Page d'accueil   Lire les nouvelles   Lire les poésies   Lire les romans   La charte   Centre d'Aide   Liens Web 
  Inscription
     Connexion  
Connexion
Pseudo : 

Mot de passe : 

Conserver la connexion

Menu principal
Les Nouvelles
Les Poésies
Les Listes
Recherche


Sentimental/Romanesque
Luz : Une tempête
 Publié le 19/12/18  -  11 commentaires  -  5661 caractères  -  78 lectures    Autres textes du même auteur

Une atmosphère de tempête de neige, que l’on pourrait tout aussi bien imaginer être de sable dans le désert ou une tempête sur la mer.


Une tempête


Sa voiture ne démarrait pas, figée entre la neige et la glace de janvier. Personne n’avait pu la dépanner, alors ma fille m’avait appelée.

Keelin travaillait dans un institut médico-éducatif, sur les hauteurs d’une bourgade, au fin fond de nos petites montagnes. Elle avait intégré cet établissement voilà deux ans, après avoir obtenu son diplôme de psychomotricienne. Elle aimait énormément le contact avec les enfants autistes ou souffrant d’un handicap mental. Ils lui donnaient une autre image du monde, souvent tendre et poétique. Elle m’avait raconté cette réflexion d’un jeune garçon qui, voyant un jour un milan immobile, haut dans l’azur, et un ballet d’hirondelles au-dessous, lui avait dit que les petits oiseaux réparaient un trou percé dans le ciel. Beaucoup d’entre eux paraissaient heureux, rêveurs ; d’autres demeuraient plus inquiets ou turbulents et il fallait les rassurer, les contenir. La vie venait à eux, très simplement ; il suffisait de les protéger de la part d’agressivité de la société, leur donner joie de vivre et confiance en eux.


Je partis. Ma vieille Renault 18 serpentait à travers les collines, semblables à des dunes blanches et grises, de moins en moins visibles à mesure que déclinait la lumière du soir. Des flocons légers, de plus en plus épais, tourbillonnaient entre les sapins noirs. J’ai rejoint Keelin à la tombée de la nuit, trois quarts d’heure plus tard, prête à remorquer sa non moins vieille Renault 5.


– Excuse-moi, me dit-elle, j’aurais pu dormir et passer le dimanche à l’IME, puis appeler le garagiste lundi, mais je ne voulais pas embêter la directrice.

– Et puis, surtout, Jean-Pierre rentre demain si j’ai bien compris…

– Ben oui, je te l’ai dit la semaine dernière…, à condition que son train ne se retrouve pas bloqué par les congères. Si ça continue à tomber toute la nuit, il y aura une belle couche au matin.

– Bon, en tout cas, par précaution, on va monter les chaînes. Tout va bien se passer, ne t’inquiète pas : je suis la championne du « plateau » en conduite sur neige ; enfin..., presque.

– OK ma maman, qui sait tout et tout faire, aux petits soins pour moi. Je t’aide à installer les chaînes.


Une fois nos pneus cerclés d’acier, j’ai relié les deux voitures avec une corde, assez fine, mais très solide, que l’on utilisait autrefois pour attacher les vaches, en la fixant aux accroches situées sous le « bas de caisse ». Deux nœuds impossibles à défaire : plus je tirais, plus ils se serraient. Kean, le père de Keelin, m’avait appris à en fabriquer trois ou quatre, voilà tant et tant d’années, et je n’ai pas oublié la technique.

Kean n’était resté qu’un an à la ferme de mes parents. Il avait traversé nos vies – ma vie – comme un astre éphémère, puis son sang de marin pêcheur irlandais l’avait ramené vers ses mers du Nord. Il revenait chaque année partager avec nous deux petits mois d’été. Il aidait mon père pour les fenaisons et les moissons, rapportant presque chaque soir quelques belles truites du ruisseau. Il chantait, sifflait, remplissait la maison de son rire… À la fin d’un hiver, alors que Keelin venait d’avoir cinq ans, le bateau de Kean a fait naufrage en mer de Barents. Il est resté au profond de nos cœurs, ses nœuds puissants de marin ne se sont jamais desserrés. Keelin a hérité de ses yeux de mer, gris et bleus, à la fois vifs, perçants et infiniment doux.


L’attelage a fonctionné : on roulait, séparées par cinq ou six mètres de corde à vache. Nos pneus ferraillés s’agrippaient à la croûte tendre de la route. Après le raidillon de la sortie du bourg, nous nous sommes engagées sur le plateau, pas plat du tout avec sa succession de montées et descentes, virage après virage. Une neige fine et glacée cinglait nos pare-brise. Mes feux avant ne traversaient que quelques rideaux de grésil compacts. On aurait dit une tempête de sable gris très clair. La route ne se devinait que par des repères flous : piquets de clôture, boisements, murets, talus, fossés... Il fallait rouler doucement, sans à-coups, ne pas accélérer, ne pas freiner ; tenir d’un village à l’autre, sous nos bonnets de grosse laine bleue. Parfois, un grand arbre solitaire, chêne, hêtre ou sapin, totalement figé malgré la bise, se dressait devant nous à la sortie d’un virage. Chacune de ses branches supportait un amas de glace et de neige luisant à la faible lumière de mes phares. Les rares voitures que nous croisions, en nous rangeant le plus à droite possible, roulaient tout aussi lentement. Nous imaginions leur appréhension, sans doute égale à la nôtre, à l’intérieur d’une même fine enveloppe de tôle. À mesure que nous progressions dans cette atmosphère étrange et assez angoissante, les véhicules garés sur le bas-côté des villages traversés se retrouvaient ensevelis sous un manteau blanc de plus en plus épais.


Keelin suivait la brume rouge de mes feux. Elle était redevenue mon bébé, rattachée à moi par un câble de chanvre tressé – cordon ombilical en quelque sorte, sauf qu’elle ne baignait pas dans la chaleur de mon corps. Elle était vraiment gelée, alors elle a freiné et nous avons laissé sa voiture glacée à l’entrée d’un hameau.


– Tu prendras la 4L de pépé pour aller au travail, lundi ; on verra ensuite pour ta R5 avec monsieur Lagorce, le garagiste. J’espère que les routes seront dégagées.

– OOKK…, ai froid, arriva à articuler Keelin.


Nous sommes rentrées chez nous avec ma vieille Renault 18, toute chaude, bercées comme dans un ventre enveloppé par le lait de la nuit. La tempête sifflait autour de nous et lançait ses déferlantes de grésil.

Nous n’avons pas sombré.



 
Inscrivez-vous pour commenter cette nouvelle sur Oniris !
Toute copie de ce texte est strictement interdite sans autorisation de l'auteur.
   Louison   
18/11/2018
 a aimé ce texte 
Un peu ↓
Il y a comme un goût de trop peu pour moi à la lecture de ce texte. Il ne se passe rien, on ne voit pas suffisamment la tempête. Juste un ressenti de la mère attachée à son "bébé" par un fil. C'est peu.

Je suis restée à côté de ce texte, j'en suis désolée.

   plumette   
19/11/2018
 a aimé ce texte 
Un peu ↑
Un agréable lecture qui laisse la lectrice que je suis dans l'opacité créée par la tempête de neige.Où veut nous emmener la narratrice avec ce récit à la fois minimaliste et qui retrace plusieurs vies ( celle du père, celle de la fille)

De jolis contrastes et une évocation originale de la maternité.

cette écriture douce m'a permis de cheminer un moment sur cette route glissante, mais je crois que j'aurais aimé lire plus, aller plus loin avec elle deux.

Au début, on ne sait pas si on a un narrateur ou une narratrice. Et puis, malgré l'utilisation de "ma fille" je n'ai pas compris que Keelin était la fille de la narratrice avant la fin du dialogue.

Peut-être aurait-il été plus intéressant de découvrir ce lien directement par l'histoire,

Bonne continuation

Plumette

   izabouille   
24/11/2018
 a aimé ce texte 
Beaucoup
C'est beau, c'est mélancolique... on voit la neige tomber, on sent le stress du voyage, on sent le lien mère-fille, toute la symbolique qui s'en dégage.
Merci pour le partage et ce bon moment de lecture

Iza en EL

   Donaldo75   
20/12/2018
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour Luz,

En général, je n'attends pas d'une nouvelle aussi courte qu'elle me raconte une histoire complexe, pleine de rebondissements et de protagonistes, avec de belles explications tout au long du récit de manière à ce que le lecteur, au cas où il soit incapable de comprendre ou d'interpréter ce qui est écrit entre les lignes, ne se perde pas et finisse sa lecture en criant « bon sang mais c’est bien sûr ! ».

Alors, à la lecture de ce texte, je me suis régalé, comme disait ma grand-mère dans son Sud natal. C’est fin, les personnages sont cohérents – c’est important pour certains lecteurs, la cohérence, ils vont même jusqu’à rechercher la moindre liaison atomique entre les phrases – et surtout ils sont réels, humains, avec un passé, une histoire, des failles ou des drames. Et la phrase de fin m’a beaucoup plu.

Dis-donc, tu ne serais pas poète, toi ?

Merci pour le très bon moment.

Don

   hersen   
20/12/2018
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↓
Moi, la neige, en plus en tempête, c'est langoisse direct, je ne sais pas dealer avec le froid. Par avance, il me fige.
Alors voir tes deux personnages se lancer dans la traction d'un véhicule en panne, sur une route où l'on ne voit rien, où si la voiture qui tombe en panne, ben, je sais pas,c'est flippant, pour moi.

Et puis ce cordon. ce lien.

Alors c'est ce que j'ai ressenti très fort, l'angoisse de cette tempête et ce lien, chaleureux, aimant, qui retient tout. Tout ce qui peut mal tourner.

Pour ma part, j'aurais continuer la nouvelle plus loin. Elle s'arrête de façon assez abrupte et cela me déstabilise. Autant que la tempête. Mais ce lien est là, toujours.

Alors ça roule (façon de dire dans le cas présent !)

Dès que j'ai fini ce com, je remets mes gants...

Merci luz !

   Corto   
21/12/2018
 a aimé ce texte 
Un peu
Le déroulement de ce texte est surprenant.
D'abord il faut comprendre que Keelin est la fille de la narratrice, ce qui n'est clarifié que vers la fin.
Puis le second paragraphe semble venu pour faire volume, il n'apporte rien à la suite du récit.
Par contre l'aventure dans la tempête de neige est bien décrite et force l'attention. Sauf que la comparaison de la corde entre les voitures avec le cordon ombilical est vraiment dérangeante voire déplacée: "Elle était redevenue mon bébé, rattachée à moi par un câble de chanvre tressé – cordon ombilical en quelque sorte"... Non merci!
Dommage car cette aventure abordée autrement aurait pu faire palpiter le lecteur.
A une autre fois.

   in-flight   
22/12/2018
 a aimé ce texte 
Un peu ↓
Malgré le faible nombre de personnages, je me suis moi aussi emmêlé les pinceaux dans le "qui est qui?"
Ce texte m'est sympathique pour une raison principale: la R18. J'en ai quasiment fait le personnage principal du texte, bon en même temps, vous ne l'avez pas mis là par hasard ;). Autant vous dire que je suis passé à côté de la relation mère/fille et de la tempête de neige en arrière fond.
Effectivement, ce texte ressemble au début d'un roman.

   FANTIN   
30/12/2018
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Court sans doute, mais dense et plein d'humanité. Quelques précisions données ici et là pour brosser le portrait rapide de ces deux vies qu'une tempête réunit et dont elle resserre les liens mère-fille en un nœud à toute épreuve.
J'ai beaucoup aimé ce texte sans grands effets, mais profond et juste.
Certain qu'on aimerait continuer à suivre les héroïnes.
Merci Luz

   Pouet   
2/1/2019
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Bjr,

j'ai bien apprécié ce petit instant de vie, ce "sauvetage", cette maman se réappropriant son bébé de fille devenue adulte. Et cette image du câble reliant les voitures comme un cordon ombilical m'est apparue très juste, bien trouvée, émouvante.

J'ai aussi été fort intéressé par le début et le travail de Keelin dans un IME, connaissant un peu le sujet des enfants autistes et j'aurais aimé que ce passage soit un peu plus développé. Il y a autant de formes d'autismes que d'individus et loin de moi l'idée de faire des généralités. J'ajouterais simplement, concernant ce passage:

"La vie venait à eux, très simplement ; il suffisait de les protéger de la part d’agressivité de la société, leur donner joie de vivre et confiance en eux."

que oui, bien sûr cela semble pertinent mais qu'il ne faut pas oublier qu'il faut aussi parfois les protéger d'eux-mêmes, l'automutilation par exemple étant assez fréquente et qu'il faut aussi se protéger et protéger les autres de certains car l'agressivité fait aussi souvent parti de leurs troubles autistiques. Personnellement je ne compte plus les crachats, les coups et les morsures... Mais bien sûr aussi que la rêverie, la poésie sont souvent aussi présentes.
J'ai par exemple cette anecdote d'un enfant qui fixait une fleur en pot depuis de nombreuses minutes et qui m'avait répondu lorsque je l'avais interrogé sur sa posture: "Je suis le gardien du grandissement de la plante."

Voilà ce que je pouvais dire de ce texte qui, au demeurant, m'a fait passer un bon moment.

   Anonyme   
5/1/2019
Je comprends la valeur de cette régression. Lorsqu'un enfant a grandi, gagné son autonomie et pris son envol, on regrette les moments passés qui ne reviendront pas et si une telle occasion se présente malgré tout, c'est un moment d'une grande intensité. La métaphore, ici matérialisée de fait, du cordon ombilical et du ventre maternel, est bien vue. Je ne suis pas une mère, mais un père et je peux en être pareillement touché.
S'il s'agit d'un moment vécu, je comprends que vous ayez songé à vouloir en transmettre l'émotion.

Cela étant, cela reste une anecdote et, précisément, il est dommage que cet instant privilégié soit noyé dans un ensemble d'une très grande banalité. Le paragraphe sur la course de l'attelage et le croisement des véhicules en contre-sens, le plus long de tous, est particulièrement ennuyeux.
Le style ne donne pas plus d'épaisseur à cette anecdote.

A supposer que cette anecdote ait été vécue, peut-être auriez-vous pu imaginer une intrigue pour donner un peu de lecture au lecteur. Certes, mêler fiction et autobiographie peut paraître dérangeant pour celui qui écrit et aurait le sentiment de travestir le réel et trahir les protagonistes, mais ce ne serait pas mensonge dès lors que l'élément principal à transmettre (l'émotion d'un instant privilégié) demeurerait intact. Moi, je suis lecteur et n'ai pas d'histoire à me mettre sous la dent.

   Malitorne   
13/2/2019
 a aimé ce texte 
Bien
C'est court mais j'ai quand même bien aimé cette anecdote hivernale, en fait ça m'a rappelé pas mal de souvenirs : les paysages blanchis, la galère quand il faut rouler sur des routes enneigés, le froid. Une atmosphère rurale bien rendue. Un peu dommage que vous n'ayez pas introduit un scénario plus consistant ou du moins approfondi les rapports mère fille.


Oniris Copyright © 2007-2019