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Fantastique/Merveilleux
Manonce : L'enchanteur [concours]
 Publié le 15/12/07  -  10 commentaires  -  30102 caractères  -  7 lectures    Autres textes du même auteur

Un enchanteur désenchanté se morfondait dans son château glacial pendant cette détestable période de Noël...


L'enchanteur [concours]


Cette nouvelle est une participation au concours n°3 : Le Conte de Noël (informations sur ce concours).



Le temps se gâtait pour de bon. Une neige dure, transportée par un vent glacial venu du nord, frappait les persiennes avec violence. Au loin, un loup affamé hurlait à la mort, ajoutant une pointe lugubre à l’ambiance déjà morbide du lieu.


Titoune frissonna. Il détestait l’hiver. Les pièces du château restaient plongées dans la pénombre tout le jour. Rien ne semblait pouvoir réchauffer les lieux. Le froid et l’humidité régnaient dans toutes les salles du château ou presque. La salle d’arme, que Titoune devait traverser pour se rendre aux cuisines, était ornée de stalactites de glace qu’il convenait d’éviter en cas de dégel pour ne pas se faire occire bêtement.


Heureusement, Titoune était pour l’heure dans la salle à manger. La moitié d’un charme brûlait dans l’âtre, répandant une odeur poivrée irritant ses sinus. Il éternua avant de déclarer :


- Il faut manger… manger, Maître !


Sidoine sortit de sa rêverie pour regarder d’un œil dédaigneux celui qui avait l’outrecuidance de le déranger. Depuis un mois, son valet se permettait de lui donner des ordres. De quel droit, pardieu ?
Un sursaut d’orgueil lui aviva l’œil, il se devait de le rabrouer comme il le méritait.


- Prosterne-toi devant ton maître, misérable rat ! N’oublie jamais qui je suis sinon il t’en cuira !


Le serviteur se courba pour ne pas provoquer la colère de son souverain. Cependant, il n’en pensait pas moins que depuis quelques temps Sidoine avait bien changé. Où était donc passé celui que tout le monde craignait, celui dont personne ne pouvait soutenir le regard ?


Attablé devant son royal souper, le courroux de Sidoine tomba d’un coup. De nouveau il se plongea dans la contemplation de son potage, anéanti par de sombres pensées. Ses deux mains vinrent soutenir sa tête comme si elle était devenue trop lourde à porter par son cou décharné.


Sa méditation n’en finissait pas et Titoune s’impatientait de le voir ainsi.


- Sacrebleu… bleu, murmura-t-il, décidément, il vieillit mal ! On dirait un chat perclus… clus de rhumatismes qui ne s’occupe plus… plus que de ses vieilles douleurs. Je suis sûr…sûr que c’est encore cette période de Noël qui le travaille… vaille.


Titoune ne s’était pas senti insulté par le qualificatif employé par son maître, d’abord parce qu’il en avait l’habitude, ensuite parce que c’était la vérité : misérable, par certains côtés, en effet, il l’était ; rat, il l’était totalement même s’il avait revêtu un habit de valet qui lui seyait fort bien.


Maître Sidoine, il y a fort longtemps déjà, lui avait fait don de la parole et de l’esprit fin et agile d’un jeune singe apprivoisé qui se trouvait avoir été blessé à mort. Depuis, ils vivaient ensemble, l’un servant l’autre, à l’écart du monde, la plupart du temps.


Sidoine était un peu sorcier mais surtout musicien enchanteur. Lorsqu’il jouait, sa musique descendait en contrebas du roc sur lequel se dressait son château pour arriver jusqu'au village.
En bas, chacun arrêtait ses travaux, envoûté par l’étrange mélodie.
Le travail reprenait avec une ardeur renouvelée après la dernière note. Les villageois bénissaient leur bon sire de ces instants de pause dont ils sortaient plus ardents que jamais, le cœur au ventre, l’esprit libéré des soucis accumulés depuis le dernier récital entendu. On soupirait d’aise en reprenant le travail dont quatre vingt pour cent des fruits iraient au seigneur.


Titoune savait tout cela.


Il observa son maître qui n’avait pas bougé d’un cil. Qui aurait pu croire en cet instant qu’il s’agissait du seigneur de Canaant ?


De profil, le visage de Sidoine avait tout de l’aigle. Le nez crochu ressemblant à un bec, les yeux perçants et rétrécis, aiguisés pour la chasse. De petite taille, il n’avait jamais été gros mais maintenant, l’âge aidant, son corps ceint d’une épaisse toge blanche, paraissait presque rachitique.


- Messire… sire, demain il nous faudra aller à la mine. Nous sommes en retard… tard pour l’enchantement.


Sidoine se secoua puis maugréa :


- À quoi bon ?


Titoune s’éloigna de dix pas avant de répondre :


- Mais il le faut… faut ! Pensez aux enfants… fants !


Sidoine tourna rapidement la tête vers le rat qui osait le contredire encore. Mais il ne fut pas assez rapide pour darder ses yeux, devenus rouges, chargés de colère, sur le minuscule animal.
Titoune s’était caché dans un renfoncement de la pièce pour éviter le rayon de douleur.


- Tiens-toi devant moi que je t’inflige ta correction, infime cancrelat !


Le rat se tint à carreau dans son refuge, retenant sa respiration.
Le maître, trop facilement vaincu parce qu’il ne trouvait pas réellement d’intérêt à punir son valet, laissa de nouveau ses yeux se perdre dans la soupe.


Depuis près d’un mois, des cauchemars venaient hanter les nuits de Sidoine. Il en était ainsi tous les ans, à la même époque. Mais cette année était bien pire parce que des voix lui parlaient. Toute la magie qu’il connaissait ne pouvait chasser les horreurs qu’on imposait malgré lui à son esprit : il voyait des gens hurler de désespoir, toujours les mêmes chaque nuit. Leur tristesse était tellement palpable que cela gagnait sa propre humeur qui devenait morose.


Jusqu’à présent, aucune de ses actions ne l’avait empêché de dormir. Sidoine n’était-il pas l’égal d’un dieu en vertu des dons qu’il avait reçus à sa naissance ? En tant que tel, il était juge et maître de ce qui devait être. S’il lui arrivait d’être cruel, ce n’était que justice : il punissait ceux dont le comportement lui paraissait vil. À vrai dire, il n’avait jamais rencontré personne digne d’estime.
Aussi Sidoine restait dans l’expectative, sans comprendre ce que signifiaient ses cauchemars.


Ce soir encore Sidoine hésitait à dormir. Pourtant le manque de sommeil agissait de telle sorte sur son état général qu’il avait vieilli d’un coup, ses cheveux étaient devenus comme neige, ses yeux avaient pris une teinte plus claire et paraissaient vouloir s’éteindre tous seuls à force de leur commander de rester ouverts autant que possible. Si par malheur il réussissait à s’endormir, des douleurs le prenaient au réveil et ne le quittaient plus de la journée.


Sidoine se leva pour gagner sa chambre qui jouxtait la salle à manger. Il n’avait rien touché de son repas.
Titoune se méprit sur ses intentions et, apeuré, se tassa dans son coin. Mais son maître passa sans même prendre la peine de le chercher. Titoune s’en trouva déconfit. Il aurait presque préféré recevoir une punition plutôt que d’être ignoré.
Allons, il fallait maintenant commander aux gens du château de tout remettre en ordre. Mais avant, le rat escalada une chaise, bondit sur la table et se prépara à faire un bon repas. Il goûta à tout, hésita sur le pâté en croûte pour finalement se décider à dévorer une grosse part de rôti de bœuf à la sauce escargot.


« Oui, misérable, il l’était puisqu’il se régalait dans l’assiette de sire Sidoine. Mais bon, il fallait bien que sa condition ait quelqu’avantage, non ? ». Il n’en était pas peu fier de sa condition : valet du seigneur de Canaant, pensez donc ! C’était un titre dont on pouvait se glorifier.


Allongé sur son lit à baldaquin, Sidoine, effondré de fatigue, luttait contre le sommeil. S’il en avait eu le courage, il aurait marché de long en large dans sa chambre pour être certain de ne pas s’endormir.
Son attention fut attirée par une joyeuse mélodie. Les villageois, en contrebas du château, avaient dressé un feu. Debout autour du brasier, ils chantaient des cantiques de Noël dans lesquels il était question de naissance, de trêve, de pardon… Sidoine haussa les épaules, agacé par tant de naïveté. Le pardon était l’apanage des lâches. À quoi servait de pardonner sinon d’encourager une nouvelle offense ?
Pourquoi la période de Noël rendait-elle les gens tellement heureux ? N’avaient-ils pas compris que tout ceci n’était qu’invention pour des esprits faibles ?


« À moins que ce ne soit moi qui n’aie rien compris, pensa Sidoine ». Et il fut tout étonné d’avoir eu cette pensée.


Il laissa ses paupières tomber sur ses yeux… juste une minute, pensa-t-il dans un sursaut de conscience.


Et le cauchemar revint :


« Tu as reçu des dons, qu’en as-tu fait sinon te servir toi-même ! »

- Mais non ! Par ma musique, j’aide les autres à être plus heureux.

« Tu les aides surtout à travailler pour toi. »

- Ils sont tellement fainéants… tellement avares… tellement bagarreurs, que je leur rends service en les dirigeant.

« C’est ce que tu as fait aux familles de la ville de Montauloup ? De quel droit les as-tu condamnées à une telle peine ? C’est une torture des plus terrible ! »


Des images de gens abattus de tristesse vinrent s’imposer à son esprit. Sidoine tenta de les chasser en se défendant :


- C’était il y a des lustres ! Pourquoi me le reprocher maintenant ?

« Parce qu’aujourd’hui tu m’écoutes, il n’en a pas toujours été ainsi. »

- Mais je refuse de t’écouter ! Pourquoi devrais-je t’écouter ?

« C’est bientôt Noël, ne ressens-tu pas Son Esprit ? Ne te sens-tu pas mal depuis quelques temps ? Mal d’être ce que tu es ? Mal d’avoir fait ce que tu as fait ? Es-tu à ce point obtus que tu n’entendes pas qu’il te faut tout changer dans ta vie ?


Dans son sommeil, Sidoine se boucha les oreilles mais la voix qu’il entendait était intérieure, il ne lui était pas possible de la faire taire !


Le reste de la nuit il rêva à des anges qui jouaient de la trompette, de la harpe et du flûtiau devant un enfant roi venu au monde dans une étable. Loin de le calmer, ces images l’irritaient et dans son sommeil il se battait pour fuir ce que toute sa vie il avait rejeté. Si l’enfant avait été roi, comment imaginer cette vie misérable qui l’avait attendu entre un père charpentier et une mère crédule. Ces choses là se pressentent ! Lui on le craignait bien pour ce qu’il pouvait faire. La puissance s’exerce au détriment du peuple. D’ailleurs, le peuple ne comprend que la force.


Bien avant le matin, il se leva, les traits tirés et d’une humeur de chien. Ses rêves le poursuivaient. Puisqu’il fallait faire le bien pour retrouver le bonheur de dormir en paix, il y consentait.


Il aboya :


- Titoune ! Vil animal où es-tu donc passé ?


Titoune n’était jamais très loin mais quelquefois il prenait son temps pour ne répondre qu’à la troisième voire quatrième injonction de son maître. « On n’est pas des bêtes, quand même ! »


- Oui, oui, me voilà… voilà ! Que désirez-vous ? demanda-t-il de sa voix fluette.

- Apaiser ma faim, maraud !

- J’y cours… cours maître !


Titoune râlait d’avoir été réveillé juste pour courir jusqu’aux appartements des gens de maison. Il allait prendre tout son temps pour marquer son mécontentement quand un rappel de Sidoine le pressa :


- Alors, ça vient Crasseux ?


Titoune fila sans attendre jusqu’à l’aile du château réservée aux domestiques. Tous dormaient et il eut toutes les peines du monde à réveiller le majordome qui avait sans doute abusé du contenu de la barrique livrée la veille. Il grimpa sur le lit pour lui mordiller l’oreille et reçut en retour une magistrale claque qui l’envoya valdinguer sur le sol dallé.


Alors qu’il se levait en frottant son bel habit couvert de poussière, il entendit Sidoine crier son nom. « Quoi…quoi ? Seigneur Sidoine me rappelle », dit-il tout haut, l’air important, pour épater le majordome.


Le rat avait remarqué que quelle que soit sa position dans le vaste château, il pouvait entendre son maître quand ce dernier l’appelait. Sans doute grâce à un sort qu’on lui avait jeté quand il était petit.


Titoune pressa le personnel de se lever pour préparer le premier repas puis repartit en galopant jusqu’à la salle à manger.


Il y arriva essoufflé. Le maître le regarda avec un drôle d’air quelques secondes avant de lui dire d’une voix morne :


- Titoune, mon ami, tu viens de me rendre un dernier service et je t’en remercie.


Le rat fut frappé de stupeur, d’entendre ces paroles aimables. Il n’en avait pas vraiment l’habitude !
Avant qu’il n’ait eu le temps de se demander quel chat avait bien pu griffer son maître, ce dernier poursuivit :


- Maintenant, tu vas retirer ton accoutrement de valet pour le jeter au feu. Ensuite tu iras retrouver ta famille.


Titoune pensa que Sidoine était devenu fou. D’abord, il lui disait « mon ami » ce qui prouvait bien qu’il n’avait pas toute sa tête ; ensuite, il voulait brûler ses beaux vêtements.
Le valet lissa du plat de la main son plastron. « Il a du ronron…ron dans le ciboulot ! Il faut que je lui fasse entendre raison… son »


- Mais maître, cet habit… bit j’y suis habitué, c’est mon laissez…ssez-passer dans le monde. Il prouve mon appartenance…nance à votre famille. Ma famille… elle est ici… ici… ici…

- Ce vêtement est plutôt le signe de ton asservissement. Tu es maintenant libre d’aller où bon te semble. Ne me remercie pas. Va ! continua Sidoine avec un geste de la main pour signifier que le sujet était clos.

- Vous me cha…chassez… ssez, Maître ? demanda un Titoune au bord des larmes car il venait de réaliser que Sidoine était tout à fait sérieux.

- Je te rends ta liberté, bougre d’idiot ! Tu as une peau. Même si elle est vieille, elle te suffit pour courir les bois. Retire ton habit sinon je t’envoie l’éclair de douleur !


Titoune était à découvert, il ne pouvait espérer échapper à la punition. À regret, il s’exécuta.


Il se sentait nu.

Il se sentait petit.

Il ne se sentait plus rien. Il en pleurait.


Sidoine ramassa la tenue et la jeta au feu en disant :


- Te voilà libre mon ami !


Le rat n’était pas du tout habitué à entendre des mots doux sortir de la bouche du seigneur. Mais en cet instant il aurait préféré se faire traiter de tous les noms pour garder sa place privilégiée auprès du seigneur.


« Oh, misère… misère, que vais-je devenir… nir ? » se disait-il.


Comment pouvait-il imaginer vivre loin de Sidoine ? Comment son maître pouvait-il l’abandonner ainsi ?
Une idée soudain jaillit dans sa tête. Le maître devait être malade, peut-être que l’homme qui soigne pourrait le guérir.
Bien que l’aube ne soit pas encore levée, Titoune décida d’aller le chercher.


En sortant du château par un trou que des souris avaient pratiqué dans le bois dur de la grande et lourde porte - au prix d’une usure prématurée de leurs incisives -, Titoune restait troublé par la décision de messire Sidoine. Qu’en avait-il à faire de la liberté ? Son maître n’avait-il pas compris qu’il l’aimait, que les liens qui les unissaient étaient plus forts que, que… Le pauvre rat en perdait ses mots.


À l’extérieur, un gros chat gris aux yeux jaunes l’attendait, tapi dans la pénombre. D’ordinaire, jamais ce prédateur ne se serait attaqué au valet du maître, mais Titoune n’avait plus sa livrée qui signalait son appartenance à Sidoine.
Les yeux embués du rat n’avaient pas repéré l’ennemi, son nez humide n’avait pas senti l’odeur du félin. Avant qu’il n’ait eu le temps d’imaginer son cruel destin, le chat lui tomba dessus.


Titoune poussa un long cri d’agonie qui parvint jusqu’aux oreilles du maître qui attendait qu’on lui serve enfin le repas qu’il avait commandé.


Immédiatement Sidoine comprit la situation. Il se précipita à la porte du château qu’il ouvrit à grand bruit. Le chat tentait d’emporter sa proie dans un lieu tranquille. Un éclair de douleur l’électrisa tout entier, le forçant à lâcher la dépouille du petit animal.


Avec une incroyable douceur, Sidoine s’empara de Titoune. Le corps était encore chaud.


- Qu’ai-je fait, mon ami ? répétait-il, qu’ai-je fait ?


Ainsi il voulait se montrer magnanime, affirmer sa grandeur d’âme en laissant partir celui qu’il avait fait esclave et cela avait entraîné le pire désastre…


- Titoune, mon pauvre Titoune, pardonne-moi.


Tout le jour, Sidoine garda le petit corps contre lui, le berçant, le caressant. Il prononça des formules magiques pour réveiller son ami mais rien n’y fit. Il joua même de la harpe pour contenter le petit cœur qui battait encore dans l’enveloppe mortellement immobile.


À la nuit, Sidoine s’endormit exténué. Il n’était plus en état de lutter contre ses visions nocturnes.
En rêve, Titoune lui apparut, nimbé de lumière éclatante. Il répétait sans cesse de sa petite voix éraillée : « les enfants, pensez aux enfants ! ».


Au matin, Sidoine décida de se rendre à la mine.
Il se vêtit des habits de sa jeunesse : des hardes colorées, presque en charpie ; posa sur sa tête un chapeau mauve, triangulaire ; enfila ses chausses de parcours du monde et enfin une houppelande épaisse, mauve et noire munie d’une poche intérieure dans laquelle il déposa son ami. Ainsi vêtu, il avait l’air d’un gueux. Ainsi disposé juste sous son cœur, Titoune voyagerait confortablement.
D’une cache que lui seul connaissait, Sidoine sortit un étui oblong qu’il glissa dans une gibecière qu’il portait à l’épaule.
Il partit donc à pied. Les gens qu’il croisait le prenaient pour un malheureux, un pauvre errant qui courait les chemins.


Alors qu’il gravissait un sentier escarpé, Sidoine rencontra un drôle de personnage.
Assis sur un traîneau, tiré par quatre rennes, l’homme était vêtu de blanc de la tête aux pieds. Une capuche bordée d’hermine lui recouvrait la tête ne laissant voir de sa physionomie qu’un teint clair, deux grands yeux bleus et un nez retroussé. Le bas de son visage était mangé par une imposante moustache et une longue barbe blanches.


L’homme arrêta son équipage juste devant Sidoine, interrompant sa marche.
Le noble sire allait se fâcher d’être ainsi accosté lorsqu’une pluie d’étoiles tombant devant ses pieds le laissa bouche-bée.
L’inconnu, encore sur son traîneau, le héla. Dans un état second, docilement, Sidoine accepta de monter sur l’étrange chariot.
Presque instantanément, après un sifflement, le traîneau s’ébranla pour monter dans les cieux.
Sidoine s’y connaissait pourtant en sorcellerie mais jamais encore il n’avait vu cela.
Il en restait pantois, totalement désarmé.


Le traîneau s’arrêta sur l’aiguille d’une montagne. Une mer de nuages cotonneux flottait en contrebas dissimulant aux yeux exorbités d’un Sidoine sidéré par tous ses lieux familiers.
Il eut très peur d’être abandonné là et se surprit à craindre un de ses semblables. Quoi, cet homme était quand même très fort qu’en une seule seconde il vous transportât au-dessus du monde !
Cette sensation particulière le faisait grelotter sous sa lourde houppelande.
Son éclair de douleur ne pouvait le sauver car qui aurait bien pu le ramener en bas que cet homme bizarre de qui se dégageait une puissance inhumaine ?
Sidoine n’était pas fier, il le guettait de l’œil, tremblant de ce qu’il pouvait faire.


L’homme en blanc le regarda, goguenard, avant de demander ce que l’ « envoyé » pouvait faire pour lui.
Incapable d’avouer que son plus cher désir était de retrouver la terre ferme, Sidoine resta sans voix.
Sentant son trouble, celui qui disait être un « envoyé » l’observa intensément avant de déclarer :


- Je sais bien moi ce qui te ferait plaisir. Si tu parviens à être touché par l’Esprit de Noël, tu auras un merveilleux cadeau après le douzième coup de minuit.


Puis il siffla ses bêtes et le traîneau reprit son vol pour atterrir à l’endroit exact où quelques minutes plus tôt il avait chargé son passager.
Sidoine sauta dans la neige et, incrédule encore, entendit l’homme en blanc ordonner à ses rennes le départ.


Dieu que tout cela était bizarre ! Le monde de Sidoine basculait dans le doute. Qui était donc cet homme ? Était-ce bien un homme ?
Était-ce ses visions nocturnes qui le rattrapaient dans le jour ? Mais l’homme n’avait rien demandé, sinon qu’il soit touché par l’Esprit de Noël. Que voulait dire ceci ? Et fallait-il y croire ?
« Oui, c’était une vision ! » pensa-t-il pour se rassurer. Il se rappela le cadeau que l’homme lui promettait. « De toute façon quel cadeau pourrait-il me donner que je ne sois capable d’obtenir moi-même ? »


Cependant, par terre des étoiles brillaient alors que d’habitude seul le ciel s’en parait. Ce phénomène étrange lui parut irréel et il tourna la tête pour ne plus regarder.
Il reprit sa marche sous une averse de neige qui allait recouvrir toutes les traces de cette rencontre dérangeante.


Trois heures plus tard, il arriva à la mine.


Il s’y présentait avec deux jours de retard. Les effets s’en ressentaient. Sous le sol qu’il foulait, le trouble s’était installé.


Les gardes ne le reconnurent pas dans ses habits de vagabond. Il n’eut aucun remord à utiliser l’éclair de douleur pour forcer le barrage. Il n’était pas d’humeur à discuter. Titoune ne se réveillait pas et cela le bouleversait. N’était-il pas ridicule de s’en faire pour un rat ?


Après être descendu au plus profond de la terre, Sidoine y retrouva une armée d’enfants que les années n’avaient pas changés.
La plupart d’entres eux pleuraient, ce qui était fort nuisible à leur travail ; les gardes étaient obligés de les battre pour préserver une certaine discipline.


Sidoine sortit l’étui oblong de son sac, en extirpa une flûte d’argent et se mit à jouer un air triste, de circonstance en regard de sa peine mêlée à celle des enfants.
Aussitôt, les pleurs cessèrent. Les enfants se mirent à chantonner, un pâle sourire aux lèvres.
Sidoine se plaça à leur tête pour les guider hors des entrailles de la terre et les mener en plein soleil. Les enfants éclaboussés de ses rayons, devaient fermer les yeux pour suivre l’enchanteur.
Personne ne s’opposa à leur fuite, les gardes, eux aussi charmés par la musique, souriaient bêtement tandis que les enfants, travailleurs sans salaire, se pressaient derrière le meneur à la flûte.


Sidoine les conduisit tout le jour jusqu’à un certain bourg qui jadis s’appelait Montauloup.
Ils se rendaient à « la ville du désespoir », ainsi nommée des années auparavant suite à la terrible épreuve subie par ses habitants. Les villageois étaient restés pétrifiés de douleur. Le temps semblait avoir été suspendu dans cette partie du monde, en attente, en attente d’on ne savait quoi. Les gens des bourgs alentours ne s’y arrêtaient plus et se signaient en passant devant pour éloigner le mauvais sort. Il n’était pas naturel que personne ne meure à Montauloup, que personne n’y naisse, que tous les habitants restent indéfiniment dans cette horrible torpeur qui les avait saisis le jour du drame.


C’était le soir de Noël mais rien ne le laissait présager en approchant de la ville tant il s’en dégageait de tristesse. Aucune lumière n’éclairait la nuit qui venait de tomber.
Sidoine se rappela de sa première visite. Sans doute les habitants du bourg se souvenaient-ils encore de lui. Ce qu’il y avait fait avait assis sa réputation à des lieues à la ronde : celle d’un homme qu’il faut craindre. Ce qu’il y avait fait avait engendré la suite, cette vie de seigneur du royaume de Canaant, riche et puissant mais solitaire au point que son seul ami était un rat.


*****


Vous trouverez l’histoire contée dans bien des pages Internet, il s’agit du « joueur de flûte ».


« Parce qu’ils étaient avares, les habitants de la ville avaient chassé les chats pour ne plus avoir à les nourrir. La ville se trouva envahie par les rats… Sidoine, le vagabond, joueur de flûte, avait passé un contrat avec le maire : contre mille pièces d’or, il lui proposait de le débarrasser des rats. Le maire avait accepté le marché mais une fois les rongeurs noyés, avait refusé de donner les pièces d’or. Le village tout entier s’était entendu pour chasser le manant à coups de bâtons.
Sidoine, plus tard, était revenu chercher les enfants. Enchantés par l’air qui sortait de sa flûte, ces derniers l’avaient suivi » jusqu’à la mine où depuis ils travaillaient. Chaque mois, Sidoine devait retourner les voir car sinon l’enchantement prenait fin et les enfants, prisonniers, souffraient de leur condition.
L’enchanteur n’avait pas voulu se venger des enfants mais bien de l’avarice de leurs parents.


*****


Les portes de la ville étaient grandes ouvertes. En procession, la troupe arriva sur la place de l’église. Sidoine arrêta de jouer et les enfants semblèrent se réveiller d’un long sommeil. Ils explosèrent de joie en recouvrant leurs sens, appelant leurs parents, courant de tous côtés, heureux de se retrouver chez eux.
Les parents sortirent de leur abattement au son joyeux des cris de joie qu’ils n’avaient plus coutume d’entendre. Les retrouvailles furent un délire, les embrassades n’arrêtaient pas.


Les enfants étaient revenus !


Devant cette effusion de bonheur, Sidoine restait confondu. Jamais il n’avait vu pareille chose et il était bien certain de n’avoir jamais ressenti un sentiment comparable à celui qui animait ces gens. Les autres étaient pour lui des sans âmes, d’indicibles cloportes qui n’avaient pas atteint l’âge de la raison.


« Me serais-je trompé tout au long de ma vie ! Sont-ils meilleurs que moi ? »


Un attendrissement le prenait de les voir s’aimer. La chaleur de leurs sentiments le gagnait, le rendant presque heureux. « Était-ce cela l’Esprit de Noël ? »


Mais brutalement ses pensées revinrent vers son ami Titoune, le rendant malheureux.


Le maire de Montauloup ordonna d’allumer toutes les lampes de la ville, de sortir toutes les bougies et de préparer l’église pour que la plus magnifique messe de Noël puisse y être célébrée. On courut quérir le vieux curé du village voisin qui ne se déplaçait plus à Montauloup depuis que l’église était désertée par des paroissiens apathiques.
Des volailles furent plumées et tout le monde se mit à l’ouvrage pour que la veillée de Noël soit une belle réussite.
Malgré tout, certains étaient inquiets. Tant que Sidoine restait dans les parages, les enfants du bourg n’étaient pas en sécurité. Qui connaissait les intentions de l’enchanteur ? Repartirait-il avec eux ?


Un conseil se réunit et les notables tombèrent d’accord.


Le maire s’avança vers Sidoine pour lui remettre les mille pièces d’or promises il y a si longtemps.
Sidoine, toujours sur la place, assis sur un muret, suivait des yeux le manège d’un chat qui ramenait devant la porte d’une maison de petits cadavres de rats. Il y avait déjà, habilement disposés côte à côte, le père, la mère et un petit. Le chat repartait en chasse.


« Ainsi ils ont repris des chats pour éviter l’envahissement des rongeurs », se disait-il. « C’est bien, ils ont compris. »


Il s’amusa un instant de l’effet qu’il ferait si à cet instant même il sortait son ami de dessous sa cape ; sans doute les habitants de Montauloup le prendraient pour un fou. Mais son rire silencieux ne dura qu’un instant. Il se força à s’intéresser à l’homme devant lui.


Le temps avait passé. Une foule se pressait déjà vers l’église. De nombreux flambeaux dansaient au-dessus des têtes, tenus à bout de bras pour imposer la lumière à cette ville qui en avait manqué pendant tellement longtemps. Si on regardait bien, un cercle lumineux entourait toute la ville car des millions d’étoiles brillaient dans le ciel noir d’un feu particulier juste pour Montauloup.


Sidoine accepta les pièces d’or, au grand soulagement des membres de la délégation qui s’empressèrent alors de rejoindre leurs familles.


La place s’était vidée, le premier coup de cloche avait retentit et Sidoine décida de rentrer à son tour dans l’église. Il resta en arrière, dissimulé dans un coin d’ombre. La ferveur était grande, les cœurs gonflés de reconnaissance.


Au douzième coup de minuit, chacun s’appliqua à ce que sa voix s’accorde à celle de son voisin pour faire du cantique célébrant la naissance du Christ un hymne à la joie.
Pris dans la tourmente d’une si grande émotion, Sidoine était troublé et ses yeux s’embuaient. Il sentait même son cœur remuer sous sa cape, se demandant comment il pouvait gigoter de la sorte.
Ce n’était pas son cœur mais bien son cher Titoune revenant à la vie.
Sidoine parla d’une voix douce, tout en le caressant.


- Reste où tu es, mon bon, tu attraperais mal à sortir sans habit.


Puis, récupérant tout à fait ses esprits :


- Eh bien, maraud, te voilà revenu !


Cependant un large sourire éclairait son visage. Il se savait changé par l’Esprit de Noël. Il avait pu pleurer et il pouvait sourire. Pour un peu il aurait embrassé tous ces gens pour se faire pardonner du mal qu’il avait fait pour une simple offense.
Après s’être libéré de cette gaine de pierre qui enserrait son cœur au point de l’empêcher de vivre au milieu des humains, il se mit à prier sans même savoir le faire, heureux de découvrir qu’il n’était pas un dieu.


Il venait de comprendre que les dons qu’on reçoit par miracle de la vie doivent profiter à tous et pas seulement à soi. Il briguait de gagner dans les prochaines années le titre d’être humain, que l’on ne craindrait plus, que l’on respecterait et peut-être aimerait. Oui, il lui fallait l’Amour pour vivre désormais.


La messe se termina et les gens sortirent. Sidoine attendit quelques minutes pour être sûr d’être seul puis il s’approcha de la crèche érigée sur la droite de l’autel et déposa en offrande les mille pièces d’or.
Avant de partir vers une vie qu’il espérait meilleure, Sidoine ploya un genoux et prononça silencieusement deux syllabes : « merci ».


- Nous rentrons chez nous, Titoune. Je me sens rajeuni. Je vais faire une fête et convier tous mes gens. Je m’inquièterai enfin de ce qui les tourmente et pardieu nous verrons à tous les contenter. Si une femme veut de moi, nous aurons des enfants qui te courront après…


- Allons bon… bon ! Des enfants ! Il veut des enfants… fants ! Pauvre de moi ! pesta le rat, encore dans la poche.


Puis un instant plus tard :


- Ben… p’têt que je pourrai me trouver une petite femelle… elle.


 
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   Anonyme   
16/12/2007
 a aimé ce texte 
Bien ↓
C'est bien écrit certes mais c'est très long, trop long pour être distrayant. A mon goût

   nico84   
16/12/2007
 a aimé ce texte 
Bien
Trés bien écrit, j'aime ton écriture rigoureuse et aussi découvrir et dedécouvril le fondement de Noël avec son esprits, ses sentiments, son humanité tout simplement. Merci pour ta nouvelle et pour cette apprentissage de Sidoine.

   Ninjavert   
22/12/2007
 a aimé ce texte 
Bien ↓
J'ai beaucoup aimé l'ambiance, l'athmosphère qui se dégage du texte, ainsi que les personnages de Sidoine et de Titoune.

L'écriture est agréable, le vocabulaire bien choisi, les tournures élégantes. J'aime beaucoup les dialogues entre Sidoine et Titoune, ainsi que les petits surnoms que donne le maître au rat comme "crasseux".

Mais comme ça a été dit, le déroulement souffre de la longueur du récit. La longueur n'est pas un problème en soit, mais ça manque d'action, de péripéties, de rythme.

Il faudrait rendre le tout plus dynamique, plus nerveux. Plus entraînant.

L'allusion au conte du joueur de flûte est aussi intégrée maladroitement (je trouve). Ceux qui le connaissent parfaitement l'auraient reconnu sans cette précision, quand aux autres ils n'ont pas besoin d'apprendre ça au milieu du texte. Une simple note en début ou en fin de texte du type "D'après le joueur de flûte" de.. aurait suffi)

Mais j'ai apprécié le récit malgré ces maladresses, merci pour ton imagination et pour ce voyage au pays de Noël :)

Ninj'

   Bidis   
29/12/2007
J'ai trouvé les personnages et leur relation touchants à souhait. Mais je venais de penser au joueur de flûte quand l'auteur lui-même y a fait allusion. Du coup, tout s'est embrouillé... J'ai continué à lire parce que je voulais voir le rat revenir à la vie, ce dont je ne doutais pas.
C'est bien écrit et agréable à lire. Mais, je l'ai dit, un peu embrouillé.

   philippe   
31/12/2007

   Maëlle   
2/1/2008
 a aimé ce texte 
Bien ↑
J'ai bien aimé cette revisite d'un conte connu. Juste le petit rappel en plein milieu qui casse un peu le rythme, je trouve. C'est vivant, et même si ça n'est pas plein de rebondissement, je trouve que ça se déroule bien

   Lariviere   
3/1/2008
 a aimé ce texte 
Bien ↑
"L'enchanteur" est une nouvelle "médiéval-fantastique" plutôt bien menée.

L'histoire colle aux contraintes du concours. L'écriture est agréable.

Les personnages sont animés avec finesse et grande habileté.

Il y a de multiples lectures à faire, et c'est cela aussi qui donne une certaine densité à ce texte.

J'ai particulièrement aimé le traitement dans le récit du rapport ambigu "Maitre/Esclave... Ainsi que le cheminement intéressant de Sidoine qui le mène au fil de l'histoire, à sa propre rédemption...

L'idée de reprendre "le joueur de flûte" pour en faire un conte original, me parait bonne et plutôt bien réussi...

Je pense aussi que l'allusion parlait d'elle même et que citer explicitement la chose n'était pas utile. Par contre ceci ne m'a pas dérangé au point d'en être perturbé dans ma lecture.

La seule petite critique serait il me semble, que ce texte est un peu long, même si l'écriture est fluide et que grace à cela, la lecture se fait bien dans l'ensemble.
Il est certain que pour développer une bonne idée, il faut du temps et parfois beaucoup de ligne... C'est ici, plutôt réussi.

En revanche, quelques scènes plus intense, quelques rebondissements, quelques passages de scène d'actions fantastiques (permises par l'univers médiéval fantastique, et entraperçues par moment : éclair de douleur, sort...) aurait peut être donné un peu plus de rythme à cette nouvelle....

Dans tous les cas, les contraintes sont respectées, il me semble.

C'est une très bonne nouvelle tant sur le fond que sur la forme dans un style (sobre) qui se rapproche du "final fantasy" et qui me plait...

Merci encore !...

   Roselyne   
4/1/2008
 a aimé ce texte 
Un peu ↑
bien dans l'ensemble, lecture facile mais texte un peu longuet et sans animation

   studyvox   
4/1/2008
 a aimé ce texte 
Un peu ↑
La transposition du "joueur de flute" est originale et la rédemption finale bien traitée.
Le tout est bien écrit, mais le texte un peu long n'arrive pas à donner de l'émotion, peut-être à cause de son caractère fantastique trop présent pour moi.

   xuanvincent   
18/6/2008
 a aimé ce texte 
Bien ↑
J'ai bien aimé ce conte de Noël.

En particulier pour son langage (bravo pour le travail d'écriture !), qui campe bien un décor moyennâgeux. Egalement pour ses personnages centraux, le tandem valet-maître.

Une belle adaptation du conte du "Joueur de Hamelin" !


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