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Fantastique/Merveilleux
Ignominieux : Péremption
 Publié le 12/07/10  -  12 commentaires  -  21249 caractères  -  105 lectures    Autres textes du même auteur

Les réfrigérateurs tchèques marchent mieux sans électricité.


Péremption


13


Sept heures quarante. Station République. Un connard de mendiant à guitare entre dans la rame et finit de saturer l’espace vital des autres passagers alors qu’il entame une version massacrée du Wonderwall d’Oasis. Charlotte n’a plus d’ongles à portée, alors c’est la peau du bout des doigts qu’elle attaque à coups de dents. Les acariens se dissolvent dans la salive en d’inaudibles cris. And after all… Charlotte n’a dormi que deux heures cette nuit. À cause du compte rendu des prospections Huysmans que ce gros enculé de Marin voulait im-pé-ra-ti-ve-ment voir sur son bureau ce matin. You’re my wonderwall… Mais Charlotte sait que c’est juste pour la faire chier, que le mercredi Marin étale son cul d’ours des Pyrénées sur son siège sur mesure et passe la journée entière au téléphone avec le siège, à Zurich. Cette saloperie de guitare n’est même pas accordée correctement. Charlotte n’a pas pu terminer le compte rendu, alors ce matin c’est le tout pour le tout ; les quinze premières pages sont tapées et imprimées, les trente qui suivent, ce sont des feuilles vierges – il y a eu un moment d’hésitation sur la possibilité d’intercaler la liste des animaux charognards à laquelle son chef faisait penser, mais ça fait déjà un certain temps que l’héroïsme est indexé sur le SMIC. Putain de matin et putain de mendiant. Alors Charlotte va foutre le dossier l’air de rien sur le bureau de l’autre con et Marin ne le regardera certainement pas avant demain : ça lui laisse du temps pour taper le reste aujourd’hui et intervertir le tout discrètement. Il lui rappelle quelqu’un, vaguement. Charlotte pense que ce mercredi sera le pire depuis longtemps ; fatiguée, stressée et obligée de travailler dans l’urgence pour un fils de pute d’obèse obséquieux dont les seuls rapports sexuels ne devaient relever que d’un onanisme acrobate. Et ce putain de mendiant incapable de jouer correctement ! Antoine ?


Le guitariste s’interrompt et un son hideux, entre deux notes, se dissout dans le brouet de transpirations mêlées qui gonfle l’air de la rame. Même les moins mélomanes sont soulagés. Des yeux, il cherche qui l’a appelé.


12


Un monstre moussu dont les excroissances membraneuses, distorsions pourrissantes et/ou infectieuses, rampent contre la gravité jusqu’aux derniers refuges immaculés de la prison de gel où il était reclus, une marée verdâtre qui étend sa contagion écœurante jusqu’au sol, offrant une seconde vie sulfureuse aux chairs décomposées ; les premières carcasses s’extirpent de leur cloître et exhortent leurs benjamines à rejoindre les rangs de la révolte cadavéreuse, la floraison incontrôlable des condamnés à la dévoration ; la Vraie Grosse Pourriture, dont les germes nécrosés s’infiltrent au cœur de la moindre particule, empestant pour toujours l’espace de son odeur et du souvenir de cette odeur ; une flaque d’anciens poissons.


C’était ce à quoi s’attendait Antoine depuis que Gérald, le voisin de pallier SMPT – sympa mais pas trop –, l’avait informé de la panne de courant dont avait été frappé le quartier pendant près de quarante-huit heures. Lui, il avait appelé juste pour savoir si Candice avait refait surface. Et, non, elle n’était pas réapparue. Antoine avait demandé à Gérald d’aller sauver les nombreux restes du repas organisé par la famille de Candice, dans son super nouveau frigo américain ; mais le voisin avait répondu un ouais ouais des moins rassurants et depuis n’avait décroché le téléphone que pour faire semblant d’être confronté à un problème de ligne. Tu passes sans doute dans un tunnel avec ton fixe, sale con.


Mais rien de tout ça. Ni odeur, ni moisissure. Dans le landau, Nathan beuglait car il sentait que c’était bien le moment de faire chier le monde, un monde actuellement focalisé sur l’absence incongrue de champignoïdes. Les restes avaient résisté à deux jours de canicule ? Le Zdàva paraissait plus propre que jamais. Ça ne semblait pas très cohérent ; quelque chose clochait sérieusement. Nathan, mon chéri, ferme ta gueule cinq secondes ou je te défenestre. Le bac à légumes contenait une salade apparemment encore ferme qu’il aurait de toute manière dû manger avant de partir. Enfin, s’il avait su que l’autre connasse se barrerait sans rien dire à personne ; sans se soucier de son fils. Longtemps il avait culpabilisé lorsque – de nuit, toujours, quand la lucidité complotait en compagnie d’un onirisme réconfortant – lui venait l’idée indigne de laisser Candice en plan, avec Nathan. S’il avait seulement imaginé qu’elle le ferait la première ! On ne pouvait décidément pas faire confiance à une punkette à chienne, comme elle aimait s’appeler, parfois, en évoquant l’errance de ses débuts de vie adulte, image qui lui recollait maintenant parfaitement, libérée d’une éventuelle prévisibilité dans l’errance clocharde et les piercings crado.


Pas de lumière ! C’était ça : le Zdàva était plongé dans l’obscurité relative d’un début d’après-midi sans ombre. Et, maintenant qu’il y pensait, Antoine ne sentait pas non plus le moindre souffle de fraîcheur sur son visage alors que ça faisait presque deux minutes qu’il avait la tête à moitié enfoncée dans le réfrigérateur. La sueur lui offrait de petites larmes tièdes : le stress. Et peut-être aussi la canicule.


Un aller-retour vers l’interrupteur confirma ses craintes : il n’y avait pas eu une coupure d’électricité pendant son absence, mais deux. L’une accidentelle, qui avait concerné tous ses riverains ; l’autre volontaire, orchestrée par un cadre inférieur de chez EDF qu’il n’aurait pas eu de scrupules à être, et qui avait concerné un certain Antoine Siguier, endetté notoire.


Et Nathan beuglait comme au jour de sa naissance, que tous les trois en étaient venus à regretter.


11


- Et alors t’as démissionné de chez Lait’nor’ ?

- Oui, Candice voulait qu’on s’installe à Paris, tu vois. Son taf est ici et, de toute façon, j’en avais marre des Laiteries Normandes. On a grandi à Caen tous les deux ; on sait qu’on souhaite pas ça à Nathan.

- Je comprends, ouais.


Charlotte sourit au bébé, qui joue des sourcils sur un rythme propre aux moins de deux ans. On dirait des essuie-glaces déréglés. Son landau est d’un motif gris poussière et le gosse semble complètement à la ramasse, comme atteint d’un autisme précoce. Ça et l’ambiance glauque et sale du trois-pièces : tout lui fait penser à un reportage de Strip-tease, et cette pensée la dégoûte d’elle-même.


Antoine a posé sa guitare dans un coin. Il déguste un couple de yaourts dont l’étiquette présente un ananas tout sourire sur fond vert – le fruit est au choix cannibale ou follement réjoui du sacrifice de ses pairs.


- Je peux t’en piquer un ?


Non ! Antoine a presque rugi, comme s’il fallait à Charlotte de quoi valider son sentiment que l’appartement fleure la déficience mentale.


- Ne te fâche pas.

- Oui. Heu… désolé.


Il ne semble même pas vouloir se donner la peine d’expliquer son comportement d’abruti. « Les hommes sont des ours tarés », sentence habituelle exprimée par Coralie, sa collègue lesbienne, lui semble pour la première fois pouvoir être le réel sujet d’une thèse scientifique. Il paraît complètement perdu, aussi. Mais entre pitié et colère, Charlotte fait le choix de ses nerfs, dûment éprouvés par la semaine.


- Je vais devoir y aller, Antoine. On m’attend (ah ouais, qui ça ?), et j’ai… (quelques courses à faire ?) quelques courses à faire.

- D’accord. Je… ok.

Ce fut aussi un plaisir de te revoir, Antoine.


Une bise sur une joue hirsute ; une autre, veloutée. Et un courant d’air brûlant claque la porte, gentille catharsis estivale.


10


- Zdàva ?

- Ouais, c’est tchèque. Tu le prends ou tu le prends pas ?

- C’est bien un frigo américain, ça ?

- Le plus américain des frigos tchèques, Tony. Capa' de trois mètres-cubes, quatre bacs étanches, un congélo avec six compartiments, de quoi contenir une quinzaine de bouteilles, la machine à faire de la glace pillée devant…

- Putain, mais j’ai pas besoin d’ça, moi.

- C’est ce que tu m’as demandé. Décide-toi. Tu le prends ou pas ?

- C’est Candice qui veut un frigo comme ça. Je sais pas pourquoi ; elle me tape des crises. J’ai vraiment l’impression que y a que ça pour la calmer.


Antoine parlait pour lui-même, le regard inconsciemment accroché à un chien qui jouait avec un gros mille-pattes encore vivant bien que tranché en deux, dans l’arrière-cour. La camionnette était pleine de matériel électroménager en plus ou moins bon état.


- C’est Candice qui veut ça.

- Ouais, d’accord. C’est une fille qui a besoin de luxe. Tony, il faut vraiment que tu te décides, là.

- D’accord. Est-ce que… est-ce que je peux avoir une garantie avec ?

- Une garantie ? Une garantie ? Mais oui, Tony. Même un bonus environnemental et un doigt dans l’cul si tu veux.


9


Dix-huit heures trente. Station République. Charlotte sort de son petit sac Hello Kitty la cuillère à café chipée à la cantine. Denis est venu la voir aujourd’hui et tous les regards, même Sauvez Willy, se sont tournés dans leur direction alors qu’il se penchait vers elle et que Charlotte faisait semblant d’être toute entière plongée dans les bilans prévisionnels – mais les giclées de sang d’un cœur en délire inondaient des zones peu propices à la réflexion, au détriment des chiffres turquoises du croisé-dynamique. On est très content de ton travail chez les DK. Tu nous mâches vachement le travail en amont. Charlotte extirpe du sac le yaourt à l’ananas confisqué en douce à celui qui lui faisait à l’époque l’effet actuel de Denis et qui est maintenant devenu une épave caractérielle. Le mot mâches avait été prononcé à contretemps des autres, comme pour en dégager un double-sens – pur fruit de son imagination, voyons –, figeant un instant les lèvres en un rictus irrésistible. C’est triste que tu doives te taper Jabbah le Hut dans ce département. Elle avait pouffé, sans bien évidemment savoir qui était Jabbah le Hut – un hobbit ? – et Marin, qui était con sans être idiot, avait capté le regard en coin qu’on lui avait jeté. Elle le paierait naturellement une fois que le sumotori serait redevenu le mâle dominant de l’open-space, en l’absence du responsable DK et sa carrure d’athlète. Charlotte porte à ses lèvres le mélange lacté avec de « vrais morceaux d’ananas » et son imagination fait le reste. Magalie part à la DG Vierzon en septembre ; si tu le souhaites… je récupère son poste. Et le chef le plus craquant sur terre. Chef qui avait clos l’entretien informel par un clin d’œil. C’est doux. Sucré. Charlotte quitte un instant la compagnie des anges, son regard tombe benoitement sur la date de péremption notée sur l’étiquette et elle recrache bruyamment la dernière cuillerée, tachant la chaussette multicolore d’une touriste japonaise.


8


20 août. Plus d’électricité. Les restes de rôti de porc témoins entament leur seconde semaine d’incubation caniculaire dans l’inutile carcasse du Zdàva.

23 août. Toujours pas de nouvelles de Candice. Le rôti se porte bien.

25 août. Nathan fait profiter son père de sa nuit blanche. Le rôti est au top de sa forme.

28 août. Le numéro que vous avez composé n’est pas attribué.

1er septembre. Rôti, ô rôti, comme au premier jour.

2 septembre. Nathan crie ce qui semble être ses premiers mots. Cette découverte l’enthousiasme jusque tard dans la nuit.

4 septembre. Antoine est licencié. Le rôti, lui, pète le feu.


7


Sylvie Graham

Chef-adjointe de projet marketing

Laiteries Normandes

Caen 14000

+332.31.27.23.63

sylviegraham@laitnor.com


Salut Charlotte,


La fabrication des yaourts Crème & Fibres à l’ananas a bien été stoppée il y a un an, en février. Les six premiers mois de commercialisation n’ont pas été concluants et nous nous sommes recentrés sur les produits « plaisir » accrédités bio, comme les assortiments Fruits des bois. J’espère que ça te sera utile, grande mystérieuse. On se téléphone. Bises.


6


- Ça fait bizarre de te revoir, tu sais.


Nathan, ne sachant que répondre à cette déclaration d’amour paternelle en demi-teinte, rétorqua un mot-cri qui ressemblait désagréablement à maman.


- Elle est partie il y a déjà un certain temps, Maman.

(Enfin pour toi, ça doit faire moins longtemps ; je suppose.)


Candice était barrée avant qu’il ne sorte son premier mot, et ce n’était certainement pas lui qui lui avait appris celui-là. Une seule possibilité : ce gosse jouait la provocation. D’ailleurs, il persista en une nouvelle occurrence bruitesque.


- Nathan, je veux PLUS EN ENTENDRE PARLER, ok ?!

(Ou je te remets au… coin.)


Dans l’urgence de la venue de Charlotte, qui s’était plus ou moins invitée de force, il avait ressorti tout le matériel du placard qui servait auparavant pour les affaires de Candice. Le landau était encore plein de poussière ; quel con ! En plus d’être pris en flagrant délit de mendicité par une ancienne copine – et les excuses improvisées à propos d’un quelconque pari fait avec des collègues n’avaient pas l’air d’avoir convaincu –, en plus de l’avoir accueillie dans un appartement sans électricité, sans doute vétuste d’un point de vue, hum, objectivement neutre… il avait dû passer pour un père indigne – et faire croire qu’il était toujours avec Candice avait sans doute été un autre échec.


Le joli petit merdeux qu’il était...


- Il me faut un yaourt.


Nathan beugla, pour rester dans un registre laitier.


- Tu… tu en veux un aussi, c’est ça ?


Antoine frotta énergiquement son menton mal rasé.


- D’accord, Nathan, juste un alors. Parce que tu as été (bien sage ?) un petit garçon… très courageux. Mais après, il faudra… tu sais… (y retourner) je ne peux pas te nourrir. J’ai pas les moyens, Nathan. Plus tard… oui, plus tard, j’aurai de l’argent… Et alors.


Comment un visage juvénile pouvait-il à ce point se contracter, former un tel masque de haine ?


- Ok… ok…alors, deux yaourts.


Le Zdàva s’ouvrit sur sa pénombre habituelle. Soigneusement empilés dans leur emballage cartonné, quelque chose comme un demi-millier de pots, rescapés de la demi-palette que lui avait fait passer en douce Jamel avant de se faire lourder des Laiteries, le dominaient de leurs ombres. Et les ananas avaient troqué leur sourire ahuri contre un regard culpabilisateur.


- Allez tous vous faire foutre.


5


- Qu’est-ce que tu fous, Charlotte ? Il est même pas six heures.


Les yeux plissés vers l’affichage digital du réveil, Denis grommelle.


- Viens te recoucher.


Il sourit.


- C’est un ordre.


Mais tu n’es pas encore mon chef, aurait-elle répondu si elle n’était pas si préoccupée. Ils auraient alors sans doute joué au boss intransigeant et à la subordonnée coquine pendant une petite heure avant de se préparer à partir (j’ai un dossier brûlant dont je voudrais que vous vous occupiez). Charlotte ne dit rien, se contente de renverser sur le sol le contenu de ses tiroirs à souvenirs.


- Mais qu’est-ce que tu fouuus ?


Ah, les voilà ! Les souvenirs de Caen. Beaucoup de photos, des cartes postales, des lettres. Et, au milieu, une petite souris illustrée, entourée de dentelle beige. Un phylactère s’élève du rongeur.


Candice et Antoine sont heureux de vous annoncer la naissance de Nathan, un magnifique bébé de deux kilos tout rond.


La date la fait hoqueter. C’était il y a quatre ans.


4


La porte fut refermée et les cris cessèrent instantanément.


Antoine eut subitement envie d’un autre yaourt mais il ne voulait plus s’approcher. L’appartement sombre était plongé dans le silence inconstant d’un immeuble isolé au siècle dernier. Assis sur l’unique chaise de la cuisine, il se dit qu’il ne fallait pas pleurer. Mais comme les larmes ne lui venaient de toute façon pas, il trouva la situation plus honteuse encore ; même dans son échelle de valeurs cabossée par deux années à vivre en ermite en plein Paris, dans un logis qui ne lui appartenait plus mais dont on ne semblait pas prendre la peine de l’expulser.


Il ne sortait que pour mendier, un peu, et guetter le remplissage des poubelles du Monoprix, ce qui lui permettait d’éviter de taper systématiquement dans le stock de yaourts. Depuis quand lui avait-on adressé la parole, outre la politesse forcée des caissières et les interpellations policières ? Depuis quand avait-il un contact corporel avec un autre humain, même pas sexuel, juste toucher une main autrement que fortuitement ? Charlotte avait mis fin à cet affreux chronomètre de réclusion. Mais il lui avait fait peur. Il aurait voulu parler, dire autre chose que des mensonges qui ne rassuraient personne. Si elle avait pu le prendre dans ses bras, là encore sans le moindre sous-entendu, juste comme une mère son enfant ; il aurait pu se confier, lui parler de toutes ces choses : de Candice, de son licenciement,… du Zdàva. Il avait eu peur, peur de son jugement, que son tourment ne soit pas compris. Puis peur d’être découvert. À découvert. Nu. Comme un enfant. L’enfant qu’il niait en lui-même. Et celui qu’il niait en l’enfermant.


Son pied se souleva sans même son consentement et sa rage éclata sur la table, qui s’affaissa, avant d’être presque coupée en deux. Il pleurait pour de bon maintenant. Et c’était de la faute de cette pute. Qui les avait abandonnés tous les deux. Pour quoi ? Pour retourner cracher du feu dans la rue avec ses copains ivrognes ? Et quand ils étaient définitivement bourrés, ils devaient s’allonger dans les jardins publics, leurs chiens autour d’eux et faire ça mollement entre deux régurgitations de bière forte. Antoine eut la nausée, peut-être aussi parce qu’il prit conscience de l’odeur indigne qui enveloppait son antre.


3


Six heures quarante-et-une. Station République. Charlotte bat inconsciemment une mesure imaginaire avec son pied. Elle revoit Nathan dans son berceau. Quel âge semblait-il avoir ? Dix-huit mois, tout au plus.


Au grand maximum.


2


La chaleur dans la pièce doublait la gravité et Antoine avait retrouvé un semblant de calme. Il avait peut-être bien parlé tout seul pendant quelques heures ; il ne s’en souvenait que vaguement – à part d’un moment bien précis où il avait remporté le quarté trois fois de suite, mais ç’avait été une hallucination, sans doute, car on ne gagne pas le quarté sans sortir de son appartement et en discourant avec soi-même. Candice s’était faite prendre par un labrador borgne et un berger allemand et Nathan parlait à haute et intelligible voix depuis son bac à légumes : j’apprécierais que tu me sortes de là. Ces ananas n’ont rien d’inoffensif.


Et lui était un petit enfant. Qui n’avait pas demandé à vivre ça. Il rêvait d’évasion. Et jamais Zdàva le Grand ne lui avait semblé si attrayant. Comment cela faisait ? Une fois le blindage clos, on était cryogénisé par l’absence de froid généré par un réfrigérateur tchèque et on parcourait le temps perceptible de façon aussi indolore que si l’on était un glacier millénaire ? Hibernatus ? Austin Powers ? Ou bien s’engageait-on dans une dimension parallèle où la dégénérescence cellulaire n’était que l’apanage de drogues extraterrestres que s’offraient les Saturniens friqués…


Il devait bien faire trente degrés dans l’appartement mais Antoine grelottait. Il se vit poser la main sur la poignée blanche et tira vers lui l’épaisse porte, jusqu’à pouvoir contempler l’édifice architectural yaourtier dans son ensemble – habituellement, il gardait l’engin ouvert le moins longtemps possible, pour éviter de voir remuer ou chouiner le bac à légumes. Nathan, reprenant le cours de sa pénible existence, poursuivit le cri entamé des heures auparavant.


- Chhht, mon chéri.


Les produits laitiers furent intégralement balayés par deux revers du bras, transformant le sol en un amoncellement de ferments brusqués. Quelques pots éclatèrent, rejoints par les grilles et socles en plastique séparant les compartiments.


L’espace était immense. Antoine prit son fils dans les bras, dans un geste de tendresse paternelle inédit. Il ne pleurait plus ; les deux se souriaient.


- Est-ce que tu crois qu’il y aurait de la place pour papa ?


1


- Antoine, Antoine, tu es là ?


Charlotte tambourine sur la porte de l’appartement. Dans la cage d’escalier derrière elle, quelqu’un a inscrit au feutre indélébile sauter, en six lettres ? En dessous, deux réponses, de deux mains différentes : baiser ! ; bondir ?

Charlotte, peu férue de délinquance cruciverbiste, continue de marteler. La sonnette du perron indique, en lettres défraîchies Antoine Siguier et Candice Helm.


Une main manucurée de frais se pose sur son épaule et une voix féminine l’interpelle, sèchement.


- Pourquoi est-ce que vous tapez comme ça chez moi ?


0


 
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   placebo   
17/6/2010
 a aimé ce texte 
Un peu ↑
j'ai bien aimé l'idée du compte à rebours, bien qu'elle soit presque un peu trop forte pour une histoire aussi calme que celle-ci (à mon sens)

pas très surprenant je pense : le vocabulaire est à peine trop vulgaire. Je ne pense pas qu'il soit vraiment nécessaire. Il reste malgré tout diversifié, ex premier paragraphe : ''putain'' est répété seulement, je suppose qu'il y a là un travail.

Il y a des recherches stylistiques intéressantes, notamment sur la moisissure supposée, qui apporte de la variété. Je n'ai pas analysé le style en détail, mais ''On a grandi à Caen tous les deux ; on sait qu’on souhaite pas ça à Nathan.'' les on sont moches ici je trouve.

Pour le fond, j'ai apprécié l'idée d'apprendre la vérité de différentes manières sur ce réfrigérateur. Mais le paragraphe ''le roti pête le feu'' donne trop l'alerte je pense. Le lecteur comprend assez aisément, notamment à la fin.

Par contre, et c'est ma grosse interrogation : qui est cette femme à la fin ? L'épouse ? J'ai relu plusieurs fois, mais je ne suis pas arrivé à deviner... (mon pseudo, au cas où le texte ne serait pas publié, est placebo)


revenons à l'idée de base : le frigo peut conserver objets et êtres vivants. Je n'ai pas trop l'inspiration pour le moment, mais je pense que ce narrateur, assez débrouillard, aurait pu trouver autre chose qu'hiberner et garder des yaourts. Il y a des choses à creuser je pense.

Bonne continuation

   Maëlle   
4/7/2010
 a aimé ce texte 
Bien ↓
Bon: arrivé à la chute, je ne sais pas trop ce qu'on m'a raconté (un délire de Charlotte?), mais ce qui est sur, c'est que j'ai apprécié cette lecture, à la fois froide et délirante.

   florilange   
4/7/2010
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Histoire très curieuse. Pourtant, une fois commencée, je n'ai pas pu arrêter ma lecture. Impossible de dire que tout est très clair au début mais plus on avance, mieux ça va. Très bonne chute.
Le style n'est pas celui que je préfère mais il est très adapté à cette façon de raconter. Donc très bien.

   doianM   
12/7/2010
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Brrr...
Sinistre histoire, d'après ma lecture.
Le comptage à l'envers semble bouclé, de 0 à 13, car le SDF qui énerve par sa présence la femme ne serait-il pas son ex-compagnon qu'elle ne reconnaît pas ?.
Sinon un habile clin d'oeil ?.
Et ce frigo... pleins de yaourts, seule ressource pour l'alimentation du petit...n'est-il pas devenu la mère nourricière de l'enfant ?.
Et ne boucle-t-il pas le cycle quand...j'espère avoir mal interprété, son père ne l'enferme pas dedans...après avoir jeté toute la nourriture ?.

Très bien écrit avec, dans cette masse grise, des pointes d'humour.

J'ai apprécié,.malgré que je ne sois pas fan du genre.

   ANIMAL   
13/7/2010
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↓
J'ai plongé dans le fantastique en lisant cette nouvelle sans reprendre mon souffle.

Un peu échaudée au début par une flopée de gros mots, j'ai persisté et me suis trouvée prise au piège de cette histoire de frigo en panne plein de yaourts qui ne s'abiment pas...

Je garde de cette lecture un sentiment d'étrangeté au coeur du quotidien. Un frigo temporel ? Ou des yaourts magiques qui sont la clé de l'éternelle jeunesse ? Ou encore des ananas irradiés ? Les divagations de psychopathes ?

Il semble que Candice refait surface à la fin; quid de la confrontation avec Charlotte ? Que va-t-on découvrir dans le frigo ? Les cadavres du père et du fils ou la porte ouverte sur un autre monde ? Ou autre chose...

Impossible pour moi de trancher mais cela n'ôte rien au plaisir que j'ai pris à lire cette nouvelle.

Les personnages sont plutôt bien campés. L'écriture est bien adaptée au récit bien que par endroit un peu confuse. En particulier, les transitions entre les chapitres ne sont pas assez explicatives à mon goût.

Une lecture fort intéressante en tous cas.

   Profane   
13/7/2010
 a aimé ce texte 
Beaucoup
J'ai beaucoup aimé cette nouvelle qui m'a fait sourire à plusieurs reprise.
J'aime bien la structure en petits épisodes qui permet d'explorer différents styles. En particulier j'ai trouvé la partie 2 vraiment cool avec ses hallucinations, ses ananas pas si inoffensifs que ça et aussi les saturniens friqués accrocs à la dégénérescence cellulaire. La partie qui se déroule au boulot de Charlotte est bien insupportable comme il faut.

   brabant   
14/7/2010
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Bonjour Ignominieux,

Pseudo mérité ! Texte ignominieux ! Je l'avoue, je n'ai rien compris.
Je parcours lâchement les évaluations des commentateurs précédents, elles sont plutôt flatteuses. Eurêka ! Ils vont tout m'expliquer ! Je lis tout aussi lâchement leurs commentaires, je ne sais pas ce qu'ils ont compris (ceci n'est pas une critique - lol -), mais moi j'ai toujours rien compris.

Relire le texte ?
Banzaï ! J'suis pas un kamikaze ! Et puis c'est un porte-avions ce texte, une escadre de porte-avions... (lol)
C'est pas méchant c'que j'dis, hein ! C'est mon ressenti que j'donne.

Bon, l'exergue et le titre s'accordent:
"Les réfrigérateurs tchèques marchent mieux sans électricité."
et "Péremption".
Effectivement, stocker des yaourts périmés dans un réfrigérateur qui ne marche pas, cela peut donner lieu à une situation explosive, provoquer des effets secondaires incontrôlables. Les drogues dures à côté de cela, c'est du pipi de chat.

- Texte underground. Je le verrais bien en BD dans l'Echo des Savanes ou Fluide Glacial; je pense surtout à Crumb et à l'underground américain bien que les personnages soient français, l'underground émigre et immigre.
- Personnages déjantés qui jouent à "je te aime, je te hais", "je te quitte, je te trompe", "je me trompe, c'est pas mieux", "je reviens tambouriner à la porte"
Pourquoi ça sent mauvais dans l'appart' ?
"qu'est-ce que tu fous là toi ?"

Depuis une certaine Thaïlande (lol) la mode est aux bébés congelés. Ici on a le papa en prime. Un papa pas frais qui patauge dans le yaourt histoire de changer du pastaga.
Celui-là devait délirer à bloc pour s'enfermer avec son gamin dans un frigo dont la petite lumière ne marche pas vu que le frigo est pas alimenté.
Qu'est-ce que t'en penses, Fernand ? Toi-aussi, t'as voulu t'enfermer dans un "frigidaire" dans les années Cinquante pour vérifier si la loupiote s'éteignait ! Quoi ? C'est pas pareil ! Quoi ? Qui c'éééést ?

Délirant !

J'ai toujours rien compris.

Désolé ! (lol)

ps:
je note en conséquence par une évaluation qui ne correspond en rien à mon commentaire. (lol)

   Goldmund   
14/7/2010
Commentaire modéré

   costic   
14/7/2010
 a aimé ce texte 
Bien ↑
On se laisse porter par cette nouvelle trouble. Le rythme est vif, les personnages bien présents, le frigo fabuleux attirant. L’alternance des points de vue permet de relancer l’intérêt. On s’attend d’un moment à l’autre à basculer dans un récit fantastique pur jus, on reste finalement à la lisière, entre folie et réalité.
Un bon moment .
Zvada j’en veux!

   caillouq   
14/7/2010
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↓
J'ai failli ne pas aller plus loin que le premier paragraphe, ç'aurait été dommage.
Mais le premier paragraphe est un peu lourd, avec ces vulgarités systématiques. Je n'ai rien contre une bonne vulgarité bien placée, voire plusieurs si ça se justifie, mais elle sont utilisées ici sans grande inventivité, donnant l'impression que c'est juste un choix d'accroche pas hyper bien géré.
Toujours dans le premier paragraphe: "ne devaient relever que d'un onanisme acrobate" me tiraille l'oeil. Pourquoi cet imparfait, puisque tout le reste est au présent ? En plus, le "onanisme acrobate" juste après sonne pas terrible. Tu dois pouvoir trouver quelque chose de plus percutant.
Aime pas trop non plus le qualificatif "hideux" associé à un son; "hideux" est plutôt visuel, ça fait tiquer pour un son, mais vu le coup du brouet de transpirations qui suit, c'est peut-être un choix synesthétique voulu.
Le paragraphe suivant sur la pourriture fantasmée fait lui aussi un peu figure de style, arrivant de manière impromptue, obligeant le lecteur à se poser des questions alors qu'il s'agit juste d'une non information ; je ne raffole pas non plus du "SMPT" qui fleure son jargon de potaches initiés, mais après ...
Ben après ça redémarre sec, le style est nerveux et s'il y a des bugs, on ne s'en aperçoit pas, concentré qu'on est pour essayer de comprendre ce qui se passe (parce que ça accroche bien).
D'ailleurs je n'ai sûrement pas tout compris, en particulier les plages temporelles impliquées (passé proche ? Lointain ? Combien de temps il a abandonné son fils, au juste ? Quand est-ce qu'elle s'est tirée, l'autre irresponsable ? Etc etc)
Les autres +, en vrac: les personnages sont soignés dans leurs détails propres (par exemple la probable kleptomanie de Candice). J'aime bien la gestion des italiques et le rôle clé du/des yaourt/s. Une mention spéciale pour l'e-mail de la copine (ben oui, j'aime bien les e-mails).
En revanche, quelques réserves sur la facilité à tacher une chaussette déjà multicolore, fût-elle à une touriste japonaise.

Synthèse de tout ça ? Un texte scotchant, dans lequel je suis loin d'avoir tout compris même après relecture, en particulier la fin plus qu'ouverte (éventrée, on va dire) et l'état exact du gamin vu par Charlotte.
Mais c'est pas grave, ça fait gamberger. Des textes trash et non standard comme celui-là, on en redemande !
(j'hésite à demander plus d'explications à l'auteur, qui satisferaient un légitime besoin de rationalité mais qui pourraient diminuer l'attrait étrange de cette nouvelle)

(Je réalise tout à coup que ce texte est en fantastique / merveilleux [comme quoi un bon pseudo, un bon titre et une bonne accroche peuvent être plus forts qu'une prévention contre un genre]. Ca éclaire un peu. Le Zdava a donc des pouvoirs surnaturels. Pas grave, la lecture a été bonne quand même)
Allez, bonne continuation, Ignominieux. Le "-", c'est pour le premier paragraphe :-))).

Ah, et puis il manque l'accent circonflexe à "benoitement".

   Perle-Hingaud   
15/7/2010
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Ah, oui ! Vraiment, je suis scotchée. Déstructuré ? non, au contraire, tout se tient, dans une logique de l'absurde, du 13 au zéro, dans un temps à rebrousse poil qui se confond avec le temps réel. Phénomène de double ciseaux. Et des sauts intermédiaires. Un vrai feu d'artifices, sens propre et figuré. Embarquée, je vous dis. Ok, je n'ai pas TOUT compris, mais, finalement, qu'importe... Le fond prime sur le style, qui reste cependant efficace, résolument trash.
Au plaisir de vous lire.

   widjet   
16/7/2010
L'auteur me pardonnera, je n'ai pas pu aller au bout (ai stoppé au numéro 6). Cela ne m'arrive pas souvent. Je m'excuse car c'est en partie ma faute.

Je manquais sans doute de condition physique pour le faire car de l'endurance, il en faut pour en venir à bout ! Nul doute que l'auteur a un certain sens de la formule, une répartie qui fait parfois mouche (beaucoup ris au "même un bonus environnemental et un doigt dans l’cul si tu veux", mais nettement moins aux autres traits d'esprit comme "le fruit est au choix cannibale ou follement réjoui du sacrifice de ses pairs".... ), mais la lecture est trop éprouvante. Le lecteur guère ménagé (pas intêret à cligner des paupières sous peine de perdre le fil), il est mitraillé de toutes parts, l'auteur ayant "la gachette des mots en rafale" un peu trop facile. De plus, la structure est trop chaotique (on passe d'un perso à un autre, à un évènement à un autre sans transition très marquée). Pleins de noms, un peu trop de "putain" dans le premier paragraphe, un seconde paragraphe trop emphatique limite boursouflé. Difficile de reprendre son souffle tant on est abreuvé d'informations à la minute.

Alors,de l'énergie, de la fougue oui, c'est sûr, y'en a et d'ordinaire j'aime beaucoup lorsque je sens que derrière il y a malgré tout contrôle et le frein pas trop loin. Ici,c'est assez mal canalisée. Finalement, cela m'a fatigué, puis lassé et j'ai commencé à lire en diagonal (fait assez inhabituel chez moi) avant de lâcher prise.

Je ne sais pas ce que contient cet ananas, mais l'auteur en a gravement abusé.

J'ai peut-être raté un bon délire, mais là navré, je passe mon tour et tacherai d'y revenir plus tard.

W

   dvb   
25/7/2010
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↓
Le caractère tendancieux (et ô combien accrocheur) du mythe revisité du bébé dans le frigo ne pouvait être traité qu'avec un décalage certain et une bonne dose de causticité.

Je reconnais bien là la patte de l'auteur qui use (et abuse ?) de sa panoplie habituelle d'effets de styles pour à la fois enchanter, étourdir et manipuler son lecteur. L'effort de "construction" est habile et l'entrelacs des personnages (presque) subtil (c'est pas sans me rappeler un cours de mathématiques grec antique d'ailleurs...)


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