Page d'accueil   Lire les nouvelles   Lire les poésies   Lire les romans   La charte   Centre d'Aide   Liens Web 
  Inscription
     Connexion  
Connexion
Pseudo : 

Mot de passe : 

Conserver la connexion

Menu principal
Les Nouvelles
Les Poésies
Les Listes
Recherche


Réalisme/Historique
LNO : Le mot
 Publié le 07/07/13  -  5 commentaires  -  9872 caractères  -  69 lectures    Autres textes du même auteur

Toute ressemblance avec des lieux ou des personnages ayant existé n'est pas fortuite.
Ce mot, je l'ai entendu pour la première fois de ma vie en 1972.


Le mot


18 octobre 2011 :

Il est 13 heures 22 et il fait sombre presque comme au seuil de la nuit. C'est à cause de la pluie. Elle ne s'arrête plus. Parfois, un oiseau lance quelques trilles, mais le bruit de fond ce sont ces gouttes qui tombent, plic-ploc lancinant, accompagnant les gargouillis des tuyaux. Cette musique que j'entends depuis mon réveil ce matin me donne cette impression, comme à chaque fois, d'un déluge précurseur d'une fin du monde.

Rien à voir avec les automnes dorés de mon enfance et le bruit des feuilles mortes qui craquent sous les chaussures.

C'est une ambiance à faire réapparaître les fantômes de la mémoire. D'autant que de petits événements, trois fois rien sans doute, ont stimulé le ressouvenir d'images enfouies dans ma mémoire depuis longtemps.

L'histoire de ce mot toujours présent en filigrane a surgi un peu brutalement à ma conscience en cet après-midi pluvieux et triste.

À l'âge de neuf ans, j'ai changé d'école, changé d'univers. C'est alors qu'une partie de mon destin s'est transformée à jamais, juste à cause d'un mot.


Pour entrer dans les classes de cette petite école de quartier, il nous faut enfiler des chaussons à semelles de feutre. Étrange rituel que je n'avais jamais connu auparavant. Le sol des classes en plancher est recouvert d'une épaisse couche de cire qui ne supporterait pas l'outrage de nos chaussures crottées.

Les odeurs qui nous saisissent dès la porte de la classe franchie, ce sont celles de la craie, de l'encre et de la cire.

Le tableau noir, un triptyque, occupe le centre du mur derrière le bureau de madame P., institutrice du CM2 et directrice de l'école primaire et maternelle « Albert Camus ».

Son bureau surélevé par le truchement d'une estrade domine les nôtres et cette disposition crée une distance, une hauteur propice à l'instauration d'une autorité incontestable et incontestée.

À côté des fenêtres, se trouve encore un autre tableau, sur roulettes, réversible, avec un côté uni et l'autre traversé de lignes disposées comme des portées de musique. On peut y accrocher de grandes planches en couleur qui servent d'illustrations aux cours d'histoire, géographie et sciences naturelles.

J'aime l'aspect et la texture de ces panneaux.

Les vestiaires où nous avons l'obligation de laisser nos manteaux et nos chaussures créent un retour à l'intérieur de la classe, utilisé comme étagère pour les plantes vertes de madame P.

Celles-ci retombent en cascades le long des murs. Je n'ai jamais su leur nom, mais je les déteste toujours.

Au fond de la classe, près des fenêtres, des couples de canaris sont répartis dans une cage à quatre compartiments. Parfois leur chant est assourdissant quand il s'y mettent tous ensemble.


Nous nous asseyons sur des chaises en bois, devant un pupitre double en bois également. À droite en haut, un trou soutient un encrier. Ici on écrit à la plume avec de l'encre violette.

Je n'y suis pas habituée, ce n'est que la deuxième année où je dois me plier à ce système. Alors les pâtés et les taches émaillent mes écrits, surtout quand un ou une élève a l'idée de mettre un petit morceau de craie dans l'encre. Cela la rend plus épaisse et moins facile à utiliser.


L'institutrice remplit régulièrement nos encriers avec une bouteille rangée dans le bas d'un placard.

À chaque fois qu'elle se penche en nous tournant le dos pour l'attraper, la jupe ou la robe, qui recouvre un fessier imposant, devient alors trop courte et nous laisse voir au-dessus de la limite des bas le haut de ses grosses cuisses blêmes, veinées de bleu. C'est un spectacle à la fois fascinant et répugnant. Il provoque des rires discrets. Il ne vaut mieux pas qu'elle les entende, ses foudres s'abattraient sur les impertinents !


Au second rang, près de la fenêtre, cette petite fille aux cheveux courts, lunettes ovales en plastique et gilet rouge tricoté par maman, c'est moi.

Dans le fond de la classe près des cages, c'est la place de Michel, le cancre comme il en faut toujours dans une classe.

Michel est arrivé quelques semaines après la rentrée. Il était placé dans une famille d'accueil de la DDASS pour on ne sait quel motif. Nous avions le même trajet pour rentrer à la maison. J'ai apprivoisé progressivement cet enfant brutal et constamment agité. Nous étions liés par ce mot qui nous qualifiait, intransigeant, sans appel, fréquemment hurlé par madame P. Cela avait créé une sorte d'accolage temporaire entre nous.

Il a fini par me confier qu'il attendait que son père routier vienne le chercher. Je ne croyais pas trop à son histoire, mais un jour il a disparu et nous n'avons jamais su les raisons de son départ, alors c'est peut-être lui qui avait raison ?


À 9 heures, nous commençons par l'autodictée. Impossible de me souvenir de plus de deux phrases quand le tableau est retourné. Cela m'a valu une série de mauvaises notes et renforcé ma réputation. Puis, cours d'orthographe, de grammaire, ce n'est pas trop difficile, seulement ennuyeux.


Mais de 11 heures à midi : arithmétique. Nous devons résoudre des problèmes étranges de paysans qui clôturent des prés aux formes biscornues. Pourquoi faire appel à nous pour savoir combien il leur faut de piquets ou de fil de fer barbelé ? Les voitures ou les trains se croisent entre les villes A et B, quelle importance cela a-t-il le moment ou la distance à laquelle ils se rencontrent ? Les baignoires ont des fuites, pourquoi ne pas faire appel à un plombier pour réparer et prendre un bon bain ensuite, au lieu de tenter de les remplir ? J'ai le sentiment d'être plongée dans un monde absurde et je parviens rarement à trouver la solution d'un de ces problèmes.

C'est pendant cette heure redoutable que les plus gros ennuis de ma scolarité ont débuté.


Tous les matins donc, je sèche devant la page de mon cahier d'arithmétique, tournant et retournant chaque phrase du problème dans mon esprit, tentant des calculs dont je ne comprends même pas le sens.

Il faut préciser que dans l'école où j'étais précédemment, à 500 km de là, nous ne faisions jamais de problèmes d'arithmétique. Cette logique m'était totalement inconnue, alors que les élèves de l'école « Albert Camus » pratiquaient cela depuis le CP.

Cette différence s'explique par le fait qu'à cette époque chaque académie avait son propre programme scolaire.


Madame P. qui passe lentement entre les rangées de pupitres repère systématiquement mon désarroi, comme un chien qui sentirait la proie acculée.

Elle se plante près de moi, pour lire mes élucubrations par-dessus mon épaule. Tout à coup le mot tombe ; dans sa forme au féminin tout exprès pour moi, avec une voix de tonnerre, remplie d'indignation et qui fait trembler comme une gélatine le gras de son cou : « COSSARRRDE ! »

La tête courbée, j'aurais voulu disparaître.

S'ensuivent alors une série de questions censées provoquer l'illumination pour trouver la logique du problème et sa solution. Mais l'entrée en matière servie ne fait que renforcer le brouillard qui a envahi mon esprit.

À la suite de quelques autres « cossarde » tonitruants qui servent à ponctuer sa colère, une paire de claques sonores met du rouge sur mes joues et enclenche le flot de mes larmes.

Alors, c'est la fin. Plus aucun raisonnement, plus aucune logique ne peut germer de mon cerveau paralysé de peur, de chagrin et de honte.

Elle est obligée d'abandonner la partie, vaincue par mon obscurantisme crasse, sans doute persuadée d'avoir affaire à une semi-idiote.

Toutes les matinées de classe cette année-là se sont terminées ainsi. Une année de torture et d'angoisse.

À neuf ans, on ne cherche pas systématiquement la définition des mots dans le dictionnaire.

« Cossarde », ce terme dont je ne comprenais que confusément le sens, représentait pour moi bien autre chose que sa signification réelle de « fainéante ». Dans mon esprit, il voulait dire « incapable, idiote, nulle, mauvaise » !

Michel avant son départ a sans doute tenté d'annuler l'effet dévastateur de ce mot contenant tout le mépris du monde à notre égard. Il a tué avec une règle en fer tous les petits serins de chaque nid peu après leur naissance.

Nous étions de pauvres enfants prisonniers de la soumission obligée à ces adultes tout-puissants qu'étaient les instituteurs de cette époque. Ils avaient droit de vie ou de mort sur nos esprits en friche. Fort heureusement, la plupart des enseignants n'abusaient pas de leur toute-puissance et le comportement de madame P. était une exception.

Les élèves étaient classés en deux catégories : les bons ou les mauvais, sans nuance entre ces deux extrêmes. Rétifs ou réceptifs à leur enseignement, nous étions catalogués dans un de ces groupes, sans espoir de passer du mauvais au bon. Et pas question de solliciter les parents pour nous défendre contre quelque chose que nous ressentions comme une injustice.

L'école, la maison, étaient des univers hermétiquement séparés, je n'ai pas pu expliquer ce qui se passait là-bas, mais on ne m'a rien demandé non plus quand, quelque temps après la rentrée, j'ai commencé à avoir des maux de ventre tous les matins avant le départ à l'école. Je passais mon temps à faire des allées et venues dans le couloir jusqu'au moment de quitter la maison.


J'ai traîné pendant toute ma scolarité les conséquences de ce traitement.

Au collège, malgré ma bonne volonté à chaque début d'année, je n'ai pu comprendre l'enseignement des mathématiques et j'ai provoqué la colère de tous les professeurs que j'ai croisés.

« Cossarde, cossarde ! » Ce mot est ancré à jamais dans mon inconscient. Il est à l'origine (pas seulement lui, mais ça c'est une autre histoire) d'un manque d'assurance chronique.

Madame P. n'est plus, mais son petit œil torve me poursuit toujours. Preuve en est, cette blessure infime à mon ego et voilà ce « cossarde » qui surgit à nouveau et m'estourbit plus sûrement qu'un solide gourdin !


 
Inscrivez-vous pour commenter cette nouvelle sur Oniris !
Toute copie de ce texte est strictement interdite sans autorisation de l'auteur.
   costic   
22/6/2013
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Portrait vraiment réaliste d'un mot et de son mystérieux pouvoir. On s'attache à cet instantané, on imagine sans peine ces enfants; les tâches d'encre, et la méchante maîtresse omnipotente. Malheureusement il en existe certainement encore du même moule. L'écriture est légère et porte agréablement le récit. L’émotion est palpable, pas seulement réaliste mais simple et vraie. Tous les détails concourent à nous faire adopter un point de vue d’enfant px :« la limite des bas, le haut de ses grosses cuisses blêmes, veinées de bleu. C'est un spectacle à la fois fascinant et répugnant »ou « les lunettes ovales en plastique et gilet rouge tricoté par maman ». Un moment juste, décrit avec simplicité, qui nous laisse mesurer l’impact considérable des mots, en particulier durant l’enfance.

   Anonyme   
7/7/2013
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour LNO

J'ai envie de dire à votre narratrice, bienvenue ma sœur, t'es pas toute seule. En bref, je suis le cancre, l'autre, celui qui aurait pu tuer les canaris sauf que... j'aurais pas tué les canaris. Il me semble que le petit Michel a quelques soucis, mais bon ce n'est pas son histoire c'est celle de la cossarrrde !!!

Je ne sais pas ce qui s'est produit avec ce texte, dès les premières lignes, j'ignore si c'est le fait du style - je ne crois pas, il n'a rien de particulier ni de transcendant *- mais je suis resté scotché, j'y suis rentré dès le premier mot. C'est rare, alors je le souligne.

En 72, des encriers, vous êtes sûre NLO ? Je n'ai pas souvenance de doigts tachés d'encre autrement que pas les stylos plumes à cartouches qui bavaient et crachaient tels des crapauds agressifs. Les enfants d'aujourd'hui ne connaissent pas leur bonheur.

Je suis pointilleux je m'attache aux détails... Pour le reste, cette madame P je crains bien d'avoir eu la même, je revois ses grosses jambes grasses sous le trait de la jupe qui couvrait les genoux ronds, oui, c'était fascinant et répugnant.

Je crois que le visage de votre narratrice, ses attitudes, ses réactions sont devenues les miennes et le temps de cette lecture j'ai senti courir sur mes épaules le souffle et le regard sadique de cette affreuse bonne femme.

Je connais bien aussi ce brouillard cotonneux dans lequel se diluent les neurones quand pris de panique, traqués par les chiffres, ils courent se planquer... sans jamais oublier d'éteindre la lumière ! Oh misère, cette nuit glacée, si vide, de l'intelligence mise en déroute...

J'ai écrit plus haut que votre style n'avait rien de transcendant, prenez-le comme un compliment : pas d'effet de manche, pas d'envolées lyriques, pas de descriptions ennuyeuses et inutiles. Vous allez droit à l'essentiel sans chichis, sans pathos et moi ça me va parfaitement.

J'aime. J'ai aimé.

   brabant   
7/7/2013
 a aimé ce texte 
Bien
Bonjour LNO,


Nulle... partout ! Mais pas sur Oniris :) pas "cossarde" ! Jusqu'ici vous avez bien mieux que la moyenne, quasiment une mention... On verra bien pour la suite si Madame P. a fait des petits/petites ;)

Albert Camus a dû se retourner dans sa tombe. Ceci dit je ne pense pas qu'il ira jusquà vous refiler son Nobel. (lol)

"As-tu vu la casquette, la casquette ?
As-tu vu la casquette du Père Bugeaud ?

... ...

Elle est faite, la casquette la casquette,
Elle est faite en poils de chameau."

De circonstance, non ?

Lol

   Pepito   
8/7/2013
Bonjour LNO,

Forme : le premier paragraphe, un peu trop virgulé à mon gout, avec des points faibles "presque comme au seuil" "-cette- impression". Puis cela part tranquillement jusqu'à la fin et son "estourbit" délicieux.
Des trilles d'oiseau sous la pluie.. hmmm?

Fond : Violette ! J'avais complètement oublié qu'elle était violette l'encre de l'école. Dans une curieuse bouteille en verre avec un embout comme les bouteilles de Ricard. Les craies et les mouches aussi dans l'encrier. Trophée révolutionnaire planté au bout de la plume et patté assuré !
En plus du triptyque vert foncé, il y avait une grande équerre jaune et surtout la grande règle avec comme un bouton de tiroir au milieu, 2 mètres de long ou pas loin... Objet inoubliable.

Les plus chanceux d'entre nous ne gouttaient que de son coté plat...

Mon Mme P s'appelait Salat, je penses aussi qu'il est mort aujourd'hui et j'espères que ce n’est pas par accident, que cela a été plus long, plus douloureux.

"Nous étions de pauvres enfants prisonniers de la soumission obligée à ces adultes tout-puissants qu'étaient les instituteurs de cette époque. Ils avaient droit de vie ou de mort sur nos esprits en friche." "Et pas question de solliciter les parents pour nous défendre contre quelque chose que nous ressentions comme une injustice." mon "maître" en question était aussi maire du village, imaginez l'autorité...

Perso, il m'a inculqué (sans le vouloir) un gout immodéré pour la liberté. Un rejet profond du jugement arbitraire d'autrui. Un rejet des jugements tout court d'ailleurs.

Pas grave pour le souvenir ravivé, j'ai beaucoup aimé votre texte. Mais je crois que le mot que j'en ai gardé est "violette" ;=)

Très bonne continuation et merci pour cette lecture.

Pepito

   JeanLapin   
14/7/2013
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Très belle évocation de l'époque de l'encre violette. Et même si le pouvoir des enseignants a bien reculé, il en y a toujours au moins un, sur le nombre d'enseignants que chacun rencontre dans sa vie, pour vous infliger de ces blessures secrètes impossibles à cicatriser.
Dommage surtout pour le petit Michel, qui si tôt a appris le sadisme, ou du moins la cruauté.


Oniris Copyright © 2007-2020