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Fantastique/Merveilleux
Marian : Le loup, le renard et la belette
 Publié le 27/05/08  -  4 commentaires  -  22328 caractères  -  93 lectures    Autres textes du même auteur

L'effroyable orage oblige Hermine à prendre refuge dans un bouge où elle retrouvera quelques vieilles connaissances. Amis et ennemis.


Le loup, le renard et la belette


Gronde tonnerre, gronde. La pluie s’abat comme un seau d’eau sur la tête de l’imprudent qui s’aventure plus d’une seconde au-delà du préau en taule. Une frêle créature vient se réfugier sous celui-ci, insuffisamment protégée par son imperméable beige et ruisselant. Son maquillage n’est plus qu’une lacrymale boue noire et bleue mise en valeur par la pâleur de son teint. Cette femme insignifiante, aux cheveux courts et blonds, aux trente-cinq ans donnant naissance à quelques rides timides, dirige le perçant de ses yeux émeraude vers la fenêtre la plus proche. À l’intérieur, il fait bon, une lumière douce et chaleureuse caresse le bois d’un long comptoir auquel sont accoudés les réfugiés. Elle se retourne pour lire l’enseigne. Celle-ci branle au gré de la tempête, émettant un grincement inquiétant. « Au petit pot de beurre » peut-on lire, lorsqu’un éclair daigne vous éclairer la scène. Inspirant et inspirée, la femme à l’imperméable bouscule un vieil ouvrier en bleu de travail pour enfin accéder au battant de la porte d’entrée. Dès qu’elle pousse celui-ci, une tendre tiédeur pénètre sa peau. Elle comprend aussitôt qu’elle est trempée jusqu’aux os.


La première place vacante lui convient très bien. Elle s’assied péniblement, perturbée par un frisson inopportun. Son imperméable sèche maintenant sur le grand portemanteau collectif. Elle n’est plus vêtue que d’un pull de laine blanche et d’un pantalon gris, pas vraiment épargnés par l’averse. Sentant ses chaussettes imbibées au fond de ses souliers de cuir, elle jure intérieurement, essayant de se rappeler ce qu’elle est venue faire dans ce trou paumé.


Il n’y a qu’un barman. Un homme svelte, une barbe coupée court, des longs cheveux bruns attachés en natte, des traits durs imprimés sur son visage de quadragénaire fatigué. À l’image d’un tavernier d’antan, il essuie une chope vide à l’aide d’un chiffon à carreaux rouge et blanc, tout en faisant la causette à un ivrogne. Il est débordé, mais ne semble pas s’en inquiéter. Le mauvais temps lui amène plus de clients qu’à l’accoutumée. Chacun attend d’être servi à l’abri de la tourmente.


Installant ses coudes sur le comptoir, elle annonce sa commande de sa voix la plus assurée. Elle reçoit un hochement de tête en guise de réponse. Quelques instants plus tard, un grand café chaud vient se glisser entre ses mains tremblantes.


- La pluie vous a pas ratée, fait le tavernier.


Sa voix est rauque, mais aussi apaisante que le crépitement de la bûche dans la cheminée.

D’ordinaire, la blonde aurait accueilli la remarque avec un froid mépris.


- Sale temps, s’entend-elle répondre, en toute neutralité.

- Attention à ce que votre maquillage ne coule pas dans votre tasse. C’est mon meilleur café.


L’homme décoche un léger sourire.


- En la circonstance, je devrais l’apprécier. Avec ou sans maquillage.


Le barman semble satisfait. Il retourne à la commande suivante, lentement, sûrement. Le petit établissement est bientôt bondé. Il s’est empli d’un brouhaha auquel se mêlent des tintements métalliques et le raclement des chaises en bois sur le parquet.


Lorsque le battant grince à nouveau, c’est un excentrique qui débarque. Guitare dans le dos, pantalon et veste en jean cramoisis, tatouages et boucles d’oreille. Ses cheveux en bataille et ses favoris sont aussi roux que le foyer. Lui aussi affligé d’une petite quarantaine, ses yeux vifs et son style particulier lui donnent pourtant une allure juvénile. Il s’installe à côté de la femme, commande un Yoichi vingt ans d’âge, et ne peut s’empêcher de jauger discrètement sa voisine. Cette dernière se détourne du personnage, décidant de ne pas lui accorder plus d’attention. Le barman revient bientôt avec un verre ambré peuplé de quelques glaçons.


- Le whisky est une mauvaise chose, adresse-t-il à son client.

- Surtout le mauvais whisky, répond le roux, du tac au tac. Mais quoi qu’en pense Bernard, celui-ci est censément le meilleur.


L’homme à la natte a pour lui un clin d’œil complice.


- Je ne crois pas avoir déjà entendu quelqu’un compléter ma phrase. Mais vous avez raison. Celui-ci est le meilleur.

- Comme le café ? intervient la blonde, amusée. La situation m’oblige à admettre qu’il est délicieux.

- Kopi Luwak, explique le barman. Ça vient d’Indonésie.


L’autre hoche la tête avec une légère moue.


- Je suppose qu’il ne sera jamais meilleur que maintenant, poursuit-il, désignant la fenêtre du menton.

- Je suppose... murmure la femme.

- Je vois que vous avez une petite scène, fait l’homme étrange, se raclant la gorge.


Le barman lui fait signe d’attendre une seconde. Il revient un peu plus tard, une fois les commandes satisfaites.


- La scène ? On a du jazz et du folk, de temps en temps. Parfois même de la scansion et du slam. Mais rien de prévu ce soir.

- Je peux ?


Le tavernier est un instant interloqué, puis, ayant un regard pour la guitare, son visage s’éclaire. Le fracas de la foudre ponctue sa réplique.


- Normalement, je refuse.


Le roux ricane doucement, sortant la guitare de sa housse et installant un tabouret sur le petit promontoire, sous le silence attentif de ceux qui l’ont remarqué. Rien que par son look, l’homme a ses partisans et ses détracteurs. La salle se divise d’ores et déjà entre ceux qui souscrivent et ceux qui soupirent. Mais les deux camps s’accordent à suivre avec curiosité les gestes maniérés de l’incongru improvise.

Les premiers accords trahissent un air connu. Cela rassure ceux qui n’avaient pas envie de voir en lui un véritable original.


« C’est dans dix ans, je m’en irai

J’entends le loup et le renard chanter »


Aussitôt que les premiers mots viennent flotter aux oreilles de l’assistance, portés par une voix légère et tranchante, l’unique Breton du bouge pousse un cri de contentement et lève joyeusement sa chope vide au-dessus de sa tête, reprenant avec entrain la mélodie de sa voix grave. Mais il se trompe sur le rythme, car la version acoustique proposée par l’énergumène est plus lente et plus mélancolique.


« J’entends le loup, le renard et la belette,

J’entends le loup et le renard chanter »


Quelques timides applaudissements offrent un fond sonore aux acclamations hystériques du breton aviné. Le musicien échange un regard avec le barman. Ce dernier hoche la tête avec un sourire. Encouragé, il fouille sa tête et sa guitare à la recherche d’un air. Ses doigts ne tardent pas à glisser le long des cordes en quête de la note familière.


- C’est une composition, annonce-t-il, inquiétant les uns et forçant l’admiration des autres.


« Ces larrons qui tous trois traversèrent les époques

Maintenant portent les habits des étrangers

Alors que leurs fables sont gravées dans le roc

Se soumettent humblement à leur réalité »


Le fil léger de la mélodie se teinte de mélancolie à l’approche d’un petit instrumental. Le timbre grave et rauque du chanteur, chantant à peine, scandant pleinement, souligne parfaitement chaque couture, donnant une étrange impression de professionnalisme.


« Prédateur et chasseur que personne ne moque

Solitaire au pelage gris comme la suie

Qu’on le nomme Isengrin, Akela, Amarok

Sa bonté, son honneur, sont ses seuls ennemis »


La guitare chante un nouveau refrain. Peu l’ont remarqué, mais le tavernier a cessé d’essuyer sa vaisselle en écoutant la deuxième strophe. La femme blonde au comptoir n’a plus d’yeux que pour les pincements de la senestre et les glissements de la dextre.


« La seconde est aussi discrète que la nuit

Qu’elle fuit car elle craint d’y voir son passé

Elle fouille, elle fouine, invisible à l’envi

Cependant, elle est là, finissant son café

Se repassant tout bas ce refrain qu’elle chérit »


La jeune femme sent son cœur battre le tambour, faisant vibrer sa chétive poitrine. Les nez dans sa tasse, elle fait l’autruche, ses joues rougissant à mesure qu’elle prend conscience qu’elle a l’air d’une idiote.


« Le dernier, celui que tout le monde attendait

À qui tous, à raison, en ont toujours voulu

Ce vilain polisson, bien qu’il lui resterait,

Me dit-on, plus de dettes que de poils au cul »


Ce dernier couplet sonne bien comme une improvisation, car les mots ne tombent pas tout à fait juste. Cependant, le musicien est parvenu à fasciner son monde, avec une mention spéciale pour le barman et la jeune femme blonde, tous deux captivés. Ou plus exactement captifs. Comme surpris par un piège dont ils ne peuvent se défaire. Seul l’homme de scène s’en aperçoit, lorsqu’il pose un regard inquisiteur sur les deux visages perplexes. Pris au dépourvu, mais d’un naturel flegmatique, l’homme à la natte reprend son activité première, l’air de rien. Les commandes affluent depuis que le roux annonce qu’il jouera bien un ou deux autres morceaux. De toute façon, l’averse n’est pas en voie de diminution. Il est fort probable que personne n’entre ni ne sorte avant quelques heures.


Tandis que l’amuseur s’essaie à réciter « Le corbeau et le renard » accompagné de son instrument favori, la blonde sent son téléphone portable vibrer.


- Oui ? décroche-t-elle.

- T’es où ? s’entend-elle répondre par une voix trop familière.

- Dans un café. J’attends la fin de l’orage.

- T’attendras longtemps. C’est la tempête dehors. D’un genre qu’on n’avait pas vu depuis quelques années. Aux infos, ils ont dit qu’il y avait eu des morts dans le sud. Des toits arrachés et tout.

- Tu peux pas venir me chercher en caisse, j’imagine.

- C’est interdit. Y a déjà des arbres sur la moitié des routes. Sans compter les accidents. C’est le bordel dehors.

- Qu’est-ce que je fais, alors ? Je passe la nuit ici ?


Son ton ayant monté d’un cran, elle attire involontairement l’attention de ses voisins.


- Je reste en contact. Dès que ça se calme, je viens. T’es où ?

- Pas la moindre idée. J’ai échoué là par hasard.

- Rappelle-moi quand tu sauras. En tout cas, je suis content d’entendre que tu vas bien. Je me suis fait un peu de souci.

- Bah voilà. Je vais bien. Je te rappelle.


Elle raccroche avec un soupir. Les gens autour d’elle se détendent également, ressentant un léger mépris pour celle qui étale sa vie en public, mélangé à une évanescente culpabilité d’avoir suivi la conversation d’un bout à l’autre avec intérêt. Le barman passe devant elle avec sa seconde commande. Il hoche la tête, les lèvres pincées.


- C’est ce qu’ils disent aussi à la radio, engage-t-il. Et ça a l’air violent. Les pompiers sont débordés.

- Vous êtes sûr que c’est pas l’auberge de la fin du monde ? soupire une nouvelle fois la jeune femme.


L’homme écarquille les yeux.


- L’auberge de la fin du monde ?

- Oui. C’est un endroit où l’on se perd quand il fait mauvais.

- Il fait mauvais, aujourd’hui, sourit le barman.

- Sensiblement. Et on y fait d’étranges rencontres.

- Alors on pourrait effectivement se méprendre.


Il fait un signe de tête en direction du roux, qui range sa guitare malgré les protestations de ses quelques fans. Il vient ensuite retrouver sa place, toujours vacante, aux côtés de la jeune femme, à qui il adresse un regard satisfait. Celle-ci, malgré un puissant effort pour se contenir, sent son cœur accélérer à nouveau.


- Le monde est petit pour que nous soyons tous trois réunis dans cet endroit, dit-il avec un soupçon de nonchalance.


Le barman et la femme se regardent, cherchant à déchiffrer le message de l’excentrique. Le premier range imperturbablement les chopes sèches sur une étagère pour se donner de la contenance.


- C’est la vie, répond-il enfin, haussant les épaules, comme s’il n’avait pas réellement compris ce que cela impliquait.


C’est maintenant cet homme svelte à la longue chevelure brune qui attire l’attention de la femme.


- Tous les trois ? répète-t-elle, incrédule.

- Et puis c’est une sacrée coïncidence, reprend le roux. Ce temps de chien - si j’ose dire.


Il s’esclaffe.


- Isengrin ? fait la femme.

Le barman s’arrête une seconde de ranger la vaisselle. Il ne se retourne pourtant pas.


- Ici, je m’appelle Louis.


Elle se tourne maintenant vers l’homme à la guitare et son whisky.


- Renard ?

- Moi, c’est Renaud, précise ce dernier. Comme le chanteur.

- Facile, juge le barman. Et toi, beauté ? Quel nom t’es-tu donné ?


Elle étudie longuement le fond de sa tasse avant de répondre.


- Hermine.


Les deux compères se regardent l’un l’autre, avant d’éclater de rire.


- Au petit pot de beurre, ajoute la jeune femme.


Et tous trois rient de plus belle. Ceux qui remarquent leur manège sont perplexes.


- Tu sais qu’on raconte partout que le Chasseur a eu ta peau, fait la blonde, essuyant ses larmes.


Comme à son habitude, le tavernier commence sa réponse par un haussement d’épaules.


- C’est aussi bien comme ça. Et puis... Je dois avouer que c’est pas passé loin. Ma jambe s’en souvient encore.

- De nous tous, c’est bien toi qui a le plus souffert, renchérit ledit Renaud. Et je dois avouer que je n’y suis pas pour rien.

- Je ne suis pas rancunier.

- Le pardon est divin.


Renaud impose ses mains et lève les yeux au ciel en une parodie de prière.


- C’est qu’on a laissé du temps au temps. Depuis quand ne s’est-on pas vus ?

- Tous les trois ? demande la jeune femme. Quatre siècles au moins. Je me souviens avoir croisé Renard y a un moins d’un demi-siècle. Mai soixante-huit.

- Ah ! réagit ce dernier. Le bon temps. Presque aussi drôle que le dix-huitième.

- T’es dans tous les bons coups, toi.

- C’est une manière d’apprécier les humains. Dany ! J’ai de la sympathie pour les roux et les rebelles. Mais j’ai de loin préféré la compagnie des gars du dix-huitième. Oh, et puis il y a eu ce cher Alcofribas, parmi les célébrités que j’ai bien connues. Bah ! La liste est trop longue !

- Ces histoires d’hommes, c’est pas mon truc, soupire Louis.

- Et pourtant, il suffit que tu offres une fois refuge à l’un de leurs petits pour qu’ils te consacrent un conte, remarque Hermine. Je t’en veux pas. J’ai adoré cette histoire.


Faussement gêné, Louis marmonne quelque chose dans sa barbe. Il s’excuse de devoir retourner au travail, répondant à l’appel d’un client énervé. Manifestement ivre, ce dernier gesticule et crie, insultant ses voisins de comptoir. Ceux-ci adressent au barman une batterie de regards gênés le suppliant de maîtriser l’importun. Le sourire apaisant et la force tranquille, Louis se plante devant l’excité. Il lui intime de se calmer sans user de la moindre menace. Évidemment, se croyant plus fort que la tempête, l’hurluberlu s’emporte, intensifie ses attaques verbales et ses moulinets de bras. Comme son entourage ne peut plus le contrôler, les quelques hommes confiants de la salle tirent leur chaise et encerclent le perturbateur, prêts à intervenir au signal du tavernier ou au moindre mouvement réellement agressif. Percevant qu’il est seul contre tous, l’ivrogne fait un pas en arrière, trébuche.


- Oh cong ! Qu’on me le fouteu sous la pluie. Il l’a bieng cherché ! s’exclame un homme du sud aux manches relevées.

- Sinon, on le ligote, et au coin ! propose un autre.

- J’en dis qu’un peu d’eau fraîche lui ferait du bien, suggère Renaud, d’une voix mielleuse.


Cette dernière idée recueille le consensus. Les gros bras se font valoir en ferrant le triste individu, qui se débat comme un diable. Louis veille à ce qu’aucun coup déplacé ne soit donné, afin que les événements ne tournent pas au règlement de compte. Au final, un carré de costauds transporte le malheureux, chacun par un membre. L’homme de tête pousse la porte d’un puissant coup de pied. Alors qu’un cinquième tient le battant ouvert, sous les acclamations de l’assistance, les quatre gros bras font balancer leur victime d’avant en arrière, poussant des rugissements virils.


- À la une, à la deux, et à... entonne un grand chauve.


Alors qu’ils lâchent en même temps leur prise, faisant effectuer un immense vol plané à l’homme ivre, le grondement d’un puissant coup de tonnerre occulte à la fois la fin du décompte et le son de l’atterrissage de l’importun dans la boue. Les quatre tortionnaires s’apprêtent à sortir pour voir ce qu’il est advenu de leur drôle d’oiseau. Un souffle d’inquiétude les chatouille. Tout le monde en vient à espérer qu’ils n’y sont pas allés trop fort. Un éclair illumine le pas de la porte et les balèzes ont un mouvement de recul. Une grande silhouette se tient sur le seuil, soulevant de sa seule main gauche le corps inanimé de l’ivrogne. Jetant ce dernier quelques mètres devant lui, au milieu du bar, il fait un pas en avant et apparaît dans la douce lumière du chandelier, obligeant le quatuor musclé à lui céder plus d’espace. Sa carrure impressionnante est enveloppée dans un long imperméable couleur chocolat. Un large chapeau noir, dans le style seizième siècle, dessine une ombre sur son visage. Celle-ci couvre ses traits, dévoilant simplement une bouche aux fines lèvres, appartenant à un homme d’un certain âge. Sa main droite tient la lanière d’un fusil, certainement l’élément le plus improbable du tableau. L’homme lève lentement une main gantée tandis que chacun retient son souffle. Il se décoiffe, découvrant un visage dur de sexagénaire, parcouru par d’inquiétantes cicatrices. Même les éléments se taisent lorsque sa voix grave et ténébreuse résonne à travers la salle.


- Bonsoir, articule-t-il de son ton de croque-mort.


Ses yeux gris parcourent rapidement l’assemblée de visages livides qui lui fait face. Ne s’arrêtant sur aucun d’entre eux, il poursuit.


- Je suis à la recherche des quelques amis qui ont dû prendre refuge céans, en raison de la tourmente.


Louis est figé derrière son comptoir, mais son expression ne trahit ni peur ni confusion. Hermine est littéralement pétrifiée. C’est comme si son pire cauchemar était venu la cueillir en plein éveil. Renaud est le seul à faire dos à l’inconnu. Il s’est allumé une cigarette pour faire illusion, mais son souffle s’est ostensiblement accéléré.


L’homme au fusil fait quelques pas en direction du comptoir. Tous s’écartent pour lui faire de la place. Posant ses coudes sur le bois verni, il plante son regard glacial dans celui de Louis, qui parvient non sans mal à le contenir.


- Nous allons boire à ta santé, si tu veux bien.


Il dévoile un sourire carnassier que le barman semble ne pas goûter.


- Je vois, intervient Renaud. Ce n’était donc pas une coïncidence. Il ne manquait plus que lui.

- La tempête annonçait la venue du Chasseur, complète Hermine.


Le vieil homme se saisit du verre d’Armagnac qui vient de lui être servi et le vide cul sec.


- Quel malotru, désapprouve Louis. Un si bon alcool.


Le Chasseur prend un air satisfait.


- Pour qui es-tu venu, cette fois ? demande amèrement le propriétaire. Nous trois, peut-être ? Nous sommes les derniers. Personnellement, je suis las de cette course sans issue.

- Ne le presse pas, ironise la jeune femme blonde. Ça fait mille ans qu’il cherche à nous attraper. Et voilà qu’il nous a tous les trois en même temps. C’est un instant qu’il doit savourer.


L’homme en manteau les fait taire d’un coup de poing sur le comptoir.


- Quand vous aurez fini de spéculer comme des adolescents, vous pourrez me laisser dire ce que j’ai à dire.


Un peu abasourdis, les trois concernés scrutent avec perplexité le visage de leur ennemi.


- Je prends ma retraite, annonce froidement ce dernier.


La nouvelle plonge les proies dans un mutisme méditatif. C’est au tour du Chasseur d’étudier leurs expressions.

Renaud est le premier à réagir.


- Comment une créature aussi rusée que toi peut-elle espérer nous piéger avec un stratagème aussi éculé ?

- Je me doutais que tu réagirais ainsi, goupil, ricane l’homme. Tu as bien compris qu’il ne s’agit pas d’un stratagème.

- Je sais aussi ce que cela signifie pour moi, ajoute le roux.


Le vieux plonge un regard pensif dans son verre vide.


- Je suppose qu’il n’y a pas d’arrangement, de remise de peine ou d’échappatoire possible ? poursuit le musicien.

- Pure rhétorique, sanctionne le Chasseur.


Les deux hommes se redressent de toute leur taille. Renaud a le regard vide. S’il ne donnera pas de larmes, sa tristesse est tangible. Il contemple une ultime fois à sa guitare, préfère la laisser sur place.


- Que se passe-t-il ? s’enquiert Hermine.


Renaud se retourne vers ses deux compagnons.


- C’est une vieille histoire, explique-t-il, avec un sourire mélancolique. Une autre dette des miennes.

- Depuis quand paies-tu tes dettes ? sanglote la jeune femme.


L’homme au fusil se racle la gorge.


- On ne trompe pas le Chasseur.


Sous le regard interloqué des témoins, les deux hommes, celui en rouge et celui en noir sortent en silence. La blonde larmoie et le barman lui tend un mouchoir.


- Adieu, Renard. Adieu, odieux Chasseur, murmure-t-il.


Le ciel se serait éclairé s’il n’avait été couvert de ces nuages sombres et agressifs. Alors que l’aurore approche, la pluie s’affine, devenant comme un rideau droit et fin. Le vent a cessé de balayer l’unique rue du patelin, aussi sombre et vide que d’habitude.


Face à face sur le bitume ruisselant se tiennent les deux hommes, à dix pas l’un de l’autre. Du plus vieux on ne peut deviner que la mâchoire travaillant un chewing-gum, le reste étant caché sous l’immense chapeau noir. Son fusil toujours sur l’épaule, les gouttes glissant le long de son couvre-chef, il est immobile, regarde droit devant lui. L’homme en rouge, les cheveux collés par la pluie, se tient les pouces dans sa ceinture bariolée. Pinçant périodiquement sa lèvre inférieure, il trahit sa fausse décontraction.

Un éclair traverse le ciel. D’un mouvement brusque, l’homme en imperméable saisit son arme et fait feu. Avant qu’il ne touche sa cible, celle-ci est sur lui, plantant ses crocs dans sa gorge vulnérable. L’homme dégage la bête d’un coup de poing, puis porte une main à sa blessure.


Le renard gît maintenant sur le pavé du trottoir. Ses soubresauts prennent rapidement fin. Sa bouche ensanglantée semble s’être définitivement figée en un sourire satisfait. Une longue seconde s’écoule, et l’homme au fusil tombe à genoux.


- Ainsi finit le goupil, lâche-t-il dans un dernier souffle. Ainsi finit le Chasseur. Bien que cela ne fît point partie du programme.


 
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   Anonyme   
27/5/2008
Excellente histoire, assez originale, qui plus est. Et pas mal écrite, vraiment.
J'ai aussi apprécié les clins d'œil que l'on découvre ici ou là dans cette histoire.
Bon, quelques incongruités dans certains détails, mais rien de grave.

Suivant la cotation « Ninjavert », je mets « j’ai beaucoup aimé ».

   Anonyme   
28/5/2008
 a aimé ce texte 
Bien ↑
J'ai aimé.
C'est fluide, bien écrit, ponctué de références... et d'humour.

Simplement un retour à l'enfance transposé dans le monde cruel des adultes...

Je n'ai même pas prêté attention à la forme tant le fond est bon... je suppose donc que la forme convient parfaitement et que les erreus (s'il y en a) ont échappé à ma vigilence tant j'étais prise dans ton récit.

Et la jument de Michaux et son petit poulain dans tout ça?
:-)

Merci beaucoup, c'est la première fois que je te lis, je m'y recollerai avec un plaisir non dissimulé.

   Anonyme   
3/6/2008
 a aimé ce texte 
Bien ↑
j'ai beaucoup aimé. cette prose où intervient ponctuellement quelques rimes bien placées pour nous mettre subtilement dans l'ambiance. ce côté fantastique tiré du conte et des fables. il n'y a que les dialogues qui m'ont parfois un peu perturbé mais pas déplu. mais il semble que ce soit la chose la plus difficile à écrire.
ah et autre petit détail qui ma gêné, le titre : non pas qu'il ne convienne pas, mais il fait un peu peur si j'ose dire, on ne s'attend pas à un texte comme celui-ci, et puis finalement, il donne le pourquoi du comment dès le début, même si, je l'avoue, la surprise est quand même au rendez-vous.
à noter que si j'ai lu ta nouvelle c'est suite au commentaire que tu m'a laissé pour la mienne. un très bon commentaire qui en dit beaucoup. et merde, il est mieux écris que la nouvelle qui le précède.
donc merci.
je suis impatient de lire la suite de ton travail.

   Flupke   
26/1/2009
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↓
D'habitude je ne suis pas trop fan de fantastique, mais là je dois avour que j'ai beaucoup aimé.
Une certaine originalité dans cette anthropomorphisation des protagonistes, avec un final avec un duel à la Sergio Leone. Très ien écrit et lecture agréable. Merci.


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