m'a beaucoup perturbé. Je me demande même dans quelle mesure le texte n'aurait pas été plus fort si tu avais utilisé des pseudonymes, des allusions, que tout le monde aurait vite compris d'ailleurs. Ici, au lieu de me dire : "oh, c'est terrible, c'est possible bon dieu" (ce que j'aurais pensé si tu avais légrement transformé la vérité et changer les noms), je me suis trouvé mal à l'aise, comme si on mettait en scène ma propre mort. Perturbé par cette émotion, je pense que la trame politique est passée en second plan. Je ne sais pas si je me fais bien comprendre. Tu réécris une histoire qui n'est pas encore écrite dans la vraie vie et je n'ai pas trop aimé ça. Même je suis très touché par ton humanité.

Tu es un auteur spécial, engagé, réaliste, indispensable. Je t'admire beaucoup. Sur ce texte, tu as atteins une sorte de paroxysme Guanacosien qui selon moi ouvre un débat sur "qu'est ce qu'une fiction?".

   calouet   
3/6/2008
Quel rythme! C'en est presque etouffant parfois, tellement ça court, ça stresse, ça cogite, ça jacte dans tous les coins! A mon goût, quelques coupures, transitions plus nettes auraient été parfois bienvenues, pour que le lecteur reprenne son souffle. Mais je suis une feignasse...

Pour le reste, c'est très bien, à mon avis. Les personnages sont convaincants, le style aussi, les dialogues impeccables. Du bel ouvrage, quoi... Ma note : 15

PS : 95B, ça fait un dos large et des seins de taille moyenne, non? Pas forcément une bombasse, Dina... ;)

   Ninjavert   
3/6/2008
 a aimé ce texte 
Bien ↑
J'avais hâte de lire ton texte Guanaco, et comme les autres je n'ai pas été déçu.

On retrouve tous tes thèmes de prédilection, que tu agences ici avec une rigueur et une méthode diabolique. Tout ce qui fait la richesse du récit ici s'entremêle et se sublime : Le ryhtme halletant de l'enquête journalistique, l'actualité politique brûlante, l'aspect humano-social que ce soit à l'échelle du peuple ou de l'invidu... Bref rien n'est laissé de côté.

Sur la question soulevée par Bidis et Tchollos, sur la pertinence d'utiliser le personnage d'Ingrdi Betancourt, je n'ai pas vraiment d'avis. J'avoue aussi avoir tiqué au début, mais ça ne m'a nullement gêné pour "apprécier" le reste du récit. On baigne dans une sorte de réalité historique alternative, une situation fictive, inscrite dans un contexte rigoureusement exact, qui a des implications parfaitement plausibles. C'est un procédé assez courant dans les romans d'espionnage, et tu t'en tires très bien. (La trilogie Bourne de Robert Ludlum, récemment adaptée au cinéma, mets bien en scène le terroriste Carlos (brûlant d'actualité à l'époque), et ça ne l'a pas empêché de faire trois best-sellers ^^)

L'écriture est efficace, vivante et diaboliquement rythmée. Il reste quelques coquilles (Les chiffres non-écrits en lettres, par exemple) ou d'inattention, quelques petites boulettes ici ou là dans la ponctuation qui auraient pu lisser le tout et surtout, comme l'a dit Calouet, une possible optimisation de la mise en page. Plus aéré, mieux découpé (en termes de lecture) le texte aurait été plus agréable.

En tout cas je me suis complètement laissé prendre par ce récit dramatiquement crédible. Comme Widjet mes notions de politique internationale sont trop limitées pour juger de la crédibilité du truc, mais te connaissant, je n'ai aucun doute à ce sujet. Et de toute manière ça paraît crédible, ce qui est le principal.

Il m'a manqué un petit quelque chose pour être totalement conquis. Comme pour le texte de Bidis, je dirai que tu nous donnes trop d'indices. C'est normal vu qu'on vit l'histoire au niveau des journalistes, et donc qu'on assiste à leur pensées, à leurs déductions. Mais au final, le complot qu'ils éventent nous auraient plus percuté si on l'avait pris en pleine gueule, comme une grosse surprise.
C'est une méthode comme une autre. Moi j'avoue que je préfère ne rien lâcher, poser le contexte, la situation, et laisser mariner le lecteur avec des recherches dont on ne voit pas l'aboutissement. Après, vlan ! Je lui balance le truc en pleine gueule pour le scotcher, et après seulement je détaille le pourquoi du comment. Ca ne marche pas toujours, mais dans la forme je trouve ça plus "efficace".

En tout cas bravo mon cher Guanaco, ton engagement et ta passion transpirent par le biais de ta plume, et on ne peut que te remercier de nous les faire partager.

Chapeau bas l'artiste !

Ninj'

   David   
4/6/2008
 a aimé ce texte 
Bien
Bonjour Guanaco,

L'idée m'a bien plus d'imaginer un complot autours d'Ingrid Bétancourt, d'imaginer une manipulation de l'information, c'est trés crédible je trouve.

Le personnage de Dina m'a géné un peu, ce rôle de potiche, Escudo avait une info, il se serait débrouillé sans elle pour la faire parvenir au média, mais remarque ça démystifie le grand reporter. Et la fin m'a troublé aussi, IB survit...le récit n'en a pas besoin je crois, ou alors il y a un double sens que je n'ai pas compris, mais franchement je pense un peu à une superstition ou une pudeur au regard de l'actualité du personnage.

Edit: Manipulation(s) est au pluriel, un complot contre Ingrid avec sa fausse évasion et un autre contre Uribe avec une fausse mort d'ingrid ?

   Maëlle   
6/6/2008
 a aimé ce texte 
Bien
Le tout début est un régal, on est pris dans le truc, happé, avec juste l'idée de "hein... quoi il se passe, je veux savoir". L'ambiance de salle de rédaction, entre désinvolture et exaspération, est tout à fait dans ce qu'on attend (je vais pas mettre "conforme à la réalité, j'ai jamais mis les pieds dans une salle de rédaction"). Je trouve que la jungle manque de présence: on voudrais voir le héros éponger sa sueur ou chasser les moustique, et même pas.
Le final est tout de même parfait (respect des normes du concours parfaitement efficace)

   Ariumette   
11/6/2008
Brulant, brulant ! Très interessant ce thème hyper réaliste... Je ne suis même pas d'accord avec moi-même pour savoir si ce côté hyper référencé m'a perturbé ou m'a fait adorer ! Une nouvelle très bien écrite de bout en bout. Et ce même si j'ai trouvé la fin un peu précipitée. Autre bon point c'est que contrainte et forcée de laisser ta nouvelle au milieu (le travail quelle plaie !), j'ai pu m'y replonger sans aucun soucis et sans relire le début.

Je ne note pas because -concours-... Mais j'ai vraiment beaucoup aimé ! Merci.

   aldenor   
17/6/2008
 a aimé ce texte 
Bien
De la politique fiction bien ficelée, mais je trouve que les personnages manquent un peu de vie. La narration est parfois exagérément journalistique.


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