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Science-fiction
Jean-Claude : L'anomalie [concours]
 Publié le 14/09/18  -  6 commentaires  -  28122 caractères  -  44 lectures    Autres textes du même auteur

Quel serait votre meilleur partenaire ? Qui vous connaît le mieux ? Avec qui seriez-vous toujours d'accord ? Ou presque.


L'anomalie [concours]


Ce texte est une participation au concours n°25 : Duo de choc !

(informations sur ce concours).



Le dernier policier scientifique enfin sorti de l’appartement, John Efeilliaid soupire. Il n’aurait jamais cru qu’il apprécierait autant sa double réputation de loup solitaire et d’ours mal léché. Pourtant, depuis une semaine, celle-ci s’avère fort opportune car elle lui évite d’expliquer pourquoi il parle aux miroirs.


Le légiste a fait enlever la victime dont l’ultime trace est un contour de silhouette sur le parquet du salon. Propre. L’homme a été étranglé avec un câble métallique fin. Tom Harbinder. L’indic à l’origine de sa rencontre avec Joan. Ce meurtre n’est pas fortuit. Il fait partie d’une suite logique.


Pensif, John se pince machinalement le menton. Il ne s’habitue toujours pas à cette barbe qu’il ne peut plus raser. Comment faire quand on ne se voit plus soi-même dans la glace ? Il devrait sans doute se convertir au rasoir électrique.


Résigné, le lieutenant Efeilliaid se dirige vers la salle de bain. Comme il s’y attendait, il y trouve un vrai miroir. Tant mieux. Il n’a pas envie d’expérimenter le miroir holographique de voyage. Celui-ci ne lui inspire pas confiance bien qu’il n’ait pas hésité à l’acquérir malgré son prix excessif.


La vitre ne renvoie pas l’image inversée de la salle de bain. John voit la pièce comme s’il était derrière une fenêtre. Toutefois, ce n’est pas « sa » salle de bain, pas plus que la personne face à lui n’est « son » reflet. Une femme, qui lui ressemble énormément, qui pourrait être sa sœur jumelle, ce qu’elle n’est pas. Elle est bien plus que cela. Devant lui, le lieutenant Joan Efeilliaid incline la tête en souriant.


— Dis-donc, ça pousse.

— Je voudrais t’y voir, grommelle John, je ne me vois plus dans la glace.

— T’as envisagé le rasoir électrique ?


John incline la tête en souriant. Leurs idées se rejoignent si souvent.


— Et toi ? Tu t’es vue avec tes cheveux courts en pétard ?

— Je te signale qu’on a la même coiffure.


Leurs rires clairs tintent au même moment, puis tous deux redeviennent sérieux.


— C’est à ton tour de commencer, lance Joan.

— Harbinder a été étranglé dans le salon, a priori sans qu’il ait opposé la moindre résistance, annonce John en évitant les précisions inutiles puisque son alter ego se trouve dans la « même » salle de bain.

— Ah ? s’étonne Joan. Ici, Harbinder a été poignardé dans la cuisine après une bonne bagarre.

— Je n’avais compris qu’on jouait au Cluedo, rétorque John.

— Au Cluedo, je ne sais pas, mais notre partie vient de prendre un virage.

— Oui, c’est notre première divergence.

— Notre première ? relève Joan.


L’homme et la femme se fixent malicieusement avant d’éclater de rire. Jusqu’ici, leurs univers parallèles s’étaient révélés strictement identiques, hormis eux-mêmes.


— Tout de même, reprend Joan. Si on ajoute le décès de Rhian Blackwood, je jurerais que quelqu’un veut effacer ses traces.

— Mais qui ? Celui qui a provoqué notre rencontre ?

— À propos de rencontre, selon le légiste, Harbinder est à coup sûr mort hier.

— Pareil ici, dit John, amusé d’avoir pensé la même chose. Au fait ! Même si nous avons découvert sa dépouille il y a quatre jours, Blackwood a été tué avant notre rencontre.

— Oui. Cela pourrait expliquer les scènes de crime identiques.

— Qu’est-ce qui a changé depuis notre rencontre ?

— Le mec qui a disparu, souffle Joan.

— Il n’a pas disparu.

— Comment peux-tu savoir ? Tu es tombé dans les vapes.

— Toi aussi, tu es tombée dans les vapes.


John et Joan se contemplent gravement tout en hochant la tête. Non seulement l’inconnu en question détient la clé du mystère, mais celui-ci est leur premier suspect pour les deux meurtres. De chaque côté et malgré la divergence. Et si la réponse était dans leurs souvenirs ?



* * *



Comme Tom Harbinder lui avait déjà refilé des tuyaux percés, le lieutenant Efeilliaid avait tenu à vérifier la véracité de ses renseignements. Difficile de croire que cet indic de seconde zone ait repéré le domicile de Rhian Blackwood, l’insaisissable chef du principal gang de Cardiff, mais surtout qu’il ait partagé cette information sans contrepartie. Il y avait sûrement un lézard.


Pas âme qui vive. L’immeuble résidentiel dormait dans la nuit qui avait assoupi la capitale galloise. À moins qu’il ne fût vide. L’heure tardive justifiait-elle l’absence de lumière dans tous les appartements ? Peut-être.


Un digicode verrouillait la porte du bâtiment. N’ayant rien d’un hacker, Efeilliaid sortit de son blouson un taser, pas vraiment légal puisque, bien que la fédération de police ait appelé tous les agents à en posséder un, son usage demeurait réservé aux seuls officiers autorisés aux armes à feu. Le mécanisme magnétique ne résista pas aux décharges électriques.


Dans le hall, Efeilliaid n’hésita pas longtemps à utiliser l’ascenseur. Quatre étages à pied ne constituaient guère un problème mais, même avec un risque minime de rencontre, il valait mieux attirer le moins possible l’attention. Ce fut taser à la main que le lieutenant sortit de l’ascenseur au troisième, scrutant une obscurité à peine bousculée par l’éclairage vert indiquant les escaliers et, par extension, l’issue de secours. Pas de mauvaise surprise jusqu’ici.


Effeilliaid grimpa au quatrième par les escaliers afin d’éviter le bruit des portes automatiques et, surtout, la voix atmosphérique annonçant l’ouverture, la fermeture et l’étage. Ses yeux s’accoutumèrent à la pénombre et à la luminosité verte du bloc « exit ». Quatre portes donnaient sur le palier. Le lieutenant dut s’approcher pour lire les numéros. Par chance, le premier fut le bon. 404. C’était à cause de ce nombre qu’Effeilliaid, craignant une mauvaise plaisanterie, jouait en solo. L’erreur internet 404 pourrait devenir « truand introuvable » dans la bouche de ses collègues, sans compter la pluie de quolibets qui irait avec.


Grimaçant encore aux sarcasmes potentiels, Effeilliaid tira le tapis de sol. Aucune lumière ne filtrait sous la porte. Le ou les occupants dormaient, ou étaient absents. Crocheter la serrure ne prit qu’une minute. Trop facile. La porte avait été claquée, pas verrouillée, ce qui plaidait pour le sommeil des habitants, ou un traquenard.


Poussant la porte, Effeilliaid serra les dents au frottement sur le sol. Une bande de caoutchouc avait occulté la luminosité bleue de l’ouverture de l’autre côté de l’entrée. Avec prudence, taser en avant, le lieutenant pénétra dans la pièce étrangement éclairée pour s’immobiliser trois pas plus loin, devant un miroir couvrant la totalité du mur.


Perplexe, Effeilliaid considéra son reflet. Quelque chose clochait. Le genre de certitude agaçante car inexplicable. Le lieutenant se gratta la tête. Et tiqua. Son vis-à-vis avait levé le même bras, pas le bras opposé. Comme pour échapper à cette impossibilité, Effeilliaid leva les yeux, mais la perspective au-dessus de sa tête lui parut encore plus bizarre. La lumière bleue traversait les mailles d’un treillage de métal, probablement du cuivre, recouvrant le plafond.


Un mouvement sur sa gauche attira l’attention du lieutenant qui s’aperçut alors que plusieurs écrans étaient accrochés au mur. De la vidéosurveillance. Le hall, l’ascenseur, le palier, devant l’immeuble… Son arrivée avait été surveillée. Était-elle attendue ? Probablement. Dans l’ombre jusqu’ici, un individu se leva. Une silhouette trapue. Masculine, estima Effeilliaid. Ce que confirma la voix qui prit la parole.


— Bonsoir lieutenant, il ne manquait plus que vous.

— Que me voulez-vous Blackwood ? demanda Effeilliaid d’un ton tendu. Pourquoi cette mise en scène ?


L’homme ricana brièvement.


— Désolé de vous décevoir, lieutenant, mais je ne suis pas Blackwood.

— Et à qui ai-je l’honneur ?

— Permettez que j’élude. Mais je vais répondre à votre seconde question.


Effeilliaid se concentra sur les sons afin de déterminer si son interlocuteur était seul.


— Vous êtes unique, lieutenant, reprit ce dernier. Une anomalie unique. Grâce à vous je vais enfin percer le voile entre les dimensions. D’ailleurs cela a déjà commencé.

— Le voile entre les dimensions, rien que ça ? ironisa Effeilliaid tout en fronçant les sourcils à l’évocation de son reflet qui n’avait pas levé le bon bras.

— Et même bien plus que cela, affirma l’homme qui, d’un geste théâtral, appuya sur quelque chose masqué par un ordinateur.


Le sens de la répartie d’Efeilliaid fut coupé net, une douleur insoutenable envahissant tout son corps alors qu’une lumière crue inondait la pièce. Avant de s’effondrer, Efeilliaid vit l’homme devenir flou…


Efeilliaid se réveilla sur le dos avec un horrible mal de crâne. Ses yeux s’attardèrent sur les boursouflures informes du plafond, comme si le cuivre avait fondu par endroits avant de se solidifier à nouveau. Au travers des trous dans le métal descendait une lumière « normale ».


Lentement pour se ménager, Efeilliaid se leva, n’osant pas regarder tout de suite dans le gigantesque miroir. Il ne lui fallut cependant pas longtemps pour se jeter à l’eau. Même blouson, même jean, mêmes rangers, même coiffure… Même visage, quoi que, plus fin, plus épais… Même taille, même silhouette, quoi que… Une nana ? Un mec ? Le lieutenant tendit le doigt de la main droite. Et son reflet aussi. Deux voix, l’une féminine, l’autre masculine, demandèrent agressivement :


— T’es qui toi ?


Les protagonistes eurent chacun un mouvement de recul interloqué avant de réagir.


— Lieutenant Joonnn Efeilliaid !


L’une entendit Joan, l’autre entendit John, tout en réalisant que le sexe opposé n’avait peut-être pas dit cela. L’homme et la femme se rapprochèrent du miroir et posèrent les mains dessus. Contact froid du verre, puis chaud, peau contre peau. Tous deux firent un pas en arrière.


— Ça alors ! firent-ils en chœur, à peine étonnés que leurs voix puissent traverser le miroir.


Chacun pencha la tête vers la droite en souriant. L’instinct de l’enquêteur ou le souvenir du premier contact visuel avant le flash ? Sans doute préparés par un goût prononcé pour la littérature de l’imaginaire, Joan et John ne doutèrent pas un instant de leur santé mentale ni de ce qu’ils observaient. Il leur fallut toutefois du temps pour établir un protocole de communication. En effet, ils avaient tendance à dire la même chose au même moment.


Ils tombèrent vite d’accord sur ce qu’il leur arrivait. Ils vivaient dans des univers parallèles en tous points identiques, hormis leur sexe, du moins selon les points évoqués au cours de leur discussion. Quand l’un commençait une phrase, l’autre la finissait, oralement ou en pensée. Après avoir brièvement exploré l’histoire contemporaine, ils comparèrent leurs vies. Parents inconnus. Même orphelinat, mêmes familles d’accueil, mêmes études, même travail, mêmes collègues, mêmes enquêtes… Et, à leur plus grande surprise, les similitudes s’étendaient à la vie sentimentale. Mêmes petites amies, mêmes déceptions… Et maintenant, même couple, même compagne : Elain.


Ce dernier détail les troubla. John imagina Joan avec Elain, tandis que Joan se faisait la projection inverse. Leurs pensées commençant à dériver, chacun piqua un fard sous le regard de son vis-à-vis. Constatant un cheminement identique chez l’autre, tous deux éclatèrent de rire.


Une fois l’hilarité passée, Joan leva la main une toute petite seconde avant John, ce qui lui donna la parole.


— Crois-tu que ce miroir est spécial ?

— Je ne sais pas, répondit John. On devrait chercher la salle de bain.

— Hum, fit Joan qui eut l’impression de dialoguer toute seule alors que la réponse se formulait dans son esprit. C’est une bonne idée. La preuve, j’ai eu la même.


Une minute plus tard, Joan et John se retrouvèrent face à face dans la salle d’eau, au même instant. Sans commenter, ils posèrent les mains à plat sur le miroir. Sentant la chaleur des paumes de leur vis-à-vis, ils se reculèrent.


— C’est à ton tour, concéda Joan.

— J’ai un peu peur de ce qui se passerait si on prolongeait le contact.

— Moi aussi, ricana nerveusement Joan.

— Donc, on peut se voir à travers tous les miroirs, et s’entendre.

— Peut-être. Et si c’était limité à cet appartement ?

— J’aimerais une analyse poussée, mais on ne peut pas…

— … faire venir la scientifique car ce je ne vois pas quoi leur raconter.


John pouffa alors que Joan finissait la phrase puis arbora soudain un air inquiet.


— Tu crois qu’on fait toujours tout pareil ?

— Hmm. Je vois au moins deux choses qu’on ne fait pas de la même façon, rétorqua Joan en baissant les yeux.


Ils rirent.


— Bon, c’est pas tout ça, trancha John. Comment on procède ?

— Il faut qu’on retrouve Blackwood, même s’il n’a probablement eu que le rôle d’appât.

— Et Harbinder. Lui, il a été payé pour nous attirer ici.


Ils mirent leur stratégie au point, sans difficulté car chacun eut l’impression de penser à voix haute, puis se séparèrent en quittant l’appartement qui les avait réunis pour reprendre le fil de leurs vies respectives. Ce fut toutefois un peu plus compliqué qu’ils ne l’avaient imaginé : ils demeurèrent liés.


John et Joan se rendirent vite compte qu’ils se retrouvaient devant chaque miroir. Dans la salle de bain et le dressing bien sûr, mais aussi dans les toilettes du poste de police, à la nuance près qu’il y avait un côté fille et un côté garçon. Et, plus gênant, dans la chambre ! Deux Elain s’étonnèrent du démontage du miroir de l’armoire.


Trois jours plus tard, le lieutenant Efeilliaid examinait le corps de Rhian Blackwood, mort depuis plusieurs jours, cinq confirmerait ultérieurement le légiste. L’appât avait cessé de vivre avant même que Tom Harbinder ne se manifeste. Trop sophistiqué pour l’indic qui ne brillait pas par sa créativité. Efeilliaid patienta jusqu’à ce que le dernier policier scientifique ait évacué les lieux. Quand ce fut le cas, il s’exclama comme libéré :


— Enfin ! On se retrouve dans la salle de bain ?


John et Joan sursautèrent. Ce fut la première fois qu’ils s’entendirent sans miroir. Sans doute parce qu’ils avaient pensé très fort l’un à l’autre. Ils savaient déjà ce qu’ils allaient se dire. La priorité était de mettre la main sur Harbinder.



* * *



— Râpé pour Harbinder, commente John en se fermant aux souvenirs. Il a rejoint Blackwood sur la liste des affaires à élucider. Et la piste de notre inconnu refroidit à grande vitesse.

— On aurait peut-être dû mettre Tony sur l’immeuble, soupire Joan.

— Tu crois que je n’y ai pas pensé ? s’amuse John.

— Oh, je sais. Et puis notre inconnu me paraît trop malin pour que notre expert informaticien puisse remonter jusqu’à lui aussi facilement. On n’est pas dans une série bidon.

— Si au moins on comprenait le mobile.

— L’anomalie ? lance Joan.


Surpris par l’idée, John s’appuie sur le lavabo pour mieux examiner le raisonnement qui germe dans le regard de Joan, et réciproquement.


— Oui, marmonne John, Joan se contentant de penser puisque ce n’est pas son tour de parler. Deux univers parallèles identiques. Sauf nous. Nous sommes cette anomalie.

— Donc l’inconnu nous a utilisés. Mais pourquoi ?

— Pour relier les deux univers.

— Okay, clame Joan en secouant la tête, comme John d’ailleurs. C’est un bon point de départ. Mais il ne nous a pas fait vivre la rencontre du troisième type pour nos beaux yeux.

— Bien sûr que non, d’autant que le budget doit être conséquent. Tu l’as vu disparaître, moi non. Qu’en conclus-tu ?


Joan sourit. John a déjà la conclusion mais elle répond.


— On a peur de ce qu’il se passerait si on prolongeait le contact à travers le miroir.

— Eh oui, continue John en hochant la tête comme Joan. Notre inconnu est peut-être passé de l’autre côté du miroir.

— Pour se la jouer deux en un ? glousse Joan.

— Fusionner, oui. Même personne, mêmes pensées, il n’y a sûrement eu aucun conflit d’identité.

— Je suis bien sûr d’accord avec toi, mais quel est l’intérêt ?

— Suis cette logique jusqu’au bout, ma poule.

— Ma poule ? s’insurge une Joan amusée.

— C’est une tentative de pensée différenciée, s’esclaffe John.

— Pas terrible, ta crise d’identité. Donc ! Revenons à notre inconnu. Deux univers, un seul gus qui, avant, était deux. Et si, ainsi, il pouvait naviguer d’un univers à l’autre ?

— Cela expliquerait les scènes de crime différentes pour Harbinder. Notre inconnu ne pourrait plus être exactement au même moment au même endroit.

— Et, petit à petit, les univers accumuleraient des différences, au point de peut-être diverger. Je veux bien, mais qu’y gagne-t-il ?

— Je l’ignore, dit John en levant les yeux au ciel. Pour faire dans l’illégal d’un côté et dans le légal de l’autre ? Pour expérimenter d’un côté et réussir de l’autre ? Ou les deux. Il a déjà réussi, du moins économiquement puisqu’il a pu financer une telle opération, le matériel, peut-être l’immeuble, et tout ce qu’on n’a pas vu.

— On devrait envoyer Tony dans l’appartement pour étudier le matos.

— Non. Je ne crois pas que ça marcherait.


Joan fait la moue puis tout à coup devient euphorique :


— Il manque le scientifique à l’origine de tout ça.

— Pourquoi ? s’étonne John, surpris de ne pas y avoir pensé. L’inconnu peut très bien être ce scientifique.

— Dans les schémas classiques, le scientifique n’est pas le pourvoyeur de fonds.

— Admettons. Et comment trouve-t-on ce scientifique ?


Le plop annonçant l’arrivée d’un email s’immisce dans la conversation. Interloqués, John et Joan lèvent chacun un sourcil avant de se jeter sur leurs Smartphones respectifs. Il y a des coïncidences auxquelles on ne résiste pas.


L’émettrice, Sonia Kovalevskaïa, se présente comme physicienne. Elle a mené un projet inter-dimensionnel au profit d’un certain Sullivan Harkness. Comme elle a appris que ce dernier avait assassiné la personne chargée d’attirer l’anomalie dans l’interface inter-univers, elle s’est soudain sentie en danger. Elle a donc choisi de contacter le lieutenant Efeilliaid, l’anomalie en question.


— Qu’en penses-tu ? demande Joan.

— Qu’il va falloir faire attention à ce qu’on dit. Parce que si on influence les événements…


Joan a un geste d’agacement bien qu’elle ait pensé la même chose.


— Je ne parlais pas de ça.

— Eh bien, je crois qu’il ne faut pas traîner si on ne veut pas perdre notre scientifique.


Sans se concerter, John et Joan sortent de la salle de bain pour se mettre à courir à travers l’appartement.


Une heure plus tard, John, alors qu’il sonne au domicile de Kovalevskaïa entend Joan.


— La porte a été forcée !


John examine « sa » porte. Elle est intacte.


— Pas ici, répond-il tandis que la porte s’ouvre.


Préoccupée, Joan sort son taser et entre. L’inconnu, Harkness donc, ne peut apparemment agir qu’à un endroit à la fois, comme ils l’avaient supposé.


Une femme à la mine défaite et aux pommettes éminemment slaves, Sonia Kovalevskaïa à l’évidence, s’écarte pour laisser entrer John.


Inquiète, Joan progresse très vite dans le logement. Arrivée dans le salon, elle découvre qu’une femme git sur le sol. Certainement Sonia Kovalevskaïa.


Un homme, surgi de nulle part, apparaît, révolver au poing. Avant qu’il ne tire, John fauche Kovalevskaïa avec sa jambe, comme au judo. La physicienne s’écrase lourdement sur le carrelage mais la balle passe au-dessus d’elle.


Un grand miroir recouvre un des murs du salon. Horrifiée, Joan voit, et entend, un homme tirer un coup de feu. John est dans l’entrée, visible du salon. Ce n’était pas lui la cible.


Sullivan Harkness, car ce ne peut être que lui, vise John mais hésite. Le lieutenant penche la tête comme un chien devant un son qui l’intrigue. Harkness ne semble pas décidé à le tuer. Curieux ! John jette un œil à la scientifique. Terrorisée, celle-ci ne cherche pas à se relever.


Qu’est-ce qui empêche Harkness de tirer sur John ? Telle est la question que se pose Joan, témoin impuissant à travers le miroir. Et s’il avait besoin que l’anomalie persiste ? Il suffit qu’il en ait la conviction pour épargner John.


Suivant le même raisonnement, John fait un pas vers le salon, puis un autre et encore un autre. Harkness ne tirant toujours pas, John entre dans la pièce.


Observant le manège à travers le miroir identique de l’autre côté, Joan se déplace pour s’arrêter approximativement à l’endroit où se situe Harkness dans l’univers de John.


Harkness disparaît, laissant John désemparé. Ce dernier se ressaisit vite quand il voit, dans le grand miroir, sa proie se matérialiser juste devant Joan.


Le taser crépite mais, comme Joan ne l’a pas appliqué aussi précisément qu’elle l’aurait voulu, Harkness se dégage d’un bond. Il prend rapidement conscience de la situation. Tenant Joan en respect avec son arme, il change de position tout en examinant le miroir, avant de disparaître.


Harkness apparaît derrière John, bras levé, près à abattre la crosse de son révolver sur la nuque de l’officier. Mais un grand cri, « non ! », interrompt son geste. La femme flic a hurlé et pointe le doigt dans sa direction. John réagit en un roulé-boulé qui le met à distance. De rage, Harkness tire deux fois dans le miroir qui explose en une mosaïque de morceaux qui tombent sur le sol.


Joan se sent horriblement inutile. Elle ne voit que des fragments de scènes agencés bizarrement et séparés par de nombreuses zones sombres ou blanches, sûrement les morceaux de glace contre terre et ceux orientés vers le plafond. Quelques petits bouts ont dû rester accrochés au mur, d’autres ne sont pas totalement à plat. Difficile de bien cerner ce qu’il se passe de l’autre côté. Son inquiétude me mue en colère. Que faire ?


Harkness désigne le mur nu avec le canon de son arme.


— Votre moi féminin ne nous ennuiera plus.

— Dommage, rétorque John. Elle m’aurait vu vous passer les menottes. Je sais que vous ne pouvez pas nous tuer. Vous ne pourriez plus naviguer entre les mondes.


Harkness laisse fuser un petit rire. Sa répartie confirme l’affirmation lancée au bluff par le policier :


— Finalement, les flics sont moins bêtes que je ne le pensais.

— Merci du compliment.

— Mais plus que vous ne le croyez. Je peux vous tirer une balle dans le genou. J’ai besoin que vous viviez, mais pas forcément en bon état. Et rien de m’empêche de vous enfermer dans une cave.

— Il me resterait le suicide, argue John.

— Vous me bloqueriez effectivement dans un univers. Mais je doute que vous preniez hâtivement ce genre de décision.

— Que comptez-vous faire ?

— Éliminer Sonia de l’équation, comme prévu. Quant à vous…


Éberlué, Harkness ne finit pas sa phrase. Le flux et le reflux de l’océan brassant avec violence d’innombrables galets. Voilà ce qu’évoque le bruit qui a soudainement empli le salon. Tous les fragments de miroir se sont mis à vibrer. Soudain, ceux-ci s’élèvent pour flotter dans l’air et se rassembler au centre de la pièce. John perçoit un « j’arrive. » dans son esprit. Il a juste le temps de se jeter sur le sol et de se protéger la tête entre les bras avant l’explosion qui projette les bouts de verre dans toutes les directions.


Harkness, stupéfait, est pris dans le flot de bris de glace qui se plantent dans son costume, ses mains et son visage. Tétanisé, il ne lâche pas son révolver. Par chance, ses yeux semblent épargnés. Un œil est cependant sensible. Que sent-il couler sur sa joue ? Du liquide lacrymal ou du sang ? Tout à coup, la femme flic se matérialise devant lui. Il ne réagit même pas quand la matraque de celle-ci fouette l’air avant de finir violemment sa course sur son front.


Le verre tombe, Harkness et le silence aussi. Dans le calme enfin revenu, John se relève. Il n’ose pas s’approcher de Joan.


— Si en plus tu joues les super-héroïnes…


Elle hausse les épaules.


— Je ne pouvais pas rester inactive.

— Comme je te comprends, répartit John. Mais comment as-tu fait ?

— J’ai voulu venir. Très fort. Le miroir est devenu tout noir. J’ai sorti la matraque puis je me suis jetée dedans. Tu connais la suite.

— Intéressant. Il va falloir qu’on trouve un autre miroir pour te renvoyer chez toi.

— Je crains que ce ne soit pas possible, intervient une voix féminine.


John et Joan se retournent vers Sonia Kovalevskaïa. La physicienne, encore pâle, a repris du poil de la bête.


— Pourquoi ne serait-ce pas possible ? interroge Joan.

— Parce qu’il faut que vous soyez dans vos univers respectifs pour que la perméabilité que vous provoquez soit maintenue.

— L’anomalie ? hasarde John.

— L’anomalie, confirme Kovalevskaïa.

— Je suppose que c’est vous qui nous avez trouvés, jette Joan.

— En effet. Je peux mesurer la fragilité du voile. Mais c’est par hasard que je vous ai découverts. Enfin, dans les deux univers.

— À ce propos, intervient John, pourquoi seulement deux univers ?

— Il y a beaucoup d’autres univers. Une infinité. L’anomalie réside aussi dans le fait que vous êtes uniques. Car vous n’existez dans aucun autre univers. C’est la seule conclusion possible.

— Je savais bien que j’étais unique, minaude Joan avant de redevenir plus sérieuse. Mais… Ne pouvez-vous trouver une autre anomalie pour me renvoyer chez moi ?

— Théoriquement, je pourrais détecter une autre anomalie, mais rien ne garantit que celle-ci corresponde au même univers que le vôtre et, si c’est le cas, que vous puissiez y retourner.

— Je vois, se renfrogne Joan en faisant un pas vers John qui recule pour éviter le contact.

— Vous pouvez vous toucher, commente la physicienne. Vous ne vous mélangerez pas.


Joan tend la main vers John qui, avec précaution, attrape ses doigts. Bizarre de toucher cet autre, ce soi identique et différent.


— Qu’est-ce que je vais devenir ? murmure Joan.

— Eh bien, répartit John. On va t’installer.

— Où ? Je ne peux pas me pointer au milieu de tes collègues, identiques au mien, mais qui connaissent un mec. La première fois, je pourrais me faire passer pour un trans, mais ça coincerait dès que tu te pointerais à nouveau en tant que mâle. Et pourtant, on a le même matricule.

— Il faudra qu’on te fasse des faux papiers, qu’on te crée une identité.

— Ce n’est pas si facile que ça, tu le sais bien.


Kovalevskaïa toussote pour attirer l’attention puis désigne du doigt le corps inanimé de l’homme assommé par Joan.


— Si je puis me permettre, monsieur Harkness est très fortuné.

— Il doit être présenté à la justice, rétorque Joan. Je présume que la pièce jointe au mail que vous nous avez envoyé contient des preuves.

— Plus ou moins. Il y a mon témoignage, en vidéo. Mon assassinat lui aurait peut-être donné du poids. Il y a aussi des documents techniques, pas vraiment des preuves. Est-ce que tout cela est recevable ?

— Je crains que ça ne tienne pas devant un bon avocat, maugrée John.

— Toutefois, reprend Kovalevskaïa, monsieur Harkness ignore de quelles preuves vous disposez. Réfléchissez. Je peux travailler pour vous, mais il faudra beaucoup d’argent. Et, madame, votre nouvelle vie ici serait amplement facilitée par les moyens dont dispose monsieur Harkness. De plus, comme il ne peut plus naviguer entre les mondes, il serait à votre merci. Et intéressé par la perspective de retrouver cette faculté.

— Possible, marmonne Joan.

— Elle n’a pas tort, appuie John.

— De toute façon, s’incline Joan, ai-je le choix ?

— Puisque le problème pécuniaire est résolu, tranche John vibrant d’un enthousiasme inattendu, nous n’aurons pas à partager ma maigre paie. Et puis… Je trouve que nous formons un chouette duo. Pas toi ?

— Si. Mais où veux-tu en venir ?

— Nous pourrions travailler ensemble. Enquêter. Avec discrétion bien sûr. Pourquoi pas un cabinet de détectives privés ? Ce serait une bonne couverture pour toi, pour nous. J’ai même un nom ! L’agence « Parallèle ».


Muette, Joan fixe intensément John à tel point que ce dernier se demande s’il n’a pas dit quelque chose d’inapproprié. Soudain, un grand sourire éclaire le visage féminin.


— D’accord, John. Quand me présentes-tu Elain ?

— Euh…


 
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   David   
17/8/2018
 a aimé ce texte 
Bien
Bonjour,

J'ai bien aimé la mise en scène : le faux désordre des passages de l'un ou l'autre, le jeu sur l'ambiguïté du genre du narrateur. À côté de cette architecture assez complexe, la trame semble un peu trop simple. John et Joan cherchent quelqu'un, le trouvent et le tuent, plus ou moins en légitime défense. Il y a un côté "vieux polar faisant la promotion du justicier solitaire" même si ça me semble de pure forme, mais le cadre policier-donc-justice-donc-prison n'est pas vraiment le modèle. Bien sûr et surtout, ce n'est pas un polar, c'est de la SF sur les mondes parallèles. Mais là aussi, c'est un peu trop simple par rapport au récit : John et Joan découvre qu'ils sont les deux "presque même" face de deux mondes parallèles - la fameuse anomalie, pertinemment amenée - ils cherchent à comprendre et rencontre une super physicienne russe qui va tout leur expliquer, sauf que c'est la fin de nouvelle... il y a un côté "je le dis mais je ne le fais pas", même si, en gros, c'est commenté par touches (la 1ère rencontre Joan/John dans l'apart, leur façon de communiquer, et la scène finale). Mais bon, quand même c'est des grosses ficelles, je veux dire que les éléments tombent sans que le lecteur n'ait à se demander "pourquoi ? Comment ?". Donc comme pour le côté polar, le côté SF est un peu "daté".

Voilà en gros pour le fond, pour la forme, je ne note pas vraiment des bons passages (l'écriture est correcte, l'humour sobre et bienvenu globalement) mais des bons moments-clés :

"Était-elle attendue ?"

La fin du deuxième passage avant ses dialogues. C'est drôle parce que justement, je ne m'y attendais pas : c'est de Joan dont il est question à ce moment.

"L’anomalie ? Lança Joan."

C'est le milieu du texte et le titre est ainsi révélé, de façon parfaitement fondue dans le déroulé du récit, c'est un très bel effet.


Dans le cadre du concours "duo de choc", c'est aussi très original et ambitieux, bravo !

   Thimul   
1/9/2018
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↓
La forme : totalement respectée.
Seul petit bémol : le récit peine à donner à vos personnages des personnalités vraiment différente. Le fait qu'ils soient homme et femme n'est pas suffisant.
Au début du texte ils pensent même exactement la même chose ce qui rend difficile leur personnalité. Je trouve que vous auriez dû plusévoquer ce point comme faisant partie de l'anomalie. Leur divergence de point de vue les reconnaissant comme deux entité réellement différentes et non comme des doubles uniquement différenciés par le sexe.

Le fond et l'écriture.
J'ai bien aimé. Je me suis laissé porter par cette histoire à la Philippe K Dick.
On nage un peu dans le surréaliste en constatant le peu de réaction des héros en découvrant leur double, mais ça passe.
J'aime dans cette histoire les ouvertures possibles laissées à mon imaginaire.
Bonne chance pour le concours.

   Bidis   
15/9/2018
"Efeilliaid se réveilla sur le dos avec un horrible mal de crâne." Eh bien, c'est ce qui risquerait de m'arriver si je m'acharnais encore à vouloir comprendre quelque chose à cette nouvelle que j'ai relue trois fois.
Dommage pour moi. Les lecteurs plus futés (et plus jeunes) ont certainement passé un bon moment, je sens qu'il y a beaucoup d'intelligence et d'originalité là-dedans. Il y a eu des moments où j'avais l'impression, non pas de comprendre, mais de visualiser certaines scènes, comme si je regardais un film d'anticipation. Auxquels je ne comprends d'ailleurs souvent pas grand chose non plus...

   hersen   
15/9/2018
J'avoue que je me suis mal perdue dans des méandres trop compliqués, à mon avis, pour un texte si court.

je comprends que cela puisse venir plus de ma part, en tant que lecteur, que de la qualité intrinsèque du texte. Partant de ce point de vue, je ne me sens pas compétente pour mettre une évaluation.

En espérant pouvoir lire l'auteur sur un autre texte.

   SQUEEN   
21/9/2018
 a aimé ce texte 
Bien ↓
J'aime bien les prénoms et les noms dans cette nouvelle, c'est cosmopolite et ça sonne juste. Ça ne m’a pas dérangé que cela soit un peu compliqué à suivre, c’est toujours ce manque d’émotion qui pour moi rend la lecture un peu distante et froide, trop peu de ressenti à mon goût, l’écriture par-contre est impeccable. Un détail, je n’ai pas compris : quand John arrive dans l’appartement de la physicienne Sonia K. celle-ci est gisante sur le sol, comment peut-il dés lors la faucher pour qu’elle tombe lourdement et évite la balle qui lui est destinée ?
La scène d’action est un peu trop décrite pour moi elle manque d’allant ici la précision nuit à l’action, je pense.
Tout y est : le duo, le flash-back, les dialogues, la scène d’action avec élément inattendu. Bien vu d’avoir enrichit les différences avec un couple de femmes, même s’il semblerait que cela deviennent un peu trop une mode en ce moment… Un texte ambitieux, un peu ennuyeux à mon goût. Merci,

   Pepito   
29/9/2018
Commentaire modéré

   Jean-Claude   
8/10/2018


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