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Sentimental/Romanesque
MAPIE : Comme dans un tableau d'Edward Hopper
 Publié le 11/08/19  -  9 commentaires  -  6216 caractères  -  70 lectures    Autres textes du même auteur

J'aime les tableaux d'Edward Hopper car j'imagine l'histoire des personnages qui sont le plus souvent entourés de solitude, ils attendent, mais quoi ?


Comme dans un tableau d'Edward Hopper


Elle est assise seule à une table, le regard absent, elle boit son thé par petites gorgées, automatiquement, sans y faire attention. L’ambiance du bar est froide, un air de Gershwin semble s’approprier l’espace. Les couleurs sont lisses, formant des contours nets sur la vitrine qui reflète le noir de la nuit. Parfois, elle lève les yeux lorsque le patron fait tomber une cuillère ou pose une tasse de café sur le comptoir étincelant. Il aimerait bien discuter un peu avec cette jeune femme, il s’ennuie, ce soir les clients ne se sont pas donné rendez-vous comme d’habitude le samedi. Et puis, elle l’intrigue avec son air triste et anxieux, son joli chapeau dissimule ses pensées et quand par hasard elle lève la tête, il peut admirer ses traits fins et sa bouche maquillée de rouge carmin.


Elle pense qu’elle ne devrait pas attendre, il ne viendra pas. Son estomac se noue à cette pensée, elle n’a pas le droit d’être là, à mendier son attention, à trahir les valeurs qui l’ont toujours guidée. Mais elle l’aime, contre toute attente car la première impression n’était pas vraiment bonne. Dans ce bureau, son air autoritaire et très sûr de lui l’avait rebutée. Mais elle n’avait pas le choix, ce travail tombait à pic et elle ne pouvait pas refuser cette offre. Son mari était au chômage et il fallait éduquer les enfants selon les règles strictes qu’elle avait fixées, rien ne devait être négligé. Elle s’était dit en sortant de cet entretien qu’elle ne resterait pas longtemps dans cette ambiance guindée et qu’elle chercherait un poste plus adapté à son niveau d’études, dès que possible.

Et puis, elle ne sait pas pourquoi, peu à peu, les impressions déplaisantes à son égard s’étaient atténuées. Elle commençait à l’apprécier, une complicité s’est peu à peu installée entre eux, sans qu’elle s’en aperçoive. C’est lui qui a posé les premiers jalons, des regards intenses, des compliments épurés, mais ces instants ne duraient pas, il se rattrapait vite et son statut d’homme de pouvoir reprenait le dessus. Alors qu’elle avait mordu à l’hameçon, il se débattait comme un poisson hors de l’eau et replongeait dans sa vie de bourgeois bien installé et bien marié. Dans ces années cinquante, à New York, les femmes devaient respecter leur rôle dans la société. Femmes au foyer, éduquant les enfants et accueillant leur mari avec un sourire bien étudié le soir, ou alors, dans son cas, accepter d’être une jolie secrétaire un peu futile et tout faire pour bien cacher ses capacités intellectuelles.


Alors, elle se détestait d’être aussi faible, aussi sensible, ce n’était pas digne d’elle. Et puis, un jour, il lui a donné un rendez-vous, qu’elle a accepté en se maudissant. Elle a dû attendre toute une semaine, les nerfs à vif, la tension montait chaque jour un peu plus. Ils se sont vus, une rencontre passionnée, physique, mais qui lui a laissé un goût bizarre. Plusieurs fois encore, la même intensité et toujours une impression de gâchis lorsqu’elle rentrait chez elle, les larmes au bord des yeux. Au bureau, il redevenait froid, distant, on ne discutait pas les ordres. Elle ne se sentait bien nulle part, elle pensait à lui, vivait pour lui et se blâmait de plus en plus. La frustration était totale car aucune discussion n’était possible, jusqu’à aujourd’hui. Elle a pris le dessus, elle a provoqué ce rendez-vous, ne lui laissant aucune échappatoire, sa lettre de démission ayant servi de moyen de chantage.


Et la voilà, comme une âme en peine, dans ce café trop lisse et lugubre. Le personnage, sa solitude et le décor semblent tout droit sortis du tableau d’Edward Hopper, « Automat ».

La lettre enfouie dans la poche de son manteau turquoise, sa main moite la tripotant nerveusement.


Dehors, l’air est glacé, son chapeau bien ancré sur sa tête, son écharpe autour du cou, il se cache derrière un réverbère. Elle ne le voit pas, il peut l’observer sans risque d’être reconnu. Il ne peut pas entrer dans ce bar, il ne doit pas, elle doit comprendre que la vie ne doit pas être déviée par un simple coup de cœur, son destin est plus important, il doit être brillant, reconnu par ses pairs. Comment peut-on briser une ligne de vie, sans écarts, que l’on s’est fixée ? C’est inconcevable. Son esprit cartésien a raison, toujours, ne pas se laisser aller à la sensiblerie. Et pourtant, elle est là, belle, douce, elle l’attend, il n’arrive pas à vivre sans elle. Pourquoi a-t-elle besoin de plus ? Les moments qu’ils ont partagés sont agréables, cela devrait suffire. Ils sont mariés tous les deux. Que vient faire l’amour là-dedans ? L’amour ? Cette sensation ne lui a jamais traversé l’esprit, c’est juste une attirance. Elle est sa secrétaire, c’est de bon ton dans les affaires d’avoir une maîtresse, c’est…


Sa pensée se heurte soudain à l’arrivée de larmes dans ses yeux clairs. La gorge serrée, il plaque sa main contre la vitre et ne peut plus la décoller. Il ne ressent plus le froid, les larmes se figent sur ses joues, les battements du cœur résonnent dans sa tête. Il s’accroupit sur le trottoir, attendant que la crise passe. Les rares passants font mine de ne pas le voir.

Le patron du bar sort sur le pas de porte pour fumer une cigarette et manque tomber sur cet homme assis par terre. Tout en jurant, il se baisse et constatant que ce n’est pas un clochard, il l’aide à se relever et l’entraîne à l’intérieur, au chaud. Il le porte pratiquement jusqu’à la première chaise, l’installe et se précipite pour aller lui chercher un verre d’eau.


Le bruit éveille la curiosité de la jeune femme, elle se fige en prenant conscience de la scène qui se joue devant elle. Elle se précipite, entoure l’homme de ses bras, il fond à nouveau en larmes, la tête enfouie dans le manteau turquoise.


Ils resteront des heures dans ce bar, à parler doucement, évaluer la situation et trouver une issue au drame d’un amour impossible. Fatigués, ils rentreront dans leur famille respective, les larmes séchées, le sourire aux lèvres. La lettre a été négligemment jetée dans une poubelle, ils se sont dit « à demain au bureau ».


C’est la première fois qu’elle ne ressent aucun goût bizarre, aucune sensation de frustration, ni de gâchis. Elle sourit et embrasse ses enfants.


 
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   poldutor   
16/7/2019
 a aimé ce texte 
Un peu
Très courte nouvelle,inspirée de la toile "automat" de Edward Hopper.
L'auteur imagine la raison qui pousse cette femme à attendre quelqu'un dans un bar la nuit.
Je n'ai pas trop aimé cette raison, cela me semble un peu léger et psychologiquement faux : la fin est peu crédible...
Le décor est cependant bien planté, l'écriture agréable, mais l'on ne s'attache pas aux personnage.
Dommage.
poldutor E.L

   hersen   
17/7/2019
 a aimé ce texte 
Un peu ↑
Un sent/rom pur et dur !

La situation est bien exposée, voire trop, peu de place nous est laissée à nous, lecteurs. Elle est banale, pourrait-on dire, ce qui n'empêche pas forcément qu'elle soit contée. Mais alors, il faudrait une écriture moins clinique, il faudrait de l'originalité autrement, lâcher un peu du lisse.

J'aime beaucoup qu'ils "évaluent la situation",ça fait un peu pète-sec pour des amoureux fous :)) et c'est un peu à l'image des personnages : peu attachants car, je crois, pas suffisamment complexes, la ligne directrice ne laisse guère rêver.
Une histoire d'amour qui fait un peu morne.

   Sylvaine   
21/7/2019
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Je ne connais pas le tableau, mais je trouve la démarche intéressante et la nouvelle bien venue. La situation est certes banale - volontairement ? - mais exploitée avec finesse et sensibilité. J'ai bien aimé le passage de la description "physique " - le décor, les personnages, tout ce que le tableau lui-même donne à voir - à l'évocation des sentiments, de l'histoire, de son contexte historique - tout ce qu'il suggère à l'auteur et qui va au-delà de la description proprement dite. Une lecture très agréable.

   Donaldo75   
11/8/2019
 a aimé ce texte 
Bien
Bonjour Mapie,

J'ai trouvé cette nouvelle bien écrite, avec une tonalité douce et triste à la fois. L'atmosphère propre à certains tableaux d'Edward Hopper est bien rendue; le lecteur sent que c'était le but du texte sans pour autant trop percevoir l'exercice de style.

Merci,

Donaldo

   senglar   
12/8/2019
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour MAPIE,


C'est tout Hopper ça, on manque aller au bout de l'aventure et la situation se fige. Mais l'on est rasséréné, on a posé un jalon et on se dit que c'est très bien même si l'on paraît pensif. Après tout il y a de la lumière s'il y a du noir autour, de l'obscurité à l'extérieur, on est dans cette lumière, faire partie du tableau, être à l'intérieur est déjà un acquis, la situation est ainsi posée qui ne se détériore pas et il y a une certaine délectation dans l'attente qui a des allures d'éternité.

L'esprit de la scène est bien saisi pour ce que je saisis moi-même d'Edward Hopper.

Qui a dit que le poisson était malheureux dans son bocal à partir du moment où celui-ci était un aquarium ? Il attend tout simplement - en situation - comme les consomma/teurs/trices derrière la vitrine de ce café. Et la photo est en couleur :)
Vous m'amenez à me demander si Hopper n'est pas le peintre du statu quo, et le statu quo est une forme de bonheur.
Ni frustration ni gâchis...

J'acquiesce !


Senglar

   maria   
11/8/2019
Bonjour mapie,

Dommage que l'imagination à partir d'une oeuvre d'art donne une histoire aussi banale. Une narration sans fioriture mais claire, efficace, seulement pour la compréhension et non pour le plaisir de la lecture.

Merci pour le partage et à bientôt.

   Cat   
18/8/2019
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour Mapie,

Comme dans un tableau de Hopper, mais pas tout à fait, puisqu'au final l'amour, le vrai, vient tout réchauffer.

Bien sûr il ne se vivra pas dans la norme, au grand jour, mais de savoir qu'il ne s'agit plus d'un banal plan Q, rend les choses plus belles.

J'ai bien aimé la montée en puissance de ce portrait brossé. Tout y est, dans la plus pure tradition du sentimental romantique. Quant à l'happy end, il est moins édulcoré qu'il n'y paraît.

Merci pour cette lecture. A vous relire et pour nous apprendre à mieux vous connaître, n'hésitez pas à commenter les autres auteurs (et même à participer aux divers forums). Cela apporterait votre plus à la vie du site de partage qu'est Oniris.


Cat

   jaimme   
28/8/2019
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour Mapie,
J'ai été touché par votre courte nouvelle. Elle est d'une juste sensibilité. Juste car elle s'accorde très bien à la période des années cinquante, puritaine, sexiste. Mais à toutes les époques: l'amour.
J'aime ce présent qui ancre la description dans une quasi immobilité, propre à un tableau. J'aime l'écartèlement entre les sentiments et l'emprise sociale. J'aime que la description soit bien plus celle des sentiments que celle de l’œuvre picturale. J'aime l'ensemble de ces justesses.
Un petit regret: que l’œuvre soit citée. La mettre en exergue aurait suffi. Là, affirmer: "le décor semble tout droit sorti du tableau", expulse la narration hors de l’œuvre. On n'est plus dans le tableau, on est "comme" dans le tableau.
Merci pour cette lecture et bonne continuation.

   Lulu   
18/9/2019
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour Mapie,

J'ai été agréablement surprise par cette narration qui vous a été inspirée à partir d'un tableau que j'ai très vite vu prendre vie. Face à un tableau, je n'imagine pas nécessairement toute cette dynamique que vous mettez ici en oeuvre autour du personnage de cette femme qui attend.

J'ai trouvé que vous aviez très bien réussi cette incarnation d'un personnage dont on voit des traits et des couleurs initiales sur lesquels vous n'insistez pas. Le jeu des allusions suffit et c'est très bien. Cela m'a beaucoup plu. Le tableau prend vie dès le premier paragraphe.

Ensuite, j'ai aimé entrer dans la vie de ce personnage, la suivre dans ses pensées. Les phrases sont efficaces dans leur construction au présent de narration : "Elle pense qu'elle ne devrait pas attendre, il ne viendra pas."

J'ai toutefois regretté que vous précisiez l'époque et le contexte qui m'ont semblé trop explicatifs, comme de trop dans le système narratif. Ainsi, dans ce passage : "Dans ces années cinquante, à New York, les femmes devaient respecter leur rôle dans la société. Femmes au foyer, éduquant les enfants et accueillant leur mari avec un sourire bien étudié le soir, ou alors, dans son cas, accepter d’être une jolie secrétaire un peu futile et tout faire pour bien cacher ses capacités intellectuelles."
En effet, je trouve que cela fait une trop grosse rupture par rapport aux pensées du personnage, et que l'explication est inutile. On perçoit bien le tempérament de cette femme au travers de ses pensées. Vouloir préciser les années 50 et New York, pourquoi pas ? Mais peut-être autrement ou ailleurs dans le texte m'aurait moins gênée.

La couleur turquoise du manteau est superbe. Son côté vif met au coeur de la narration cette femme qui reste centrale au-delà du tableau.

La fin de l'intrigue m'a plu. Peut-être ai-je trouvé l'ensemble trop bref pour une esquisse à partir d'une oeuvre picturale qui a donné lieu à un regard ouvert sur l'imaginaire ? En développant un peu plus, je crois que l'ensemble aurait pu être tout aussi intéressant, mais ce côté bref paraît, finalement, comme une trame, un essentiel auxquels chacun peut apporter quelque chose.

Cette histoire m'a fait penser à un mode de vie ou à des choix de vie qui laissent, ici, tellement de choses entre les lignes. Les liens entre les personnages m'ont paru si réalistes.

Enfin, l'écriture me semble bonne dans l'ensemble.

Tous mes encouragements, et bienvenue sur le site !


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