Page d'accueil   Lire les nouvelles   Lire les poésies   Lire les romans   La charte   Centre d'Aide   Liens Web 
  Inscription
     Connexion  
Connexion
Pseudo : 

Mot de passe : 

Conserver la connexion

Menu principal
Les Nouvelles
Les Poésies
Les Listes
Recherche


Science-fiction
i-zimbra : Squeeze box *
 Publié le 09/02/08  -  3 commentaires  -  40253 caractères  -  42 lectures    Autres textes du même auteur

L'Œdipe - L'homme uni vers Cythère


Squeeze box *


• 1 •


Norm prit un jour de congé, auquel elle avait droit.

Elle prit la direction habituelle. Passées les murailles de l'Ucité, il n'y avait plus de guidage au sol, il fallait conduire à vue. Moins de deux heures plus tard, elle se garait sur une aire à touristes déserte, à proximité de l'endroit où elle savait le trouver.

Avant qu'elle ne fasse la connaissance de Jedediah, elle venait ici en chandail, cardigan, et braies, pour faire comme tous les citadins qui veulent se mettre à la hauteur des autochtones.

Dès qu'elle eut sympathisé avec lui, elle trouva cette tenue ridicule ; elle avait l'impression de se ravaler, de descendre parmi les hommes comme Zarathoustra de la montagne ; maintenant elle venait toujours en vêtements de ville. Cela lui valait les regards réprobateurs des membres des tribus urbaines quand elle en croisait. Mais entre eux deux, cela remettait les apparences à leur place. Elle était ce qu'elle était, lui aussi ; chacun avait ses habits, qu'ils fissent le moine ou non.

Maintenant ils se connaissaient mieux. Sa coquetterie s'était débridée ; aujourd'hui elle avait choisi une combinaison en polychloroprène vert amande, fermée sur tout le devant par une large glissière mandarine. La tirette, un large anneau, faisait pendant au croissant d'une lune, dont la ligne des clavicules nues de Norm suivait le diamètre. Un accroche-cœur ornait la composition, le reste de ses cheveux châtain foncé descendant en queue de cheval caresser un promontoire fessu.

En réalité, son ami Jedediah n'avait pas de nom - seuls les chefs des tribus rustiques en obtiennent un - et elle ne l'appelait ainsi qu'en pensée, quand elle n'était pas avec lui.


Les contrées rustiques constituaient la partie périphérique du monde créé, dont les limites ultimes étaient les Éléments, appelés aussi la Grande Boîte, aux parois absolument infranchissables : vertiges montagneux, brûlures désertiques, brumes méphitiques, et près d'ici l'océan bigarré, dressé au bout de l'estran et envoyant ses rouleaux s'y briser comme un tigre lançant de féroces coups de pattes. Norm aimait lui prendre des coquillages, les seules boîtes qu'elle aimait.

La nuit, la terre grondait parfois sous eux, c'était bien différent des flux logistiques suburbains qu'elle connaissait.


« Les périphériques ne vivent pas dans des boîtes, ce sont des sauvages », « ils n'ont pas le sens de la distance », avait-elle pu entendre. Mais nous, on se distancie de quoi ? de ce que nos instances nous enseignent de tenir en odeur de saleté : la matière organique, la mode de l'année dernière, ou pire, la vie sans boîtes.

On les disait terre-à-terre... mais ceux qui le disaient vivaient dans les lieux d'où on ne voyait même pas les étoiles... c'est ce que Norm avait pensé après le premier soir, quand elle était rentrée à l'aurore du jour suivant, tout exténuée.

Car ici la réverbération de l'éclairage urbain ne faisait pas cette chape lumineuse qui empêchait l'agoraphobie d'entrer en phase de crise. Au spectacle du firmament, on avait l'impression d'être dans une boîte sans couvercle, c'est pour cela que les ucitadins ne venaient ici que de jour, en promenade dominicale pour les enfants. Or Jedediah, non seulement regardait les étoiles, mais il les comptait.


Le premier talent qu'elle avait trouvé chez Jedediah était sa prosodie. Puis elle avait été frappée par sa mémoire, et enfin par cette étrange faculté mentale (la dernière épithète restait incertaine) dont il va être question. Cet aède avait épousé la musique et l'arithmétique, les deux filles chéries de l'harmonie.

Pour le reste, il était fruste et illettré. Et s'intéressait à des choses tout à fait contingentes ; mais, selon l'acception du mot, ces choses qui semblaient à Norm totalement futiles pouvaient aussi bien relever d'un ordre caché sous un désordre de conjectures.

Comme quand il lui avait demandé de se documenter sur le volume d'air déplacé par les ailes des papillons. Elle avait supposé qu'il s'attaquait à la théorie du chaos... En revanche, pour ce qui était des divertissements de la famille régnante, elle n'avait pas osé lui répondre qu'elle était éteinte.


« Je n'ai rien appris, je ne sais pas faire grand-chose », lui avait-il dit. L'euphémisme était flagrant quand on connaissait la puissance de son intellect, mais littéralement, c'était exact. Cette modestie n'aidait pas à la réputation d'inintelligence de sa caste.


Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle (...) **


D'où connaissait-il ce chant ? Nous, qu'il concernait, y étions sourds - Norm avait vu l'état du seul livre où il figurait -, mais lui... la tâche de l'homme libre est-elle de pleurer à la place des damnés ?

Il donnait à ses chants le nom de stances... Mais les stances de l'Ucité n'étaient pas du tout les mêmes, c'étaient des boîtes pour ranger les gens : Au fond se trouvait la substance, constitutive de l'individu ; celui-ci n'était rien de plus qu'une circonstance ; régie par une instance ; la constance était une manière de code civil, et la loi générale était l'Ustance.

L'intuition de Norm lui avait soufflé qu'au-delà de la barrière des Éléments devait se trouver autre chose, qu'elle appelait existance. C'était resté à l'état de songe, jusqu'à ce jour où, avec Jedediah, elle s'était trouvée au milieu du songe, et les yeux ouverts !


Car elle en était restée sur le cul.

Avant d'avoir son permis de conduire, elle avait passé tout son temps libre - à part les moments où elle avait du sexe - dans les silos où étaient entreposés - oubliés - les livres anciens. Elle leur devait tout ; mais de tout ça ! elle ne faisait jamais état. Dans le quotidien, c'était d'une utilité zéro. Aux yeux des autres, elle serait passée pour la poule qui a trouvé un couteau.

Il y avait aussi des livres dont elle n'était pas sûre d'apprendre beaucoup mais qui la faisaient rêver ; et ce n'étaient pas que les recueils de poésie. Certains textes étaient comme des écheveaux de conceptions inextricables dont les extrémités sortaient de la pelote. Sa pensée attrapait ces bouts et remuait la pelote ; elle sentait comme une sixième science qui passait en elle par ces extrémités, mais qui n'était pas un savoir positif.

Or, un jour, au hasard de ses lectures, elle tomba sur l'histoire d'un paysan ayant vécu il y a plus de trois siècles sur un continent oublié. Il s'appelait Jedediah Buxton (1). Humble et illettré, il était passé à la postérité comme prodige de calcul mental ; une postérité dont Norm craignait, au vu de ce qu'était la mémoire collective, qu'elle finisse avec elle. Ce Buxton avait la faculté de dénombrer en quelques instants ce qui paraissait incommensurable aux autres. Cette prouesse, quoiqu'admirable, était encore concevable pour Norm. Mais voici le prodigieux : il était capable d'effectuer des mesures de distances, de surfaces et de volumes sans chaîne d'arpenteur. L'étalon de mesure qu'il avait choisi pour ses calculs était le cheveu - un cheveu mental - dont il avait fixé arbitrairement l'épaisseur. Astronomes, géographes et géomètres se bousculaient pour le solliciter.


Incrédule (par incapacité et non par manque de foi), Norm avait trouvé des délices intellectuelles dans des phrases qu'elle ne comprenait jamais complètement : « Partant d'une unité infinitésimale sans autre matérialité que l'idée, notre concitoyen a la faculté d'embrasser la voûte céleste par itérations successives ». Cela paraissait bien différent de la façon commune de procéder, prenant toujours comme unité de mesure quelque chose du même ordre. Jaugeant un volume à la plus petite boîte qui pouvait le contenir ou à la plus grande qu'il pouvait contenir. Se comparant soi-même avec son voisin, voilà comme on prenait la mesure de toutes choses...

Ne pouvant rien résoudre de la question, même quant à la véracité des faits, elle l'avait laissée en suspens... Et voilà qu'elle rencontrait la réincarnation de ce mythe livresque, qui maniait l'itération aussi bien que l'allitération, calculant le cadastre de son champ de vision au cheveu près, et modulant d'une singulière couleur tonale des dizaines de milliers de vers venus jusqu'à lui par tradition orale. Quant à seulement griffonner son nom... mais il n'en avait pas.

Norm tira cette conclusion : « Nous autres, civilisation chevelue, nous sommes dévoyés dans le cosmétique, alors que le cheveu nous donne le savoir cosmique. »


Quand il fut l'heure pour elle de rentrer dans les boîtes, elle se glissa dans l'habitacle de son volvodyne, mit dans la boîte à gants les menus trésors glanés dans la nature, et régla son cap sur la muraille intérieure.

Lorsque sa masse noire se distingua à l'horizon en assombrissant la nuit, elle s'en représenta la compartimentation fractale, et la kyrielle de parois intérieures dressées par le peuple des boîtes.

Les cloisons, aussi fortifiées fussent-elles, ne tenaient aucun rôle de protection ni de contention, elles ne faisaient que réifier les structures mentales. On évitait la construction de couloirs, qui induisaient les idées de transition et de communication. On leur préférait les sas, qu'on faisait aussi mobiles, en appliquant le concept de l'ascenseur au plan horizontal. Tout s'emboîtait autant que possible, et la mise en boîte était chose très sérieuse. Il fallait toujours un dedans et un dehors. D'ailleurs le dehors n'existait qu'imaginé du dedans, car quand on sortait d'une boîte on était forcément encore dans une autre. La claustrophobie était inconnue. Plutôt : aucun claustrophobe ne pouvait survivre dans ce monde riant.


Comme des étiquettes, les slogans de l'Ucité étaient inscrits aux entrées et sorties des boîtes. Au-dessus du portail occidental, elle relut en entrant l'auguste maxime : « Tous nos cheveux sont comptés ». L'inscription lui était familière mais l'avait-elle seulement jamais lue ? Fallait-il que les mots prennent un sens pour soi pour que les yeux s'arrêtent à les parcourir ? Et pourtant ces slogans n'étaient pas là pour rien, ils devaient pénétrer les esprits hors de la conscience... Et ce n'était que parce que la sienne s'était éveillée que Norm s'était surprise à les lire.

« La Chevelure de Bérénice, combien de brins ? » pensa-t-elle.


Elle passa par le rond-point du Temple du Grand Un. C'était une boîte monumentale, carapaçonnée et cloutée, dont un côté était en verre pour permettre de voir l'intérieur, capitonné exagérément sur toutes les autres faces. La statue d'une madone extatique s'y trouvait, engloutie par l'étreinte isobare de tous les gros capitons, mamelles roses d'une hydre de maternité possessive. À la nuit tombée, les petits bulbes à incandescence du reliquaire et les halos fluorescents du parvis contrastaient encore le symbolisme de l'édifice.


La première fois qu'elle était allée chez les rustiques, c'était pour assister à un rodéo. Elle avait été fascinée par la sauvagerie des bêtes, mais autre chose l'avait frappée. Confiné à l'étroit dans le box de départ, l'animal restait immobile, se contentant d'éprouver la contention. Aussitôt lâché, c'était un accès de fureur écumante. Et dès que le chanvre s'était resserré autour de ses canons, l'aurochs le plus impétueux n'était plus que paix résignée, un poids mort semblant ne plus rien receler en puissance.

Il aurait pu réduire son box en allumettes, tempêter pour essayer de rompre les liens, mais non... comme si le contact ferme de l'entrave suffisait à procurer un effet calmant.

Norm, sentant déjà des possibilités pour elle-même, avait envié les débordements tumultueux de ses cousins mammifères. Mais ses frères en restaient à la fascination, et ne s'identifiaient qu'à l'abandon.


Sa machine s'engouffra dans le quartier du Tau, où elle reviendrait travailler le lendemain matin. La lettre barrée y était écrite partout et en toutes dimensions, compulsivement. Elle prit ensuite la pénétrante Sud de la zone compartimentée où était son quartier. Une fois dedans, elle passa l'enclos de son bloc, et enfin la porte du garage, qui se referma sur son véhicule. Elle entra dans le chez-soi attenant, et gagna sa cellule individuelle. Elle referma doucement sa porte pour ne pas réveiller Tina. Elle avait choisi elle-même la formule du panonceau intérieur : « La caque sent toujours le hareng ».


• 2 •


Tina était sa génitrice. Ès qualité, elle lui avait préparé son petit déjeuner en se levant, puis s'était recluse sans l'attendre dans son cagibi avec sa boîte à ouvrage. La jeune femme but une brique de jus d'agrume, consomma une des tranches de pain séchées beurrée et trempée dans son café. Puis vida son bol, prit sa mallette et s'en alla.

Comme toute la population active un jour ouvré, Norm se rendit à sa boîte, qui était un compartiment parmi d'autres du Tau. Le tau était un signe fort. Il représentait le travail, le temps donné ; c'était le symbole de la désappropriation de soi. Et c'était aussi l'initiale du prophète Taylor.

La boîte de Norm fabriquait des caisses en plastique pour tous les usages. Elle y avait été embauchée en raison d'une aptitude à communiquer hors du commun. Chargée des ressources humaines, elle s'attachait en particulier à favoriser l'intégration des jeunes recrues.

Quand on avait de l'ancienneté dans la boîte, la pression sociale qui s'exerçait sur soi procurait le genre de plaisir ressenti par la madone du temple dans sa châsse de capitons. Une pression trop forte sur un objet le déprime, une pression insuffisante laisse une lacune. Pour que les employés s'épanouissent dans leur travail, Norm les aidait à trouver le point de réconfort ; entre la suffocation du harcèlement moral et le sentiment de manque dû à un cadrage inadapté.

Arrivée à son bureau, elle sortit de son attaché-case le dossier d'une apprentie arrivée une semaine auparavant, et la fit entrer pour un premier débriefing. La jeune femme avait encore les traits crispés ; elle s'était livrée à de nombreuses contorsions pour entrer dans la boîte. Norm la fit asseoir.


- Bonjour Pilar_Sn41, j'ai lu tes états de service ; tu es très efficace... mais on t'a vu essuyer des larmes à plusieurs reprises. Qu'ont tes nerfs ?

- Oh rien ! tout va bien, c'est parce que je suis tellement heureuse de cette affectation ; la crainte de décevoir m'affecte.

- Tu te plais dans la boîte ?

- J'y suis très bien encadrée ; j'espère y rester le plus longtemps possible parce que je veux vraiment m'en sortir !

- Il t'arrivera quelquefois de trouver l'ambiance très lourde ; ne te laisse pas trop marcher dessus, mais fais attention à ne pas surréagir... certains craquent sous la pression, d'autres se rebiffent et se font placardiser dans un service où ils sont laissés dans un état de vacance. Si tu sens que quelque chose ne va pas, il faut venir me parler. Je ne peux pas décloisonner mais je puis être de bon conseil.

- J'essaierai de remplir mon rôle sans sortir de mes attributions.

- Je ne veux pas t'effrayer, tout se passe généralement de façon assez décontractée. Il faut simplement accepter les tensions inhérentes à l'organisation. Le travail n'est vraiment pas difficile, il faut juste s'habituer à respecter les cadences.


Bien que servant aussi à résoudre des dissonances, les cadences de travail étaient aux cadences parfaites des mélopées de Jedediah ce que le bruit est à l'harmonie. La cadence de travail était la seule musique qui se pût entendre dans les boîtes, avec le tempo pour mélodie. On avait instauré la résolution permanente.


Norm passait ses journées à essayer d'arrondir les angles dans la boîte. Mais elle perdait une à une ses illusions. Elle se demandait même si le travail avait un autre but que de fabriquer de l'utilité, car si tout le monde était resté chez soi - ne parlons même pas de trouver quelque chose d'intéressant à faire -, le système de satisfaction des besoins n'aurait pas été affecté dans son fonctionnement. Ce que produisait la boîte était rapidement entièrement consommé, pour justifier le fait de devoir y retourner. On faisait exactement comme Pénélope - attendant Ulysse - qui tissait le linceul d'un vivant pour éconduire le possible. Sauf qu'on attendait Godot.

Et ailleurs, le possible de Norm se précisait.


Après son travail, Norm alla directement rejoindre le club où elle avait ses fréquentations. Un clan exclusivement masculin. À l'état civil, Norm était en réalité Norma, mais elle avait développé une personnalité qui la portait vers la compagnie des garçons. Si ç'avait été, en quelque manière, considéré comme une tare, on aurait pu la qualifier de garçon manqué.

Un lecteur qui, du fait de spécificités culturelles, aurait trouvé Norm d'une grande féminité doit être mis au fait ; la sexualité se distinguait du sexe comme la culture de la nature (ou comme le genre d'un mot, du sexe de la chose signifiée).


Du point de vue des chromosomes, le sexe était bien différencié. En réalité, les choses ne marchaient pas tout à fait comme ça, car même la nature nous montre que la reproduction sexuée s'épuise sans les artifices ambigus de la séduction.

La sexualisation, avec ses attributs fétichistes, s'opérait essentiellement autour du poil (et rappelons aux lecteurs dont la langue ne l'explicite pas, que le cheveu est un poil). Elle était artistement gradée depuis le caractère mâle poilu jusqu'à son opposé glabre, conventionnellement affecté à la femme. Sur un axe qui allait de l’hirsute au lisse, il était loisible de jouer de son corps et de la sophistication des arts de la toilette pour nuancer un habitus érotique. Maints signes redondants ou contradictoires pouvaient indiquer, comme un déshabillé suggère le nu, l'affiliation ou la sujétion à des goûts et comportements orientés suivant l'axe sexué, comme la limaille sur une ligne d'induction.

Norm, en plus de sa longue crinière, arborait des poils aux avant-bras, un duvet brun en guise de moustache et de rouflaquettes, et portait le sourcil fourni. Aux plus intimes, l'épilation soignée, en triangle, de la lisière de son mont de Vénus, montrait ostensiblement qu'elle s'octroyait et le velu, et le soyeux.

Mais le pelage ne préjugeait pas des pratiques sexuelles auxquelles on s'adonnait et qui pouvaient varier. Même si la majorité des copulations se faisait entre sexes opposés, on n'était pas quitte de la perversion, ce labyrinthe de miroirs où les objets fantasmés se fragmentaient et se réassemblaient kaléïdoscopiquement dans les boîtes crâniennes.

Ces mœurs polymorphes étaient bien peu parallélépipédiques mais présentaient l'avantage de fournir l'exutoire nécessaire aux pulsions. Le tabou sexuel n'existait pas. En la matière, le quatrième commandement s'appliquait dans tout son laxisme : Rien n'est interdit, pourvu que cela rentre dans une case.


Le masculin était le signe du dehors et le féminin celui du dedans, certes, mais la séquelle ombilicale s'appliquait autant à la fille qu'au garçon. La façon dont était vécue l'opposition paradoxale du désir dramatique de contact et de la nécessité de la séparation, relevait plus de l'idiosyncrasie que du sexe, et conditionnait tout autant la vie sentimentale. Comme la madone dans sa boîte à câlins, chacun cherchait à adapter, dans sa relation avec l'autre, son besoin d'être serré et sa répugnance au rapprochement charnel ; à trouver l'exact et délicieux moyen terme entre l'effleurement odieux et l'oppression atroce. La boîte était ce lieu magique qui totalisait l'union et la séparation.

L'activité favorite de la jeunesse était de sortir en boîte. Rigoureusement sic (on donnait vraiment libre cours à l'oxymore).

On sortait en boîte d'abord pour libérer de l'adrénaline par la double action de l'effort chorégraphique et de l'inhalation des phéromones sexuelles en forte concentration ; puis pour emballer, et éventuellement subséquemment gagner une alcôve.


Norm était donc sortie avec son clan masculin. Ce soir-là, il y eut du grabuge. Un individu sans relief, suite à un dysfonctionnement neurochimique, subit une rupture d'inhibition - ictus du rythme disco ? - qui le transforma en odieux criminel. Il perça les organes d'un de ses congénères, qui clamsa sans dignité en agonisant d'injures une clientèle pourtant sélecte, et en se répandant en invectives et force hémoglobine sur le personnel, sans compter le mobilier.

Dans la boîte de nuit, les jeunes restaient interdits devant l'acte de transgression. Plus que devant le sang, qu'ils ne comprenaient pas. Plus que devant le criminel, qui se trouvait d'ailleurs tout aussi désemparé de ce qu'il venait de perpétrer.

Quelqu'un dit « il faut l'enfermer ». Au signal donné, l'ordre dépêcha ses forces ; le phylarque (2), dont les hautes fonctions avaient rarement à s'exercer, se déplaça en personne. Il arriva sur les lieux, en casque et tunique de mailles, sa longue tignasse crépue, nattée et camphrée ; il était accompagné d'une escouade de yéyés en armes. Norm reconnut Tiffen_12, qui habitait son bloc ; question cheveux longs et idées courtes, c'est vrai qu'il avait ce qu'il fallait pour intégrer la milice.

Le phylarque recueillit la relation des faits la mine prognathe. Il se fit une conviction, et sa sentence fut de coffrer le failli :


- Le pire des crimes n'entre dans aucune case, mais tu as la tienne qui t'attend, entre quatre murs ; tu vois que tu n'es pas un si mauvais sujet.


À ces mots, le criminel se sentit extrêmement soulagé, et quand on lui passa les menottes, il versa de chaudes larmes en criant merci.

À l'entrée de son cachot, il lirait : « The right man in the right place ».


Le sale quart d'heure fit place à un américain et une grande bringue invita Norm sur la piste. Étreintes éclaireuses, face à face, emprises arrogées, échappées belles, contacts fugitifs et abandons pâmés synchronisaient les corps aux tambours d'une musique industrielle. Elle s'appelait Dora. Épilée impeccablement, le cheveu court et décoloré où la tondeuse avait taillé des ornements abyssiniens, Dora employait à se rendre désirable un art qui ne sera pas rendu ici. Car c'est le regard qui fit immédiatement contacteur magnétique, entre un Nord et un Sud qui n'étaient pas les pôles de l'attirance animale. Les yeux cobalt de Dora parlaient aux noisette de Norm.

N'a-t-on pas dit qu'un regard est plus parlant que des mots ? en l'occurrence, les mots étaient taciturnes car ils avaient un sens unique. Les mots dangereux de cette novlangue en avaient deux, signifiant aussi leur contraire. L'antonyme était homonyme ; en résultait un déphasage à somme nulle, un encéphalogramme plat.

Pour être en intelligence, il faut utiliser des signaux convenus, et les mots étaient inutilisables car ils étaient enfermés dans les conventions. Mais le langage des yeux et du corps avait été convenu il y a un temps immémorial, et les nouvelles amies n'avaient eu qu'à se rafraîchir la mémoire pour remettre les sémaphores en service. Faire passer un message au second degré passait la première cloison, être en intelligence parfaite les pulvérisait toutes. C'était le coup de foudre.


Dora attrapa son vanity-case et elles s'éclipsèrent derrière les tentures. Les préliminaires furent tacites et brûlants. Puis en apercevant ce qu'elle sortit de son étui, Norm devina le vrai nom de sa partenaire, et elles décidèrent de changer les rôles à nouveau. L'inversion était bouclée, l'erreur était juste, le coït eut lieu selon la nature. Ils s'offrirent l'un à l'autre, elle son drageoir à épices, lui un beau poivrier.

Sous l'étreinte, dans la contention des membres, les dehors serrés dans les dedans, l'amour.

Dedans dehors dedans dehors dedans dehors dedans dehors dedans dehors dedans dehors dedans dehors dedans dehors.

Dedans. « Ho, Pandore ! Serre-moi, s'il te plaît. Encore plus fort. »


Un avenir avec Pandore n'était pas sans perspectives, mais il était trop tard, elle avait déjà scellé son destin.

Quand Norm rentra, Tina était couchée depuis longtemps. Il lui semblait qu'elles étaient étrangères depuis toujours. La matrice était une rivière sans retour. Et on ne se retournait pas non plus. Dès la naissance on était confié aux boîtes, dès lors personne ne pensait plus à la boîte originelle. Le fruit et les entrailles vivaient dans deux pièces voisines.


• 3 •


Levée d'excellente humeur, elle sortit, fit une courte station en traversant le living, n'osa pas dire plus qu'un mot de salut à sa mère, qui était tournée vers la boîte à images. Elle essaya bien une intonation sur « Bonjour Tina », mais qui ne fut pas perçue.

Elle ne pensait plus pouvoir faire quoi que ce soit pour Tina. Elle attraperait la longue maladie, qu'on appelait ainsi soi-disant par pudeur. Quand on la nommait, c'était encore un mensonge camouflé, car la longue maladie avait rarement une origine organique, on peut d'ailleurs en décrire l'étiologie par un processus informationnel :

Enfant, on vous emmenait profiter des charmes des contrées périphériques. Plus tard, toute l'Ucité suffisait à vos plaisirs. Quand ses divertissements n'étaient plus de votre âge, la plus grande de vos boîtes était le Tau. Quand on avait fini de lui donner son temps, le Tau vous renvoyait à la tribu, laquelle vous trouvait des occupations jusqu'à ce qu'elle trouve utile de vous évacuer dans la boîte plus petite ; alors on vous laissait encore les tâches ménagères, et quand vos petits avaient quitté le cocon, il ne restait plus de la cellule familiale que votre corps étranger.

La vie était un enkystement progressif à l'intérieur de stances emboîtées. Quand la paroi conjonctive arrivait à votre moi, alors vous attrapiez la longue maladie. Elle attaquait maintenant votre substance. Une cellule se disait « à quoi bon croître », une autre ordonnait « meurs » à sa voisine, la suivante passait la consigne, et la tumeur achevait de vous déboîter. Vers l'ultime et plus intime boîte de sapin.


Tina essayait de conjurer le fait d'être usagée en s'investissant de toutes ses fibres dans les soucis existentiels des personnages de sitcoms. Elle dupait encore son corps. Mais elle mourrait, de façon peu stochastique, sous quelque délai.

Quand quelqu'un défunctait, on pensait « le con il est mort », mais on ne lui en voulait de rien, la mort n'était que le dernier moment de l'oubli. Quatre planches faisaient une sincère gratification à ceux qui avaient passé leur vie à se donner une contenance.

Les jours impairs, un convoi funéraire allait déposer son chargement sur une plage des confins, dans une sorte de crique cernée par les rochers, évasée vers la mer. Une vague venait chercher les caisses et ne les rendait plus.

On n'a que des souvenirs de jeunesse. Se souvenir était donc l'article de la mort ; un article de fin de saison pris de nostalgie. Ainsi, pour tous les gens, les souvenirs puaient la mort. Si on ajoute que planning était le mot pour dire avenir, on obtient l'idée unanimement partagée de ce qu'était le sens de la vie.


Passant de l'appartement à la partie commune du bloc, Norm lut le cartouche au-dessus du chambranle :

« Mets à profit le jour présent sans te soucier du passé ».


Elle prit congé, un jour auquel elle n'avait pas droit.

Elle commença à retraverser toutes les parois, courtines, escarpes et remparts qui la séparaient de Jedediah.

En plus des étiquettes, les boîtes présentaient souvent des icônes de ce qu'il y avait de l'autre côté, dénis opposés aux cloisons. Mais la plus petite boîte et la plus grande étaient encore plus intimement liées : voulait-on parler de soi, il était répondu qu'une hirondelle ne faisait pas le printemps. Énonçait-on une loi générale ? on avait droit à l'énumération de tous les cas, comme autant d'exceptions méritant spécialement la compassion. On n'en sortait pas.

La plus petite boîte portait la mention « un pour tous », et la plus grande « tous pour un » ; ou l'inverse... car un signifiait l'Un et tous signifiait chacun. Norm avait appris le mot tautologie dans les silos à livres, mais depuis que Jedediah l'avait enhardie, elle se libérait de ses doutes. Elle était sûre que tous et un étaient la même chose, et d'une autre manière que ce qu'on se tuait à lui répéter.


Elle débraya à un feu rouge. Un feu a un état rouge et un état vert. Un signal à un état n'a pas de pertinence. Norm redémarra au vert. Elle avait passé le test très jeune. On l'avait laissée devant un feu qui restait rouge et on avait mesuré le temps qu'il lui avait fallu pour le griller. Elle avait donc évalué le temps qu'il valait mieux mettre pour réagir, de manière à être rangée dans la moitié indolente plutôt qu'avec les indociles. Elle en connaissait qui étaient rentrés chez eux. C'est elle qui pensait que c'était un test ; si elle avait tort, elle était paranoïaque, si c'était vrai ça ne changeait rien puisqu'elle ne pouvait pas le savoir.

C'était anecdotique, mais même sur des sujets aussi aigus que la forme de l'univers, tout le monde - tant mieux pour eux - était content de l'indécidable, Norm estimait qu'au moins sur l'indécidable l'indécision était de rigueur. Malheureusement il ne fallait jamais rien laisser traîner, tout devait être toujours rangé.


Parmi les signaux recueillis par l'Ucité ce matin-là, figurait l'absence de Norma_Bt87 à son poste de travail. Le signal était déjà relayé, transmis, traité ; et serait réitéré chaque matin tant que l'élément déclencheur n'aurait pas trouvé la réponse à son comportement. Comme on sait, tout ce qui rentrait dans une case était autorisé ; le système était en train de chercher une case.


À ce moment-là, Norm était déjà au grand portail occidental. Il était encore possible de reculer. Rien n'était encore définitif. Elle pourrait même reprendre sa place le lendemain en choisissant une explication. Mais elle n'y pensait même plus. Elle vit bien un surmoi en panique frapper au carreau, mais elle le laissa crever. Son acte n'était pas un raptus suicidaire ; elle n'était pas le lapin qui fixe les yeux de serpent du fait accompli. Elle avait mûrement réfléchi.


Elle vit le slogan « C'est le diable qui sort de sa boîte ».


- C'est le diable qui fait les surprises, répondit-elle pour elle-même.


Dans sa guérite, un préposé, qui montrait sa bobine au guichet, la hocha. Il inscrivit une note avec conscience.

« Tu ne crois pas que je vais m'évader, chou ? » le questionna-t-elle des yeux. Comme elle remettait les gaz, elle entonna une chanson du poète :


« L'écervelée se moqua de l'homme à la frontière

Hé ho, renâcla le Cerbère

Les vents ont soufflé, les feuilles remuèrent

Ils ne me mettront jamais dans leur carnassière » (3)


Elle avait mûrement réfléchi.

« Le matin quand je franchis toutes ces cloisons, je passe du particulier au général, le soir quand je retourne dans mon box je passe du général au particulier ; ils sont le reflet l'un de l'autre et je n'apprends jamais rien de nouveau.

Désormais, je cesse d'être un cas particulier de la généralité, un exemple de la règle, une case dans le bas de casse. Le contenu est individuel ; il me faut atteindre le singulier, seul passage vers l'universel. »


Elle passa la journée avec Jedediah. Ils gravirent un piton d'où ils virent le soleil se coucher sur l'océan, et les étoiles s'allumer. Quand l'aurore pointa, elle dit adieu à son ami, redescendit seule et se sangla aux commandes de son engin. Le levier à l'index, Norm engrena le grand pignon dans la boîte séquentielle du bolide, qui s'élança.


Elle avait accompli des progrès fabuleux au contact de son ami. Maintenant elle était prête. Elle glissa la main sur son ventre. La courbe est émotion... L'enfant poserait des questions, elle y répondrait, ni par oui ni par non. Là-haut, ils avaient composé des stances nouvelles, un Cantique des Quantiques qu'elle chanta sur le trajet du retour, en assistant avec une joie espiègle au strip-tease de la mère Gigogne.


Dans son rétroviseur, elle aperçut au large de l'océan démonté une île promise. Les Éléments s'écartaient pour accueillir l'élue tandis qu'elle fusait en sens inverse vers le centre du vortex.

Les murailles de l'Ucité s'effondrèrent sans qu'elle eût à faire usage des trompettes de son avertisseur, puis se rebâtirent derrière elle.

La statue du Grand Un s'incarna en la voyant, voulut se dégager, mais se pétrifia à nouveau quand elle la perdit de vue.

Lorsqu'elle franchit l'enceinte du Tau, les pointeuses suspendirent leur vol, le temps qu'elle disparaisse au-delà des fortifications du ghetto. Les lignes de démarcation du bloc lui firent une haie pavoisée. Elle abandonna sa caisse sur le trottoir. D'habitude les voisins la voyaient sans la regarder, ce matin tout le monde semblait la regarder mais elle ne savait pas trop s'ils la voyaient. Elle franchit d'un bond la palissade du jardinet, et la maison s'ouvrit sans qu'elle se serve de son bip. Elle n'avait pas de pouvoir magique ; c'étaient les cloisons mentales qui avaient perdu le leur sur Norma.

Elle fit une pause en arrivant dans le living, sa mère lui tournait encore le dos.

« Vraiment elle se laisse aller... elle va encore sortir en cheveux. »


- Tu devrais te raser, maman.


La provocation était double : une incitation méchante à maintenir une féminité incertaine, et une invitation à un dernier câlin. Car le dernier mot, maman, était incongru. S'il entraînait une réaction, elle emporterait au moins un regret.

Mais Tina ne se retourna pas. Un bras se différencia de la masse du corps, la main s'abattant comme pour dire « Norma, tu me casses les pieds ». Et Norma n'emporta qu'un remords dans la boîte quantique.


• 4 •


Au même instant, le signal se réitérait à l'abandon de poste. Une nouvelle procédure se déclenchait, nécessitant cette fois une intervention.


Le phylarque s'annonça bientôt, seulement accompagné de quatre yéyés. Il n'eut qu'à faire voir ses attributs pour entrer.


- Je viens chercher Norma_87.

- Elle est rentrée dans son box ce matin.

- Vous me le confirmez, Tina_70. Savez-vous pourquoi elle s'y terre ?

- Je crois - je n'ai pas bien fait attention - qu'elle a dit qu'elle allait... peut-être à Sion ?

- Êtes-vous sûre que vous n'en êtes pas certaine ?


Puis dans son attribut pilaire : « Tétration ? non, c'est impossible... »

Il pénétra dans le box de l'absente, laquelle persista.

Il ouvrit l'alvéole de repos, vide aussi ; hormis une boîte oblongue, dernier rejeton de la grande Gigogne. Il la déboîta et jeta un regard à l'intérieur. Aucun photon n'en émanait.

Le phylarque y braqua un faisceau lumineux qui s'y perdit, y plongea une main qui ne rencontra rien. Sauf un long cheveu châtain foncé dont la racine resta accrochée au dos velu de sa main.


- Il y a un cheveu...

- La fille s'est tirée, chef ?

- Je crois qu'elle s'est itérée.


Les yéyés opinèrent au chef. Cependant leurs mines s'allongèrent. Ainsi que la focale de leurs cristallins ; non content qu'un strabisme les gagnait. Ils avaient parfaitement compris, une fois de plus, pourquoi ils n'étaient pas chef.

Le phylarque examina la planque. Ses yeux se fixèrent au mur, un tableau y était depuis plus longtemps. Il reconnut l' Embarquement pour Cythère .


- Honni Watteau !

- Chef ! on est prêt, chef !


* * * *


Lui seul savait. Que ça pouvait arriver... Les servitudes de sa fonction ne lui avaient jamais permis de réfléchir à l'éventualité, ni d'envisager qu'elle se produise. Mais à présent il devait s'y résoudre, et le garder pour lui. Le plus urgent pour l'instant était d'empêcher le signal de se réitérer sans cesse. Il n'existait de case dans aucun rapport pour ce qui venait de se passer.

Il avait pensé une seconde évacuer la disparue dans un cercueil vide, mais non. On pouvait tout celer au citoyen, mais les circuits administratifs étaient infaillibles : rien ne se perd, rien ne se crée, et tous les cheveux sont comptés.


Il se rendit seul au centre administratif, monta au dernier étage, engagea son code d'autorisation, ouvrit une boîte noire, dériva un circuit. Puis il saisit un manuel et s'installa devant un écran, afin de récrire quelques lignes de programme.

L'intitulé « Portée à l'hyperpuissance » lui parut suffisant. Personne ne demande à quoi correspondent les cases, pourvu qu'il y en ait une de cochée. Celle-là ne le serait plus de sitôt. Et si un curieux la remarquait et posait une question lors de prochains comices tributes , il répondrait que le terme hapax manquait d'emplois. Cela n'irait jamais plus loin. On pouvait poser une question par étourderie, deux était saugrenu ; "tout-est-normal" est le nom de notre dieu : chacun l'a en tête, il est sacrilège de le prononcer.

Il rétablit les connexions et rédigea son rapport.

Le signal pourrait changer d'état à la prochaine boucle de feedback.


Ayant terminé son office, il se croyait rasséréné par la solution technique apportée à l'incident. Il revint devant le pupitre avec une tasse de myrte infusé, et son esprit se perdit un moment au-delà des baies vitrées. La condensation, accrochée aux poussières en suspension au-dessus de l'Ucité, l'empêchait d'en distinguer les apparences ; mais dans la grande salle, les tableaux de contrôle lui en donnaient la réalité synoptique. Le détail et l'ensemble.

Moins une diode.


Le relâchement consécutif à l'accomplissement de sa tâche ouvrit une résurgence. La question morale s'insinuait ; comme un double qui réclamait vengeance,

Comme un exécuteur entouré de ses aides.


Ses pensées ne quittaient pas cette fille qui était remontée par capillarité à la surface de l'être. Son photomaton était là à l'écran, suivi de tous ses antécédents. À ce mot, le cheveu qu'il avait déposé sur la console semblait onduler de rire. Antécédents ! Il avait consacré sa vie à poursuivre l'œuvre des fondateurs : anéantir l'Histoire, et voilà qu'une descendante de la côte d'Adam, même pas casée, s'était jouée du Temps. L'absurdité était grinçante et le phylarque ferma la base de données avant que d'être frappé de bruxisme.

Accoudé, les mains sur le visage, il cherchait à revenir au tangible, mais la salle informatique résonna bientôt de son désarroi :

- Ah ! les femmes, ah ! l'Amour...

Il sentit que la dix-neuvième dépression nerveuse des Annales allait être pour lui. Et le rationalisme dévolu à un phylarque lui interdisait les neuroleptiques.

Alors, comme un flot trop puissant menaçait d'emporter les digues, il fallait ouvrir les vannes en grand pour préserver l'avenir. Il laissa aller. Ses larmes déferlèrent. À la fin, se tirant les dreadlocks, il implora, la voie coupée par les sanglots :


Ah ! Seigneur ! donnez-moi la force et le courage

De contempler mon cœur et mon corps sans dégoût !


* * *


Sept semaines plus tard, une langue de feu se posa sur lui. Il quitta ses fonctions, et en date du cinquantième jour de l'An I, entreprit la rédaction du premier Évangile.


• § • § •


Note du narrateur : J'ai trouvé dans les silos à livres divers témoignages de l'époque pré-boistique tendant à montrer que l'Ucité ne s'est pas faite en un jour. Les réticences étaient surtout le fait des femmes, évidemment peu enclines à abandonner leurs anciennes prérogatives, telle cette Margaret Mead (1901-1978) :

« Personne auparavant n'avait jamais demandé à la famille nucléaire de vivre toute seule dans une boîte comme nous le faisons. Sans parents, sans soutien, nous l'avons placée dans une situation impossible. »


°\/°\/°\/°\/°\/°\/°\/°\/°\/°\/°\/°\/°\/°\/°\/°\/°\/°\/°\/°\/°\/°\/°\/°\/°\/°\/°\/°\/°\/°\/°\/°


NOTES


* de squeeze : serrer, étreindre ; et box : boîte.

–> 3 sens :

a) Nom donné à un appareil de contention pour autistes, appelé aussi « machine à câlins », mis au point par Temple Grandin. L'épisode du rodéo est directement inspiré de sa vie.

b) Ustensile à usage sexuel pour homme seul ; image vulgaire du sexe de la femme.

c) Argot générique pour les instruments de la famille de l'accordéon.


** Les vers en italique sont de Charles Baudelaire, in Les Fleurs du Mal (LXXVIII-Spleen et CXVI-Un Voyage à Cythère).


(1) Jedediah Buxton (~1704 - ~1774), né à Elmeton près de Chesterfield dans le Derbyshire.

(2) phylarque : espèce de keuf.

(3) Syd Barrett, Octopus.


 
Inscrivez-vous pour commenter cette nouvelle sur Oniris !
Toute copie de ce texte est strictement interdite sans autorisation de l'auteur.
   David   
11/2/2008
Bonjour I-Zimbra,

ça m'est venu dans ma lecture et ça résume bien, ne le prends pas mal mais "tu fais chier", c'est plein de mots difficiles, même mon dico pleure, oxymore, bruxisme...même des mots que je connaissais je les ai oubliés, écartelé par ce vocabulaire...que j'ai pris comme poetique, entrainant dans un monde, dés le début, plantant une atmosphère particulière qui m'a fait suivre le fil, tant bien que mal, mais avec plaisir...l'humour qui arrive enfin dans cette histoire en forme de quête initiatique, ou plutôt elle n'est pas racontée, c'en est la conclusion, les derniers jours, ça m'a plu et impressionné, bravo !

Je pars avec le "strip tease de la mère-gigogne", ça m'a fait rire.

   Togna   
26/3/2008
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Cette mise en boite, appuyée sur la théorie Taylorienne, montre l’absurdité des lois faisant abstraction de l’imprévisible « facteur humain ». On y retrouve la confrontation entre sociétés dites civilisée et primaire, et en conclusion l’Amour triomphant.
Je ne sais pas si j’ai bien tout compris sur le fond, mais au minimum, tu m’as fait découvrir l’anthropologue Margaret Mead, et comme d’hab, quelques mots manquants à ma misérable culture.
Je me suis accroché au texte, relisant deux fois certaines phrases. Je ne dirais pas que la première lecture m’a emballée, mais à la seconde, libéré un peu, je me suis régalé en appréciant l’humour toujours présent au détour des phrases savantes.
Exemple entre autres :
« J’espère y rester le plus longtemps possible parce que je veux vraiment m'en sortir ! »
« Qu'ont tes nerfs ? »
« Norm passait ses journées à essayer d'arrondir les angles dans la boîte. »
Les jeux de mots, les jeux de phrases aussi, s’emboîtent avec intelligence. Le paragraphe sur les « stances » est excellent.

Je ne lirais pas cette prose recherchée tous les jours, mais de temps en temps, à petite dose, ça fait quand même du bien.
Merci Maître.

   aldenor   
3/8/2008
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
L’écriture recherchée et foisonnante est d’une qualité remarquable. Non pas tant pour la richesse du vocabulaire que pour la maîtrise de la plume et la justesse du ton.
Sous la profusion des idées secondaires, l’idée directrice peine pourtant à pointer : un monde, qui est en quelque sorte la réplique du notre, dans lequel les hommes sont mis « en boite », hormis une minorité d’insoumis en quête de liberté.
Les personnages restent aussi trop flous à mon sens.
J’ai lu le texte plusieurs fois, et beaucoup modifié mon commentaire, n’en étant pas sûr. Je ne le suis toujours pas, pas sûr d’être un lecteur à sa hauteur. Mais bon, je suis sûr que c’est au moins très bien.


Oniris Copyright © 2007-2020