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Fantastique/Merveilleux
marogne : Florieye, ou le chant du monde
 Publié le 09/02/08  -  3 commentaires  -  11209 caractères  -  17 lectures    Autres textes du même auteur

Le verbe créa la vie à partir du sable ; ceux qui l'oublient le font à leurs dépends.


Florieye, ou le chant du monde


Je m’étais assis dans la nef quelques instants pour fuir le vent glacial qui soufflait sur les jardins de l’abbaye. Une lumière froide baignait les murs nus, l’église était vide. Une personne entra par la porte du cloître, et se dirigea vers une niche aménagée dans la paroi Ouest.


Tout à coup, un chant s’éleva, comme provenant des murs eux-mêmes, il venait de la voûte, du chœur, de la nef, des allées, la pierre semblait vibrer à l’unisson. La voix s’élevait, pure, merveille de l’acoustique médiévale. Je demeurai sur place, mon esprit suivant les méandres de la mélodie, me sentant de plus en plus acteur de cette spiritualité sublime. La lumière faiblissait, le soleil disparaissait sur les notes qui chantaient la gloire de son créateur. Je sentis, quelques instants seulement avant qu’il cesse, comme une présence forte, qui emplissait tout l’espace, menaçante et magnifique, englobant mon corps qui semblait ne faire plus qu’un avec mon environnement. Cette sensation disparut avec la dernière note.


C’est avec le sentiment de cette puissance que je continuai la visite de l’abbaye du Thoronet. L’architecture dépouillée de ce monument m’apparaissait sous un jour que je n’aurais jamais imaginé. Je sentais comme une présence autour de moi, comme si les moines qui avaient arpenté ces lieux des centaines d’années auparavant, dans le plus pieux recueillement, étaient encore là. Non, ce n’est pas cela ! Je comprenais confusément ce qu’ils étaient venus chercher, pourquoi ils s’étaient coupés du monde. La force de l’expérience unique que je venais de vivre résonnait encore en moi.


Je décidai d’étudier l’histoire de la fondation de ce lieu, comme un moyen de comprendre ou de rationaliser les instants particuliers vécus dans la chapelle. J’étais athée, et je devais trouver une explication factuelle à l’état psychique si particulier qui m’avait assailli.


Les bibliothèques abondent de textes sur les abbayes cisterciennes de France. Il ne fut pas difficile de tracer l’origine de celle-ci à l’abandon de l’abbaye de Florieye en ce sombre mois de septembre onze cent quarante-six. Distante de quelques dizaines de kilomètres seulement, Florieye a été abandonnée dix ans après sa fondation, sans que l’on en sache précisément les raisons. Il est écrit que chaque année néanmoins, le père supérieur du Thoronet s’y rendait pour une messe expiatoire. Je décidai d’aller voir moi-même ce qui était décrit comme un amoncellement de ruines perdues dans la végétation méditerranéenne.


Je fus surpris de trouver facilement le site, bien que l’accès en soit difficile, et l’endroit peu accueillant. L’édifice avait été construit dans une vallée encaissée, et surplombait une petite rivière de quelques dizaines de mètres. Si au Thoronet les moines avaient pu mettre en valeur de riches terres agricoles, bénéficiant d’eau en quantité, ici la situation était différente. Les terres étaient encaissées, à l’ubac, ne devant pas voir très longtemps le soleil. Il semblait aussi, qu’à part au niveau de la rivière tout en bas, il n’y avait pas d’eau si ce n’est celle qui provenait d’une citerne dont on voyait encore le revêtement en faïence. Elle était située loin des voies de communication, et l’isolement devait être grand. Mais c’était aussi ce que devaient rechercher ceux qui avaient décidé de consacrer leur vie à Dieu et à l’étude.


Contrairement à ce que j’avais pu lire, les ruines étaient encore bien visibles, et on pouvait se faire une bonne idée de la disposition initiale des lieux et des bâtiments. Une bergerie y avait été construite, mais l’emplacement de l’église originale avait été préservé. On avait laissé sur place les murs et les tas de pierres provenant de l’effondrement des voûtes. Un peu à l’écart, la première chapelle avait été conservée ; c’est ici qu’était dite, chaque année, la messe expiatoire. C’est un petit bâtiment, incroyablement ancien d’aspect, et dont on a du mal à imaginer l’importance qu’il revêtait pour la confrérie.


En approfondissant mes recherches, en consultant plusieurs ouvrages d’époque ou d’historiens spécialisés, je dus reconnaître que les circonstances du départ des moines, au lieu de s’éclaircir, étaient de plus en plus mystérieuses Je ne pouvais croire, comme certains le suggéraient, qu’ils avaient voulu se déplacer sur des lieux plus adaptés à l’agriculture. Le départ avait été subit, un jour d’hiver. Plus encore, il semblait que l’abbaye eût été détruite par le feu pratiquement à la même période, mais après le départ de la confrérie. Le lieu fut abandonné pendant des siècles. Même récemment ; rares étaient ceux qui s’y aventuraient, et la bergerie que j’avais vue n’avait été utilisée que quelques années. J’appris aussi que les canons du chant grégorien avaient été probablement définis à Florieye. La renommée du lieu pour le chant était grande, et il était dit que des expériences nombreuses avaient été faites pour essayer de trouver le langage qui convenait le mieux à satisfaire le désir de communiquer avec la puissance divine.


J’évoquai plusieurs fois autour de moi de ce que j’avais ressenti dans l’église du Thoronet alors que s’élevait le chant, et je fus surpris de m’apercevoir que beaucoup de mes interlocuteurs avaient partagé la même expérience, et qu’ils en parlaient avec encore des frissons. Tous mettaient cela sur une sensibilité extrême à la beauté de la mélodie et de la voix, associée au dépouillement de l’architecture cistercienne propice à l’introspection. Un collègue professeur me parla passionnément des églises troglodytiques de Kiev. Sur une des collines qui surplombent la ville, les premiers chrétiens en pays slaves avaient, pour se protéger de la population locale, creusé leurs églises souterraines dans le roc. Il me décrivait presque avec effroi ce qu’il avait senti dans son corps lors d’une messe entièrement chantée. Je décidai d’y aller.


Le site est en lui-même magnifique, surplombant la ville et le fleuve. Plusieurs églises souterraines, reliées par de sombres galeries, occupent tout le sommet de la colline. Il ne fut pas difficile de trouver un guide, et de le convaincre de me faire visiter le site lors d’une cérémonie. La messe était dite dans l’obscurité totale à part la lueur de quelques frêles bougies. La foule, silencieuse, se serrait dans les étroits couloirs, écoutant la litanie du pope, dans une atmosphère chargée d’humidité et de fumée d’encens. Vers la fin, un groupe de chanteurs entonna un chant, repris ensuite par les participants. Les bougies avaient été éteintes, et c’était comme si la foule se fondait dans le roc, pour ne former plus qu’un seul chant, l’expression de la foi et de la ferveur d’une antique communauté. Même si l’expérience était notable, je ne ressentis pas avec la même intensité les émotions qui m’avaient assailli au Thoronet.


Je m’attardais dans les lieux après la cérémonie pour discuter avec le pope qui avait conduit la cérémonie. Il parlait relativement bien anglais, et je pus avancer de manière significative dans ma recherche. Il me parla du rite ancien que les orthodoxes avaient tenté de maintenir vivant, de la nécessité de la parole et du chant dans la communication avec le créateur. Il me parla des études qui avaient été faites par les cisterciens sur le sujet, et les grandes avancées qu’ils avaient réalisées. Il avait lu dans un très ancien livre l’histoire maudite de l’abbaye de Florieye, ils étaient allés trop loin. Je ne pus en apprendre davantage, et dus constater que ses renseignements étaient sans doute plus du domaine de la légende que de la réalité historique. Mais même s’il s’agissait d’une légende, il devait y avoir quelque fond de vérité.


De retour à Paris, et avec l’aide d’un spécialiste du Moyen Âge, je passai de nombreuses heures dans la bibliothèque Sainte-Geneviève à étudier d’anciens parchemins. Nous finîmes par trouver un texte qui datait d’une centaine d’années après l’abandon de l’abbaye, et qui mentionnait une punition infligée par Dieu à ceux qui, dans leur crypte souterraine, étaient allés trop loin, et avaient osé chanter la création. Deux éléments m’ont alors interpellé. C’était la première fois que je lisais qu’il y avait une crypte souterraine, et je n’en avais vu aucun indice lors de ma visite. De plus, dans les nombreux chants grégoriens que j’avais pu étudier – j’avais tenu à apprendre à les chanter – aucun n’avait trait à la Création. Il fallait que je retourne dans les montagnes du sud de la France pour en avoir le cœur net.


Par un effet du hasard, c’est en hiver que j’y retournai, précisément le six décembre mille neuf cent soixante-six. Après une demi-journée de recherche, aidé par un ami, je découvris sous un tas de pierres une dalle qui semblait mener à une pièce souterraine. Sans vraiment réfléchir, nous la soulevâmes, et découvrîmes une volée d’escaliers qui conduisait à une crypte sur laquelle devait avoir été construit le chœur de l’église de l’abbaye. Son état était particulièrement bien conservé, on aurait dit, à la lumière tremblotante des bougies que nous avions amenées, qu’elle venait d’être quittée. Dans un coin, sur un lutrin, un livre était posé, ouvert. Malgré l’ancienneté de l’écriture, je pus lire le titre du chant qui était reproduit : « la création ».


Si je n’avais pas été avec un ami, qui est toujours ici pour témoigner, je crois que je ne pourrais pas croire moi-même à ce qui est arrivé par la suite.


Je décidai en effet, sous une impulsion subite, d’entonner ce chant qui ne l’avait sans doute pas été depuis des siècles, dans ce lieu sacré, préservé de l’atteinte des hommes pendant aussi longtemps. Dès les premières notes, je sentis mon corps parcouru de frissons, j’avais froid, mais je ne pouvais plus m’arrêter. Les bougies s’éteignirent. Je continuai à chanter dans l’obscurité totale ce chant que je n’avais jamais entendu, jamais vu transcrit auparavant. L’atmosphère de la crypte semblait prendre vie, devenir palpable, je ne pouvais m’arrêter malgré l’effroi qui maintenant m’étreignait. Un grand cri mit fin à tout cela.


Aujourd’hui, dans ma retraite et mon isolement, je ne peux que regretter la folie qui m’a fait agir ce jour-là. Oui je comprends maintenant la signification des textes bibliques. On a toujours cru qu’il fallait interpréter l’histoire de la création, qu’il s’agissait d’allégories. Dieu créa le monde par le verbe, Adam fut créé à partir de la terre, poussière, nous retournerons à la poussière, … Non, il ne faut pas interpréter, c’est littéralement qu’il faut entendre ces textes. Et le monstre infâme qui est devant moi, qui fait que j’ai dû m’éloigner du reste de l’humanité, ce monstre que j’ai créé moi-même en cet après-midi d’hiver maudit par la force de mon chant, me le rappelle depuis tous les jours, toutes les minutes de ma vie. Je ne peux me résoudre à le supprimer, je n’ai pas la force de caractère des moines de Florieye, même s’ils ont dû expier leur crime pendant des siècles. Je sais qu’il sera bientôt plus fort que moi, alors il me tuera, et fera le mal, le mal pour lequel il a été conçu, le mal pour lequel le diable a été conçu par celui-là même qu’il doit annihiler.


Chalon, le 29 janvier 2008


 
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   Maëlle   
9/3/2008
Je ne suis pas une grande lectrice de roman ésotériques, qui la plupart du temps m'ennuyent un peu. Celui là autant que d'autre, je dois dire. J'ai néanmois été séduite par la chute.

   xuanvincent   
10/6/2008
 a aimé ce texte 
Bien ↓
Ce texte de Marogne, de nouveau, me paraît bien écrit (si j'excepte la longueur de certaines phrases, mais le texte se lit malgré tout facilement).

Pour le fond, j'ai apprécié la manière dont le narrateur, athée convaincu, se trouve aux prises avec une présence étrange puis, plus tard, par le chant, fait naître un univers et un être étrange...
Toutefois, il me semble que la fin aurait pu être davantage développée, le texte me paraît de ce fait un peu déséquilibré. Cela va trop vite à mon goût...

La fin, mais cela ne me surprend plus guère, est inquiétante...

   Leo   
31/7/2008
 a aimé ce texte 
Beaucoup
La quête, la découverte et la damnation... Thème éternel, fort bien traité, dans un style agréable et fluide, à partir d'un fait historique, il faut le dire, rigoureusement exact et toujours inexpliqué (l'abandon de l'abbaye de Florièye – il me semble que, contrairement au nom de la rivière éponyme, il y a un accent grave sur le premier "e" – par les moines qui fondèrent le Thoronet).
J'ai ressenti la même émotion, prenante et indicible, lors d'un concert a capella dans l'abbaye de Silvacane, une autre des trois sœurs cisterciennes de Provence. Le fantastique, là, était dans l'incroyable beauté de ces voix, de cette polyphonie, qui nous a fait sortir de là tremblants, muets, subjugués...
La chute est surprenante, bien amenée. En bref, un très bon texte.


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