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Policier/Noir/Thriller
GuillaumeJ : Froid urbain
 Publié le 04/02/18  -  12 commentaires  -  24989 caractères  -  87 lectures    Autres textes du même auteur

La journée terrifiante d'un adolescent dans un quartier difficile.


Froid urbain


Froid.


Il est tôt et il fait froid. On n’est quand même pas en hiver, ça fait à peine quelques semaines que les cours ont repris. On dirait que ça fait des années. Mais j’ai froid. Un froid de fils de pute. Mais c’est un matin comme un autre en fait.


Le collège n’est pas loin de la maison malheureusement. Oui malheureusement. Je fais ce que je peux pour ne pas y arriver trop tôt et trop vite. Je flâne… ahahah. Quelle bonne idée de flâner entre deux crottes de chien, une poubelle cramée en respirant à pleins poumons l’odeur de la pisse de clodo. Ça vaut mieux que l’aiguille qui perce mon cœur à chaque pas qui me rapproche et la douleur au bide qui me donne envie de chier. Ce n’est pas possible de se mettre dans cet état ! Comment ils font les autres ?


Tu sais comment ils font…


Ce quartier c’est certainement pas le pire de banlieue parisienne et mon immeuble pas le pire du quartier. Il y a encore un petit centre commercial. Enfin, ça se compose surtout d’un tabac-presse qui se fait braquer quasi toutes les semaines, un Félix Potin qui vend plus de Villageoise que de légumes, un pressing et un toiletteur pour chien.


Le collège lui est face à mon immeuble, qui doit bien faire cent mètres de long. Toute la cour de récré mais de l’autre coté de la rue. L’entrée se fait sur le côté tout au bout, face à un autre immeuble. Certains bâtiments sont tellement longs que les architectes ont fait des arches au centre pour qu’on puisse traverser. Pour moi, comme pour plein de gosses, l’avantage c’est qu’on a qu’une rue à traverser et que c’est pas loin. Enfin ça m’arrangerait que ça le soit plus.


Le problème c’est que je suis aussi un angoissé du retard. On se refait pas. Alors j’arrive…


Devant les portes l’ambiance est déjà lourde et les regards agressifs… ou c’est moi qui délire ? Non je crois pas.


Vite trouver un allié de circonstance, n’importe qui, un grand qui s’en fout de nous mais qui fera illusion. Personne de ma classe que je connais. Ou alors ils sont avec des gars que je ne souhaite pas approcher. Trop instables.

Marcel, un Antillais de ma classe, discute avec un Maghrébin dont je ne connais pas le nom. Il n’a pas l’air commode et il fait « vieux ». Petit, nerveux, un duvet noir sur les lèvres et le regard sadique. Dit comme ça, ça fait cliché et ça peut faire marrer… ahah. Il a vu que j’avais regardé. J’ai détourné le regard mais sûrement trop tard. Personne d’autre, alors je fais semblant que tout va bien et qu’être seul ne fait pas de moi une victime potentielle.


Sonnerie.


Un son entre soulagement, résignation et peur. Au moins y aura des adultes. Enfin, une adulte… peut-être… si elle est pas malade ou cachée dans son bureau.


Je rentre dans la cour, la cage, le cirque.


Le but du jeu maintenant c’est d’attendre des gars de ma classe que je connais et qui acceptent que je traîne avec eux. C’est pas qu’ils m’aiment bien hein, c’est juste qu’ils sont moins méchants que les autres. Ils se foutent de ma gueule mais au moins ils sont pas agressifs.


Mon problème c’est que je n’ai pas de potes. Pour plusieurs raisons. Premièrement j’ai du mal à m’en faire car visiblement je fonctionne pas comme tout le monde. Pourquoi ? Comment ? J’en sais rien, mais on me fait clairement voir que je suis pas normal, j’utilise trop de mots et trop compliqués. Deuxièmement : qui se ressemble… toi-même tu sais. Sauf que des gars comme moi y en a pas des masses au collège.


Comme moi c’est quoi ? Comme moi ça veut dire babtou, toubab, face de craie… « français » quoi. Sur deux cents élèves il doit y avoir trente Français dont vingt filles. Les filles ça ne compte pas. Elles ont compris depuis longtemps que pour être tranquilles faut se maquer vite fait avec un caïd. Le grand frère français ça n’existe pas et dans notre quartier les papas c’est pas ça non plus… de toute façon qu’est-ce qu’il pourrait faire le papa tout seul ? Alors les filles françaises elles sont soit victimes, soit complices. Et les mecs ? Ils sont comme moi, seul. Et même si on se mettait ensemble on resterait trop minoritaires pour faire quelque chose. Alors on sert de bouc émissaire, de catalyseur ou de kapo. On attend, on se cache dans la foule, on fait avec ce qu’on a en priant pour que la journée se passe sans encombre. Dire qu’une de mes petites sœurs va rentrer en sixième l’année prochaine. Je sais pas ce que je vais faire.

Ne pas se mettre dans un coin, être visible en étant invisible, ne pas avoir l’air d’une victime. Ça fait longtemps que j’ai abandonné l’idée de mettre des vêtements de marque, même si ma mère avait pu me les payer. Trop visible, trop « provoquant ».


Pour le reste, c’est surtout des Maghrébins et des Africains. Mais surtout des Maghrébins. Un peu de Pakistanais/Hindous (je sais pas trop : ici on dit juste « pakpak »), quelques Asiatiques type Chinois, et quelques Antillais. Les Chinois sont moins emmerdés que nous. Je sais pas pourquoi.


Putain ! Y a Franck qui rentre dans la cour. C’est pas que je l’aime bien ou que je l’aime pas d’ailleurs mais, il est français et il est GROS. Il est tellement gros qu’il a des seins. Il est déjà en sueur et il souffle comme un porc.


Le problème c’est qu’il est en train de discuter (de rigoler bordel !) avec le Maghrébin de tout à l’heure. C’est pas bon ça s’ils se connaissent. Faudrait pas que Franck soit protégé maintenant. Ils se dirigent vers moi en discutant. Ils passent à côté de moi sans s’arrêter. Je suis peut-être plus invisible que ce que je pensais.

Ils sont à quelques mètres à peine mais je ne distingue pas de quoi ils parlent. Visiblement le Maghrébin essaie de convaincre Franck de quelque chose mais le gros a l’air embarrassé. Ça pue.


OK ça pue vraiment. Ils ont fait demi-tour et se dirigent vers moi.


– Salut ! lance Frank en me serrant la main de sa main moite de gros.

– Salut, j’lui dis.

– J’ai mon pote Nassim qui voulait te rencontrer, dit-il avec sa voix de fille.


Son « pote »… tu parles.

Je regarde le Nassim pendant que je lui dis salut. Pas de serrage de main entre nous, j’ai l’habitude. J’ai la manie de regarder les gens dans les yeux, j’suis con. Il me regarde aussi et me dit :


– J’te connais pas t’es d’où ?


En réalité ça donne plutôt : « Tss chepaquitétédou tss », mais comme j’ai téci en deuxième langue je comprends. Enfin, pas toujours.


– J’habite à côté là-bas au 23, je lui réponds, en montrant mon immeuble avec mon bras.


Comme je traîne pas dehors après les cours et le week-end, ça lui fait drôle de pas me connaître (enfin je pense que c’est ce qu’il se dit vu sa tête).


– Tu connais Nadir ? me dit-il dans sa langue et comme si il n’y avait qu’Un Nadir.

– Non mais je connais Samir (un des gars de ma classe un peu fou-gentil), en répondant comme si il n’y en avait qu’Un.

– Et Abdel, le grand ? poursuit-il.


Je fais signe que non.


Il hoche la tête comme si j’avais dis un truc important.


– Pourquoi tu vas pas à la Maison du tiéquar ? me demande-t-il.


Enfin, il demande pas vraiment, c’est plutôt une accusation.


C’est donc ça qui le perturbe. Je suis pas avec les autres gosses du quartier à la MJC donc je suis pas de la bande. Il cherche à savoir si je connais du monde. À savoir si j’ai des potes. Si je suis une victime ou non quoi (ou alors je suis parano). Parce que c’est vrai que ça arrive des Français qu’on fait pas chier. Mais c’est plutôt des tarés. Ils sont dans la surenchère.


Ce qui me perturbe moi, c’est de ne pas l’avoir remarqué avant ce type. OK, je suis dans ce collège que depuis la rentrée, suite au divorce de mes parents, mais je pensais pas avoir loupé quelqu’un. Surtout un type qui a l’air givré.


– Je sais pas, j’y ai pas pensé, je suis nouveau dans le quartier. C’est bien ? On y fait quoi ?


Il ne répond pas toute suite. Visiblement c’est pas un rapide.


– Ouais c’est bien, finit-il par dire. T’étais où avant ?


Franck ne dit rien. Il regarde Nassim avec anxiété comme si il s’attendait à quelque chose.


– J’arrive de Haute-Savoie, réponds-je, dans les Alpes.


J’aurais pu dire Tokyo ou Cayenne, il n’aurait pas su dire non plus où c’est. Ce petit interrogatoire l’air de rien commence à me foutre les boules. Dans tous les sens du terme. Évidemment, comme tous les types comme lui, il est très fier de son quartier de merde. Il veut savoir si je ne viens pas d’un quartier « ennemi ».


– Ah ouais, fait-il, comme si il savait de quoi je parle.

– Je t’avais jamais vu moi non plus, je lui dis. T’es dans quelle classe ?


Il me regarde comme si j’avais brisé un tabou, avant de me répondre :


– 4C. Mais je reviens là.


La SEGPA. Association de toutes sortes de résidus scolaires. Attends, il revient d’où ?


– Tu reviens d’où ? je lui dis.


Je pose des questions, j’suis con j’vous dis.

Ouh putain ! Y a le gros qu’est tout rouge.


– J’ai été exclu de mon autre collège, alors je reviens, il dit.

– Avant, il était ici, intervient le gros.


Donc en gros (ahah) il a été exclu de notre collège, genre l’année dernière, et là comme il a été aussi exclu de l’autre collège, ils le reprennent. Normal. Je vais éviter de poser la question du pourquoi. Ouais, des fois j’arrive à fermer ma gueule.


– Ah OK, je dis.


Sonnerie, l’heure des cours.


Les cours, c’est plutôt tranquille, y a pas trop de bordel, sauf avec certains profs complètement à l’ouest, genre comme la prof d’anglais. Mais bon je peux à peu près me détendre si je suis au fond de la classe avec personne derrière. Au tout début de l’année j’ai fait l’con, je me suis mis au milieu. Pas devant parce que je voulais pas passer pour un intello ou un fayot, et pas derrière car je voulais pas que les profs pensent que je suis un cancre. Oui je sais, les stéréotypes tout ça. Bref, je me suis mis au milieu au premier cours. Je suis reparti avec un bout de cheveux en moins, que mon voisin de derrière avait coupé avec ses ciseaux pendant que mon voisin de devant essayait de me piquer des stylos dans ma trousse. Aux autres cours j’ai essayé de me mettre plutôt derrière ou devant une fille... stéréotypes tout ça.


Je suis pas forcement bon ou mauvais en cours. Ça dépend de la matière et/ou du prof et/ou du temps qui fait. Je sais pas. Ce qui est sûr c’est qu’ici avoir de trop bonnes notes c’est pas conseillé. Mieux vaut être dans le ventre mou.

À la recréation de dix heures, je traîne avec les gars de ma classe qui parlent de jeux vidéo que je ne connais pas. Je me fais tout petit.


Sonnerie. Midi.


Y a moins de monde et y a plus d’adultes : les profs, les dames de cantine et un ou deux pions, ce qui fait que la récréation de midi est plus calme.


La bouffe n’est pas dégueu et malgré le bruit, la sécurité est bonne. On n’est pas obligé de se battre pour manger. Nassim mange à la cantine. Je le vois avec des mecs de sa classe, se marrer à table. Il me flipper ce type. Il pue l’embrouille.


Après le repas, je suis les autres sous un des arbres de la cour. Pourquoi ils se réunissent là après le repas, invariablement, je ne sais pas ? Ils sont comme des petits vieux avec leurs habitudes, à parler de trucs que je connais pas. J’me fais l’impression d’être un étranger qui comprend pas la langue et les usages.


Y a des petits 6e qui chahutent sous le préau avec le jeu du moment : choisir un pauvre type au hasard dans la cour et sans prévenir lui sauter dessus et le lyncher. Comme ça, gratuitement. Ne pas être seul, c’est dangereux.


Les gars se sont arrêtés de parler. Ça me sort de ma rêverie car j’ai peur d’avoir loupé un truc.

Ils me regardent alors je pense vraiment que j’ai loupé un truc et je dis :


– Quoi ?

– T’es une petite fouine toi, me répond Nassim dans le dos.


C’est pas moi qu’ils regardaient. Je me retourne doucement parce que j’ai la tête engourdie. Je lui réponds en le regardant :


– Pourquoi tu dis ça ?

– Pourquoi tu parles sur moi, qu’il me dit.

– À qui j’ai parlé ? j’lui dis en fronçant les sourcils. Je te connaissais pas ce matin.

– T’es une balance je l’sais. T’aimerais bien qu’on rentre chez nous hein ? dit-il en avançant vers moi.

– Quoi ??? je comprends rien à ce que tu dis ! dis-je en reculant légèrement.


Ça sent pas bon, je vois du coin de l’œil les autres se barrer. Il n’est pas net dans sa tête le Nassim et visiblement je suis le seul qui n’était pas au courant.


– Nous les Arabes, poursuit-il, faudrait qu’on rentre chez nous hein ? C’est ça que tu penses !

– J’en pense que vous faites ce que vous voulez, m’entends-je répondre.


Ouais, j’ai tendance à être très premier degré, j’suis con je vous dis. Mais en fait il parle pas de sa maison, mais de son pays.


– T’es qu’un putain de raciste en fait ! Un fils de pute de raciste ! Narte belemouck ! bikelboun !


Je suis con, mais je suis sanguin aussi, et j’aime pas trop qu’on me traite de fils de pute. Je sais pas, c’est mon syndrome Marty McFly. Personne Ne Me Traite De Fils De Pute. Ça n’a pas de rapport avec ma mère, c’est comme ça.


– C’est toi le fils de pute ! j’lui réponds.


Bon j’avoue, ça produit son petit effet. Le babtou qui s’écrase pas, qui se la joue David contre Goliath ça fait monter la Street Cred. Par contre l’autre ça le fait passer en mode Super Sayan. Il se jette sur moi avec la haine dans le regard, j’ai juste eu le temps de lever mon bras gauche pour parer un coup que je me prends une grosse patate de patron dans la gueule coté droit. La feinte : tactique basique mais qui marche.


Ça me sonne mais ça me réveille aussi, ou plutôt ça réveille quelque chose. Une colère si forte que les larmes me sortent des yeux. Je lui fonce dessus en criant et essaye de lui donner des coups de poings. Bon clairement, c’est courageux et ça a de la gueule, mais c’est moyennement efficace.


Dès le premier coup, une arène s’est formée autour de nous et elle fait beaucoup de bruit. Coup de pied, coup de poings, ça part un peu dans tous les sens. J’ai juste le temps de penser que j’ai de la chance personne d’autre ne me tape dessus. Ça dure sûrement pas longtemps, mais j’ai l’impression que si.


Un adulte intervient et nous sépare. Je ne sais pas qui c’est, je ne vois plus rien à part mon adversaire. J’ai les oreilles qui bourdonnent, mon cœur qui bat très fort et le souffle court. L’adulte parle mais j’entends pas. Il m’emmène en me tenant par le bras.


Apparemment je suis le seul à être emmené. Assis sur ma chaise dans le bureau de la CPE, j’attends qu’elle revienne de sa discussion avec l’adulte qui est intervenu. Elle rentre dans le bureau je me dis qu’elle est jeune. Et belle, mais qu’elle a l’air un peu niaise. Il faut l’être pour s’habiller en jupe dans cet endroit.


Elle me regarde en faisant une tête de pas content. Elle dit :


– Pourquoi tu t’es battu ?

– J’me suis pas battu, j’me suis défendu !


Je m’arrête, parler me fait ressentir une douleur à la lèvre. J’y porte mes doigts et vois un peu de sang.


– Regarde dans quel état tu es maintenant ! C’est pas possible de faire des ennuis comme ça ! Qu’est-ce que je vais dire moi ? se lamente-t-elle.

– Fallait bien que je me défende…

– NON ! hurle-t-elle. Non non non, c’est interdit ! Il fallait appeler un adulte.


Genre c’était possible… Mais je ne le dis pas, ça ne sert à rien. Ce qui l’embête c’est que j’ai pas respecté ses règles à elle et maintenant elle a peur d’avoir des problèmes. Elle n’a aucune idée des vraies règles de cet endroit. C’est pour ça qu’on ne peut pas compter sur les adultes. Ils ne voient qu’à travers leurs règles. Et quand la réalité ne rentre pas dans les cases de leur damier réglementaire ils sont furieux… contre la réalité.


Alors, je ne dis rien. Elle met un mot dans mon carnet. Et je dis :


– Et l’autre il n’a pas de mot ?

– Tu ne crois pas qu’il a assez de problèmes comme ça ? me dit-elle.

– Mais c’est lui qui a commencé !


J’suis con, je crois encore à la justice. Visiblement le fait qu’il ait des « problèmes » fait de lui un intouchable. Il doit y avoir un quota de problèmes et après t’es tranquille. Visiblement j’en ai pas encore assez.


Sonnerie.


– Retourne en cours, me dit-elle. Et demain tu reviendras me voir avec ton carnet signé par tes parents. Et ne t’avise pas de recommencer.


Je retourne vite fait en classe juste avant que la porte de celle-ci ne se referme.


Cours de français, deux heures, j’ai le temps de cogiter. Signer le carnet à la place de ma mère pas de soucis. Si je lui dis la vérité, elle me croira mais elle se sentira obligé de venir faire un scandale dans le bureau de la CPE et forcement ça fuitera, et là je serai une vraie balance aux yeux des collégiens. Sans compter que le peu de crédibilité que j’ai s’effacera. Bref, ça foutra la merde encore plus.


Je sens que les élèves me regardent. Certains ricanent. J’ai également le temps de flipper sur la récré de l’après-midi. Qu’est-ce que je vais faire ? Je vais pas sortir dehors, l’autre taré risque de me retrouver, sans compter que tout le collège est au courant et va tout faire pour l’exciter et provoquer une nouvelle rencontre. Est-ce que j’ai des alliés ? Non. Ça c’est clair.

Est-ce que j’ai une porte de sortie ?


Peut-être deux en fait. Dès la sonnerie, je cours jusqu'à la grille qui entoure le collège et je saute par-dessus celle qui fait face à mon immeuble, elle est pas haute. Et je sèche le dernier cours. Je reviens que le surlendemain. Au pire je ferai un mot de ma mère pour dire que j’étais malade. Ça aura peut-être eu le temps de se calmer, et une autre histoire sera venue entre temps. Parce que c’est comme ça, une histoire en chasse une autre qui en chasse une autre, etc.


Des fois y a des come-back d’histoires, mais c’est comme au ciné, les suites sont moins bien.


Sauf que c’est chaud de traverser toute la cour en courant comme un con tout seul. Déjà je vais me taper la honte. Deuxièmement, la prof de dessin va noter que j’étais pas là et la CPE va griller que c’était juste après mon audition. Et elle va peut-être appeler ma mère. Mauvais plan.


Sinon, je vais dans le bureau de la CPE à la récré et je vais chouiner que « la vie c’est pas facile depuis que papa et maman se sont séparés et patati et patata ». Le temps de la récré. Au pire elle me croit pas, au mieux elle se dit qu’elle y a peut-être été un peu fort. Après, cours de dessin et en sortant je trace jusqu'à la maison. Mieux comme plan.


Sonnerie.


Bon visiblement le coup de la pleurniche ça sera pour une autre fois : le bureau est fermé. Je vais attendre devant on sait jamais.


Elle est pas revenue mais au moins j’ai pas croisé l’autre fou. Par contre, des gars de ma classe sont venus me dire que j’allais en chier à la sortie. Pas sur le mode de mecs sympas qui me préviennent ; non, sur le mode : on a hâte de voir ça.


Le cours de dessin se passe. Rien de particulier à part l’angoisse qui monte de voir ma sortie foirée. Faut pas se voiler la face, ça pue. Déjà entre la sortie de la classe et la sortie du collège, je peux me faire intercepter mille fois. Par Nassim-Attila déjà, mais surtout par une centaine de kapos avides de sang, ravis de détourner la violence vers un autre qu’eux.


Mieux vaut lui que nous. C’est celle-là, la règle du collège. La règle de la vie ?


Et ça, ça ne vaut que si j’arrive à sortir vite fait de cours – dans les premiers du collège en fait – alors même que c’est une règle tacite ancestrale parmi les collégiens d’essayer de sortir plus tôt du dernier cours, par des subterfuges et des excuses (parfois très farfelues : y a eu des frites à la cantine !) auprès de profs désabusés. Pour faire quoi ? Rien. Y a rien à faire après les cours, mais c’est le jeu. Ils le font par esprit du jeu. OK. Donc je dois être le meilleur à ce jeu auquel je ne sais pas jouer, puis avoir du cul pour que personne ne m’arrête entre la classe et le portail du collège. Ensuite, il faut prier pour que le pion qui ouvre la grille n’ait pas deux de tension et que ce ne soit pas un nazillon du règlement sur l’heure d’ouverture du portail.


C’est déjà mal barré, mais c’est la partie facile.


Car ensuite il y a tout ce trajet jusqu'à la maison où il n’y aura plus d’adultes. Ce merveilleux trajet qu’il y a quelques heures je trouvais trop court.


Même si je cours, le trajet n’est pas assez long pour que je mette suffisamment de distance avec Nassim-Hannibal pour me permettre d’ouvrir la porte avec le digicode et (surtout) la refermer.


Sonnerie. Merde.


J’ai pas vu le temps passer. Je range mes affaires vite fait en comprenant que pour une fois le cours de dessin se finit à l’heure. C’est moi ou quelqu’un m’en veut vraiment ?


Je sors de la classe, trop de monde dans le couloir. Trop de monde et trop lent. J’essaye de me frayer un passage entre les corps trop massifs des élèves-cartables, mais j’ai de nouveau la tête engourdie. C’est la peur, la vraie, je viens de comprendre.


Je descends l’escalier et arrive sous le préau, putain c’est quoi ce monde ?! Barrez-vous bordel ! Personne ne joue au jeu ou quoi aujourd’hui ?


Je veux pas me faire repérer alors je ne cours pas jusqu’au portail, je marche vite. Il n’est pas encore ouvert et il y a une trentaine d’élèves devant qui attendent.

Un pion sort de la loge du gardien et se dirige vers le portail pendant que je franchis les quinze derniers mètres qui m’en séparent.

Mon agresseur n’est pas là. Pas encore. Je jette un coup d’œil derrière moi, rien pour le moment. Mon cœur bat la chamade, ma tête est toujours engourdie. J’entends plus rien.

Je psychote aussi car j’ai l’impression que tous les élèves me regardent. Il fait exprès de pas trouver la clé ce connard de pion ? Putain magne-toi !


Ça y est ! Je sors ! Je m’apprête à m’élancer quand trois ou quatre gars se mettent devant moi et m’assaillent… de questions :


– Alors t’es prêt ?

– Vous faites ça où ?

– Il va te défoncer !

– T’es un fou !

– T’es foutu ! Ahahah !


J’ai pas le temps de répondre et à peine celui de faire quelques mètres que nous sommes rejoints par une foule qui suit Nassim-Le Destructeur.


Apparemment j’ai pas été si nul que ça en combat, car il a un œil au beurre noir. Mais pas aussi noir que son regard. Visiblement quand moi j’essayais d’être discret, lui il rameutait tout le monde dans la cour en expliquant qu’on finirait ce qu’on avait commencé à la sortie.


Je suis coincé par la foule qui m’empêche d’avancer et bloqué contre les voitures garées le long de la grille. Nassim arrive devant moi.


– Alors tu fais moins ton malin maintenant ? me sort-il comme si ça avait un sens pour moi.

– Je vois pas de quoi tu parles et j’ai pas l’intention de me battre à nouveau, laisse-moi tranquille je rentre chez moi, dis-je en me dégageant en marche arrière.

– Ah ouais ? et si je fais ça tu te bats pas artaïl ? m’explique-t-il en me filant une grosse baffe.


Là, le temps se fige. Enfin, j’ai l’impression car j’ai le temps de réfléchir : soit je réponds en l’attaquant et je perds avec panache ; et quelques dents au passage possiblement. Soit je fuis selon le plan original. Je choisis la première solution quand un coup de pied sauté me prend en traître par derrière et m’envoie contre Nassim-Hitler en m’infligeant une douleur au ventre.


OK ça sera pas à la régulière cette fois-ci. Ça m’aurait étonné. La fuite donc, pas le choix.

Je m’élance et j’ai l’effet de surprise pour moi car personne ne me retient. Je cours comme j’ai jamais couru, une vraie flèche. Plus vite que quand un grand m’avait lancé son pitbull dessus parce que j’étais un kouffar.


J’les entends qui crient et courent derrière moi. Qui ? Je sais pas. Mais y en a qui courent, car ils n’ont pas eu la curée à laquelle ils s’attendaient. Comme des chiens dans une chasse à courre, ils aboient leurs insultes. Déjà, je suis à l’angle de ma rue, plus qu’une centaine de mètres et la rue à traverser… un putain de marathon.


Je n’aurai jamais le temps de les distancer et je ne pourrai pas courir comme ça plus loin que ma porte d’entrée. Pour aller où de toute façon ? Plus loin, c’est un parking, puis les grilles du stade d’entraînement de foot. Nulle part quoi.


Dix mètres de plus, ils sont toujours là. Je jette un coup d’œil derrière, ils sont une dizaine et pas de Nassim.


Encore dix mètres de plus, c’est pas normal qu’il soit pas là. C’est pas normal que je sois si essoufflé.


Mètre par mètre je vois le hall de mon immeuble se rapprocher et les cris s’éloigner. Pourtant ils sont plus près.


Ça y est je suis à la porte. J’en peux plus, je souffle comme un bœuf, ça me rappelle le gros Franck. Je n’arrive pas à faire le code. Ils sont là, à m’insulter et me foutre des coups de pieds. Je glisse au sol. J’ai plus la force de me relever. C’est bizarre quand même d’être en sueur et essoufflé comme ça par cent mètres de course, je croyais que la peur donnait des ailes ?


Ils se sont arrêtés. Ils me regardent avec terreur.


Je suis comme mouillé au ventre. J’ai froid.


Froid.


 
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   Tadiou   
8/1/2018
 a aimé ce texte 
Un peu
(Lu et commenté en EL)

« Un froid de fils de pute » : je suis toujours émerveillé par ces expressions modernistes…Je me demande bien quel est le rapport entre le froid et un fils, quel qu’il soit…Langage 2018….

La suite explique l’emploi de ce vocabulaire de banlieue qui est utilisé tout au long du récit.

Récit glaçant qui correspond à ce qu’on peut connaître des ambiances dans les collèges des quartiers « difficiles ».

C’est raconté sans fioritures, avec vivacité.
Mais de manière unidimensionnelle : tout, absolument tout, est noir. Le narrateur n’est que victime, de A jusqu’à Z. J’aurais envie de dire : trop c’est trop et ça enlève de la crédibilité à l’histoire.

La fin ne m’est pas claire : il s’est évanoui ? A eu un malaise grave ?

Un récit, ainsi brut de décoffrage, me laisse sur ma faim pour un texte littéraire ; c’est une dénonciation sociale classique qui me semble tout à fait réaliste. J’aurais souhaité que l’écriture transcende ce « brut de décoffrage ».

Merci pour cette lecture et à vous relire.

Tadiou

   Bidis   
10/1/2018
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Ecriture plaisante, entraînante en tout cas, pour une histoire terrible et qui tient en haleine.
Je suis atterrée car, de mon temps, ce genre de chose relevait de la science-fiction alors que je suppose, qu'au delà de l'exagération inhérente à toute fiction, la réalité n'est aujourd'hui pas très loin de ce qui est raconté ici.

   hersen   
4/2/2018
 a aimé ce texte 
Bien ↑
voilà l'exemple type d'un texte que chacun va interpréter en fonction de son environnement culturel. Et c'est en cela qu'il est intéressant, je laisse loin derrière la question de savoir si c'est "crédible", l'auteur ici nous apporte une vision du microcosme qu'est un lycée. Elle n'a pas à correspondre à l'idée que je m'en fais, et c'est d'ailleurs tout l'intérêt de la lecture.

j'ai bien aimé le rythme du texte, même si parfois il y a un peu de laisser aller dans la narration. Cela nuit un peu (je ne parle pas ici de mots qualifiés habituellement de non-littéraires, ils cadrent ici parfaitement bien).

Merci de cette lecture

   kreivi   
4/2/2018
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour Guillaume,
Je vous dit tout de suite bravo pour ce récit. Récit-Réalité. Récit-Témoignage.
Le quartier, les caïds, la hiérarchie animale, le silence couille molle...
Très bien écrit avec le langage ad hoc.
Je n'ai pas connu cet environnement mais je sais que c'est le quotidien de beaucoup, et même qu'il y a pire.
Au moins ça change du ronron-sucre d'orge onirien.
Continuez à écrire et à témoigner.
Amitiés.

   placebo   
4/2/2018
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Bien aimé.
Sympa la boucle, sortir de la maison, revenir, froid permanent de l'air, des relations, de la mort...
"Il me flipper" : "fait flipper" je pense, petite coquille.
Ça faisait longtemps que je n'avais pas lu un texte sur le collège, ses tensions, sa survie. Je trouve le texte bien raconté, chaque heure est détaillée avec ses stratégies de survie, même si on sent que l'atmosphère est trop lourde pour que ça se finisse bien :)
Bonne continuation,
placebo

   Perle-Hingaud   
4/2/2018
 a aimé ce texte 
Un peu ↑
Ce que j'aime dans ce texte, c'est son côté "brut de décoffrage", si je puis dire, (mais attention aux fautes... la première lecture en EL était difficile) ainsi que le réalisme de ce qui est décrit.

Pour le reste, quelques remarques:
"Félix Potin" ? Je pensais cette enseigne disparue depuis des années ! Pareil, qui appelle encore du vin de la marque "la villageoise" ?
Comme si la personne qui écrit le début n'était pas la même que celle qui décrit la cour et continue l'histoire, avec d'autres références.
Je regrette l'évidence du texte: on voit très vite comment ça va finir et c'est sans surprise, un peu long, mais sinon, j'ai trouvé le tout efficace.
Bonne continuation dans l'écriture !

   Pouet   
5/2/2018
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Bjr,

J'ai lu sans ennui ce texte malgré sa longueur relative.

L'écriture n'a rien de particulièrement remarquable mais ça coule bien, on est bien dans le langage, les pensées d'ado.

L'ambiance est bien rendue. Crédible.

Le Félix Potin, y en avait un en bas de chez moi quand j'étais ado justement mais je crois bien que ça n'existe plus, on est donc sur un récit qui date de quelques années. Peut-être l'auteur revient-il sur ses années collège, peu importe, que ce soit du vécu ou non, cela sonne très juste.

J'aurais plus vu le texte dans la catégorie "réalisme/historique" sinon.

Au plaisir.

   Gyver   
6/2/2018
 a aimé ce texte 
Un peu
Bonjour,
Je n'ai pas mordu complètement dans ce texte, beaucoup de dialogues, soit, mais toujours accompagnés de : "dit il", réponds-je", "dit l'autre" etc... ( perso ça ne me va pas trop).

La Villageoise me perturbe, tout le monde ne doit pas savoir ce que c'est, et sans en être sur, j'ai un doute sur le fait que ce produit se vende si bien que ça dans l'endroit décrit ???

Quelques phrases sans verbe ni sujet : " Toute la cour de récré, mais de l'autre coté de la rue " j'en ai noté d'autre je crois, à leur lecture ça ne me semble pas jouer le rôle voulut .

Le jeu de choisir quelqu'un et de le lyncher, le choix du mot me semble excessif, le texte se veut réaliste, alors le lynchage ....?

J'ai bien aimé le tout début, sans doute ce qui m'a fait aller jusqu'au bout, le 2ème petit paragraphe est savoureux pour moi, (Le collège n'est pas loin.......), mais j'ai vite perdu ce style dans la suite.

On parvient tout de même à se mettre à sa place, à ce collégien, enfin j'hésite malgré tout entre réalisme et fiction, il aurait fallut plus insister sur le caractère de cet élève, au final j'ai du mal à savoir qui il est dans la vie.

Un titre bien trouvé, et des journées que l'on aimerait pas passer !
Merci, à vous relire...

   Donaldo75   
6/2/2018
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour Guillaume,

Qu'importent les imperfections grammaticales, la narration est forte, réaliste. Que ce soit il y a dix ans (Félix Potin, La Villageoise) ou aujourd'hui, le lecteur est dans l'arène, comme l'adolescent, comme les autres protagonistes de cette scène urbaine d'une banlieue maintes fois décrite. Le lecteur a peur pour l'adolescent; il a raison, vue la fin tragique, un drame bien ordinaire si on écoute les nouvelles à la télévision.

Le style est cru, sans contrefaçon.

Bravo !

Don

   toc-art   
6/2/2018
 a aimé ce texte 
Bien ↓
Bonjour,

J'ai trouvé qu'il y avait quelque chose d'un peu fabriqué dans le récit, même si tout récit l'est par définition mais disons que la "façon " m'apparaît un peu trop. Le langage n'est pas tenu sur la longueur et l'auteur en rajoute dans le parler "cité " et les maladresses d'expression grossières , surtout si l'on considère que le narrateur n'est là que depuis 2 mois et qu'il semble pourtant posséder tous les codes de ce milieu. 
En plus, le fil narratif, lui, est parfaitement maîtrisé, ce qui rend les maladresses de l'expression d'autant plus étonnantes et en renforce l'aspect contrefait.
Cependant, malgré cette réticence sur la "vérité " du texte ou plutôt sur le rendu de cette vérité, l'histoire reste intéressante et agréable à lire.

   lululacroix   
7/2/2018
 a aimé ce texte 
Pas
Bonjour,
Je n'ai pas aimé ce texte, c'est vraiment trop cliché.
Le style est sympa
J'ai eu du mal à aller au bout

   Eccar   
25/2/2018
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Bonjour,
C'est plus que froid, c'est glaçant, terriblement.
Témoignage d'une réalité que l'on cache à peine. Les nazillons des quartiers refont avec leur petite histoire la future grande histoire. Plus que le réchauffement climatique et ses degrés insupportables, c'est cette ambiance de terreur ordinaire, cette glace des cœurs qui nous attend dans un futur proche, au tréfonds des villes, loin de nos campagnes invivables.
Je suppose aussi que le "mouillé au ventre" veut dire "sang qui coule", résultat d'un coup de couteau donné en douce au moment de l'affrontement. Nos chaînes d'infos, entre deux séances de pub lumineuses, criardes et bêtifiantes, vont juste laisser défiler un petit bandeau en bas d'écran pour parler en bref de cette monstruosité ordinaire.
Je suis heureux d'être déjà vieux quand je lis votre nouvelle.
Le langage employé est re-traduit, je suppose, sinon le vrai serait illisible, comme ce passage:
" – J’te connais pas t’es d’où ?
En réalité ça donne plutôt : « Tss chepaquitétédou tss »".
Ce qui peut démontrer le niveau culturel et de conscience de notre future civilisation.
Merci de nous prévenir.


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