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Réalisme/Historique
Cox : Tutu gbovi
 Publié le 25/06/17  -  14 commentaires  -  14770 caractères  -  103 lectures    Autres textes du même auteur

Tutu gbovi est une comptine togolaise.


Tutu gbovi


Allez, petit cabri,

Allez, petit cabri,

Dada me le afea me o

Papa me le afea me o


Cette fois bien plus que les précédentes, les poumons de Josaphate l’écartèlent de l’intérieur. Elle compte sur une maladresse. Elle a bon espoir. Elle va mourir.


Ao dzedze vinye,

Fais dodo paisiblement

Ao dzedze vinye,

Fais dodo paisiblement


Il l’a laissée trop longtemps maintenant. Elle est bientôt libre, et bientôt sous l’aile du Seigneur qui aime et qui pardonne.


Me ka fa wo?

Pauluvi


Elle est réveillée par un brusque flux d’air qui lui transperce la gorge. Elle n’était pas préparée à ça ; l’apaisement l’avait déjà saisie alors qu’elle finissait de suffoquer. Elle s’élevait déjà, légère sous le souffle des anges du Très-Haut.

Ça brûle. Elle étouffe, à présent, d’avoir trop à respirer. Elle met trente secondes à tousser, cracher, aspirer, déglutir, expectorer. Elle râle, souffle, essaye de vomir cette vie toute poisseuse qui vient lui alourdir le corps.

Ça ne marche pas.

Avant qu’elle ait tout à fait fini, le grand type de la Documentation la saisit par les nattes et la gifle. Deux fois. Des gouttelettes de sang s’envolent. Trois fois. Bruine rouge sur la terre rouge. Le son résonne longtemps dans cette toute petite salle construite à même le sol. Et la poussière burundaise se gorge du liquide vermillon. Le sol apaise sa soif interminable, lui qui a déjà tant bu.

Le grand lui plonge de nouveau la tête dans la bassine d’eau. Cette fois elle n’a pas le temps de se sentir partir avant qu’il ne la redresse pour la frapper encore.


Ça fait deux jours. Elle s’en veut d’espérer encore. Le grand sait bien son travail, et il ne la tuera pas. Elle a beaucoup prié le Très-Haut de la recevoir. Mais elle a appris il y a longtemps que sur la Terre, ce sont les hommes qui en décident. Et Dieu se tait.

De nouveau, l’eau vient lui mordre le visage. Elle se laisse engloutir.

Allez petit cabri…


L’agent arrête de la taper trente minutes plus tard. Il lui tient le menton avec une main pour la forcer à le regarder. Il plonge ses yeux dans les siens, et Josaphate n’y voit rien d’autre qu’un disque noir, poli et dur, qui est une chose morte et invulnérable.

Il ne pose plus ses questions. Il la regarde longtemps, mais comme elle ne parle pas, il se redresse et s’éloigne vers un coin de la pièce. Mais Josaphate sait bien qu’il l’a sentie trembler, entre ses doigts collants de sang.


Sa tête retombe, et ce corps qui a un jour été fier se recourbe tout entier sur la chaise où elle est attachée. La sueur mange son visage noir, comme une encre pour sa douleur. Mêlée au sang, elle retrace la sombre histoire qui lui coule du corps. La prisonnière respire lourdement. Inlassablement, la vie vient secouer cette vieille branche craquante qui a déjà renoncé.

Un petit cliquetis de briquet retentit quand l’agent allume une cigarette. Ce sursaut de lumière vient éclairer le marbre de son profil. Inaltérable. L’odeur âcre du tabac vient doucement ramper dans la gorge de Josaphate. Elle repense à Abraham. Elle sent les larmes qui arrivent, mais elle réussit à les tenir. Les yeux plantés à mort dans le dos de son gardien, elle le voit glisser sa main dans sa poche pour ranger le briquet. Elle peut presque sentir les doigts épais qui rampent sur sa peau à elle, et qui font mal. Si mal.

Mais le petit briquet s’agrippe à la couture de la poche. Il glisse hors des doigts, vacille, et s’élance dans la poussière avec un petit bruit étouffé. Rauque, la voix de l’agent s’échappe de sa gorge :

« Gbevouvi ! »

Le corps de Josaphate s’est raidi. Ses yeux écarquillés se balancent au rythme saccadé de sa respiration sans relâcher leur fixation des lèvres de l’autre. Comme elle a laissé échapper un soupir de surprise, il la regarde lui aussi en ramassant son briquet. Les prunelles qu’il fixe sur sa victime semblent soudain moins granitiques. Il y passe comme une ombre, comme une fine voilure qui tremblerait sous une impossible brise. Comme quelque chose qui vit.

Josaphate déglutit. Elle fixe toujours l’homme du SNR, toujours cette bouche qui a laissé tomber ce son. Il se rapproche d’elle et s’accroupit en face. L’espace se fige. Plus rien n’ose retentir.

Et, entre ces deux visages en regard, la sueur, le sang, la lutte et la mort font naître un feu glacé, d’une intensité que la plupart des hommes ne connaissent jamais.

« Tu aurais dû rester au Togo, petite sœur. »

Josaphate ne réagit pas à ces mots. Son visage ne concède rien.

« Et comment tu sais ça, toi, aussi ? »

Pour toute réponse, elle entend le bourreau fredonner doucement :

« Allez, petit cabri. »

Les yeux de Josaphate tombent vers le sol. Elle n’arrive plus à soutenir le regard qu’elle plantait pourtant si durement il y a quelques instants. L’autre ajoute :

« Tu chantes bien petite sœur. Mais aussi pourquoi tu n’es pas restée là-bas, hé ? »

Il n’attend pas de réponse et, déjà, son visage se fige de nouveau. Ses yeux se débarrassent de cette brume fine et flottante qui les a traversés. Pourtant Josaphate réplique.

« Et toi, là ? C’est pourquoi ? »

L’autre rassoit sa position face à elle. Il n’y a pas de douceur dans ses gestes. Et pourtant, ses mouvements paraissent un peu moins ceux d’une pure mécanique. Le froid squelette de la fonction s’enveloppe d’une peau d’homme.


– Moi le Burundi c’est mon pays. Et c’est pour ça que je le chéris, comme on doit tous chérir Celui qui nous a donné la vie. Je suis un bon patriote.

– Ah, mais c’est quoi ça ? Je t’ai entendu parler Ewe, juste là.

– C’est pas la même chose, ça. Le Togo, je le connais bien aussi, mais c’est pas ma patrie.


Josaphate se tait. Elle croyait pouvoir tenir la bravade, mais le simple fait de discuter avec son tortionnaire lui donne la nausée. Sa haine est bien trop physique pour ce luxe de subtilités. Sa haine est douloureuse, elle lui vient de sa chair ouverte et de ses os brisés. Sa haine ne sait pas parler ; elle ne sait que mordre et déchirer. Mais comme elle en est incapable maintenant, elle ne peut qu’entendre l’agent du SNR qui reprend :


– Mais ta berceuse, là je la connais bien. C’est malin ce que tu fais. C’est très malin. Tu te concentres sur la chanson pour avoir moins mal, hé ? Je la connais bien, oui. C’est celle de ma grand-mère. Et elle chantait encore mieux que toi.

– Avec l’aide de Dieu, je prie pour que toutes les femmes comme ta grand-mère tuent leur petit bébé maintenant ! Qu’elles l’étranglent à mort avec leurs propres doigts ! Et qu’on ne voie jamais naître sur la Terre des hommes le chien qui sera l’enfant de l’enfant !


Josaphate sent ses os craquer quand le poing s’abat sur sa mâchoire. Le coup a fusé aussi vivement que l’insulte. L’agent la fixe avec fureur et dégoût alors qu’elle arrive à peine à redresser sa tête. Elle sent monter un cri de sa gorge, un feulement rauque d’animal, plein de rage, qui appelle à la lutte et à la mort.

Le tortionnaire lui envoie encore une gifle avant de s’éloigner. Ses coups ont été portés avec moins de précision et plus de colère. Josaphate l’a senti, et elle espère de nouveau ; s’il continue comme ça, il va la tuer bientôt.

Elle laisse passer quelques minutes. Puis, après avoir fait jouer sa mâchoire disloquée, elle arrive à articuler :


– Je voudrais que ta…

– Je sais ce que tu veux faire petite sœur. Mais je ne te tuerai pas tu sais. Je te ferai parler, même si c’est long comme la semaine.


Le calme parfait avec lequel il a interrompu sa prisonnière achève tout espoir. Alors Josaphate pleure. Elle n’a plus de honte et elle n’a plus de force alors elle pleure longtemps et bruyamment. Ça agace le grand. Il arrive sur elle pour lui attraper les cheveux et il rapproche la bassine d’eau où il l’a noyée si longtemps. Mais elle n’en peut plus. Sa voix brise ses larmes pour crier :


– Moi c’est parce que j’étais amoureuse !


L’agent interrompt son geste. Agressif, il demande :


– Et qu’est-ce que tu dis comme histoires, toi , là ?

– Tu m’as demandé pourquoi je ne suis pas resté au Togo. C’est parce que j’étais amoureuse d’Abraham.

– C’est qui Abraham ?

– C’est mon mari.


L’agent la lâche pour se diriger vers la petite table de bois à côté de la porte. Il y prend un dossier qu’il feuillette rapidement. Après s’être arrêté sur une feuille, il déclare, plus qu’il ne demande :


– Il est mort.

– Oui. Vous l’avez tué.

– Non. Il a disparu, ils disent, dans mon papier.

– Vous l’avez tué.


Silence.

« C’était un ennemi du président Nkurunziza. »

Bien sûr le président Nkurunziza n’a jamais tué personne. Ses ennemis disparaissent bien parfois, mais on n’entendra jamais une accusation pareille tomber sur la terre du Burundi. Alors Josaphate se laisse envelopper dans le grave silence qui suit ce demi-aveu que l’on ne fait qu’aux morts. Elle écoute cette qualité particulière du calme tombé dans la cellule. Et ce n’est que quand elle l’a trop entendu, que quand ses oreilles en résonnent au point d’être douloureuses, qu’elle reprend la parole :


– Il était de passage, Abraham, et moi j’étais serveuse dans un maquis. Sa bière à lui c’était l’Eku. On s’est mariés un mois après que je lui serve son premier verre.

– Tss, c’est pas bon ça ! pourquoi tu me mens maintenant ?

– Eh ? Je mens jamais, pauvre imbécile, là !

– Personne n’est de passage au Togo.

– Lui il l’était. Il était de passage partout, tant que ce n’était pas le Burundi.

– C’était un mauvais patriote.

– C’était un bon mari.

– Il détestait mon président.

– Moi il m’a aimée.


De nouveau, sans prévenir, la conversation tomba par terre un moment et se brisa un peu. Josaphate voyait le regard de l’autre, silencieux. Derrière ses pupilles, il y avait comme une grosse bête qui se remuait bizarrement. Elle suivait ces mouvements imperceptibles et sûrement imaginés. Elle attendait qu’il lui pose des questions sur l’organisation d’Abraham. Il lui demanda :

« Mais c’est pourquoi qu’il t’a aimée, toi ? Il était trop riche pour toi, pour toi comme femme je veux dire. »

Josaphate fixe l’autre. Elle a un mouvement des sourcils et de la mâchoire qui veulent dire qu’elle ne comprend pas ce qui se passe, mais qu’elle n’a pas peur.

« Je sais pas. Il me disait que la première fois qu’il m’a entendu crier ma bière, il a compris qu’il faudrait trouver un anneau. »

Le grand a arrêté de la regarder un moment. Ses lèvres se sont adoucies en cachant un sourire, et il a secoué la tête doucement. Il murmure d’une voix un peu éraillée :

« Essi ! Essi ! »

« Ça je connais, reprend-il. Ma grand-mère aussi elle était dans un maquis sur la plage de Lomé. Elle criait sa bière avec une méchante voix de mouette pour appeler les clients. Mais quand elle me parlait, sa voix était très belle. Surtout quand j’étais triste. Et puis aussi elle avait toujours un gâteau ou un botokoin de la rue d’à côté, pour moi, quand j’étais triste. »

« Ah, ça c’est doux. Moi je pense que les botokoins du Togo c’est la meilleure chose. »


Et Josaphate voit l’autre qui sourit très tendrement. Ses épaules brisées se soulèvent juste un peu, mais elle peut camoufler son haut-le-cœur. Le grand se penche pour lui dire quelque chose sur sa grand-mère.

C’est là qu’elle réussit à attraper son oreille avec les dents. Elle aurait voulu mordre sa gorge plutôt, mais elle est trop loin. Les dents se plantent assez facilement dans le cartilage. Ça se déchire comme un gros morceau de gras dans la viande. Elle n’est pas très sûre, mais elle pense qui si elle réussit à lui arracher l’oreille du crâne, elle le tue sûrement. Elle mord plus fort, et l’odeur du sang lui remplit les narines avant qu’il ne touche sa langue. C’est étonnant. Elle a très envie de vomir, mais elle resserre. L’autre se débat, mais comme elle le tire si fort, il n’a plus l’équilibre et arrive à peine à lui taper l’épaule. Il crie très fort. Bien plus fort qu’elle ne criait elle.

L’oreille ne vient pas. Elle remue toute sa tête pour labourer sa prise comme un chien enragé. Mais ça ne vient pas. L’autre se reprend un peu. Il grogne plus qu’il ne crie maintenant. Finalement, son énorme poing atteint Josaphate en plein dans le cou. Elle tombe en arrière avec sa chaise en abandonnant la chair haïe, et en luttant de nouveau pour respirer.


Elle ne sait pas combien de temps s’écoule comme ça. Elle est renversée à terre, les yeux fermés. Elle n’entend rien et elle ne pense même pas. C’est assez agréable.

Finalement, l’autre la redresse. Son oreille est enveloppée d’un gros bandage où transpire le rouge de la lutte. Il a les traits fatigués et la bouche triste. Il soupire.

Puis c’est tout. Il est très posé quand il demande :


– Alors pourquoi il est revenu au pays, s’il le détestait tant, ton mari ?


Josaphate se sent épuisée elle aussi à présent. Elle ne sait pas pourquoi, elle a une larme qui vient au coin de l’œil. Il n’y a aucune raison. Mais elle n’a plus de force, alors elle la laisse couler quand elle répond :


– Parce que c’était sa patrie, comme toi.

– Moi je n’ai été au Togo que pour vivre avec ma grand-mère, petit. Et je suis revenu parce que j’aimais mon pays.

– Oh, lui aussi. Il l’aimait tellement fort. Ça l’a tué.


Le grand hoche la tête parce que, ça, il comprend.


– Tu as le courage, petite sœur.

– Oui, on avait Le courage tous les deux.


Josaphate pleurait bruyamment maintenant, et le grand avait du mal à comprendre tous les mots.


– C’est pour ça qu’on n’avait pas peur de se battre, et de se battre encore pour… pour le peuple.

– Tu n’aurais pas dû le suivre.

– Je ne me suis battue qu’après que vous l’avez tué.

– Ah mais, ça, il est pas plus vivant maintenant.

– Non, mais quand même un peu moins mort. Je crois.

– Il faut que tu me dises qui a pris sa place, petite sœur. Maintenant, il faut que tu me le dises.


Jospahate n’arrive plus à parler et sa mâchoire saute tout seule au rythme des sanglots. Comme un serpent qui agonise. Graduellement, elle réussit à reprendre le contrôle. À bout de souffle, elle demande :


– Tu t’appelles comment, grand ?

– Ange.


Et Josaphate penche sa tête, ferme les yeux et reste silencieuse. Seuls de secs sanglots l’agitent encore un peu.



Quand Ange ressort de la pièce, il va trouver son supérieur dans son bureau. Il lui présente ses excuses ; la prisonnière est morte sous la torture avant de parler. L’officier de la SNR s’étonne franchement. C’est la première fois qu’Ange échoue. Il sera mis à pied pour deux mois pour avoir tué un témoin précieux.

L’officier sera encore plus étonné lorsqu’il ira voir le corps de Josaphate. Il verra qu’une balle lui a percé le front.

Mais il ne posera pas trop de questions. Il accordera à Ange ce faux pas ; c’est un garçon un peu étrange parfois, mais il l’aime bien.

C’est un bon patriote.



 
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   plumette   
6/6/2017
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Cette histoire terrible se lit d'une traite grâce à une écriture impeccable.
le bourreau et sa victime arrivent à nouer un semblant de relation tout en restant chacun à leur place.
l'histoire est simplement racontée, sans commentaire et sans jugement. le lecteur est finalement soulagé que le tortionnaire " achève" sa victime, ce qui est un geste paradoxalement humain dans ce très horrible contexte.

J'ai failli arrêter ma lecture pour le caractère insoutenable des souffrances infligées à cette femme à laquelle j'ai eu le temps tout de m'attacher.

il y a en filigrane l'évocation d'un conflit entre le Togo et le Burundi. Cette nouvelle m'a donné envie d'en savoir plus sur le contexte particulier entre ces deux pays. peut-être l'auteur, si ce texte est publié, ce que je lui souhaite, nous dira ce qu'il en est dans un forum un peu explicatif.

Merci pour ce partage.

Plumette

   vendularge   
11/6/2017
 a aimé ce texte 
Passionnément
Je suis très impressionnée par ce texte, son écriture, son contenu, son insupportable couleur absurde...sa réalité aussi, parce qu'on ne peut pas douter de cela.

Que j'aimerais que l'auteur ouvre un fil pour comprendre mieux cette situation précise; la torture est universelle et ici, elle nous frappe de plein fouet..

Un grand bravo

vendularge

   widjet   
25/6/2017
 a aimé ce texte 
Un peu ↑
Avec Dupark, Cox fait parti (notamment depuis « Chez les Solier ») des auteurs « récents » sur le site qui attirent mon attention.



Si ce texte n’égale pas le sus-cité (il est très différent aussi), il est « agréable » à lire avec quelques phrases bien senties comme la très contrastée « Elle a bon espoir. Elle va mourir » ou celle assez inspirée de « …ce sont les hommes qui en décident. Et Dieu se tait » qui fait mouche.

Le rapport entre le bourreau et sa victime est assez intéressant car même si c’est le tortionnaire qui domine les débats, Josephate n’en est pas pour autant une femme soumise et suppliante. Jamais elle n’implore, de plus elle ne semble pas effrayé par Ange (il est même dit un moment qu’elle n’a pas peur).
Et si la jeune fille se met à pleurer, c’est surtout parce qu'elle redoute de ne pas mourir vite et de souffrir encore. Rester en vie l’effraie, pas celui qui l’humilie et la torture (d’ailleurs, elle ne se gêne pas pour le provoquer pour arriver à ses fins).

Cette fin, justement, cette mort, peut avoir un double sens. Soit elle symbolise la victoire de Josephate et l’impatience (alors que la patience est l’atout maitre de tout tortionnaire qui se respecte) et la lassitude de Ange qui met fin à la confrontation par une balle. Soit, elle représente la soudaine pitié du tortionnaire pour sa victime qui décide d’abréger la souffrance de cette dernière.

Toujours vis à vis du rapport entre les deux, y a un mélange de brutalité et étrangement d’une forme de « complicité », ils ont des points communs : le togo, la comptine. Je trouve que c’est assez bien vu. Je ne parlerais pas d’affection du bourreau compte tenu de la situation (même si le terme « petite soeur » terme très africain a une connotation affective) mais ils ont des souvenirs communs.

Cette phrase m’a un peu fait tiquer, je la trouve trop forcée : « Et pourtant, ses mouvements paraissent un peu moins ceux d’une pure mécanique. Le froid squelette de la fonction s’enveloppe d’une peau d’homme ». Et les dialogues ne m’ont pas toujours convaincus (un peu trop de trait d'esprit dans une scène aussi capitale et douloureuse que celle d'une torture) 

 Mais le texte reste fluide dans son ensemble.


W

   Dupark   
25/6/2017
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Du bon boulot !
Je n'ai aucun conseil à vous donner pour améliorer votre texte.
Je viens seulement pour vous encourager, histoire de passer encore de bons moments.
"Bons moments", ici, est une expression maladroite. Votre texte suscite l'indignation, pas l'enthousiasme. N'allez pas imaginer que je prends du plaisir à l'évocation de la violence, je n'en ai que peu à sublimer. Merci, à ce sujet, de nous avoir épargnés. Les agents du SNR ont quand même frappé des détenus à coups de marteau et de barres d'acier, leur ont planté des barres métalliques aiguisées dans les jambes, ont versé du plastique fondu sur eux, ont noué des cordes autour des parties génitales des hommes, et leur ont envoyé des décharges électriques, d'après Human Rights Watch.
J'ai apprécié votre habileté à mettre du Togo dans une affaire burundaise, même si la probabilité me paraît faible que ces deux-là se rencontrent dans ces circonstances, et si loin du pays que vous connaissez. Ça passe, et puis c'est nécessaire à l'histoire. Vous connaissez le Togo et vous en avez probablement la nostalgie, si vous n'y êtes pas encore. Rien ne dit que vous connaissez le Burundi ;)

Pour justifier mes émoluments :

* [soif interminable] Je vous ai vu chercher un synonyme pour inextinguible. Intarissable n'allait pas non plus. snif...
* [Elle s’en veut d’espérer encore. Le grand sait bien son travail, et il ne la tuera pas.] J'aurais bien vu un tiret pour séparer les deux phrases, à la place du point. Les parenthèses sont inélégantes, je le concède, mais à ce moment du récit, je pensais encore que le narrateur était omniscient. Or, il ne l'est pas jusqu'à l'avant dernière scène. Il le devient, par force, pour la dernière.
* [Elle écoute cette qualité particulière du calme tombé dans la cellule. Et ce n’est que quand elle l’a trop entendu, que quand ses oreilles en résonnent au point d’être douloureuses, qu’elle reprend la parole :] C'est très poétique, mais je n'ai pas compris. Les coups qu'elle a reçus lui ont donné des acouphènes ?
* [– Tu n’aurais pas dû le suivre.
– Je ne me suis battue qu’après que vous l’avez tué.
– Ah mais, ça, il est pas plus vivant maintenant.
– Non, mais quand même un peu moins mort. Je crois.]
Ce passage est bien trop littéraire, pour un dialogue.
* [sa mâchoire saute tout seule] Toute, non ?
* [Graduellement, elle réussit à reprendre le contrôle.] Cette phrase alourdit un peu. On comprend sans elle.

Merci, Cox. Et passez nous donner vos conseils en commentaire à l'occasion, nous y gagnerons.

   Marite   
25/6/2017
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Cette situation extrême vécue dans un conflit est si bien décrite et écrite qu'il est difficile de trouver les mots. Depuis l'introduction jusqu'à la conclusion, le lecteur est happé par un dialogue si justement dosé qu'il est impossible de ne pas le suivre jusqu'au bout. Aucune abondance de descriptions détaillées du lieu ou des personnages et pourtant, il est possible de visualiser la scène comme si nous y assistions.

   Isdanitov   
25/6/2017
 a aimé ce texte 
Un peu ↓
Un bon thème, de bonnes choses mais le vrai gros defaut de ce texte est celui auquel nous sommes tous confrontés en tant qu'auteurs amateurs et que tu n'évites pas toujours, sombrant, parfois, dans ''l'explicatif'' ou pire, ''le descriptif explicatif''.

Cet effet ressort fortement sous la forme suivante mais se rencontre tout au long du texte, certes de façon plus insidieuse, mais présente.

"Quand Ange ressort de la pièce, il va trouver son supérieur dans son bureau. Il lui présente ses excuses ; la prisonnière est morte sous la torture avant de parler. L’officier de la SNR s’étonne franchement. C’est la première fois qu’Ange échoue. Il sera mis à pied pour deux mois pour avoir tué un témoin précieux."

Désolé.

   hersen   
25/6/2017
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Un très bon texte à mon avis qui est bien mené.

Je n'ai qu'une seule petite chose à signaler qui m'a fait tiquer, mais c'est tellement rien :

Quand Josaphate mord l'oreille de son tortionnaire, l'auteur dit tout à coup qu'elle n'est pas sûre. pas sûre qu'il mourrait si elle lui arrachait l'oreille. Or, je m'imagine que faisant ce geste barbare, Josaphate ne doit pas avoir le temps de penser à n'être ps sûre, elle doit lutter pour garder l'oreille entre ses dents, tandis que son tortionnaire se débat. Donc, là, j'ai eu un peu de mal à voir la scène dans laquelle elle aurait été 'peu sûre'.

Sinon, sur le fond, difficile naturellement de parler d'un meurtre "charitable", difficile d'évoluer dans ce monde. Mais c'est une des forces de la nouvelle.

Merci de cette lecture.

hersen

   Anonyme   
27/6/2017
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Comme je le disais sur un certain forum, je trouve cette histoire horrible magnifiquement écrite, vivante jusque dans ses moindres détails. Au point que j'ai cru regarder un film.

D'ailleurs, je n'ai pu la commenter tout de suite après ma lecture. Il m'a fallu la digérer, la remettre à sa place de nouvelle sortie tout droit de l'esprit d'un petit génie écrivain.

Je reste bouche bée devant autant d'éloquence, de perspicacité dans les détails et de précisions dans la retranscription.

Bravo !

   JPMahe   
28/6/2017
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Récit très bien écrit, rapide et efficace. Faut il avoir vécu une telle scène pour si bien l'écrire? C'est aussi un texte engagé, contre un président qui a plongé son pays au bord de la guerre civile. Les textes de ce genre et de cette qualité sont une petite victoire contre la barbarie.

   Raoul   
1/7/2017
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Ça m'a pris là, et ça ne m'a pas lâché. Un texte très fort, je trouve.
Très juste le rapport de force entre tortionnaire et prisonnier. Celui qui mène le "jeux" n'est pas toujours celui que l'on croit, un tortionnaire sans prisonnier n'a pas d'existence.
… La "pureté" n'est jamais assez net.
Les dialogues sonnent très fins et très justes - souvenir des torsions de(s) langue(s) de Allah n'est pas obligé de Ahmadou Kourouma - , les "didascalies" également, précises, elles permettent de tout visualiser de ce huis clos aux terribles accessoires. Presque un dialogue théâtral.
Remué. Merci pour cette lecture coup de poing.

   vb   
7/7/2017
 a aimé ce texte 
Passionnément
Re-Bonjour Cox!

Merci pour cette très belle nouvelle!

Un très bon texte. Ça sonne très vrai. J'ai aussi aimé la chute. Je trouve l'ensemble très plausible. Mon problème avec ce type de récit comme ceux par exemple sur la Shoah ou d'autres énormités du genre, c'est que le fonds l'emporte sur la forme et que l'on a difficile de garder ses distances. On sait qu'on a bien aimé mais l'on ne sait pas si c'est à cause de l'information véhiculée ou la qualité de la prose. Je vais tout de même faire quelques remarques qui sont peut-être seulement des peccadilles...

1) "La sueur mange son visage noir". On a déjà compris qu'elle était noire. Je supprimerais "noir" ou y mettrais un adjectif portant plus de sens.

2) "marbre", "inaltérable". Je trouve que ça ne cadre pas trop avec le personnage. Je n'imagine pas cette femme qui vient de subir des heures de torture avec un visage de déesse grecque.

3) "d'une intensité que la plupart des hommes ne connaissent jamais." On sent l'auteur, c'est un peu lourd.

4) "soutenir le regard" pour moi veut dire "soutenir le regard de quelqu'un" et pas le sien propre comme ici. Ça m'a fait trébucher.

5) "anneau". Voulez-vous dire alliance? Comme je ne connais pas l'Afrique, j'ai difficile de juger de la justesse des dialogues (surtout dans ce passage).

6) "très tendrement" Je trouve que c'est trop doux. Elle le voit sourire, mais je ne pense pas qu'elle trouve ce sourire tendre.

7) "Elle aurait voulu mordre sa gorge plutôt, mais elle est trop loin." Cette remarque casse le rythme du récit qui doit être très rapide.

8) "C'est assez agréable." Est-ce qu'elle a la force ou la distance pour penser ça à ce moment là?

9) "encore un peu". Là je crois qu'il faudrait trois étoiles pour que le lecteur comprenne d'un coup le saut temporel, mais peut-être n'est-ce pas possible sur oniris.

   SQUEEN   
8/7/2017
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
J'ai lu ce texte dés sa parution et il m'a secoué. Du coup je n'ai pas pu laissé ni appréciation ni commentaire. J'ai lu pas mal de texte depuis sur Oniris, des bons et des moins bons, mais votre texte continue à me "travailler", je vais essayer de me délester de cette sensation en le commentant. J'ai trouvé l'introduction dans le sujet très graduelle, on ne comprend pas ce qui se passe au début, on ne sait pas où on est, on est perdu dans une confusion extrême, et c'est normal puisqu'on à la tête plongée dans l'eau et maintenue par la main d'un tortionnaire, je pense que ce début est parfait pour nous mettre dans un état de réceptivité pour le reste, pour nous plongé (sans jeu de mot) dans ces émotions " au plus près" du ressenti. Nous ne vivrons jamais cette situation (!), il fallait donc y aller fort dés le début et vous le faites très bien. Il y a quelques imperfections, mais le sujet et son traitement l'emporte d'après moi, sur les considérations techniques, qui plus est, d'autres commentateurs s'en sont déjà chargé. Je n'ai pas relu votre texte, et je ne sais pas encore si je le ferais. Merci beaucoup.

   SQUEEN   
8/7/2017
Allez ne soyons pas chiche, je rajoute un compliment: vous êtes avec cette nouvelle un passeur d'émotions...

   Thimul   
14/7/2017
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Un sujet particulièrement dérangeant comme l'est toujours la discussion entre un bourreau et sa victime.

C'est une vraie réussite car cette nouvelle reste sur le fil du rasoir de bout en bout.
Je trouve que vous avez fait preuve d'une grand maitrise dans les dialogues des deux personnages et dans le déroulement de l'histoire.

La fin est venue me cueillir comme une délivrance et c'est un compliment car ça montre à quel point vous m'aviez embarqué dans cette histoire.

Merci pour cette lecture.


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