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Réalisme/Historique
alvinabec : Le pacte
 Publié le 05/07/13  -  9 commentaires  -  6027 caractères  -  70 lectures    Autres textes du même auteur

Harmonie.


Le pacte


Un pansement enroulé autour du cou comme un cache-col, Denis, allongé sur le drap, attend la visite du chirurgien, sans doute en fin de programme opératoire, précise l’infirmière. Il patiente, observe par la fenêtre les feuilles de marronnier tomber dans la cour de l’hôpital. Très fatigué, il ne bouge pas et puis c’est douloureux. Ces dernières heures ont été difficiles.

La semaine dernière, revenant de la foire régionale, il ne trouve pas Clara à la maison alors qu’une pile de linge attend d’être repassée sur la table de la cuisine. La situation est assez inhabituelle. Il fouille les abords immédiats de la maison puis un peu plus loin, l’endroit est isolé en lisière de forêt, elle ne répond pas aux sifflements, aux coups martelés sur le gong de la cour.

Denis attend trois jours et prévient les gendarmes qui évoquent une fugue, une escapade, une fuite. Lui n’y pense même pas, on ne prépare pas du linge à repasser quand on est sur le départ, en tous cas pas Clara.

Circulant pas mal dans la région pour exercer son art de rémouleur, Denis travaille à l’ancienne, recrute ses clients les plus fidèles parmi les restaurateurs et les particuliers attachés à un savoir-faire ancestral, cela fait une quinzaine d’années déjà et il est assez content de cette reconversion à trente ans passés. Rémouleur, c’est écouter en silence la chanson des lames de couteaux effleurées par la meule. Avant cela il bonimentait sur les marchés, vendant surtout de la quincaillerie, des passoires, des couteaux, des laisses, des épingles à linge. La maladie l’a amputé de la moitié du visage, lui a abîmé les cordes vocales, il a, en outre, un bourrelet cicatriciel violacé descendant de l’oreille gauche à la base du cou. Plus question de brailler sur les marchés avec cette voix sourde. C’est sa marque cette voix bizarre, reconnaissable par tous en sus de sa gueule de travers, séquelle de mélanome. Son visage fait fuir les femmes, sauf Clara. Elle, elle a dit oui, oui à tout et en bloc.

Il l’a rencontrée un soir au bistrot, elle semblait un peu à la dérive, jolie dans sa robe de coton blanc mais le regard fuyant, elle buvait du beaujolais et puis elle s’est mise à rire de façon compulsive, c’était désagréable à l’oreille. Les consommateurs se sont éloignés sauf Denis, lui, il l’a prise par le coude, l’a emmenée dehors se calmer. Elle s’est cramponnée à son épaule, n’a pas eu peur de sa gueule esquintée.

De là à dire qu’elle lui trouve du charme, peut-être pas, mais elle reste auprès de lui depuis deux ans, il la protège, dit-elle. De quoi, il ne sait pas. Elle affirme avoir peur, tremble souvent, se barricade dans sa chambre, se nourrit de thé et de yaourts, jamais de viande. Elle a vingt-cinq ans et des manières très personnelles.

Après que la maison est parfaitement rangée, Clara s’enfuit chaque mois vers les gros arbres de la forêt, disparaît, c’est un besoin qu’elle ne contrôle pas, qu’elle ne s’explique pas sinon qu’elle se trouve souillée, impure, indigne à chaque fois que le sang coule, elle affirme que c’est comme ça depuis dix ans. Ce n’est pas une retraite, c’est un impératif. Elle va se terrer dans la forêt, au creux d’un arbre, toujours le même, elle le dit à Denis. Il ne sait pas exactement où. Il ne commente pas, ça fait partie de leur ordinaire, Clara revient deux trois jours plus tard comme une bête sale, pleine de terre, les cheveux emmêlés, le vêtement en haillons. Elle s’enferme alors dans la buanderie, ouvre le robinet et y adjoint le tuyau d’arrosage, s’asperge, se purifie pendant des heures au jet d’eau froide. Denis l’attend.

Clara, c’est la femme d’un temps devenu plus calme, celle avec qui passer des moments à ne rien faire devant le feu de la cheminée, celle qui accepte son drôle de visage, lui fait confiance. Elle a vécu une expérience crasse avec un type, de la maltraitance a compris Denis. Il n’en sait pas beaucoup plus mais il est persuadé que ceci explique l’obsession de la propreté, de la pureté.

Elle s’occupe du linge, toujours du linge, jamais de la nourriture. Change les draps de son lit tous les jours, pour contrer les scories, les paramécies, la saleté de la vie. Elle lave, fait bouillir, relave, repasse au fer brûlant les dernières bactéries qui ont pu rester dans le pli, la couture du drap. Le reste du temps, elle se douche, se savonne, passe le gant de crin et quand sa peau se marbre de plaques rosées, alors elle sourit et enfile un truc en coton blanc.

La pile de linge à repasser est restée toute la semaine sur la table.

Le week-end dernier, un promeneur a signalé une main humaine dans le bois au sud du village. C’était celle de Clara, aucun doute, une main fine, translucide à force d’être savonnée, sous les ongles collait de la terre comme si elle avait raclé le sol, comme si elle s’était agrippée, comme si… Les gendarmes ont localisé le corps très abîmé, Denis a vomi lors de l’identification. Plus rien n’avait de sens.

Il se souvient être rentré à la maison, tout le linge blanc de l’armoire a valsé par terre, dedans il y avait un flacon avec un texte de Clara. Il l’a lu, ça parlait d’un père absent. D’un amour exclusif. Denis comprend que ce n’est pas tant son visage absurde qui retenait ses caresses mais son entière appartenance à un pacte. Il casse la bouteille sur les draps au sol et se roule dedans. Prend les derniers tessons entre ses doigts, les broie, les avale, se caresse le visage avec le reste des débris, la cicatrice boursouflée s’ouvre, il hurle. Se sent apaisé par cette meurtrissure salvatrice, n’étant que le gardien de la douleur muette de Clara tout entière habitée de virginité.

Le chirurgien semble sceptique, les lèvres de la plaie surinfectée sont pour le moment impossibles à recoudre, comme une béance sur la pourriture du corps d’où s’échappera la vie si Denis n’y met pas de volonté. De la volonté, Denis n’en a plus sinon celle de rejoindre Clara dont il n’a pas su, pas pu rendre la vie plus légère. À quarante-huit ans, il aurait pu être le père qu’elle attendait.


 
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   socque   
7/6/2013
 a aimé ce texte 
Bien
Pour moi, les deux derniers paragraphes sont de trop presque complètement. Je me doutais en lisant le texte que Clara avait été abîmée, sans doute violée dans sa prime jeunesse, et qu'elle tentait tant bien que mal de vivre avec cette plaie béante ; l'avant-dernier paragraphe ne donne pas vraiment de précisions factuelles (à mon avis, ce serait inutile) et ne m'apprend rien à part que Denis se blesse mortellement avec ce que lui a laissé Clara. Là, oui, d'accord, c'est une information qui permet de boucler avec le début ; je pense qu'il serait bon de la donner en une phrase, deux maximum, pour que ne s'efface pas l'effet de ce beau "Plus rien n’avait de sens."

Quant à la toute fin, les deux dernières phrases, je les trouve franchement dommageables au mouvement du texte parce qu'elles expliquent du point de vue d'un narrateur extérieur omniscient et, à mon sens, ne font que répéter ce que l'ensemble du texte distille à petites touches, de manière implicite. Je pense que le portrait de ces deux personnes qui ont tenté de se trouver dans leur solitude serait bien plus efficace en restant dans cet implicite...

Sinon, je trouve le texte plutôt réussi, violent, désespéré. Bien foutu, pour moi, sauf donc ces deux derniers paragraphes qui, selon moi, le font tomber dans l'anodin, le fait-divers moraliste.

   brabant   
5/7/2013
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour Alvinabec,


Texte qui se relit et se relit, où les va-et-vient m'ont été nécessaires, sans déplaisir, en vue de dé-cryptage, re cryptage, où j'ai cherché le qui, où j'ai cherché le quoi, le pour qui, le pourquoi. Quelle est donc la relation qui réunit ces deux personnages ?

Je m'interroge sur le fait que Clara ait choisi un homme défiguré, monstrueusement, pour remplacer un monstre, qu'elle conduit à vivre dans une propreté irréprochable, comme si elle voulait laver son père incestueux. Denis porte le poids de la faute du père sur le visage, et elle peut le brosser, le brosser, jusqu'à le récurer, lui qui ne commet cependant pas la faute (pour nier cette faute symbolisée par le sang dans le texte ; pour qu'il ne la commette pas). Je trouve heureux qu'elle ne lui ait pas repassé aussi le visage en plus de ses draps (lol).

De là à ce que Denis se laboure la face avec des tessons de bouteille pour effacer la faute de l'autre, c'est peut-être pousser la sympathie un peu loin. Deux malheurs réunis ne font pas ici un malheur moins grand dans la solidarité, ni le bonheur. Je ne vois pas bien la signification profonde du texte...

Un arbre creux n'est pas un ventre de femme où peut se refouler le sang de la féminité. C'est une femme que Clara aurait dû rechercher ; il est vrai que Denis a beaucoup de l'eunuque. Clara signifie "claire", force m'est de constater que cette Claire ne l'est pas. lol.


Bonne densité d'écriture et de symboles :)

   Anonyme   
5/7/2013
 a aimé ce texte 
Bien
Bonjour Alvinabec,

Votre texte est court, et pourtant vous en dites beaucoup trop. Parce que vous avez peur que le lecteur ne comprenne pas et trouve ça nul. Et bien, moi, malgré vos explications, je n’ai pas tout compris, et pourtant j’ai aimé.

La fin : « De la volonté, Denis n’en a plus sinon celle de rejoindre Clara dont il n’a pas su, pas pu rendre la vie plus légère. À quarante-huit ans, il aurait pu être le père qu’elle attendait. »

Ça n’est que l’avis de Denis à cet instant précis, et je trouve que vous le réduisez précisément à cet instant précis.
Le vrai héros de l’histoire, c’est Denis. Que savons-nous de lui, de son passé, de ses souffrances ? Pas grand-chose, et c’est tant mieux. Alors vous ne devriez pas l’enfermer dans un acte dont la signification dépasse de beaucoup la pauvre Claire. Laissez-nous juger son acte, son sacrifice peut-être, mais pas forcément dédié à la seule Claire.

J’ai beaucoup apprécié votre style dans cette nouvelle. Il me rappelle celui de Grégoire Delacourt dans « La liste de mes envies » que j’ai lu récemment. C’est propre, c’est beau. Juste comme j’aime. J’aurais lu plus long si vous aviez eu le courage…

Je n’ai relevé qu’une expression maladroite, une tarte à la crème, un poncif à fuir (mais je ne suis pas écrivain) : « Circulant pas mal dans la région… ». Alors ça, voyez-vous, ça me ferait fermer un livre si je l’avais payé.
J’ai relevé aussi une ponctuation un peu affectée, qui cherche à être moderne, qui l’est sans doute, mais il n’en faut pas beaucoup pour que cela devienne un tic(mais je ne suis pas écrivain, bis) :

- « Il casse la bouteille sur les draps au sol et se roule dedans. Prend les derniers tessons entre ses doigts, les broie, les avale, se caresse le visage avec le reste des débris, la cicatrice boursouflée s’ouvre, il hurle. Se sent apaisé par cette meurtrissure salvatrice… »

Proust évidemment, ou même n’importe qui, en ferait une seule phrase, avec éventuellement quelques points-virgules pour respirer un peu, avec le sujet « IL » tout au début. Vous, vous la coupez en trois, du coup les deux dernières commencent par un verbe sans sujet. C’est moderne, ça découpe l’action à coup de ciseaux (le contexte s’y prête), ok, mais trop d’apocopes tuent le style. Vous allez finir comme James Ellroy dans « White Jazz » : télégraphiste à la poste.
Et puis une tournure qui me semble incorrecte :
- « Il patiente, observe par la fenêtre les feuilles de marronnier tomber dans la cour de l’hôpital. »
Je verrais plutôt : « Les feuilles d’un marronnier » ou « des feuilles de marronnier », mais pas « les feuilles de marronnier ».
C’est pas grand-chose non plus, mais tout est important dans l’écriture. J’ai relevé d’autres signes de ponctuation un peu bizarres, mais je ne veux pas encombrer… :)

Beau style, très beau style ; voilà ce que je retiendrai.

Cordialement
Ludi

   macaron   
5/7/2013
 a aimé ce texte 
Bien ↑
J'aime beaucoup votre écriture sobre mais précise qui fabrique une vraie histoire avec si peu de chose. Deux souffrances ne peuvent sortir ensemble de leur état pour créer les conditions de bonheur. C'est ce que je retiens de votre courte nouvelle puisque vous nous laissez dans le mystère.

   Palimpseste   
6/7/2013
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↓
J'ai passé un très bon moment de lecture, même si la fin manue de finesse.

La tournure "Circulant (...) pour exercer son art de rémouleur" est un peu affectée, non? Il est rémouleur et j'ai un peu de peine à y voir un art. Mais peut-être me trompé-je à ce sujet.

J'ai beaucoup aimé Clara et son obsession de la lessive et du récurage du corps, ainsi ue d'une probable anorexie.

"Après que la maison est rangée (...) chaque mois dans un arbre de la forêt (..)" pour un lecteur masculin, peut-être que le "chaque mois" n'est pas suffisant comme indication. Il m'a fallut arriver au sang qui coule pour comprendre. Une inversion des propositions eut été bienvenue.

Pour la fin, elle est un peu embrouillée. Si Clara reste avec son homme parce qu'il est monstrueux, il faudrait expliquer son suicide par une volonté d'embellissement de la part de Denis, non ? Du coup, le texte "il l'a lu (...) un pacte" me donne un drôle de goût, l'explication gagnerait à être plus fouillée.

Les deux dernières paragraphes sont, à mon sens, une touche morale qui n'apporte pas grand chose au texte, qui aurait pu s'arrêter à "(...)d’où s’échappera la vie si Denis n’y met pas de volonté".

Ne nous y trompons pas: j'ai beaucoup aimé et cette histoire des blessées l'un du corps et l'autre de l'âme m'a profondément touché.

Merci Alvi !

   Anonyme   
6/7/2013
 a aimé ce texte 
Bien ↓
Bonjour alvinabec

Ecriture plaisante, histoire intéressante et prenante.
Je me suis arrêté à des broutilles, j'en suis désolé mais ne peut m'empêcher d'y être très attentif.
Vous écrivez : "cela fait une quinzaine d’années déjà et il est assez content de cette reconversion à trente ans passés." Trente ans passés pour moi ce n'est pas proche de 40 c'est quelque part avant trente cinq, donc il s'est reconverti à vingt ans environ. Un peu jeune pour une "reconversion" mais passons.
Cependant en fin de récit vous annoncez un homme de 48 ans.
Ah ! L'âge du capitaine... toujours casse gueule dans les nouvelles.
Merci pour ce texte, il m'a plu.

   Pepito   
6/7/2013
Fond : quelques trucs que je trouve curieux : sur "le" drap - Après que la maison "est" parfaitement rangé - ...
Puis cela se lit sans effort, avec un bon rythme.

Fond : j'avoue ne pas tout avoir suivi : qui a coupé la main ? Quid des morceaux de verre avalés ? La bouteille au milieu des draps c'est quoi ?
Mais une certaine force se dégage du texte et je suis toujours perturbé par les actes que je ne comprends pas.

En fait le tout n'est pas désagréable à lire et c'est ce que l'on demande à un texte.

Bonne continuation.

Pepito

   JeanLapin   
9/7/2013
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Des symboles très forts que ces cicatrices anciennes et nouvelles, et puis cette obsession de la propreté, de la pureté.
Aucune explication cependant concernant la fin de Claire : son passé l'aurait-il rattrapée, ou s'agit-il d'un hasard, le malheur appelant le malheur ? On aurait besoin que ce vide soit un peu comblé.
Je reste vague pour ne pas dévoiler trop l'intrigue.

   alvinabec   
15/7/2013


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