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Sentimental/Romanesque
Luz : L’institutrice triste
 Publié le 04/05/21  -  9 commentaires  -  9164 caractères  -  70 lectures    Autres textes du même auteur

Dans une petite école de campagne en octobre 1967.


L’institutrice triste


Elle paraissait anxieuse et triste, bien souvent, notre institutrice. Des arcs de nervosité semblaient tendre toutes les fibres de son corps maigrelet. Elle portait sur son visage une certaine mélancolie qui avait creusé des petites rides au bord de ses yeux et de sa bouche presque étrangère au sourire. Madame Ribeiro vivait, en apparence du moins, dans un monde de grisaille monotone. Elle était mariée à un représentant en matériel agricole. Parfois, le dimanche, un tracteur Massey Ferguson rouge, flambant neuf, restait garé dans la cour de récréation. Cet éclat joyeux sur le bitume semblait attendre les fins pinceaux de notre institutrice. Cette passion, cette évasion de peintre amateur lui permettait certainement d’égayer de mille couleurs le fond de son âme. Ils n’avaient pas eu d’enfants. Sa tristesse s’expliquait, sans doute en partie, par ce manque, cette cassure définitive au bout d’une chaîne de vies.

Son regard avait sombré dans un flot d’angoisse et de nervosité, un matin d’octobre, lorsqu’elle nous annonça la venue de «  l’Inspecteur de l’Académie  ». Elle en avait oublié de lier, par un habituel chignon bas, ses cheveux noir de jais filés de blanc sur les tempes.

Madame Ribeiro prépara avec nous – tant bien que mal, étant donné sa fébrilité – la leçon de français ; répétition de celle qu’elle présenterait l’heure suivante en présence de l’Inspecteur :


– Alain et Maryse, vous tendrez le doigt à tour de rôle. Maryse, tu poseras cette question-ci, Alain, tu feras remarquer ça, et les autres, pas un mot, à part «  bonjour monsieur  » quand il entrera. Attention ! vous vous lèverez à ce moment-là et vous ne vous rassiérez que lorsqu’il le dira, puis vous écouterez bien poliment, déclama-t-elle en chapelet tout en sautillant sur l’estrade.


Pendant cette leçon, destinée aux cours moyens première et deuxième année, les élèves de niveaux inférieurs devraient soit résoudre une série de problèmes à base de baignoires, robinets, périmètres, surfaces et volumes, soit apprendre une récitation. Quant aux plus petits, ils dessinaient déjà un paysage d’automne.


L’Inspecteur est arrivé, tout gentil, rondouillard. Il s’est installé près du poêle à bois, au milieu de la salle de classe, puis a proposé à notre institutrice de commencer son cours. Ils ont alors pété presque aussitôt en une seule rafale, les quatre marrons que Bastien avait jetés dans le feu quelques minutes auparavant. D’un réflexe surgi du désespoir, madame Ribeiro rassura instantanément le représentant de l’Académie qui avait failli tomber de sa chaise :


– Oh pardon ! ne vous inquiétez pas, ce ne sont que les bûches de sapin pleines de sève qui crépitent dans le poêle, s’excusa-t-elle, tout en lançant un regard terrifié – terrifiant – à mon copain Basta.

– Ce n’est pas grave… Je vais malgré tout rester près du feu, car je suis un peu frileux ; allez-y, je vous en prie.


Elle commença sa leçon, une simple révision sur des généralités, en particulier sur l’écriture des rédactions. Après avoir cherché ses mots quelques instants, elle prit rapidement de l’assurance, interrogeant tantôt Maryse, tantôt Alain.


– Bien Maryse ! c’est exactement comme cela qu’il faut procéder : faire un plan avant de rédiger, avec introduction, développement, conclusion, et définir les enchaînements logiques entre les différents paragraphes.

– Ne pas hésiter, même, à écrire une ébauche de conclusion dès que la trame est établie. Cela permet de piocher des idées complémentaires qui vont structurer le corps du texte à venir. N’est-ce pas, madame Ribeiro ?

– Tout à fait, monsieur l’Inspecteur. Notez bien cela, les enfants !


Alain a ensuite épaté toute la classe en commentant à sa façon un poème de Victor Hugo, «  L’expiation  », je crois. Il lança dans la tension de l’air une sorte de métaphore involontaire : une histoire de colonne vertébrale qui supportait tous les os du squelette et, par incidence, les viscères ; cela en relation avec un corps d’armée napoléonienne… L’Inspecteur ouvrait des yeux ronds, aussi gros que les boulards de nos jeux de billes ; «  estomaqué  » d’entendre une telle réflexion de la part d’un gamin de dix ans, mal fagoté et cheveux hirsutes, dans ce fin fond de campagne où même les routes faisaient demi-tour.

Le fonctionnaire malicieux décida alors de tester définitivement le degré intellectuel de notre «  petit génie  » :


– Hum hum…, c’est très bien…, Alain. Tu te prénommes Alain, c’est bien cela ?

– Oui ! répondirent d’une seule voix la maîtresse et l’élève.

– Comme tu me parais particulièrement doué, je voudrais te poser une dernière question.

– Bien sûr ! acquiesça l’institutrice qui cette fois avait devancé Alain.

– Dans trente-deux ans, nous nous apprêterons à fêter l’an 2000, peux-tu me donner la date exacte du début de notre prochain siècle ?


Alain réfléchit moins de cinq secondes et répondit :


– Le premier janvier 2001, monsieur.

– Ah bon ! et pourquoi pas le premier janvier 2000 ?

– Parce que l’an zéro n’a jamais existé, monsieur.

– Bien, Alain. Très bien… Hum hum, madame Ribeiro, tous vos élèves présentent-ils le même niveau intellectuel ?

– Oh non, pas tous ! deux ou trois seulement. Par exemple, Maryse me paraît être la plus forte parmi le groupe des cours moyens deuxième année, et elle obtient généralement de bien meilleures notes qu’Alain. Petit à petit, voyez-vous, les choses avancent dans chaque classe, il faut s’accorder au rythme de chacun. Les élèves sont, dans l’ensemble, très curieux et ont une grande soif de savoir dans tous les domaines – elle songeait peut-être à une matière qui aurait pu s’intituler «  science appliquée aux explosifs naturels  », en regardant Bastien et le poêle à bois d’un œil triste.


Notre institutrice se détendait enfin quelque peu. Elle continua même à discuter assez longtemps avec l’Inspecteur, vantant les mérites de notre petite école de campagne qui faisait de son mieux pour appliquer à la lettre les programmes scolaires officiels.

«  L’Inspecteur de l’Académie  » avait l’air tout à fait satisfait. Il a salué notre maîtresse en la remerciant et en la félicitant pour la qualité de son travail pédagogique. Il nous a dit au revoir lorsque midi sonnait. Pour faire plaisir à madame Ribeiro, bien qu’elle ne nous ait pas précisé le «  protocole final  », nous nous sommes levés et avons lancé, presque en cœur, un «  au revoir monsieur  ».


L’après-midi, pour nous récompenser de notre «  bon comportement  » – mis à part celui de Bastien, mais elle avait déjà connu bien pire avec lui –, elle nous a emmenés chercher des champignons dans le bois communal de La Fonclaire. Nous devions récolter uniquement les rouges, les jaunes et les violets pour la leçon de dessin et de peinture du lendemain. Il y avait une grande variété d’arbres, et donc de champignons. Chênes, hêtres, châtaigniers et bouleaux cohabitaient avec épicéas et pins sylvestres sur un coteau orienté plein sud. Le vent et le soleil faisaient flamboyer les feuillages multicolores : «  Peut-être une toile à peindre ce samedi…  », devait songer notre institutrice qui s’était un peu débarrassée de son regard triste et anxieux.

Nous étions une vingtaine d’enfants, de six à onze ans. Madame Ribeiro nous avait répartis en trois groupes d’âge pour chacun desquels elle avait désigné un élève responsable doté d’un panier en fer pour la cueillette. Basta semblait vouloir se tenir tranquille ; sa pétarade de marrons avait dû le satisfaire pour la journée. Il se contentait de rire presque sans cesse et de glisser, en douce, dans la musette contenant son goûter, des vesses-de-loup sèches dont il entendait bien faire éclater la poudre grise à la figure de quelques camarades.

Contre toute attente, ce n’est pas lui qui déclencha la bataille de pommes de pin : le premier tir vint d’Alain qui éprouvait sans doute le besoin de se défouler après sa prestation du matin devant l’Inspecteur. Je fus le premier touché, en plein front. Basta riposta instantanément en mitraillant sans pitié le pauvre Alain, puis tout dégénéra, les paniers servant de réserves à «  munitions  »…

Malgré ces échauffourées, qu’elle eut toutes les peines du monde à faire cesser, notre institutrice ne paraissait pas vraiment triste, elle souriait à demi en se disant : «  Ils sont bien gentils quand même, et tant pis pour les amanites tue-mouches, les chanterelles et les pieds bleus ; tous ces beaux champignons écrabouillés…  » Le soleil souriait, lui aussi, à travers les arbres qui neigeaient leurs feuilles aux couleurs chatoyantes. Elle en a glissé une vingtaine, rougeoyantes, à l’intérieur de son sac de toile.

Je me souviens que le lendemain, nous avons dessiné et peint un tracteur Massey Ferguson, puis collé au-dessus une de ces feuilles, comme un petit nuage rouge.


 
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   socque   
6/4/2021
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↓
Chronique d'un temps qui paraît reculé, que pourtant j'ai connu car je dois avoir à peu près le même âge que le narrateur ou la narratrice ; pour moi l'ensemble sonne « vraiment vrai », je trouve que l'écriture simple, non sans élégance, sert fort bien l'histoire. Une simplicité qui n'empêche pas la finesse, ainsi je relève
les arbres qui neigeaient leurs feuilles aux couleurs chatoyantes.
Pas d'esbroufe, un léger décalage qui éclaire. La classe.

Mon bémol viendrait peut-être d'un côté « image d'Épinal » de l'histoire. Tout m'apparaît un poil trop lisse, attendu, l'espièglerie du fameux Bastien, par exemple, un tantinet forcée. Mais reste un joli portrait, à mon avis, d'une femme qui déroule ses jours mornes avec un courage « ordinaire », de ceux qu'on célèbre rarement.

   dream   
7/4/2021
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Une histoire gentillette, scolaire, mais ma foi bien écrite. M’est avis que l’auteur (e) a été élève aussi dans cette petite école rurale. Je pencherais pour un Onirien, amoureux (oui, parce que je pense qu’il s’agit d’Un poète) de Victor Hugo dès son plus jeune âge, donc adepte du « classique », et bien entendu sévissant tout à la fois en « poésies » et en « nouvelles » sur ce site. Mais je sens que je m’égare… là.
Par contre, je ne comprends pas très bien l’expression « à travers les arbres qui neigeaient leurs feuilles aux couleurs chatoyantes. ». Est-ce à dire que les feuilles des arbres, sous l’action du vent, tourbillonnent comme des flocons de neige ?

Merci pour la lecture.
dream en EL

   alvinabec   
12/4/2021
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Bonjour,
Le texte se lit allègrement, plus proche du récit que de la nouvelle, comme un souvenir d'enfance enrobé de pommes de pin.
Bien vu le ' où même les routes faisaient demi-tour', là on y est dans l'univers terroir très en vogue ces derniers prix littéraires.
Le petit nuage rouge...poetic touch de rigueur, on prend.
Cordialement

   plumette   
4/5/2021
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour Luz,

Un début très réussi avec ce portrait de " l'institutrice triste". Le contraste entre cette femme qui porte sa tristesse sur son visage et le tracteur rouge flambant est intriguant et l'annonce de la visite de l'inspecteur a créée pour moi une légère angoisse par empathie! je m'attendais à un enchainement de péripéties plutôt calamiteuses ( du même acabit que les les marrons péteurs) et j'ai été soulagée de constater que cela se passait plutôt bien grâce à Alain.

la scène bucolique de la bataille finale met bien en évidence la décompression après ce moment de tension créée par la visite de l'inspecteur.

je n'ai pas connu les classes uniques à la campagne mais cela ne m'empêche pas de goûter la justesse de cette évocation.

une petite curiosité: Bastien devient Basta? Est-ce son nom de famille, son surnom ou une coquille?

enfin, le titre est "remarquable" au sens qu'il se remarque, c'est ce que vous avez voulu sûrement! histoire de nous faire faire un petit exercice de prononciation ?

Merci pour cette lecture et votre plume que je trouve douce et
bienveillante.

   Myo   
6/5/2021
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↓
Bonjour Luz,

J'ai fait toutes mes années primaires ( en Belgique de 8 à 12 ans) dans une petite école de village où il n'y avait qu'une seule classe, pour une quinzaine d'élèves.

Le début de votre récit me parle beaucoup avec cette distribution des tâches pour chaque niveau. Nous écoutions d'une oreille le cours donné aux plus grands et aidions les plus jeunes. Avec le recul, je me rends compte de l'organisation que tout cela demandait à l'instituteur mais aussi de la chance et des avantages de cet enseignement.

J'ai également le souvenir de ces visites de l'inspecteur qui nous stressaient presqu'autant que votre institutrice.

C'est un joli portrait que vous dressez-là, avec une pointe de reconnaissance et d'affection.

Certains passages m'ont paru un peu plus laborieux ou moins bien amenés notamment le paragraphe sur les marrons.
Pour moi, une écriture inégale mais avec aussi de très belles phrases.
Très joli " ... cette cassure définitive au bout d'une chaîne de vie"

Merci du souvenir

Myo


PS: Petite anecdote personnelle, je viens d'une famille nombreuse ( 6 sœurs et 1 frère ), nous étions 5 à l'école en même temps. Lorsque nous avons attrapés la varicelle, l'école a du fermer quelques jours, le quota de présence n'étant plus atteint.

   papipoete   
7/5/2021
 a aimé ce texte 
Beaucoup
bonjour Luz
Se rappeler de ces bancs d'école, où chaque élève était égal à l'autre en terme vestimentaire, mais pour certains inférieurs en sagesse, ou supérieur de par un QI étonnant !
Se rappeler d'un maître particulier, ou d'une maîtresse comme ici qui faisait son métier du mieux possible, mais avec dans le regard ce nuage de mélancolie que lui imprimait la couleur de sa vie, hors les murs de l'école...
NB grâce au talent de l'auteur, nous revivons un jour d'école extraordinaire ( surtout pour l'institutrice ) quand se passait la visite de l'inspecteur d'académie ; il fallut ce jour-là montrer le meilleur d'une classe, aux élèves attentifs et disciplinés..;
Mais cela n'empéchait pas le cancre de briller à sa façon, et le meilleur élève par contre de rester trop silencieux...
Le poète sait s'asseoir à son pupitre d'écolier, comme il peut prendre la place sur l'estrade devant tableau noir et cartes de géo géante, et nous rajeunissons soudain, à travers cette scène de cinéma en noir et blanc ; avons envie de dire à madame Ribeiro " souriez madame ! on vous aime, même s'il nous arrive d'être parfois, chenapans ! "
je ne suis pas du tout nouvelliste, aussi mon commentaire peut-il sortir de la voie à suivre...

   Ioledane   
9/5/2021
 a aimé ce texte 
Bien ↓
Une plume nostalgique pour décrire une époque qui semble désormais révolue, avec une institutrice pas si triste que ça, finalement.

Rien d'extraordinaire dans ce récit, mais tout y est décrit avec une douce simplicité, agrémentée de quelques jolis passages poétiques :
"Cet éclat joyeux sur le bitume semblait attendre les fins pinceaux de notre institutrice"
"dans ce fin fond de campagne où même les routes faisaient demi-tour"
"Le soleil souriait, lui aussi, à travers les arbres qui neigeaient leurs feuilles aux couleurs chatoyantes" (avec le verbe employé de manière transitive, pourquoi pas !).

J'ai bien aimé aussi le tracteur Massey Ferguson qui ouvre et clôt le récit, en petit nuage rouge.

La seule chose qui m'a gênée, c'est l'alternance des temps, indécis entre passé simple ou passé composé. S'il y a une raison à cela, je ne l'ai pas trouvée.

   ericboxfrog   
15/6/2021
Bonjour Luz,
Madame l'institutrice est morte ce matin. Ce matin à l'aube dans l'eau de son bain.
Ton texte me rappelle les paroles d'une chanson de Dick Annegarn.
Je vais le relire...
Eric

   ericboxfrog   
16/6/2021
Modéré : Commentaire hors charte (Se référer au point 6 de la charte).


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