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Réalisme/Historique
Luz : L’adieu à Cutigliano
 Publié le 05/06/21  -  9 commentaires  -  6005 caractères  -  35 lectures    Autres textes du même auteur

Le partage, quand on n’a rien à partager.


L’adieu à Cutigliano


Maria pleurait face à la montagne encore enneigée, bébé Roberto dans ses bras. Le mois d’avril fleurissait les vallons tout autour de Cutigliano ; les odeurs de la vie, les odeurs du bonheur. Elle était née en 1907 dans une petite ferme, non loin du bourg. Elle avait vécu les peines et les joies de sa jeunesse dans cette belle nature, puis avait rencontré Giuseppe Zanieri, son amour au regard si tendre, mais dont les yeux se fendaient de lames étincelantes devant toute injustice – Giuseppe, son amour au trop fort, trop franc parler. Les « Chemises noires » du régime fasciste l’avaient frappé à coups de bâton et laissé inanimé dans un bois de hêtres. Ils avaient glissé un message dans sa main gauche : « Ultimo avviso ! »(1)


– Ma… piangi, mamma ?(2)

– No, tesoro, no Roberto, è il freddo…(3)


Cutigliano, accroché à flanc de coteau, resplendissait au soleil frais du matin. Les hirondelles de cheminée virevoltaient dans le ciel clair, lançant leurs petits cris aigus. Maria pressentait qu’elle ne reverrait jamais le village de son enfance, contrairement aux gais oiseaux bleus ; dans une heure, ils partiraient pour la France.


La mule et sa charrette les attendaient devant la barrière du jardinet ; leur pauvre maisonnette de location paraissait bien triste à l’arrière des platanes de la route. Un cousin de Maria, Léandro, allait les conduire à Pistoia d’où ils débuteraient leur très long voyage en train. Dans trois jours, sauf imprévu, ils embrasseraient Emilio Galardi, ami d’enfance de Giuseppe, à la gare de Guéret, en Creuse. Ils habiteraient dans une baraque en planches goudronnées. « C’est petit, mais confortable, avec un poêle et un peu de terrain tout autour pour les légumes », avait assuré Emilio. Dès le lendemain de leur arrivée, Giuseppe monterait à pied vers la carrière de granite de Maupuy – « le Mauvais mont » –, à huit kilomètres du coron de bois.

Le dernier courrier d’Emilio les avait encouragés à le rejoindre. Dans cette usine à ciel ouvert, plus de cent Italiens extrayaient la pierre bleue, la taillaient, la transportaient. Le travail était harassant, mais le salaire assuré. « Si les rues de Paris sont belles, vous savez, c’est grâce à nos tonnes de pavés et de bordures de trottoir ! » avait souligné deux fois Emilio dans sa lettre. Une grande solidarité existait entre les ouvriers qui s’entraidaient du mieux qu’ils le pouvaient, quelles que soient les nationalités. En plus, le patois des Creusois s’apparentait un peu au dialecte pratiqué dans les environs de Cutigliano, ce qui facilitait énormément les contacts au bout de quelques jours d’apprentissage.


Quitte à partir, à fuir le fascisme, autant aller rejoindre Emilio, avait décidé le couple. Giuseppe louait ses bras, pour un salaire de misère, dans les fermes de la vallée ou, par intermittence, venait compléter une équipe de production de charbon de bois. Lorsqu’il ne trouvait pas de travail, il fabriquait des sabots et des chaises au fond de leur hangar. Maria lavait le linge de quelques bourgeois à la fontaine aux jasmins ; le petit Roberto sur son dos ou confié aux bons soins de sa grand-mère. Souvent, l’hiver, elle devait casser la glace du bassin au rebord en pierres noires et glissantes ; ses mains demeuraient crevassées jusqu’au début de l’été. Maria et Giuseppe savaient que les conditions de travail ne pouvaient pas être plus pénibles en France, sinon Emilio les aurait avertis.


Ils n’emportaient que trois valises en carton sanglées à l’aide d’un ceinturon : principalement des habits, quelques petits jouets de Roberto, la cafetière de Maria, des broderies et, pour Emilio, des gâteaux et une bouteille de Chianti. Mais ils garderaient, tout au fond de leur cœur, les souvenirs, l’empreinte de leur terre natale ; et c’était bien cela qui pèserait le plus lourd durant le voyage.

Ils avaient donné, à qui voulait, les quelques biens de la maison : de pauvres meubles, des affaires de cuisine, du linge… ; ces choses qu’ils avaient eux-mêmes reçues en cadeau ou fabriquées ; ces riens, pourtant essentiels, qui allaient et venaient dans la famille ou entre amis, au gré de la vie. Le besoin ou la simple fraternité appelait le partage, jusqu’aux quartiers de l’orange de Noël. Un autre partage les attendait au Maupuy ; Emilio n’en avait même pas parlé, tant cela semblait évident. Le plus déchirant avait été la séparation d’avec leur chien, le brave Icaro. Léandro l’avait accueilli au prétexte qu’il pourrait surveiller sa douzaine de chèvres ; et puis, il avait été dressé à flairer de loin les « Chemises noires »…


Toute la famille s’est rassemblée pour l’au revoir – pour l’adieu peut-être – à Maria, Giuseppe et Roberto ; des embrassades interminables, des pleurs, mais aussi cet espoir d’une vie meilleure pour ces trois-là.

Maria et Giuseppe se sont retournés pour un dernier geste de la main vers leurs parents, leurs proches et Cutigliano. Les bois de hêtres et de châtaigniers semblaient les accompagner en penchant leurs ombres vers eux. Ils longeaient la rivière au bord de laquelle ils s’étaient déclaré leur amour, un autre avril en fleurs que le temps n’effacerait jamais. Des eaux semblables les accueilleraient au cours de leur voyage, puis en Limousin, mais, pour eux deux, ce ne serait plus jamais la même eau.

Leur petit garçon, assis sur un coussin à l’avant de la charrette, retrouvait peu à peu son éternel sourire, puis son rire à chaque grosse secousse dans une ornière, provoquant un juron proféré sur un ton comique par Léandro. Pour Roberto, qui n’avait que deux ans, la vie ne faisait que commencer ; il partait vers son pays.


____________________________________

(1) Dernier avertissement !

(2) Mais… tu pleures, maman ?

(3) Non, trésor, non Roberto, c’est le froid…


 
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   ANIMAL   
8/5/2021
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Très beau texte sur l'exil (volontaire mais subi par les événements), le déchirement de tout quitter, l'espoir de rester encore avec ceux que l'on a aimés en partageant ses modestes biens.

Le texte évoque la période des chemises noires en Italie, mais cet abandon d'un lieu, d'un pays, de famille et d'amis, du chien fidèle, pour fuir les persécutions et la dictature est de tous les pays et de toutes les époques.

Partir, se déraciner, pour trouver du travail et donner un meilleur avenir à ses enfants.

Un texte vivant, bien écrit, plein de tristesse et d'espoir.

   cherbiacuespe   
8/5/2021
 a aimé ce texte 
Un peu ↓
Le flux migratoire est l'héritage antédiluvien de nos ancêtres, qu'elle que soient les raisons. Ici on a le récit d'une fuite devant le fascisme qu'ont connu beaucoup d'italiens. Toujours une blessure quand l'émigration est subie et non désirée.

Donc la principale question de ce texte est de transmettre ce sentiment de déracinement contraint. En tant que lecteur j'aurais du prendre une gifle. Ce n'est pas une question de style ou de qualité de l'écrit, c'est très bien écrit et la structure du texte ne me choque pas. Mes deux reproches sont, en premier lieu, plutôt du côté du choix des mots. L'émotion n'est pas absente bien sûr, mais elle n'est pas assez saillante. Ensuite le synopsis n'est pas en rapport à mon avis avec ce qui ressort du texte. enfin ( mais je reconnais là que c'est très discutable ) je trouve qu'on passe trop de temps dans la Creuse. En résumé, le récit, sans passer à côté, manque pour moi la cible de peu.

Cherbi Acuéspè
En EL

   alvinabec   
9/5/2021
 a aimé ce texte 
Bien
Bonjour,
C'est un court récit charmant, tout en retenue, où les émotions de M et G affleurent à peine. Tout se dit dans l'atmosphère, le paysage et les mains crevassées. Le texte est si bref que l'on ne saurait s'y fondre, s'y sentir respirer au gré du déplacement des personnages. Sans doute mérite-t-il, ce texte, un peu plus de chair, de l'épaisseur en quelque sorte.

   Donaldo75   
19/5/2021
 a aimé ce texte 
Bien
Et que voilà une nouvelle courte mais tonale. Les descriptions, l’atmosphère, la manière d’exposer les personnages, contribuent à cette tonalité. Elle permet ainsi d’imaginer les scènes, de les rendre plus humaines et moins rédigées, de donner du corps à cet écrit certes court mais assez dense pour emporter la lecture. J'ai bien aimé lire et relire ce texte que je trouve réussi.

Merci pour le partage.

   hersen   
8/6/2021
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Tu réussi à fort bien camper le décor psychologique de cette famille qui va fuir son pays.
Entre misère et chemise, tout est noir. peut-être aurais-je aimé ce point un peu plus développé, même si un sec "ultimo aviso" des fascistes est ... parlant. Mais approfondir aurait, par ricochet, renforcer le sentiment, la difficulté de ce départ obligé.

Les migrants sont de toutes les époques, elles laissent chacune un ton particulier, sous-tendu par la politique, l'économie, les moyens.
Mais toujours il y a ce même déchirement non seulement de quitter ce et ceux qu'on aime, mais aussi de se retrouver devant un grand vide.

Merci pour cette lecture, dont la tonalité reste douce malgré le sujet. l'influence de la mamma ?

   papipoete   
8/6/2021
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
bonjour Luz
On râle après les émigrés ( le mot est faible ), mais à ceux-là, je dis " imagines-tu qu'un jour, tu prennes une valise pleine de rien, remplie des larmes que tu verseras en t'éloignant de chez toi ? "
NB ce récit de fuite devant le facisme des " chemises noires ", et l'avenir perdu si tu restais au pays, est si bien raconté que l'on voit les mains crevassées de la mama, et la glace des fontaines à casser pour avoir de l'eau, par ces hivers si rudes d'antan.
Ils viennent de partout, prendre le pain des français..." fasse que jamais nous ne prenions ces routes, pour aller prendre le pain de gens d'ailleurs ! "
J'ai vu des images de " l'Espagnol " dans votre récit, que Bernard Clavel qui repose à deux pas d'ici, put inspirer à notre poète onirien si talentueux !

   Myo   
10/6/2021
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Des états d'âme rendus avec beaucoup de justesse.
Il leur en a fallu du courage pour oser ce long voyage.
Un déracinement qui laissera pour toujours un trou dans leur cœur même si c'est le prix à payer pour un peu de sécurité physique et financière.

Un texte prenant et très humain comme vous savez le faire.

Merci du partage.

Myo

   Babefaon   
15/6/2021
 a aimé ce texte 
Passionnément
Un très joli texte sur l'exil, qui m'amène à penser à mes grands-parents qui avaient eux aussi quitté l'Italie pour rejoindre la France, accompagnés de leurs enfants en bas âge. Et qui, comme Roberto, ont très vite adopté leur pays d'adoption. Peut-être la raison pour laquelle il me touche plus particulièrement.

Beaucoup de poésie pour décrire cet arrachement à la terre natale, ce déchirement qu'est l'au revoir aux êtres chers, que l'on ne reverra peut-être plus en contrepartie de la promesse d'un avenir meilleur, il faut l'espérer.

S'il était une phrase que je retiendrais, ce serait celle-ci :
« Mais ils garderaient, tout au fond de leur cœur, les souvenirs, l’empreinte de leur terre natale ; et c’était bien cela qui pèserait le plus lourd durant le voyage. »

Un grand merci pour ce bel hommage à toutes celles et ceux qui, comme vos protagonistes, ont été contraints de s'exiler un jour, quelle qu'en soit la raison.

   Malitorne   
16/6/2021
 a aimé ce texte 
Un peu
Un hommage aux déracinés sans beaucoup d’épaisseur ni d’émotion pour ma part. Il n’y a rien qui pourrait démarquer ce récit d’un autre, attirer un tant soit peu l’intérêt. J’imagine que ça vient du format trop court où il n’y a pas de place pour poser une véritable trame avec une tension digne de ce nom. On a l’impression de regarder une vieille carte postale en restant complètement étranger au drame qui s’y déroule. C’est mon principal reproche, un scénario trop indigent.
Rien à dire sur une écriture tout à fait correcte.


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