Page d'accueil   Lire les nouvelles   Lire les poésies   Lire les romans   La charte   Centre d'Aide   Liens Web 
  Inscription
     Connexion  
Connexion
Pseudo : 

Mot de passe : 

Conserver la connexion

Menu principal
Les Nouvelles
Les Poésies
Les Listes
Recherche


Humour/Détente
M-arjolaine : Indifférence des Porte-Plumes
 Publié le 26/07/09  -  10 commentaires  -  6401 caractères  -  58 lectures    Autres textes du même auteur

"Mon stylo, c'est ma vie bafouée, mon encre, c'est mon sang martyrisé, mon talent, c'est ma tête relevée."
Roger Knobelspiess


Indifférence des Porte-Plumes


C'était déjà le soixante-cinquième stylo qui me faisait faux bond : je devais mal m'y prendre quelque part. Je ne pouvais m'empêcher de me sentir déprimé : tous mes amis entretenaient avec leurs stylos d'excellentes relations. Il y en avait pour s'en être approprié un depuis toujours, d'autres qui en avaient eu deux, ou trois, dans leur vie tout entière. Il y avait aussi toute une série de petits malins qui volaient de l'un à l'autre avant de choisir définitivement celui qui partagerait leur vie. C'était toujours eux qui choisissaient de commencer ou d'interrompre une idylle avec l'un de ces gratte-papiers : me concernant, la question n'avait pas à se poser. J'attendais d'être choisi, et ne l'étais jamais : chacune de mes rencontres m'enthousiasmait davantage, et toujours, de fabuleuses perspectives s'ouvraient à moi, toutes plus délicieuses les unes que les autres. Mais tôt ou tard, mon élu se dérobait, me quittait pour d'autres ailleurs, me laissant seul comme un vieux con, à me résigner une fois de plus à tenter ma chance avec un autre.


Les vendeurs étaient des hommes sournois. J'étais un habitué de leurs boutiques : j'y revenais avec une régularité métronomique. Je ne manquais jamais de remarquer leurs petits sourires malsains, l'intonation cruelle de leurs voix, la moquerie certaine dissimulée derrière les obligatoires "cela fera quatre-vingt-dix centimes monsieur", et moi bien sûr, j'avais toujours la monnaie exacte, je ne me trompais pas d'un centime, ça n'arrivait jamais. "Au plaisir de vous revoir" et je savais qu'ils n'étaient pas dupes : ce énième stylo me laisserait tomber tôt ou tard. Moi-même j'avais perdu toute trace de confiance en moi : fallait-il être un con pour ne pas être foutu de garder un stylo plus de quelques matins.


C'était donc le soixante-sixième stylo qui se trouvait à présent sous mes doigts. J'entrepris des présentations rigoureuses : il fallait être poli pour avoir la moindre chance, on me l'avait toujours dit. Je dévorais les magazines sur le sujet, je connaissais par cœur les articles du genre "Garder votre stylo pour toujours mode d'emploi" ou bien "Votre stylo vous a quitté ? Comment vous en remettre ?". Leurs conseils me laissaient de marbre : il n'en était pas un pour fonctionner. Le pire était la douleur que ces lectures provoquaient en mon esprit : à les en croire, la faute était entièrement mienne, j'étais seul à provoquer mon malheur, seul à choisir ma solitude. La possibilité que les stylos ne m'aimassent tout simplement pas n'était jamais envisagée. J'en venais à croire qu'effectivement, j'étais répudié, excommunié de cette secte de gens heureux qui me criaient leur bonheur, la plume sur le papier. Mon nouveau compagnon ne semblait pas désireux de me plaire, souhaitant peut-être que je le rejette, moi, avant qu'il n'ait à le faire. Je m'en abstins : la conversation qui eût dû avoir lieu se révéla n'être qu'un vague monologue. Je m'enquis de sa santé, il garda le silence. Je tentai de l'amadouer, de garder un peu de mystère autour de ma personne, histoire qu'il ait envie d'en savoir plus, finis même par m'énerver, rageant, excédé de cette indifférence totale que je suscitais perpétuellement. Allons, ne veux-tu pas me répondre ? Mes doigts te dégoûtent-ils, ou bien est-ce mon esprit ? Sous ma main tu écrirais de grandes choses, des choses magnifiques, cela ne te tente-t-il pas ? Mais réponds-moi nom de dieu !


Le vendeur m'avait certifié que ce stylo ne souffrait d'aucun handicap, je ne pouvais donc décemment pas mettre ce silence sur le compte d'une quelconque incapacité à la parole, mais simplement sur celui d'une réticence affirmée à l'éventualité de converser avec moi : c'était abominable. Les remèdes à mon malheur étaient variés, pas un ne savait me satisfaire entièrement. Je décidai de me jeter sur le premier qui me tomba sous la main, et la providence voulut qu'un alcoolique à l'étage du dessus, trouât son plancher d'un coup de talon bien placé, crevant ainsi mon plafond de par sa jambe maigrichonne, et laissant choir directement sous ma menotte une bouteille de whisky premier prix, aux senteurs enivrantes et aux couleurs mordorées.


Le fracas eut pour conséquence atténuante d'envahir mon appartement d'un nuage de poussière blanchâtre, qui m'aveugla quelques minutes, me laissant les poumons pleins d'une poudre cruelle qui m'irritait la gorge. Sitôt que la clarté du jour fut revenue, je pus décerner sur la table l'absence inévitable de ce soixante-sixième stylo qui s'était, à l'image de ses confrères, discrètement fait la malle.


Il me suffit de quelques gorgées pour achever le pinard : je n'avais guère d'autre choix. "Bonjour monsieur, cela vous fera quatre-vingt-dix centimes monsieur, merci beaucoup monsieur, au plaisir de vous revoir monsieur". Au plaisir de me revoir. Le paradoxe de mon existence était contenu en ces sept syllabes : j'abreuvais de plaisir ces commerçants avares quand ils m'humiliaient au-delà du possible, en me fournissant invariablement les plus infidèles de leurs stylos. Mais j'avais bien conscience qu'il n'y avait que cette solution pour s'offrir à moi, excepté le suicide, qui ne me tentait guère. Le soixante-septième stylo entre les mains, je retournai en mon humble demeure. L'alcoolique du dessus n'avait pas réparé son plancher, et nombre de bouteilles croulaient maintenant sur le mien, certaines se brisant même à son contact. À quatre pattes sur le sol, je décidai de lamper les vagues gouttelettes qui s'amoncelaient devant mes yeux : pour la première fois, je me retrouvai si près du sol que je pus y constater la légère bosse d'une latte décollée sur mon parquet. Emporté par ma curiosité, et sans doute par l'alcool également, je m'empressai de la soulever et pus y découvrir, tous réunis dans l'image d'une petite famille douillettement nichée dans sa demeure, les maints stylos que j'avais pu acheter en mes trente-trois ans de vie.


Une ultime bouteille chut de chez l'alcoolique du dessus : elle eut le temps de réaliser la souffrance innommable qui m'agitait, et, charitable, se dirigea immédiatement en direction de mon crâne.


Ma vengeance était faite : à plat ventre devant mes bourreaux, je leur infligeais le spectacle de mon agonie, et celui de ma lente décomposition. Il en était ainsi. Personne n'y changea rien, car personne ne le sut : le lendemain, l'alcoolique avait retapé son plancher.


 
Inscrivez-vous pour commenter cette nouvelle sur Oniris !
Toute copie de ce texte est strictement interdite sans autorisation de l'auteur.
   Adraboz   
26/7/2009
 a aimé ce texte 
Un peu ↑
J'ai eu le sourire aux lèvres à plus d'une reprise en parcourant cette nouvelle, que je trouve originale et bien écrite, mais je dois dire que la fin m'a semblé un peu abrupte.

J'ai cru déceler un petit hic lexical dans le paragraphe 5, je me permets de recopier ci-dessous le passage en question.

(...) Le fracas eut pour conséquence atténuante d'envahir mon appartement d'un nuage de poussière blanchâtre, qui m'aveugla quelques minutes, me laissant les poumons pleins d'une poudre cruelle qui m'irritait la gorge.

Sitôt que la clarté du jour fut revenue, je pus DISCERNER (au lieu de "décerner"; cependant, "CONSTATER" ne conviendrait-il pas mieux ? Simple suggestion de ma part !!) sur la table l'absence inévitable de ce soixante-sixième stylo qui s'était, à l'image de ses confrères, discrètement fait la malle. (...)

   florilange   
26/7/2009
 a aimé ce texte 
Un peu
Bonjour M-arjolaine,
D'accord avec la remarque précédente (discerner au lieu de décerner). Également, si j'étais 1 whisky je me sentirais insultée de me faire traiter de pinard.

Ce texte me paraît bien écrit & il est amusant d'imaginer que les stylos ont 1 personnalité et n'en font qu'à leur tête.

Mais, si l'on veut aller loin avec 1 de ces outils, mieux vaut y mettre le prix. 67 stylos à 90 centimes font... le prix d'1 stylo de qualité, qui ne lâchera pas son auteur. Avant l'informatique, presque tous les auteurs connus ont + ou - décrit les rapports étroits qu'ils entretenaient avec leur moyen préféré d'écriture. |o|

Amicalement,
Florilange.

   solidane   
26/7/2009
 a aimé ce texte 
Bien ↓
J'aime assez les histoires où les objets ont une âme. C'est le cas ici même si celle-si se perd un peu en fin dans de texte dans autre chose, et onperd le fil. C'est dommage à mon sens. Reste une histoire bien écrite.

   Anonyme   
27/7/2009
 a aimé ce texte 
Un peu ↓
Bonjour,

je trouve que la plongée dans l'absurde est toujours délicate car on peut très vite tomber dans l'excès et lasser le lecteur. C'est un équilibre qu'il me semble difficile de maintenir et qui, pour être vraiment efficace, doit à mon sens, bénéficier d'une structure et d'une évolution très rigoureuses.
J'aurais donc aimé plus de réalisme ou de pragmatisme dans le traitement du sujet (le prix du stylo, franchement pas raisonnable et à ce prix là, pourquoi n'en prendre qu'un à chaque fois, ça n'est pas logique, surtout s'il redoute les quolibets du vendeur).
Et puis, pourquoi n'a-t-il pas changé de modèle de stylo ? Cela aurait pu conduire à quelques descriptions amusantes de ses différents partenaires et pousser un peu dans la direction des rencontres sentimentales que tu évoques sans l'exploiter suffisamment à mon sens.
Je pense que c'était là tout l'intérêt de ta nouvelle, faire avec ces stylos une sorte de tournez-manège, tu avais plein de possibilités (letel le poussait à écrire comme Marc Lévy, la honte, tel autre comme Bukowski et l'amenait à boire...)
Voilà, bien sûr, ce n'est que mon avis, une idée divertissante mais j'ai l'impression que tu es passé(e) à côté de ton sujet ou de son potentiel en tout cas.

   Anonyme   
27/7/2009
Bonjour M-arjolaine. En ce qui me concerne, j'ai eu du mal à finir ce récit, qui a mon grand regret, ne m'a pas divertie même si ce dernier est bien écrit. Un peu d'humour, peut-être aurait réveillé cette histoire qui aurait pu, à mon avis, nous emporte dans cet univers surréaliste, mais un peu terne à mon goût. (C'est juste mon impression).

   Anonyme   
28/7/2009
 a aimé ce texte 
Un peu ↑
Excellente idée de départ, l'idée est amusante et originale. Malheureusement, à mon avis, il y a encore trop de hauts et de bas dans le style, des passages à vide qui gâchent, en quelque sorte, les très bons moments qui les suivent (et ils ne sont pas rares).
Cela reste une bonne nouvelle néanmoins.

Bonne continuation.

   jaimme   
8/8/2009
 a aimé ce texte 
Un peu ↑
Une idée de départ particulièrement intéressante, mais... j'attendais plus de richesse dans son développement. C'est dommage.
Quelques effluves d'ennui par moment au milieu de mots judicieusement choisis.
Merci quand même.

   leon   
8/8/2009
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Voilà un texte qui déconne bien : une belle petite histoire absurde, pas prétentieuse pour un sou, avec une bonne chûte, bien loufoque, avec tous ces stylos cachés sous le parquet et ce drôle d'alcoolique qui balance ses bouteilles. J'aime bien + et j'attends avec impatience vos prochains textes...

   Milwokee   
23/12/2009
 a aimé ce texte 
Bien
Sujet original que les affres de souffrance dans lesquels sombre un homme mal-aimé fusse par les stylos ! On en vient à compatir avec le héros, qui ne cherche qu'à sympathiser avec ces petites êtres capuchonnés et se voit systématiquement rejeté sans raison valable. On sent le poids qui l'accable lorsqu'il va en racheter un neuf à ce terrible vendeur dont l'ignominie nous laisse sans voix...
Vraiment bien traité, on se laisse emporter jusqu'à ne plus se rendre compte que tout ceci n'a ni queue ni tête, et l'humour est effectivement au rendez-vous, grâce à la détresse absurde qui envahit ce malheureux.

   widjet   
17/1/2011
 a aimé ce texte 
Pas
Après sa « petite roublarde » qui recélait quelques attraits surréalistes intéressants et avant son « Amande », je me suis laissé tenter par le premier opus de M-arjolaine. Ma déception est grande. S’agit-il d’un texte de jeunesse ? Quoiqu’il en soit, j’ai trouvé le style très lourd et la lecture a été franchement pénible par ce manque flagrant de fluidité. Je ne vais pas citer tout ce qui a parasité ma lecture (et mon plaisir) mais voici quelques indications :

« Il y en avait pour s'en être approprié un depuis toujours » : formulation lourdingue

« qui volaient de l'un à l'autre » : même si ce n’est pas inexact, « passaient » eut été plus juste

« Moi-même j'avais perdu toute trace de confiance en moi » : moi, même, je, moi. Ca fait beaucoup.

« Le pire était la douleur que ces lectures provoquaient en mon esprit : à les en croire » : dieu que c’est laborieux comme phrasé !

« …crevant ainsi mon plafond de par sa jambe maigrichonne » : idem, c’est lourd à lire.

« Sitôt que la clarté du jour fut revenue » : pourquoi mettre un « que » et un « fut ». Supprime et ça coule tout seul. De faon générale, tu mets trop de « que » et ça alourdit la phrase (pense à te lire à voix haute, ton oreille repérera naturellement tous ces scories »)

«… elle eut le temps de réaliser la souffrance innommable qui m'agitait, et, charitable, se dirigea immédiatement en direction de mon crâne » : choix des verbes (souffrance qui agite), « se diriger en direction » etc…désolé, mais tout est à revoir dans cette phrase.

Et j’en passe…

Sur l’histoire, c’est également un peu barré, ça me rappelle l’auteur Solidane (dans ses bons jours lol !). Le début est pas mal…Le reste s’éternise et le final déçoit. C'est dommage car l'idée est bonne et le fait de personnaliser le stylo (l'arme absolue de l'écrivain) aurait pu donner quelque chose de passionnant.

Je n’ai pas aimé.

W

PS : petit conseil, même si ce n'est pas faux, je te suggère de ne pas mettre aux pluriels des phrases comme "leurs stylos", "leurs sourires" car cela dépersonnalise un peu. Les maintenir au singulier confère renforce une appartenance (voire donne un rapport affectueux) à l'objet cité (leur stylo en l'occurence) ce qui en plus va bien dans le ton de la nouvelle et du but recherché. Dis moi si je ne suis pas clair (il est tard et j'écris vite)


Oniris Copyright © 2007-2018