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Sentimental/Romanesque
toc-art : La fin d'un monde [concours]
 Publié le 15/09/18  -  8 commentaires  -  22529 caractères  -  62 lectures    Autres textes du même auteur

Si différents l’un de l’autre et si mignons, la blondinette toute menue et le petit brun aux joues rondes.


La fin d'un monde [concours]


Ce texte est une participation au concours n°25 : Duo de choc !

(informations sur ce concours).



Liz n’écoutait pas. Pourtant, elle aimait quand Tom racontait ses histoires. Elle l’y encourageait même très souvent. Elle aimait sa voix, sa façon un peu traînante d’appuyer sur certaines syllabes qui rendait chaque phrase unique, en équilibre sur le fil du silence. Quand il parlait, Liz voyait les mots s’ouvrir devant ses yeux. Elle n’avait pas toujours besoin de suivre l’histoire, elle regardait juste les mots qu’il prononçait, ils étaient là, devant elle, vibrants, fragiles comme des coquelicots, leurs pétales frissonnant au gré de la respiration de l’adolescent. Tom parlait et Liz rêvait… enfin, jusqu’à présent car aujourd’hui, Liz ne parvenait pas à se laisser emporter par la voix de son ami.


Longtemps qu’ils se connaissaient. Depuis la naissance ou presque. Proudcairn, petite bourgade nichée au cœur du Wisconsin. Familles voisines au sein d’un même lotissement de la middle-class américaine, mêmes maisons aux façades de fausses briques, mêmes pelouses bien nettes sans clôture sur le devant, mêmes fenêtres aux volets décoratifs mais inutiles. On connaissait ses vis-à-vis, on se saluait chaque fois que l’on se voyait. Il était d’usage d’informer quand on recevait des amis ou quand on s’absentait pour les vacances. Pas question de surveillance ou d’indiscrétion, non, mais on faisait attention, voilà tout, le monde changeait si vite… Pas de ramassage scolaire dans ce quartier en raison de la proximité de l’école, alors on s’organisait, on s’entraidait. Avant même les bancs de la classe, Tom et Liz s’étaient retrouvés côte à côte sur la banquette de différentes voitures dès la première année d’école. Et ne s’étaient plus quittés depuis.


Toute la bourgade ou presque les connaissait et les avait vus grandir, si différents l’un de l’autre et si mignons, la blondinette toute menue et le petit brun aux joues rondes. Les vieilles dames qui prenaient le thé le samedi vers quatre heures de l’après-midi les regardaient déjà passer à vélo dans la grand rue d’un œil attendri quand ils n’avaient qu’une dizaine d’années.


– Hey les enfants ! Vous allez où par ce beau temps ?

– B’jour m’dame Winston, b’jour m’dame Tumber, b’jour m’dame Bolt, on va sur la colline des Trois Pins.

– Prenez garde aux ours, gamins ! lançait une des mamies avec malice.

– Oh, vous en faites pas, m’dame, on a de bonnes jambes, on pédale vite ! répondait l’un des mômes en riant, le second faisant écho à ses rires.


C’était chaque semaine le même rituel, au grand ravissement des vieilles dames. Non, vraiment, elles les aimaient bien, ces deux mômes, ils étaient si gentils.


Les enfants avaient grandi mais le rituel de la colline leur tenait toujours à cœur. Chaque semaine ou presque, ils se retrouvaient au sommet et passaient de longues heures à discuter, lire, chanter ou à se disputer. Pourtant, depuis quelque temps, Liz se montrait moins enthousiaste. Souvent, elle restait de longs moments songeuse, sans dire le moindre mot, se contentant d’écouter Tom, même si celui-ci la soupçonnait parfois de laisser son esprit vagabonder bien loin de ses histoires.


En fait, le comportement de Liz avait changé depuis une récente conversation avec sa mère, à l’issue d’une de ces randonnées justement. Tommy avait raccompagné l’adolescente jusque chez elle et les deux amis étaient restés de longues minutes à rire et à parler de tout et de rien sur le perron avant que Liz ne rentre. Une fois la porte fermée, Tommy s’était attardé encore quelques instants devant la maison avant de se décider à partir. Liz, qui l’épiait depuis la fenêtre du salon, avait gloussé, attirant l’attention de sa mère.


– Tu fais quoi Lizzie ?

– Rien maman, c’est Tommy qui me fait rire, il a l’air si perdu, l’est trop mignon !


Sa mère s’était approchée de la fenêtre et, après un bref regard sur le garçon qui s’en allait enfin, elle s’était tournée vers sa fille.


– À quoi tu joues, Lizzie ?


L’adolescente avait pris un air étonné.


– Tu veux dire quoi, maman ? Je comprends pas…

– Arrête Lizzie, pas de ça avec moi tu veux ? Qu’est-ce que tu cherches exactement, là ?

– Mais rien, je t’assure ! s’était défendue Liz.

– Écoute Liz, avait soupiré sa mère en secouant la tête, Tommy est un garçon adorable, mais tu ne l’aimes pas, si ?

– Mais enfin… non, maman, non ! Bien sûr que non ! J’ai un petit copain je te rappelle ! Qu’est-ce que tu vas imaginer ?

– Rien, Lizzie, je n’imagine rien. J’observe juste et je te préviens. Tommy est amoureux de toi, ça crève les yeux.


Et comme sa fille s’apprêtait à protester, elle hocha la tête en souriant tristement.


– Tout le monde le sait, Lizzie. Il n’y a que toi, et lui sans doute, pour l’ignorer. C’est pour ça que je te mets en garde. C’est un garçon fragile, si différent des adolescents de votre âge. Je… je suis inquiète pour lui… et pour toi aussi. Tu peux pas t’amuser à ça avec lui, tu dois faire attention, Lizzie, je t’assure. Tu t’en voudras longtemps si tu le blesses, crois-moi.


La jeune fille avait fait bonne figure et rassuré sa mère avant de monter dans sa chambre. Mais elle était troublée et depuis, cette conversation la hantait, elle y pensait sans cesse. Bien sûr, son petit copain William l’avait déjà taquinée à ce sujet, mais c’était sans conséquence, Tom était un ami, son meilleur ami, rien de plus. Mais que sa mère la soupçonne de… de quoi au juste d’ailleurs, de jouer avec lui ? Ça, Lizzie avait du mal à l’accepter et en même temps, la jeune fille n’arrêtait pas de se demander si elle n’avait pas raison. Tom, son ami, si différent de tous les autres garçons. Pas bête, non, pas du tout, mais si étrange, si maladroit pour les choses quotidiennes, si indifférent à toutes ces activités qu’affectionnaient la plupart des ados, la chasse, le sport, les filles. Pas une tête d’ampoule pour autant, non, même pas, mais il semblait juste ailleurs, à côté du monde. Et ce qui rendait Liz encore plus soucieuse, c’est que cette faculté du garçon à s’extraire de la vie réelle semblait prendre de l’ampleur. Il ne s’intéressait plus qu’à de rares choses : les histoires qu’il inventait et les moments qu’il passait avec Liz. Oui, la jeune fille devait se rendre à l’évidence, sa mère avait raison, elle devait faire attention. Surtout maintenant que… Que se passerait-il quand il saurait ? Elle préférait ne pas y penser, retardait le moment de lui annoncer la nouvelle et s’en voulait de sa lâcheté.


« John faisait face aux sbires de Lowsdale. L’éleveur le plus puissant de la région était bien trop malin pour se salir les mains, il préférait engager des professionnels de la gâchette. John évalua ses chances. À quatre contre un, elles semblaient minces mais le cow-boy n’était pas du genre à se laisser intimider. Et puis, il ne pouvait pas flancher. Laurie n’avait plus que lui pour la protéger. Lowsdale avait déjà fait tuer son père. Son frère était trop jeune pour défendre leurs terres. John était son seul recours. Bravement, le jeune homme s’avança dans la rue principale à la rencontre des quatre mercenaires. Il pouvait deviner les regards lâches des habitants derrière les rideaux des fenêtres. Personne ne viendrait à son secours, il le savait. Il mit la main sur son colt, son seul ami désormais… Soudain, la fusillade commença. Le jeune homme sortit son arme et se jeta à terre, mais il eut à peine le temps de tirer. Un grondement énorme fit trembler le sol, interrompant le combat inégal. Les façades des maisons se mirent à onduler sous le choc, les pots dégringolèrent des rebords des fenêtres, s’écrasant avec fracas. Au loin, notre jeune héros vit les chevaux affolés qui s’échappaient du corral en hennissant. La rue s’ouvrit brusquement à quelques pas du jeune homme qui eut juste le temps de rouler sous un baraquement. C’était la fin du monde ! Devant lui, ses adversaires furent comme happés par le sol. Ils disparurent dans le gouffre en hurlant tandis que des nuages de poussière montaient dans le ciel. Malgré les grondements venus de la terre et les hurlements de détresse des malheureux, John reconnut la voix de Laurie qui criait : Oh John, où êtes-vous ? La jeune femme s’était précipitée sur le perron. Elle s’agrippait au poteau de la véranda pour ne pas perdre l’équilibre. Les secousses continuaient mais John n’en avait cure. Il ne pensait qu’à secourir la jeune femme. Il devait la sauver, cette fois encore… »


Tom s’interrompit brusquement :


– Eh oh ! Lizzie, t’es là ?

– Désolée, Tom, je pense à des trucs…

– Des trucs ? Quels trucs ?


Liz haussa les épaules, agacée.


– Des trucs je te dis. Rien quoi !


Tom la regarda un moment sans rien dire.


– OK, comme tu veux, fit-il. Qu’est-ce que je fais, je continue mon histoire ou bien… ? Liz, tu m’écoutes ?


Liz leva des yeux étonnés vers l’adolescent.


– Hein ? Quoi… ? Qu’est-ce que tu dis ?


Devant la mine mi-offensée mi-rieuse du garçon, elle leva les mains en signe de contrition.


– Désolée Tom mais vraiment, ça le fait pas, ce soir…


Elle laissa passer quelques secondes, de nouveau songeuse, avant de reprendre :


– Dis-moi, Tommy, t’as déjà pensé à ce que tu allais faire après ?


Le garçon la considéra d’un air perplexe.


– Après le lycée ? Ben… comme toi, je suppose, j’irai à la fac je pense.

– Non, je veux dire après les études, tu comptes faire quoi ?

– Euh… j’en sais rien. Me trouver un boulot sympa mais je sais pas encore quoi… Pourquoi tu me demandes ça ?

– Ben, je pensais, ces histoires que tu racontes tout le temps, tu voudrais pas les écrire ? Tu pourrais tu sais, elles sont vraiment bien. Y a encore du travail, bien sûr, mais…


Tom se tourna vers elle :


– Pour quoi faire ?

– Ben, t’en as de bonnes, pour les vendre, gros malin ! En faire ton métier. Ce serait génial si tu pouvais vivre avec un truc que t’adores faire, non ?


Tom secoua la tête, sceptique.


– Tu crois vraiment que ça pourrait intéresser quelqu’un ? Regarde, même toi, tu ne m’écoutes plus… ajouta-t-il, la mine faussement dépitée.

– Oh arrête un peu ! Mais si, je t’écoute ! Et puis, sérieusement, je t’assure, elles sont bien tes histoires, je suis sûre que ça pourrait plaire à un tas de gens !

– Mouais… peut-être…


Liz hocha la tête avec conviction.


– Mais oui je te dis ! Faut juste que tu te lances ! Tu te mets devant l’ordi et tu n’en sors plus avant d’avoir tapé au moins une de tes histoires. Pas forcément celle-ci, hein, mais celle sur les collégiens, tu te souviens ? Elle était vraiment bien, celle-là ! Je suis sûre que tu peux le faire. Ou si tu veux, tu racontes, je t’enregistre et ensuite on retranscrit ça sur ordi, non, t’en penses quoi ?

– Je sais pas… peut-être… Mais, tu sais, je suis pas sûr d’en avoir envie en fait.

– Comment ça ? Tu n’as pas envie de savoir que plein de gens aiment tes histoires ? Tu t’en fiches ?

– Tu vas te moquer de moi, je sais, mais je me dis que si je les écris, ben, elles seront plus vraiment à moi, toutes ces histoires… et puis…

– Quoi ?

– Ben… tu sais, moi, je m’en fiche un peu que les gens aiment mes histoires, du moment qu’elles te plaisent à toi…


Tommy avait prononcé les derniers mots d’une voix si basse que Liz n’était pas sûre d’avoir bien entendu. Une grande bouffée de chaleur enflamma pourtant ses joues. Elle regarda son ami qui s’abîmait dans la contemplation du paysage. Plus fragile que jamais… Son cœur se serra. Elle n’aurait pas la force de lui dire, elle ne pourrait pas lui…


Soudain, Tommy se tourna vers elle, plongeant ses yeux noirs dans les siens.


– Qu’est-ce qu’il y a, Liz, qu’est-ce que tu veux me dire ?


La jeune fille hésitait, visiblement embarrassée.


– Allez quoi ! Je sais quand tu veux me cacher un truc ! Tu finis toujours par me le dire de toute façon alors, vas-y, crache le morceau !


Il avait raison, bien sûr. Liz sourit malgré elle. Puis elle lâcha dans un soupir :


– Je vais partir, Tommy, j’ai reçu une réponse de Yale, je suis prise.

– Oh… !


Le garçon ne dit rien d’autre. Liz n’osait pas lever les yeux, se concentrant sur le parcours d’une fourmi à l’assaut d’un long brin d’herbe. L’insecte avançait ses antennes avec précaution avant de s’engager sur la brindille et quand, enfin confiante, elle s’avançait plus rapidement, grimpant presque à la verticale, l’herbe pliait sous son poids et la fourmi dégringolait pour rester un instant immobile, les antennes levées, comme aux aguets, avant de s’élancer à nouveau dans cette quête absurde. Sans trop savoir pourquoi, Liz l’encouragea en silence. Elle aurait voulu que la bestiole réussisse, qu’elle atteigne enfin le sommet du brin d’herbe.


Après trois échecs consécutifs, la fourmi renonça. Liz, elle, se décida à affronter son ami qui n’avait pas bougé, le regard perdu vers l’horizon. De temps en temps, ses lèvres trahissaient un mouvement mais aucun son ne sortait de sa bouche.


– Tom… ? commença-t-elle doucement.


Sa voix sembla réveiller le garçon.


– Et… et tu le sais depuis combien de temps ?


Liz baissa à nouveau la tête, coupable. Et furieuse d’éprouver ce sentiment.


– Depuis quelques jours. Je… je ne savais pas comment te le dire.


L’adolescent hocha la tête.


– Bah, t’aurais pas dû. C’est une sacrée bonne nouvelle quand même ! Tu m’épates Lizzie ! Je suis content pour toi, vraiment !


La voix du garçon était devenue mécanique, si différente que Liz en resta stupéfaite. Tom se levait déjà. Avec de grands gestes, il fit claquer ses mains sur ses cuisses pour chasser des brins d’herbe invisibles.


– Attends, Tom, le prends pas comme ça, je voulais pas… Enfin quoi ! s’emporta-t-elle soudain, tu savais bien que je voulais partir d’ici, je te l’ai jamais caché, c’est pas un crime quand même !


Elle avait presque crié les derniers mots. Tom la considéra d’un œil froid.


– Mais pourquoi tu t’énerves comme ça ? Je t’accuse de rien. Au contraire, je suis content pour toi, je t’assure. C’est pas si souvent qu’on est accepté à Yale ! Tes parents doivent être fous de joie… ça m’étonne qu’ils aient gardé la nouvelle pour eux, c’est pas leur genre pourtant…

– Ne sois pas méchant, Tom, ça te va pas. Ils savent encore rien, je leur ai caché, je voulais… je voulais t’en parler d’abord, je savais bien que…


Tom l’interrompit :


– Tu savais bien que quoi, Liz ? Que j’allais péter un câble ? Le pauvre petit Tommy qui sait pas encaisser, c’est ça, hein ? Ben non, tu vois, tout va bien, je tiens le choc, tu vas pouvoir aller fêter ça avec tes parents et tes amis. J’imagine qu’au lycée aussi, tu vas faire un malheur, bravo encore !


Liz sentit les larmes lui brûler les yeux. Elle tourna brusquement la tête, se mit à contempler l’horizon en se mordillant les lèvres. Tom, tout à sa déception, continuait :


– Bon allez, c’est pas tout ça, mais faut que j’y aille moi ! Papa m’attend, je dois l’aider à connecter son nouvel ordi. Tu sais comment il est, ajouta-t-il en partant d’un rire sans joie, si je suis pas là, il est capable de le brancher sur l’antenne de la télé !


Avant que Liz ait pu réagir, il avait déjà détalé. Les échos désolés de son rire résonnaient encore aux oreilles de la jeune fille. « Oh Tom… » murmura-t-elle tandis que l’adolescent disparaissait au bas de la colline, mais elle n’acheva pas sa phrase, à quoi bon… Elle s’allongea dans l’herbe, ferma les yeux et laissa la tristesse la noyer doucement.


-o-


Les mois suivants, les jeunes gens se virent peu. Liz tenta bien de relancer Tom mais celui-ci avait toujours quelque chose à faire. Quand ils se croisaient au lycée, il s’excusait d’un sourire navré et d’un haussement d’épaules « non, vraiment Liz, j’aurais bien voulu mais là, j’ai pas le temps » et si elle lui téléphonait, il avait toujours une bonne raison pour se défiler quand il ne refusait pas tout simplement de décrocher… Même à la cérémonie de remise des diplômes, il s’arrangea pour ne la croiser que quelques secondes, la félicitant du bout des lèvres avant de prétexter des retrouvailles avec des cousins venus de l’Oklahoma. Découragée, Liz cessa bientôt toute tentative et se laissa même gagner par une certaine rancune. S’il le prenait comme ça, après tout, eh bien, tant pis pour lui, elle n’avait aucune raison de s’en vouloir, elle n’était coupable de rien. Et peu à peu, entre les différents préparatifs pour la rentrée prochaine, deux voyages à Yale pour rencontrer le doyen et visiter les locaux, les sorties avec ses amies du club de GRS et les moments avec son petit copain, Liz n’eut presque plus une seule minute à elle pour penser à Tom. Pourtant, certains soirs, tandis qu’elle préparait le repas avec sa mère ou donnait des leçons de rattrapage à sa chipie de petite sœur qui n’en avait cure, il lui arrivait de lever les yeux vers la colline avec un sentiment étrange qui la mettait mal à l’aise…


Quelques jours avant son grand départ pour l’université, elle décida de faire une dernière tentative de réconciliation. Elle connaissait les horaires de la famille. Elle se posta devant chez elle, attendit de voir passer la voiture des parents de Tom, leur faisant un grand geste de la main et son plus beau sourire quand ils arrivèrent à sa hauteur. Voilà, Tom se trouvait seul à la maison. Elle se précipita chez lui et appuya longuement sur la sonnette. Aucune réponse. Après deux ou trois tentatives, elle recula un peu et observa la façade muette, cherchant du regard la fenêtre du grenier où Tommy avait établi ses quartiers. Il lui sembla que le rideau avait bougé.


– Tommy, ouvre ! Je sais que tu es là, je t’ai vu, il faut qu’on parle ! Je m’en vais dimanche, on va quand même pas se quitter comme ça ! Allez, quoi, ouvre !


Lizzie attendit de longues minutes. Aucun signe de vie. Après un dernier regard vers la fenêtre, la jeune fille fit demi-tour. Elle s’apprêtait à repartir quand le bruit de la porte d’entrée la fit se retourner. Tommy apparut sous le porche. La jeune fille s’élança, prête à le serrer dans ses bras, « oh Tommy ! », mais quelque chose dans l’expression du garçon l’arrêta. Elle se figea sur place.


– Mais… mais, qu’est-ce qu’il t’arrive ?

– Rien… Pourquoi tu dis ça ?

– Je sais pas. Tu as l’air différent. Tu es sûr que ça va ?


Le jeune homme sourit, d’un sourire qu’elle ne lui connaissait pas.


– Oui, je t’assure. C’est juste que je suis un peu bousculé, avec le déménagement, tout ça, on n’a pas vraiment eu le temps de souffler.

– Comment ça, le déménagement ?

– Tu savais pas ? Papa a trouvé un nouvel emploi dans la fabrique de nos cousins. Tu sais, ceux de l’Oklahoma. Ça marche bien là-bas, ils ont besoin d’un nouveau directeur de production, ils ont pensé à papa. C’est une opportunité en or, alors, tu comprends… Et peut-être même qu’il y aura une place pour moi. Je pourrais commencer à temps partiel. Ils ont une université sympa là-bas, je me suis inscrit à un cursus d’économie, ça a l’air bien et ça pourra me servir pour…


Lizzie observait son ami pendant qu’il détaillait les avantages de ce nouvel avenir prometteur. Elle ne se souvenait pas l’avoir jamais autant entendu parler, en dehors des histoires qu’il lui racontait. Quelque chose sonnait faux. Il évitait de la regarder dans les yeux. Elle l’interrompit :


– Effectivement, ça a l’air sympa, commença-t-elle prudemment. Mais je croyais que tu voulais suivre des études de littérature ?


Le jeune homme haussa les épaules d’un air désinvolte.


– Oh, tu sais, c’était plus parce que j’avais pas vraiment d’idée. Ça ou autre chose… Mais là, comme dit mon père, c’est une vraie chance, alors…


Tommy n’acheva pas sa phrase, la bouche ouverte, cherchant l’inspiration. Lizzie n’avait qu’une envie, secouer son ami, « eh oh, qu’est-ce que tu racontes ? C’est quoi ces bêtises ? C’est pas toi, voyons, tu le sais bien ! T’y connais rien en économie et tu t’en fiches comme d’une guigne ». En un centième de secondes, Lizzie passa en revue tout ce qu’elle aurait voulu dire à Tommy mais quelque chose l’en empêcha, peut-être le souvenir de la conversation avec sa mère quelques mois plus tôt ou bien les efforts désespérés que le garçon faisait pour paraître heureux devant elle. Quel droit avait-elle de bousculer tout cela ? Et si ça lui plaisait, après tout, qu’est-ce qu’elle en savait ? La jeune fille hésitait mais avant qu’elle se décide, Tommy s’approcha d’elle et l’enlaça brièvement.


– Bon, tu m’en veux pas, mais j’ai plein de trucs à faire. Et toi aussi, je suppose, avec ton départ pour Yale. Je te souhaite plein de bonnes choses, on se tient au courant, OK ?


Sans même laisser à son amie le temps de répondre, Tommy recula et, après un dernier salut de la main, il disparut derrière la porte. Le bruit du verrou fit sursauter la jeune fille.


-o-


Le dimanche suivant, Tommy gagna seul la colline des Trois Pins. De là, il avait un panorama privilégié sur le lotissement, et particulièrement sur l’entrée de la maison de Lizzie. Il observa le ballet des valises que son père transportait dans la voiture de Willie, avec l’aide de ce dernier. Au bout d’un moment, la jeune fille apparut au bras de sa mère. Les deux femmes restèrent enlacées de longues minutes tandis que Willie faisait démarrer son pick-up, dégageant un nuage de fumée noire. Lizzie embrassa une dernière fois son père et gagna en courant le véhicule. Tommy aurait juré qu’elle riait. Elle ouvrit la portière, mais au moment de se glisser sur le siège passager, elle regarda vers la colline. D’où elle était, elle ne pouvait pas voir Tommy, mais elle agita quelques secondes sa main en l’air. Son visage tourné vers lui faisait une tache blanche. Tommy retint sa respiration. L’image se mit à trembler devant ses yeux. Il sentit monter la nausée. Quand le jeune homme distingua à nouveau la scène, la voiture s’engageait dans l’allée, disparaissant rapidement sous le couvert des arbres.


Tommy resta un long moment assis à l’endroit même où ils aimaient tous deux passer leurs après-midi. Tout cela semblait si loin désormais… Quand le soleil commença à décliner, le garçon reprit son vélo et redescendit jusque chez lui. Son père lui lança quelques mots depuis le jardin mais Tommy ne répondit pas. Il grimpa jusqu’à sa chambre, s’allongea sur son lit et se mit à contempler le plafond. Plus jamais il ne raconta d’histoires à personne.


 
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   Jean-Claude   
24/8/2018
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour.
Belle histoire, bien menée, lecture agréable, la fin est annoncée mais elle est inévitable (on ne peut pas toujours arriver au happy end).
Je n'aurais pas grand-chose à dire de plus s'il n'y avait les consignes : j'aimerais savoir ce qui correspond à la scène d'action comportant un élément inattendu.
Un joli duo. De choc ? je ne sais pas.
Au plaisir de vous (re)lire
JC

   vb   
30/8/2018
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Bonjour,

J'ai beaucoup aimé votre texte. J'ai été très ému par la fin sans réelle chute que je trouve très appropriée et bien en correspondance avec le titre. Tout ca fait très tranche de vie.

Le passage qui m'a le mieux plu est celui où la mère de Lizzie lui donne son avis sur le comportement de Tommy. J'ai trouvé ca très fin et très original. Vous évitez comme cela les écueils des longues hésitations amoureuses (est-ce qu'il m'aime, est-ce qu'il ne m'aime pas), les regards plein de sentiments etc...

Je n'ai par contre pas vraiment aimé le tout début du texte. Certaines phrases (p. ex: "en équilibre sur le fil du silence" ou "encore fragiles comme des coquelicots") m'ont semblé cul-cul-la-praline et m'ont empêché plusieurs fois de lire le texte plus loin que le premier paragraphe.

Le deuxième paragrahe m'a mieux plu et motivé à lire la suite. J'ai apprécié "Il était d’usage d’informer quand on recevait des amis ou quand on s’absentait pour les vacances." qui me semble une bonne manière de décrire le village où ils vivent.

J'ai trouvé aussi quelques longueurs. Particulièrement l'histoire de cow-boys qui aurait pu être plus concise. Le dialogue qui suit m'est aussi paru ennuyeux. Il est peut-être réaliste mais il m'a semblé que vous auriez pu supprimer quelques répliques ou les remplacer par du discours indirect.

L'épisode de la fourmi travailleuse m'a aussi paru un peu longuet. J'ai eu une impression de déjà-vu. L'idée n'est pas du tout mauvaise mais je pense que vous auriez pu faire plus condensé.

J'ai adoré les deux derniers paragraphes. C'est vrai que c'est un peu tire-larmes, mais - que voulez-vous ? - je suis un grand sentimental.

Au passage je crois que j'aurais utilisé le mot high school au lieu de lycée qui à mon avis fait un peu trop francais.

   David   
30/8/2018
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Bonjour,

Ça m'a touché cette histoire d'une passion à laquelle on renonce pour faire face à un dépit amoureux - et je suis aussi content d'avoir échappé à des fins alternatives que j'imaginais comme un meurtre, ou un suicide, ou une carrière de Tom dans le show bizness - le récit est aussi très simple, "a middle story in the middle class" en quelque sorte. J'ai pensé aux tableaux d'Edward Hopper pour l'atmosphère qu'ils dégagent, celle du texte me semble proche.

Comme défaut, je dirai que la chronologie est bancale : tout semble débuter pour Lizzie avec les remarques de sa mère, son questionnement vis à vis de Tom, et ça me semble peu crédible. Le dénouement se déroule à l'entrée dans l'âge adulte, est-ce que ce n'est pas déjà plié ce genre d'histoire d'amitié de petite enfance à un moment si tardif, c'est ce que je me demande : "Depuis la naissance ou presque." est écrit au tout début, mais le récit fait un bond à la fin de l'adolescence pour sa quasi totalité. Il y aurait, implicitement, une bonne dizaine d'années de balades sur la colline sans jamais que les héros ne se raidissent, ou que leurs familles ou leurs amis ou même l'entourage plus large ne torpillent leur petit bonheur...

L'écriture est fluide et légère, pour un sujet assez fin, c'était agréable à lire.

   GillesP   
16/9/2018
 a aimé ce texte 
Un peu
Les consignes du concours sont quasiment toutes respectées, ce qui n'était pas si simple: il y a plusieurs dialogues, une analepse et un duo, qui se délite, mais un duo quand même. J'écris "quasiment", car il en manque une, quand même: la scène d'action impliquant un élément inattendu. Où est la scène d'action? Et l'élément inattendu?

D'une manière générale, tout est un peu trop prévisible dans cette nouvelle. On voit bien dès le départ que les deux personnages vont s'éloigner l'un de l'autre, aussi bien psychologiquement que géographiquement.

Par ailleurs, Lizzie et Tommy ne sont pas suffisamment caractérisés pour moi pour que l'on s'attache vraiment à eux. Lizzie est une jeune fille lambda, dont on ne sait au final pas grand chose; quant à Tommy, on apprend qu'il est différent des autres, mais on ne voit pas bien en quoi, si ce n'est qu'il aime raconter des histoires et qu'il est amoureux. Ces éléments ne sont pas suffisants pour faire de lui quelqu'un de particulier.


Un petit détail: l'absence de la négation complète dans les dialogues ne me paraît pas nécessaire (le "ne" est systématiquement élidé). Certes, un dialogue reproduit autant que faire se peut le langage oral, mais les tournures que vous utilisez suffisent, à mon sens, à rendre compte de ce caractère oral. Par exemple, la phrase "pourquoi tu dis ça?", avec le pronom "ça" au lieu de "cela" et l'absence d'inversion du sujet et du verbe suffit à rendre la parole crédible. Il était inutile de rajouter l'absence de négation complète, d'autant plus que le reste de la nouvelle est écrit d'une manière très traditionnelle (sans connotation péjorative).

Un autre détail: vers la fin, cette phrase m'a paru maladroite: "Il observa le ballet des valises que son père transportait dans la voiture de Willie, avec l’aide de ce dernier". Par ailleurs, j'ai eu du mal à voir qui était Willie, avant de me rendre compte en relisant le début qu'il s'agissait du petit ami de Liz. Peut-être que cela vient de moi, mais le prénom de ce petit ami n'apparaît pas assez souvent pour qu'on se rende compte que c'est de lui dont il s'agit à la fin.


Pour résumer, je reconnais que les contraintes ont été dans l'ensemble respectées, que le texte est globalement correctement écrit, mais je n'ai pas été sensible à l'histoire racontée.


Au plaisir de vous relire.
GillesP

   Thimul   
2/9/2018
 a aimé ce texte 
Bien ↓
La forme :
Le duo : OK
Où est le flashback ?
Où est la scène d'action ?
Où est la surprise ?
On frise le hors sujet !

Le fond :
J'aime assez votre écriture et particulièrement vos dialogues qui sonnent juste.
Je trouve à cette histoire un ton assez mélo, comme un vieux film américain des années cinquantes qui, somme toute, n'est pas désagréable.
Mais c'est juste un peu fadouille pour moi.

Bonne chance pour le concours

   Bidis   
3/9/2018
 a aimé ce texte 
Bien
Je ne vois pas très bien un duo. Je vois une histoire d’amour entre deux ados, ce qui ne ferait aucune difficulté s’il s'agissait vraiment d'un couple. Mais la fille n’est pas amoureuse, ce qui change complètement la donne. Suit une longue histoire racontée par le garçon dont on se demande l’utilité et qui n’accroche pas vraiment ma curiosité. J'ai l'impression qu'elle est là seulement pour introduire une scène de violence demandée par les contraintes du concours.
Donc pour moi, cette nouvelle ne répond pas vraiment à ce qui est demandé. De plus, je ne trouve rien de particulièrement touchant ou drôle dans ce texte, indépendamment des règles susdites. C'est assez bien écrit et cela se laisse lire, voilà tout, mais cela ne m'a guère émue.

   Donaldo75   
15/9/2018
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Bonjour,

J'ai beaucoup aimé cette nouvelle. L'ambiance est américaine, ce qui parait logique vu que l'ensemble se passe aux États-Unis mais ce n'est jamais aussi simple et facile à mettre en musique. Or, dans le cas présent, c'est réussi.

Le récit est réaliste, au bout du compte, parce que c'est ça aussi grandir, sortir de son adolescence protégée pour connaitre ses premières désillusions. Et Lizzie, comme Tommy, surtout Tommy, vont grandir d'un coup.

La progression dramatique est à la hauteur, avec une accélération progressive. C'est bien parce que ça évite au lecteur de s'ennuyer.

Bravo !

Donaldo

PS: je ne suis pas allé vérifier le respect des contraintes; il y a un comité éditorial pour ça et je lui fais confiance. C'est la première des nouvelles propres au concours que je lis et je m'estime chanceux d'être tombé sur un écrit aussi réussi. Merci encore.

   hersen   
20/9/2018
 a aimé ce texte 
Bien ↑
J'aime bien l'histoire, sauf qu'on du mal à voir précisément quel serait le "problème" de Tom, à part être sensible.
Liz ne semble finalement si attachée, elle part pour Yale avec entrain et son copain. Elle fait bien un petit signe de la main...

Pour moi, le personnage de tomn'est pas assez travaillé. c'est lui le personnage intéressant de l'histoire, c'est lui qui va faire un sacrifice tandis que Liz ne fera que suivre la voie qu'elle s'est tracé.

Renoncer à tout et aller s'enterrer dans une activité aux antipode de ses goûts montre à quel point Tom est touché. Il est la victime de l'histoire. Victime de Liz ? victime de sa sensibilité ?

Pour moi, l'ombre de Willie ne fait que planer entre eux. Or, si pour Liz cela ne posait pas de problème, Il aurait du en être autrement. Il en était autrement. Cela aurait aussi renforcer l'impact de sa décision.

Ce texte est bien écrit, je ne suis pas sûre qu'on ait besoin du bout d'histoire de Tom, c'est un peu long et n'apporte rien.

Tom arrivera-t-il, comme la fourmi, à aller un jour tout en haut de son brin d'herbe ? Rien n'est moins sûr !

   Pepito   
29/9/2018
Commentaire modéré


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