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Réalisme/Historique
JPMahe : Enterrement d'un héros soviétique
 Publié le 23/06/17  -  10 commentaires  -  8448 caractères  -  59 lectures    Autres textes du même auteur

Ce récit décrit l'enterrement, à Tachkent, Ouzbékistan, d'un ancien héros de l'Union soviétique, tombé dans l'oubli après la Pérestroïka.


Enterrement d'un héros soviétique


Nous sommes montés par un escalier étroit et sombre, un escalier typique des années soviétiques, aussi courant à l’époque que la Nintendo DS de mes filles de nos jours. Marches en béton, boîtes aux lettres vertes un peu déglinguées qui semblent vouloir rechigner à accepter le courrier qu’on leur donnerait, peinture à la chaux sur les murs avec des larges taches de lèpre dont on pressent qu’elle rendra le bâtiment complètement malade un jour.


L’appartement qui nous accueille est plein de monde, il respire lui aussi l’ancien régime, ses tapisseries ont vieilli avec les propriétaires, un placard au mur a momifié en rangs des livres qui datent du temps où on croyait que l’Union soviétique dominait la Science. Sous les placards dort dans un cercueil rouge vif un vieillard tout blanc, on devine qu’il a été humain, mais aujourd’hui ce qui lui reste de peau cache à peine son crâne édenté.


Le vrai, le monsieur, celui qui sera toujours vivant, est sur la grande photo qui surplombe le cercueil, un gaillard frappé d’une médaille soviétique, fier des certitudes d’alors quand le russe permettait de voyager plus loin, plus longtemps et plus haut que l’anglais, quand les lendemains s’annonçaient vainqueurs. D’ailleurs la victoire est au pied du portrait, un joli coussin rouge vif sur lequel sont piquées des médailles frappées du marteau et de la faucille. Ces médailles qu’on vend au kilo depuis la fin de l’Union soviétique sont ici un vrai trésor, chacune d’elles vaut son pesant de sueur et de peur, et d’horreur pour beaucoup notamment pour Edouard Vladimirovitch qu’on honore aujourd’hui et qui fut l’hôte des goulags de Staline.


La vieille qui perd son homme ne dit rien, elle est assise à coté du cercueil perdue dans des questions futiles de quelqu’un à qui on aurait arraché un bout de raison et laissé une montagne de souvenirs inutiles. Elle nous demande si l’un de nous ne serait pas Sacha, ou Serioja, autant de fantômes de la gloire oubliée de son mari, qui fut, une fois de retour des goulags, le maître incontesté de la météorologie en Ouzbékistan. Ce vieillard qui prédisait la pluie et le beau temps dans ce pays d’Asie centrale n’aura connu que les fenêtres réduites d’un petit appartement khrouchtchévien pour admirer le soleil.


Le catafalque, mot également utilisé en russe, attend avec une petite foule devant la porte. De catafalque il n’a que les roues, c’est un vieux bus de réforme, aux couleurs délavées, dans lequel on a installé des rangés de sièges pour que la famille puisse accompagner au plus près son mort jusqu’au cimetière. On a descendu Edouard Vladimirovitch de l’appartement, son cercueil malmené ne l’a pas réveillé et on l’a posé, pour un dernier hommage, dans sa boîte sur deux tabourets derrière le bus. La petite foule qui attendait dans la rue près de l’immeuble en briques s’est approchée, les hommes encravatés, les femmes endimanchées, les jeunes, absents, ont regardé une dernière fois l’image sans vie d’un soviétique, résistant, survivant plus de vingt ans à cette Pérestroïka qui avait mis fin au sens de sa vie.


Son fils est là qui parle de travail, de peine, de champs de bataille, de médaille, de goulag, et de gloire, de patrie. Le service est minimal, il manque la grandeur indispensable que sait apporter la religion à ces moments. Que c’est triste de mourir sans un prêtre, sans un pope, sans un imam, qui saura, d’un son plaintif, diriger vers le ciel les prières que les vivants n’auront pas su écouter de leur vivant.


La vieille s’est approchée du cercueil, on ne sait si elle pleure ou si elle tousse, son vieux devait déjà être mort depuis longtemps, mais là le doute n’est hélas plus permis.


Des mains vigoureuses ont porté, sans plus de cérémonie, le cercueil au fond du bus, la famille et les amis ont entouré la boîte de feutre rouge, où dépasse seulement la tête du vieillard entourée d’œillets rouges.


Le temps est maussade, il fait bon, mais le soleil a refusé de se montrer aujourd’hui, il est solidaire du deuil qu’il voit se dérouler, ou bien se dit-il qu’il eût été indécent d’illuminer cette cérémonie si peu protocolaire.


Nous avons roulé dans le trafic derrière le bus que rien de distingue des autres bus chargés de vivants qui affrontent un asphalte incertain, des longues artères droites sans âme qui vive, en ce samedi après-midi où les citadins ont comme principal loisir de nettoyer leur maison.


L’arrivée au cimetière de Tachkent est colorée, les boutiques de fleurs alternent avec les marbriers qui burinent dans la pierre le souvenir impérissable d’un héros, d’un footballeur quelle que soit son origine, juive, arménienne, musulmane, russe… La vindicte religieuse des communistes semble s’être arrêtée à l’entrée des cimetières, les commissaires du peuple ont accepté les croix, les étoiles de David, sur les tombes de leurs citoyens, même si rares sont les tombes qui font cohabiter les médailles du régime et les signes chrétiens ou musulmans.


Le cimetière est tout à l’envers de Tachkent la carrée ; tombes de travers, chemins défoncés, grilles brinquebalantes, croix penchées, portraits dans tous les sens, il y a quelque chose de rafraîchissant à visiter ce cimetière après les rues propres et rectilignes que le régime impose à toute la ville. On se dit que l’humanité existe encore dans ce pays, qu’elle a survécu à toutes les duretés, que la politique sera toujours vaincue par l’obstination sourde des peuples, comme si les Ouzbeks interdits depuis si longtemps d’expression libre avaient, en connivence avec leurs morts, décidé de résister à l’Ordre dans le seul endroit oublié d’un régime omniprésent.


Le bus a cahoté pendant de longues minutes dans les allées étroites du cimetière, nous sommes montés dans celui des visiteurs, installés dans des sièges vétustes, les pieds sur une grande croix orthodoxe soudée approximativement, sur laquelle le nom d’Edouard Vladimirovitch, 1919 – 2012, brille à l’encre noire.


Des hommes en uniforme ont descendu le cercueil du « catafalque » sur les deux petits tabourets. Les derniers adieux des femmes en sanglots ont précédé de quelques secondes les coups de marteau scellant à jamais le sort du mort et de sa boîte de feutre rouge. Un vieux regarde avec précision les médailles sur le coussinet rouge, qui n’auront maintenant que la valeur que lui donneront les vendeurs du marché de reliques de Iangi Obod, au sud de Tachkent. Cette pensée me fait honte, moi qui ai souvent marchandé leur couleur, leur taille, leur âge, sans en évaluer, touriste volage, la dimension sacrale.


Le cercueil a été enterré au sens cru du terme. Pas de cachotterie, la boîte a été portée, poussée, tournée, coincée dans un petit chemin entre les grilles des concessions pour arriver devant un trou de terre meuble, sous un arbre, où trois gars, casquettes et tee-shirts sales, attendent de régler au plus vite, et à la pelle, son compte au vieux héros soviétique.


Sur la terre qu’ils jettent maintenant sur la boîte, on devine les restes de bois d’un cercueil qui a dû attendre des dizaines d’années qu’on le dérange. Les pelles ont fait leur œuvre en quelques minutes, la vieille et quelques amis ont juste eu le temps de jeter eux-mêmes une poignée de terre, qu’un monticule évocateur occupe presque entièrement l’espace de la concession. Les quelques gerbes de fleurs et de sapin sont plantées à la hâte sur les côtés du tumulus et un grand gaillard plante d’un coup d’épaule expert la grande croix en acier peint.


C’est alors qu’un son d’abord plaintif emplit le monde des morts. Le son d’abord lointain se précise, c’est une sonnerie aux morts, elle est incertaine, chaotique comme le décor, sombre comme le ciel, mais inévitable comme la mort. Je cherche alors des yeux… j’espère découvrir un soldat soviétique, fier dans son uniforme, qui viendrait rendre un dernier hommage à un fidèle tombé en champ de l’indifférence, mais c’est un homme sans âge que mes yeux viennent de trouver, dans une veste usée bleue, qu’on peut penser héritée d’une fonction de marine.


Il souffle dans sa trompette en tremblant, adossé à une palissade où dort une famille arménienne depuis cinquante ans. À côté de lui, le couvercle de la trompette accueille quelques rares billets, dont les miens, pour le remercier d’avoir donné à cette cérémonie un attribut sonnant de deuil.


Dors, dors Edouard Vladimirovitch, maintenant au moins tu vis avec des gens qui te comprennent.


 
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   plumette   
31/5/2017
 a aimé ce texte 
Bien
A la fin de ma lecture, je me dis que nous sommes bien peu de chose!
L'atmosphère de cette cérémonie sans discours ni fioritures est bien rendue par une écriture sobre, précise, qui donne à voir la dépouille de cet homme qui fût quelqu'un.
j'ai bien aimé la "résistance" du cimetière qui oppose un désordre humain et vivant au régime politique en place.

un texte dépaysant et en même temps qui parle d'universel.

Plumette

   PierrickBatello   
31/5/2017
 a aimé ce texte 
Bien ↓
Une jolie photo, un instantané, quelques belles descriptions. La mélancolie slave. L'ambiance est posée, le décor est planté, la nouvelle peut alors démarrer. Et puis, tout s'arrête dans le souffle d'une trompette qui tremble comme si l'auteur avait peur de nous en dévoiler plus. Dommage, j'attendais quelque chose qui n'est pas venu.

   Donaldo75   
23/6/2017
 a aimé ce texte 
Bien ↓
(Lu et commenté en EL)

Bonjour,

Voici un texte intéressant, un peu composé comme un carnet de voyage, à la manière d'un Curzio Malaparte dans "Kapputt".

Ce que j'ai aimé:
* Le rythme
* Les détails, bien en phase avec le côté carnet de voyage, comme des instantanés collés dans la narration
* La fin, avec le trompettiste

Ce que j'ai moins aimé:
* Les digressions sur le régime communiste de l'Union Soviétique, pas toujours bien amenées
* Quelques phrases du genre "aussi courant à l’époque que la Nintendo DS de mes filles de nos jours" et qui rendent le récit daté voire ringard.

Mais c'est bien raconté, dans ce format de carnet de voyage.

Merci pour la lecture,

Donaldo

   Dupark   
23/6/2017
 a aimé ce texte 
Pas
C'est un reportage, sans chair, sans mouvement, sans dialogue, sans vie.
Mais soyons indulgents, il s'agit d'un enterrement.
Je m'endors devant les reportages de la tv.
Là, j'ai résisté au sommeil pour avoir le plaisir de découvrir la chute.
Il n'y en a pas.

   Perle-Hingaud   
23/6/2017
 a aimé ce texte 
Bien ↑
L'écriture est un peu sèche, mais très cinématographique. La scène décrite est réaliste, vivante. Je me suis retrouvée sans peine dans cet univers grâce aux détails (comme les boites aux lettres vertes).
J'ai bien aimé cet instantané sensible sous des allures froides.

Merci !

   Marite   
23/6/2017
 a aimé ce texte 
Bien
Naissances, mariages, enterrements ... ces évènements qui jalonnent la vie humaine ne se célèbrent pas de la même façon dans tous les continents. Dans ce récit, je comprends que c'est un regard "étranger" à la culture et à l'histoire vécue du pays qui nous relate l'évènement. Cela se sent dès le premier paragraphe et tout au long du récit avec l'observation détaillée des lieux et des personnages et c'est tout à fait naturel. Seul, le son de la trompette, à la fin de la cérémonie pouvait éveiller une sorte d'empathie en nous (je l'ai sentie naître en moi ...) mais, les billets glissés dans le couvercle de la trompette l' éteignent irrévocablement. Sans doute aurait-il fallu côtoyer, échanger et "regarder"vraiment quelques unes des personnes pour comprendre. Cette nouvelle est donc, comme l'a dit l'un des commentateurs je crois, une sorte d'anecdote de voyage dans laquelle ni l'auteur, ni le lecteur ne s'implique. Cela dit, l'écriture nous porte aisément pendant toute la durée de cet enterrement.

   Jano   
24/6/2017
 a aimé ce texte 
Bien
A priori vous devez connaitre l'Ouzbékistan tant les descriptions me semblent précises. Ce n'est pas un pays qu'on évoque d'emblée quand on parle de l'Union Soviétique, intéressant de ce point de vue là.

Moins intéressant l'enterrement, bien décrit mais finalement pauvre en émotion. J'aurais aimé connaitre davantage le passé d'Edouard Vladimirovitch et la remise en cause de ses valeurs quand est arrivée la Perestroïka. Vous vous placez dans un simple registre d'observateur et n'allez pas assez au fond des choses, à mon goût.

L'écriture est tout à fait correcte avec peut-être de-ci de-là un manque de ponctuation. Certaines phrases m'apparaissent trop longues car dénuées de pauses.

   Grifon   
24/6/2017
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Merci JPMahe de partager avec nous ce texte. J'ai beaucoup aimé l'ambiance générale qui se dégage de cette histoire et j'ai vraiment eu l'impression d'être là et de ressentir au plus près ce monde que tu décris. On est dans le souvenir d'une gloire passée, d'une autre époque, d'une fin d'un passé qui s'éloigne de plus en plus et tout cela est très bien rendu.
Encore merci.
Grifon

   vendularge   
25/6/2017
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour,

Ce texte est très bien écrit, cette forme désincarnée convient au sujet assez triste du sort de ce pays dont on ne sait pas grand chose d'autre qu'une liberté d'expression inexistante. C'est très intéressant de se replonger un peu dans cette histoire complexe. La distanciation est très caractéristique de ses populations muselées.

Le décor est tout à fait convaincant, on a l'impression d'y être.

Merci de ce travail
vendularge

   Bidis   
6/7/2017
 a aimé ce texte 
Beaucoup
L'époque soviétique m'a toujours fascinée, comme fascinent les rêves, ou plutôt les cauchemars. C'est pour cela que j'ai choisi de lire ce texte, parce que les enterrements par contre ne m'attirent guère. Je n'ai pas regretté ma lecture. Comme quoi, toute scène bien écrite peut vous distraire de notre présent et nous emporter autre part... Car j'y étais à cet enterrement, grâce au talent de l'auteur donc.


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