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Policier/Noir/Thriller
jensairien : Bricolage
 Publié le 15/12/07  -  6 commentaires  -  10101 caractères  -  23 lectures    Autres textes du même auteur

Le long monologue d'un gars qui ne s'est jamais vraiment remis de la guerre, ni de son accident d'escabeau d'ailleurs. Il rêve de cactus et trouve le monde abject. Son œuvre : une étagère.


Bricolage


« L’année ? Quelle année ? C’est loin. Dix ans, quinze ans, je sais plus. Où ça ? Laissez-moi rire. Vous le savez bien. Nous étions dans la boue, les tranchées. Des ruines partout. La terre fumait noire. Le ciel bas, les nuits froides et le soleil gelé. Alors le lieu… C’était la guerre quoi ! J’ai plein de copains qui sont morts. Même vivant, quand t’en sortais, t’étais comme mort. Regardez-moi. Mais vous ne faites que ça. Têtes de morts ! La mort, la mort, la mort. Voilà le beau triptyque. Moi je m’en fous maintenant. Vous aviez remarqué, ça m’a détraqué. Le contrecoup quoi. C’est normal d’être anormal quand on en revient. C’est rassurant de dire ça. La normalisation de mes monstres, je ne suis pas contre. Faut les apprivoiser les petites bêtes, à défaut de les nourrir. En plus j’ai l’aval de la science, de la philosophie, des psychologues, du gouvernement… J’ai pas à m’inquiéter.


(…)


Pour le bricolage c’est autre chose. C’est une passion. Le bricolage, c’est le monde ordonné au millimètre près. Il n’y a qu’à voir la bibliothèque du salon. Mon œuvre. Du travail précis et amoureux. Franchement ! J’y ai passé des semaines. Découpage, ponçage, cirage, vernissage, j’ai eu beaucoup de mal pour les angles, je les voulais arrondis, une ligne moderne. Passons à la cuisine. Mettons que vous prenez un café, une tasse dans le placard, vous tirez un tabouret, vous buvez tranquillement accoudé à la table en pensant à autre chose. Vous regardez par la fenêtre double vitrage, vos pieds reposent sagement sur le carrelage et vous vous sentez en pays conquis. Erreur, fondamentale erreur. Ici tout est signé de ma patte. La table, les tabourets, le placard, je les ai pensés, conçus, découpés, rabotés, assemblés. La fenêtre je l’ai posée, le carrelage aussi. On devrait se sentir dans mon univers aussi sûrement que le type qui marche dans la montagne se sent entouré de Dieu. C’est ma fierté cette cuisine. Et bien tout le monde s’en fout. J’y vois ma femme et le gamin qui n’a rien dans la tête dans ma cuisine. Ici, j’irradie. Un monde créé de mes propres mains. Je suis insoupçonnable. Le bonheur ne s’est jamais crié sur les tribunes. J’aime le confort, le calme et le silence. Ma femme le sait, le petit aussi.


Pourquoi je dis le petit ? Primo parce qu’il n’est pas de moi. Secundo parce qu’il n’est pas très grand, il a oublié de grandir. Tertio parce que j’ai peut-être besoin de ça pour me rassurer. C’est vrai que des fois il avait de ces questions.


(…)


Le malheur que je disais, c’est surtout le bricolage. C’est le souci de mes vieux jours. C’est véritablement là où tout s’est emballé. Chéri tu ne crois pas que ce lustre ferait chic au plafond du salon ? Je n’aurais jamais dû m’attaquer à ce plafond. D’abord le marteau qui me glisse des mains, ensuite l’escabeau en ballottage qui se replie. Tête la première sur le carrelage, ça fait mal. Pourtant la douleur, dans les combats, on a connu. Sauf que la souffrance et la guerre, pardon, parce que vos pilules anti-douleur justement, qu’est-ce qu’elles sont devenues ? Hein ? Vous évitez d’en parler, c’est un sujet qui fâche. Vous préférez que je vous cause du marteau. Mais si ça se trouve le marteau, il n’y est pour rien. Les effets secondaires, ça ne vous dit rien peut-être ? C’est moi qui suis marteau ? Ça vous fait rire ? Vous allez me poser tout un tas de questions dégueulasses qui ne concernent que moi mais les pilules, ça concernait tout le monde. J’y étais, je l’ai vu. Je faisais partie du bataillon qui les a expérimentées, je sais ce que je dis. Je crois bien que les autres en face aussi, ils en étaient blindés. Vous pouvez imaginer. Des gars qui se tirent dessus comme à la foire en se poilant, qui se ramassent des trucs ignobles, les gaz, les lance-flammes, les grenades, et qui continuent à se gratter le cul en se concentrant pour péter droit ? Des gus qui n’ont même plus la trouille de mourir ?


Bien sûr, il a du se trouver tout un tas de fumier de gens compétents pour convaincre les gouvernements. Ça n’a pas du être trop difficile. Des soldats qui ne souffrent plus, même en morceaux, c’est quand même beau. Avec ce qui lui reste de valide au héros, quelques milliers de neurones, un tendon, un muscle, il pourra peut-être encore balancer la sauce. Le casse-pipe comme au parc d’attraction. Entrez, vivez toutes les grandes sensations d’une épopée exaltante pour pas une flèche. C’est un peu ça qu’ils nous avaient concocté avec leurs pilules. Le pire, c’est que ça marchait. Trop bien même. Bordel de merde de guerre. Vous en parler, c’est comme de creuser dans un cimetière.


(…)


Bon d’accord, le bricolage. Ça change de la guerre vu que, entre les horreurs vécues et les horreurs pensées, et bien je dois vous faire un aveu, pilule anti-douleur ou pas, l’horreur de la guerre me paraît plus préhensible que l’horreur de nos têtes. Et croyez-moi, depuis le coup du plafond, je suis passé maître en lecture télépathique.


Maintenant que des âmes bien pensantes se penchent sur mon cas, j’ai découvert tout un charme dévoreur à parler de moi, mon enfance, mon adolescence. Même si j’ai l’impression d’évoquer un étranger. Au fond, quelle importance ? Sauf pour des espèces d’inquisiteurs comme vous, moitié flics, moitié docteurs, je vous… Reste poli.


(…)


Hé ! Je me souviens, avant j’étais gai. C’était bien avant cette fichue guerre. Au fait comment ça ce fait que vous êtes passés au travers ? Même pas amochés ? Vous n’êtes pourtant pas des jeunots. Vous n’y étiez pas ? Vous êtes restés planqués dans vos labos ? Peut-être bien que vous êtes des robots.


(…)


Le petit, il me posait tout le temps des questions, j’évitais de répondre. Au début j’avais du mal à faire la part des choses. Je l’ai peut-être pris un peu trop pour mon psy. Alors je lui servais tout. Et plus c’était cauchemardesque plus il en redemandait. Ça avait l’air de l’amuser. Je lui foutais une torgnole. Et puis le jour où j’ai pu voir dans sa tête, j’ai tout compris : il était obnubilé par la torture le petit. Obnubilé. « Dis Papa raconte moi le type que vous avez fait prisonnier». Il était seulement à la recherche de nouvelles nourritures pour ses échafaudages monstrueux de tortures à n’en plus finir. C’est comme je vous dis, ils sont comme ça les gosses. Moi quand j’étais gamin j’éventrais les grenouilles. Ma femme n’en parlons pas. Si elle avait pu, elle aurait tué tous les voisins, les noirs, les jaunes, les jeunes, les pédés, les putes. Il ne serait plus resté qu’elle. Elle rêvait de me trucider. Vous ne me croyez pas ? Vous avez bien raison, je suis barge. D’ailleurs c’est pas difficile. Je vois bien ce que vous avez au fond du crâne, et ça me laisse peu d’espoir. Laissez tomber. Je peux partir ? Ça vous va ? Vous avez compris l’individu détraqué auquel vous avez affaire ? Non ? Faut encore que je cause. Mais j’en ai marre de causer. Je vous dis que je suis dingue. Des mégalomanes, des mythomanes qui se prennent pour le messie, il y en a plein la rue, allez les enfermer eux. Le hic, c’est que c’est moi qui suis allé vous trouver en premier… Mais j’en ai assez. J’aurais mieux fait de rester dans ma cuisine.


(…)


Récapitulons. C’est ça, il faut toujours récapituler. Mais vous fatiguez. Je ne suis pas un sportif de haut niveau moi. Vos anabolisants de merde, ça ne marche pas sur ma tête, ok ?


Alors je capitule. Mon accident d’escabeau, ça faisait une sorte de vibration que je vous dis. Il y avait des bruits bizarres comme à la radio quand on essayait de joindre les copains de l’autre coté des barbelés. Mon cerveau était comme brouillé, de la vraie bouillie, comme ça pendant des mois. J’avais perdu toute notion d’équilibre. Ce sifflement surtout était insupportable. Mais ensuite ce fut pire. Je me rappelle, je bossais au jardin botanique, dans la serre tropicale. J’étais gardien. Température ambiante 26 degrés, humidité 70 %. Oui, tous les jours je faisais le singe pour les touristes et surtout pour les beaux yeux de mes cactus. Ah ! Mes chéris comme je vous ai aimés. Je vous ai dorlotés, pouponnés, bercés d’attention, protégés des frites et des capsules de sodas. Combien de fois je suis resté seul avec vous, des nuits entières en tentant de pénétrer votre esprit. Je vous comprenais. Mais il suffisait de voir la tronche de ma femme ou du facteur pour que m’éclabousse la merde humaine. Je suis malade. Complètement détraqué. Regardez le compte rendu clinique qu’on m’a pondu à l’armistice, c’est écrit noir sur blanc : tendance à la paranoïa et l’affabulation. Maniacodépressif. Alors qu’est-ce qu’il vous faut de plus ? Un geste s’il vous plaît, un seul geste et je serais plus coopératif.


(…)


Je vous en prie, laissez-moi juste une nuit avec mes plantes. Vous n’avez pas le droit de m’en priver. Que craignez-vous ? Que je me pende à une branche ? L’arbre le plus haut ne dépasse pas le mètre cinquante. Il n’y a que des cactus, des bambous et un bassin de vingt centimètres de profondeur rempli de nénuphars et de grenouilles exotiques. Octroyez-moi le plaisir d’une seule nuit avec mes plantes et je vous promets plus de compréhension. Une nuit, c’est tout. Je ne suis qu’un pauvre ancien combattant, je n’ai plus rien sinon ces cactus … Ayez pitié… J’en ai tellement marre du bricolage… »


***


Il éjecta la cassette, démarra, jeta un œil par dessus son épaule et sorti en marche arrière du parking. Qu’est-ce qu’il pouvait débloquer le vieux. Il enclencha la troisième et se retrouva directement sur la nationale. Dans son rétroviseur, l’hôpital psychiatrique n’était plus qu’un bâtiment quelconque au bord d’une route quelconque qu’il ne reverrait jamais plus. Sur le siège passager, hormis la cassette, il y avait encore le dossier médical, le portefeuille dans lequel il trouva une photo de lui petit avec son père et l’acte de décès en évidence au dessus du paquet. Fallait pas trop qu’il tarde. Il avait hâte de rentrer. Il y avait encore cette petite américaine qui l’attendait bien sagement au fond de sa cave. Il faudra qu’il lui fasse écouter la cassette, ça la fera peut-être marrer.


 
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   Bidis   
15/12/2007
Ah, un texte de Jeansairien !
Voilà qui promet toujours d’être au moins distrayant et c’est aussi quelqu’un qui a une écriture agréable...

Je ne m’étais pas trompée. Mais cette fois, je suis restée, en plus, un peu scotchée à la drôle d’impression que cette nouvelle m’a laissée

   clementine   
17/12/2007
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Et bien ,quelle histoire!
Délirant, hallucinant, mon cerveau se retrouve complètement sens dessus/dessous! Et j'adore.
Néanmoins, je crois que j'aurai besoin d'une grille explicative. Mais au fait, pourquoi toujours, vouloir tout comprendre?

   pounon   
17/12/2007
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↓
Voilà un texte qui m'a pris aux tripes. Un délire de souffrance. La révolte est dans toutes les lignes. J'aime ton texte bricoleur génial ; et bien que la mode soit en train de passer je mets une note. Bravo.

   widjet   
10/3/2008
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↓
Je n'ai pas tout lu mais je crois que ce texte "bouillonnant" est un des plus réussis de son auteur. Derrière ce délire, cette énergie épileptique, cette colére, se cache une douleur sourde , une amertume dévorante et un constat certes sans surprise sur les affres de la guerre mais toujours efficace. Mais c'est surtout, la façon, originale et nerveuse de raconter qui m'a séduit.

Weldone !

W

   Filipo   
16/11/2008
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Merci à Widjet d'avoir fait "la lumière sur" ce texte, que je n'aurais certes pas lu sinon.

C'est vrai que c'est épileptique, nerveux, que ça part dans tous les sens. C'est cependant une vraie nouvelle, car tout est dans la chute, à mon avis (le fils, qu'on imagine Psychiatre, et qui est complètement félé... alors que c'est son père qui a fini chez les dingues).

C'est jouissif, vraiment pas convenu, contradictoire (amour puis haine du bricolage). Bref, déjanté comme la bouillie verbale dont nous asperge le narrateur...

Je ne cherche pas une morale, quant à moi, mais j'apprécie l'effet de l'écriture.

Ce que je retiens : Il y a plus horrible que la guerre; les monstres qui nous entourent...

   Flupke   
14/1/2009
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Super la chute à la fin. Finement ciselée en trois phrases. Juste le strict nécéssaire pour comprendre clairement. Pas un mot de plus. Effets secondaires transmissibles par osmose inversée donc. Un peu comme une rumeur ou un hoax que l'on reçoit par email et que l'on transfère sans trop y réfléchir.


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