Page d'accueil   Lire les nouvelles   Lire les poésies   Lire les romans   La charte   Centre d'Aide   Liens Web 
  Inscription
     Connexion  
Connexion
Pseudo : 

Mot de passe : 

Conserver la connexion

Menu principal
Les Nouvelles
Les Poésies
Les Listes
Recherche


Sentimental/Romanesque
mattirock : Les sourires fragiles
 Publié le 19/06/17  -  7 commentaires  -  39134 caractères  -  150 lectures    Autres textes du même auteur

Nervous break down en Normandie.


Les sourires fragiles


I – CHIEN PLUIE


Le ciel était gris, et l’eau aussi. Le sable, lui, était comme un miroir, car il était humide, la mer venait à peine de se retirer. Une femme en K-way vert et bleu et rouge marchait sur la plage, et devant elle courait son chien. Il agitait la queue dans tous les sens et sautait sans cesse pour attraper les embruns. Elle le suivait sans dévier de sa trajectoire, et de là où j’étais, de la terrasse de ma maison, je pouvais distinguer la trace de ses pas qui grandissait alors qu’elle s’éloignait. Elle avait l’air perdue dans ses pensées, ailleurs. Il ne pleuvait plus, et elle avait gardé sa capuche. Contraste : son chien semblait prendre le pied de sa vie. Il bondissait, se roulait dans le sable, s’ébrouait, et j’entendais ses jappements de joie depuis mon repère. À un moment, je vis à sa façon de se tenir qu’il s’était mis à chier, et la femme ne le remarqua pas. Elle passa à côté de lui comme un fantôme. Le bleu et le rouge de son K-way étaient passés, gris, comme l’eau et le ciel, tout se mélangeait, et elle semblait voler. La Normandie faisait souvent cet effet-là, elle faisait voler les gens, elle les transformait en nuages. Moi, je m’ennuyais ferme sur ma terrasse. Deux semaines que je me traînais dans la maison de feu mon père, en attendant d’avoir des nouvelles de Cat. Catherine. Ma femme. Quel prénom dégueulasse. À notre première rencontre, j’avais dit : c’est con que t’aies un prénom comme ça. J’t’appellerai Cat, ça fait mieux. Comme d’habitude, elle avait dit oui, que je pouvais faire comme je voulais, que j’étais son petit amour. Vingt ans plus tard, notre dispute avait éclaté comme ça. Pour une raison ou pour une autre, j’avais lâché :


– Cat, tu m’fais chier ! Tu sais que dire oui ! oui ! oui ! même quand j’te baise mal ! même quand j’me fous de ta gueule devant mes potes ! oui ! oui ! oui ! Mais putain, laisse-toi pas faire ! À cinquante ans, t’es toujours pas foutue de me foutre une baffe !


Et comme je le lui avais en quelque sorte demandé, Cat me colla ce jour-là la baffe du siècle. Il faut bien comprendre qu’elle ne l’aurait jamais fait si je ne lui en avais pas suggéré l’idée.


– Et maintenant, quoi ! Tu vas m’virer de chez moi ? À ta place, c’est ce que j’ferais !


Et Cat m’avait viré de chez moi. Et j’étais parti à Grancamp, Normandie. Le paradis sur Terre.

Je m’ennuyais donc ferme sur ma terrasse, à guetter la bonne femme et son K-way et son chien dans le gris de la vie. Entre deux bourrasques, pour m’amuser, je mis mes doigts, mes index et mes majeurs, dans ma bouche pour émettre un sifflement d’enfer.

La femme se retourna. Je pouvais presque distinguer sa capuche virevolter et claquer contre son visage, c’était un peu ridicule. Elle balaya les rivages du regard, mais elle ne me vit pas. Son chien était en alerte, et avait arrêté de chier. Je sifflais une deuxième fois. Elle me fit un signe de la main. Son chien lui sauta dessus, la déséquilibra, et une bourrasque la mit à terre. Une langue de sable se souleva et lui arriva en pleine tronche. Elle fit quelques roulés-boulés, puis ne bougea plus. Je ne distinguai qu’une masse bleue et rouge au sol, et j’étais bien content de mon tour. Je m’allumai une cigarette. La masse ne bougeait toujours pas. Je me déplaçai au bord de ma terrasse et tendis le cou pour y voir mieux. Pas de mouvement. J’allai chercher mes jumelles dans mon salon, sur la vitrine dans laquelle je rangeais mes voitures miniatures de collection. À travers les jumelles, je vis le chien lécher le visage inanimé de la bonne femme. En soupirant, j’entrepris de descendre. De ma terrasse descendait une vieille échelle du temps où ma maison était une guérite de pêcheur. L’échelle était rouillée et partait en copeaux, mais l’urgence de la situation méritait que je prenne ce risque inconsidéré de la descendre quatre à quatre. Un véritable Superman, je me dis, le torse bombé par l’orgueil du sauveur. Une bourrasque me déséquilibra alors que je sautais au sol, et je tordis ma cheville.


– Putain de putain.


Quelle connerie. Qu’est-ce que j’en avais à foutre, de cette greluche solitaire sur la plage ? Elle s’était ramassée, bon, mais était-ce vraiment de ma faute ? J’avais dans l’idée que c’était celle de son connard de chien. Je boitais sévère lorsque j’arrivais à la plage. J’avais encore une bonne centaine de mètres à faire. Ma cheville enflée s’enfonça dans le sable mouillé, et ça me fit un peu de bien. J’enlevai mes chaussures. Une fine pluie se mit à tomber, et à travers son rideau je distinguai le cabot, dressé sur ses pattes comme un loup devant l’homme, qui me fixait du regard. En traînant la patte, je les rejoignis, lui et sa maîtresse. Je la pris par l’épaule et la secouai. Elle avait la gueule côté sable, et du sable plein la gueule. Je la retournai. La secouai. Le chien me regardait avec interrogation.


– MADAME, je hurlai, dans le vent.


Les vagues venaient chatouiller ses cheveux qui s’étalaient au sol comme une auréole. Ou comme les filaments d’une méduse, je ne savais pas trop.

Elle ouvrit les yeux, et ils étaient bleus, et je me sentis con, parce que ça faisait comme dans les films, et que j’aimais pas les films, surtout quand il y avait des scènes comme dans les films, et c’est à ça que je pensais quand je vis ses yeux, pour ne pas penser à autre chose. Et puis elle les ferma, et regarda vers la mer, qui bruissait gentiment. Et puis elle se redressa sur les coudes, toujours sans me regarder, moi j’étais sur les genoux, à côté d’elle, et je pensais aux films à la con. Et elle renifla, et je l’entendis renifler mais je ne la vis pas car je ne la regardai plus, et je sentis qu’elle remettait ses cheveux en place, ils étaient rendus filasse à cause du sel et du vent et de l’humidité.

Elle regarda encore la mer et moi j’étais toujours à genoux, je regardais le sable, la mer je connaissais. Et puis elle se leva et s’épousseta les jambes, et le K-way. Je me levai aussi, et je lui tendis la main.


– Samir, je lui dis.


Elle me serra la main, et me demanda si c’était moi qui avais sifflé et je dis oui. Elle dit : c’est à cause de vous que je suis tombée, je dis que je m’excuse, et pour me faire chier, elle ne me répond pas et elle regarde la mer. Je décide de rentrer. Je dois avoir le pied dans le sable car ma cheville est toute trempée. Quand je regarde, c’est le chien qui m’a pissé dessus. Je lui fous un coup de pied, et la fille me file une gifle. Cette fois, elle me regarde bien dans les yeux, et c’est pas comme dans les films, et je me sens tout petit et ridicule. Humilié, je fais volte-face et je retourne à ma maison. Au bout de cinq minutes, je me retourne, la femme a repris sa marche lente et sa trace s’agrandit au fur et à mesure qu’elle s’éloigne.


II – MAIN PUTE


À vingt-huit ans, j’avais dit à Cat :


– J’aimerais bien qu’on ait un gosse.


Elle avait dit oui. Après ça, c’était no limit à la fornication. On devint des robots du sexe, on baisait tout le temps, sans capote, dans le coffre de sa voiture avant même d’avoir sorti le pique-nique, sur la balançoire du jardin public, sur une toile de tente même pas montée, aux toilettes de son travail quand je venais la chercher à dix-huit heures, dans la chambre de ses parents, dans la salle d’attente de son gynéco. Mais, rien. La sauce ne prenait pas, et pourtant c’était dans le mille à tous les coups. Alors je lui avais dit :


– Tu crois pas que tu devrais aller faire des tests ?


Elle avait dit oui. Elle avait fait toute une batterie de tests, et on avait continué de faire l’amour, mais les tests ne donnèrent rien et nos ébats non plus. Alors un jour, pendant qu’elle était au travail, je suis allé chez mon médecin, comme ça, par acquit de conscience, sans y penser, et quand j’eus les résultats, tout s’effondra en moi.

Cat devint alors encore plus gentille, plus conciliante, plus docile. Toujours aux petits soins, le regard empli de bienveillance, jamais un mot plus haut que l’autre. La vérité, c’est que je lui faisais pitié. Mais, l’avouer aurait été si douloureux que je préférais m’aveugler, et je me persuadais que tout allait bien, et que rien n’était si grave, et c’est à ce moment-là que s’installa entre la vie et moi une méfiance distante, un doute silencieux, que je remisai au plus profond de ma conscience.


Je plongeai ma cheville dans un seau rempli de glaçons. J’en piochai trois pour les mettre dans mon verre de whisky. Le froid dans mon pied me donnait mal à la tête. Je sortis le pied. Versai mon whisky et les glaçons dans le seau. Me resservis un verre, cette fois sans glace. L’aspirai d’une traite. Reflet dans mon miroir. Pas beau. Barbe hirsute et irrégulière, cheveu fin et teint maladif. Veste en jean de clochard, pantalon de velours de l’avant-guerre. Regard bovin et dépressif, dents jaunies par la clope. Tente un sourire. Pire. Larmes dans les yeux, j’suis une merde. Je me ressers un verre, et je mets tout mon poids sur ma cheville tordue, comme ça, pour me punir d’être une merde. Douleur aiguë, dans la cheville d’abord puis dans tout le corps. Tellement mal : migraine. Je me mets sur un pied, sur celui qui fait mal. Encore plus mal. Ma jambe tremble, ma cheville tordue va bientôt flancher. Je tombe en arrière, le verre s’explose, je m’ouvre la main, du sang partout, je cherche mon téléphone portable avec ma main gauche, et j’appelle Violaine, ma voisine.


Violaine, c’est une vieille pute. Quarante ans qu’elle est dans le métier. Ses clients sont principalement des vieux, mais elle me dit que des fois aussi elle a droit à son petit jeune vigoureux. C’est aussi ma voisine. Et un peu ma mère, spirituellement. Ma vraie mère n’aurait jamais été pute, elle était beaucoup trop bien pour ça, la conne. Au bout de trois sonneries, elle décroche.


– Samir ! Quoi ?

– Salut Violaine… Euh… Je… Tu as une armoire à pharmacie ?

– Quoi c’est des capotes que tu veux ? Si c’est ça, j’en ai plein les tiroirs !

– Nan… Genre des bandages, des antidouleurs, ce genre de trucs…

– Ah bah ça aussi… Dans mon métier, ça sert. Je suis avec un client là, il se finit tout seul dans la douche. J’arrive.


Sacrée Violaine, toujours prête à aider, à se plier en quatre pour son prochain. Ça doit être son côté pute.

Quand elle arrive, je tiens ma main pleine de sang, et il y a une tache grande comme la mer sur le sol, et Violaine prend peur. Elle me prend par le bras et m’emmène m’asseoir. Elle me fait mon bandage. Elle me sert un thé, et me file trois gélules de codéine, et quinze minutes après je suis bien défoncé. Je lui dis :


– Tu sais Violaine, en vrai, j’aurais pu me démerder tout seul… Mais je… t’es comme une mère pour moi, tu comprends.


Et là Violaine elle peste dans sa barbe, et sans me regarder elle s’en va en claquant la porte. Moi, je m’endors, sur le fauteuil en rotin de feu mon père.


Quand je me réveille, ça va pas trop mal, je suis encore dans le coton, et c’est bien. Un livre traîne, c’est Le blé en herbe de Colette. J’arrache une page, je me la fourre dans la bouche, et je la recrache, et je rigole. Je tente de m’extirper du fauteuil mais mes jambes ne me portent pas. Je tombe sur ma main, elle se ré-ouvre. La honte. Je suis complètement à la ramasse. Je refais mon pansement. C’est pas parfait, mais ça tient. J’ai faim.


III – VILLAGE FILS


Je sors par le petit jardinet, en bas. Il donne sur la route. Je donne sans faire trop exprès un petit coup de pied dans un nain de jardin de feu mon père. J’ouvre le petit portail, il frotte sur l’herbe haute et humide que je n’ai pas tondue et que je ne tondrai pas. Je jette un regard à la plage. Cette fois, il n’y a personne. Les gris sont foncés, il va faire nuit dans quelques minutes. Il est dix-neuf heures, et je n’ai plus qu’une heure pour me trouver à manger au village. À vingt heures, les commerces ferment. Je longe la plage, les mains dans les poches. Une fine bruine vient me réveiller, et je sors de l’état cotonneux dû à la codéine. Quelques mouettes virevoltent dans le silence. Je ne croise qu’une voiture : une vieille Ford Fiesta bleu marine, phares jaunes, et je ne distingue pas le conducteur dans le clair-obscur. La route surplombe la plage, et entre la route et la falaise il y a un espace d’herbes hautes. Tout est mouillé. Je marche sur un petit chemin de terre pour piétons ou vélos. J’aperçois le village, un peu plus loin, au bout de la route. J’aurais dû prendre un ciré, et quand j’arrive au bar je suis trempé. Avant de rentrer, je jette un coup d’œil curieux à l’intérieur. Qui est là ? Y a le vieux Dédé, complètement taré, le Yoyo, et le Kiki. Ils sont tous accoudés au comptoir, et ça picole du rosé. J’ai pas trop envie de leur parler. Le bar est sur la place de l’église. En attendant que les trois poivrots se cassent, je rentre dans l’église. Elle est mignonne. Il n’y a personne. Je m’assois sur un banc, et je regarde Jésus, là-bas sur l’autel. Enfin, sur sa croix sur l’autel. Et je commence à blasphémer.


– Petit fils de pute, je chuchote. J’la tringle ta mère, moi !


Je réfléchis, je me souviens de je-ne-sais-plus quelle chanson :


– J’la prends dans le bain, Marie !


Jésus me regarde, insolent.

Je hausse le ton.


– Tu crois que tu vas t’en sortir, petit pédé ? J’vais te cracher dessus, tu vas voir ! Haha, j’vais t’en foutre plein la gueule, moi, de mon sperme de merde ! Tu vas regretter ce que tu m’as fait. Quoi ? Je n’étais pas assez bien pour toi ? Pas digne de me reproduire ? Connard !


À présent, je suis sur l’autel, et je secoue la croix doucement.


– Tu crois que j’suis pas assez bien pour avoir un gosse ? Tu crois que j’suis qu’un raté ? Tu vas voir ! Tu vas voir !


Et je commence à me défroquer en secouant la croix un peu plus fort.

Mais alors que mon pantalon tombe sur mes chevilles, Jésus commence à osciller dangereusement. Affolé, je tente de remonter mon futal, mais trop tard. Tout s’effondre sur moi, et la dernière chose que je vois, c’est le visage de Jésus, tout près du mien, les sourcils froncés, et je me ramasse le coup de boule du siècle.


– C’est l’fils d’Jean !

– Qu’est-ce qu’il fout à moitié à poil ?

– Euh… Quelqu’un veut bien enlever le Jésus là ?

– Haha, on dirait qu’ils…

– Ta gueule Kiki !

– C’est l’fils d’Jean, l’pêcheur ?

– Lui-même, qu’a crevé d’maladie l’an passé !

– Pauv’p’tit ! Son père c’tait un s’cré phénomène !

– Ouais, paraît qu’l’avait construit s’propr’bateau et qu’y s’prenait pour un gars de roman !

– Sur Isère ?

– Tu dis quoi, Kiki ?

– J’dis, un gars de Romans-sur-Isère ?

– Nan nan, un gars de roman, de bouquin, idiot !

– Bon, quelqu’un enlève le Jésus ?

– Ben j’voudrais bien mais j’sais pas trop si faut toucher là, à tout c’merdier. C’est pas très catholique.

– Mais va finir par crever, l’fils d’Jean !

– L’a la main qui saigne, pis l’front.

– Doit avoir un peu mal à la bite, aussi.

– Pff… Ta gueule Kiki.

– Ben c’est vrai, celle de notre Seigneur, l’est en plâtre, c’pas tout doux !

– Ta gueule Kiki !


Quand je me réveillai, y avait Kiki, Yoyo et Dédé qui m’reluquaient, comme les rois mages devant le petit Jésus. Jésus ! Merde ! Je me relevai sur les coudes, et regardai autour de moi. Ils avaient remis la croix debout, mais le nez de Jésus était pété.


– Viens, on va boire un rosé, me dit Kiki, et j’acceptai.


Dans le café, y avait une espèce de soupe disco qui passait, le nouveau Daft Punk ou un truc du genre.

Je commandai un rosé, pour ne pas faire tache, et je l’avalai en deux minutes. Puis :


– Faut que j’aille au Carrouf les gars. J’ai les crocs.

– Ouais, salut p’tit gars, t’en fais pas pour tout à l’heure, on dira rien pour le nez de Jésus, après tout t’es l’fils d’Jean !


Jean. Quand j’avais quinze ans, il a fait sa crise de la soixantaine. Il est parti de la maison, en me laissant avec ma mère, la personne la plus rasoir de la terre. Il s’est construit un bateau. Un jour il m’avait dit comme ça :


– Tu sais, Samir, j’ai jamais voulu avoir d’enfants.


Là, ça m’avait fait bizarre. Bon j’avais quinze ans, et j’savais encaisser. Il avait repris :


– J’suis pas fait pour ça. Ça m’a foutu une de ces haines, quand ta mère m’a dit qu’elle était enceinte… Mais y a un truc qu’était sûr, c’est qu’on allait pas avorter. Pas mon genre de m’débiner. Alors bon, j’t’ai supporté comme j’ai pu… J’ai mis ma vie à moi de côté, j’ai abandonné tous mes rêves, tous mes espoirs… Après, à cause de toi, j’ai fait une dépression. J’suis tombé dans l’alcool. J’me suis mis à taper ta mère. Et tu sais quand j’ai arrêté tout ça ? Quand j’ai décidé de me casser. C’est pour ça, j’me tire à Grancamp. Pour arrêter de taper ta mère. À cause de toi. Tu comprends ?


Le pire, dans tout ça, c’est que je comprenais. Que je savais que j’aurais fait pareil. C’était horrible, avoir un gosse ! La perte de liberté, l’absurdité de la vie. Alors mon père, je le comprenais parfaitement. Je lui ai dit :


– Oui, oui, je comprends. Ne t’inquiète pas.


Il m’avait passé la main dans les cheveux et m’avait secoué la tête. Ma nuque avait craqué, et j’avais eu mal, mais rien dit.

Donc il était parti à Grancamp, et je l’avais revu que la semaine d’avant qu’il crève. Il avait une espèce de dégénérescence au foie, on a jamais trop su quoi. Il était tout vert kaki. Ma mère avait pleuré toute la semaine. Elle était encore amoureuse de lui, j’en étais sûr. Un soir, je lui avais dit :


– Papa m’a dit qu’il te tapait.

Elle était restée coite.


– Il m’a dit qu’il te tapait à cause de moi.


Là, elle m’avait mis une gifle. J’avais jamais vraiment compris pourquoi.


Bon, la conclusion de tout ça, c’est que j’avais maintenant une maison de vacances à Grancamp, et que c’était fort utile en cas de scène de ménage.

Au Carrefour Express, la vendeuse m’accueillit avec un grand sourire, ce qui me donna l’impression d’être quelqu’un, quelqu’un d’important, et j’achetai tout un tas de conneries pour lui faire comprendre qu’elle ne se trompait pas. Une bouteille de champagne, des Cotons-Tiges, quatre rouleaux de scotch, deux petits-suisses et une tapette à mouches. Et trois sandwiches triangles, la classe.


IV – K-WAY PARTY


Je grignotais mes jambon-beurre sur la place du marché, assis sur un petit muret. Trois jeunes vieux avec de la barbe et des cheveux longs installaient ce qui commençait peu à peu à ressembler à un podium. Il y allait avoir fête. Une grande banderole fut déroulée contre la mairie :

Fête du cochon et de la saucisse.

En mâchant l’emballage de mon sandwich, je me demandais si ce n’était pas là une sorte de pléonasme, ou bien. Après, je me rendis compte que je mangeais du plastique et j’oubliai tout ça. J’étais en train de cracher des bouts de trucs dans la poubelle de la place quand on me tapa sur l’épaule.


– Samir ? a fait la voix.


Je fis volte-face, mais j’avais encore du plastique entre les dents.


– ’a’ut, j’ai fait, la main devant la bouche.

– Quoi ? a fait la fille au chien.

– ’a’ut !

– Je comprends pas.


J’enlevai ma main.


– J’ai dit « salut ».

– Ah, d’accord. Par contre, vous avez des trucs entre les dents.


Elle fit la grimace, un peu écœurée.

Excédé, je tournai les talons.


– Attendez, je voulais pas vous vexer, c’était pour rire !


Elle m’agrippa le bras. Une espèce de bagad breton s’installait sur scène. Quel affront. En Normandie ? Je lançai un crachat en direction des musiciens.


– Mmmh vous voyez le type à la bombarde, là ? C’est mon ami.


Les gens qui disaient mon « amie » ou mon « ami » me faisaient chier, c’était toujours tendancieux, on ne savait jamais trop si ça voulait dire : « Donc t’enflamme pas, mon petit » ou « t’inquiète c’est que mon pote ». Je demandai donc :


– Tu couches avec ?

– Non.

– Donc c’est juste un pote ?

– Non.


Le gars en question souffla dans son tromblon. Les poils de mes avant-bras se hérissèrent. Je remarquai la tension dans la nuque de madame Chien.


– T’es bretonne ? je fis, craintif.

– Ouais. Lanvellec.


Je fis un signe de déglutition, et ça la fit rire.


– Tu t’appelles comment ?


Samir, dix ans et demi, demi-gaule.


– B.

– B ?

– B.

– B !


Elle me regarda, et je me sentis con, j’avais l’impression de rater un épisode, d’être à la ramasse, ringard, dépassé, pas dans le coup.


– Et lui, c’est qui ?

– Gweltaz.


Le prénom à la con. Je trouve une jolie petite pépée, il faut qu’elle soit en couple platonique de mes deux avec un Breton qui s’appelle Gweltaz, qui joue de la bombarde, dans un bagad, dans mon village, devant mes yeux, et mes oreilles. En tant que Normand, ce genre de choses, ça vous refile une envie de cogner, je ne vous raconte pas. C’est notre côté Viking. Il me fallait un verre.

Au bar, y avait Kiki, Yoyo, et Dédé. Je leur présentai B. Ils rirent dans leurs moustaches. Elle aussi, faut dire qu’avec des surnoms pareils… Ils lui offrirent à boire, elle but, et nous rîmes. Puis le bagad commença son concert. Tout le public était circonspect. Mais quel abruti d’employé municipal les avait acceptés ? Quelques maigres applaudissements agitèrent la foule, jusqu’à un final pathétique de reprise de Tri Matolod.

B. connaissait les paroles par cœur, et au bar on a bien rigolé, on s’est donné des franches tapes dans le dos avec Kiki, Dédé et Yoyo, en regardant la jolie blonde parodier les chanteurs bretons. Cette marque d’autodérision était la bienvenue chez les Normands. À la fin, on était bien bourrés quand Gweltaz nous a rejoints. Je vais pas vous mentir, c’était un bon type. Il était très gentil avec B. Mais nous, ça nous a rendus jaloux, et on s’est rassemblés un peu plus loin autour d’une neuvième chopine, et nous avons maudit les Bretons tout le reste de la soirée, en observant du coin de l’œil B. et Gweltaz minauder en cachette.

À la fin, il y eut un bal, et ensuite, les lumières et le bruit s’éteignirent. Puis B. vint vers moi.


– Tu sais, Samir… Gweltaz et moi… On aurait bien besoin d’un peu d’aide. En fait, le bagad repart ce soir, mais moi je dois rester ici, et Gweltaz aimerait bien aussi, mais je n’ai pas de maison…

– Pas de maison ? Alors quoi, tu dors dans la rue ?


Elle me fit signe que oui. Avec son petit minois, sa tête de petite chatte apeurée, j’allais pas dire non. Putain de putain. Nous partîmes, et je fus leur guide à travers les joncs pour rejoindre la maison de feu mon père. À un moment, Gweltaz proposa de nous jouer un petit morceau pour la route, et je lui promis que s’il faisait sortir ne serait-ce qu’une note de son machin, je lui enfilerais par les narines et je lui ressortirais par le trou du cul. Il n’a pas joué.

En arrivant, je leur servis une tisane, et je pris un whisky. J’observais Gweltaz alors qu’il buvait son breuvage. C’était un petit gars. Plus jeune, beaucoup plus jeune que B., qui devait avoir quoi… quarante ?


– T’as quel âge, B. ?

– Quarante-cinq.

– Et toi, Gweltaz ?

– Seize.


J’avalai mon whisky de travers.


– Saloperie de saloperie ! AAAH !


Je ne m’en remettais pas. Ni du whisky dans le mauvais conduit, ni de l’âge de Gweltaz. Oh, et puis après tout, ils faisaient bien ce qu’ils voulaient. Alors je dis simplement :


– Je vais me coucher. Bonne nuit. Le canapé se déplie.


B. affichait un sourire moqueur que j’aurais bien fait disparaître. Mais les mots ne me venaient pas, j’étais épuisé.


V – BATEAU IVRE


Le lendemain, une douce lueur baignait le salon. Gweltaz dormait dans le fauteuil, Le blé en herbe sur les genoux. B. était affalée, nue, à plat ventre sur le canapé. Je lui jetai une couverture. Elle avait de jolies fesses, un peu blanches mais jolies. Pour une quarantenaire.

Je préparai le café, et je m’adossai à mes placards, et je les observais. Ils baignaient tous deux dans la lumière, comme deux putains d’anges, le visage apaisé, un doux sourire aux lèvres… Dehors, quelques oiseaux piaillaient, il était encore tôt, et le temps aujourd’hui allait être radieux. Je pourrais peut-être les emmener faire un tour sur le bateau de mon père ? Le café se mit à bouillir, mais je ne pouvais arrêter de manger des yeux ce spectacle de Morphée. De drôles de sensations me firent frissonner. Gweltaz ouvrit un œil, et presque aussitôt, B. grogna. Je me jetai sur le café.


– Qui est pour un bon café ?


Pas de réponses, mes deux invités grognèrent encore une demi-heure avant d’être capables d’aligner deux mots corrects.

Mes plans avaient eu le temps de changer. J’étais en confiance, j’avais pris ma douche, je sentais bon, je m’étais lavé les oreilles avec les Cotons-Tiges achetés la veille.


– B., tu voudrais que j’t’emmène faire un tour en bateau ? je fis.


Elle jeta un regard en coin à Gweltaz. Et puis :


– Oh oui, on serait super contents de t’accompagner !


Diable.

La tête basse, je les menai au garage, où le bateau de feu mon père était stocké. Nous croisâmes Violaine, mais je lui fis signe que ce n’était pas le moment, je n’étais pas d’humeur. Le bateau était sous une bâche. Nous la retirâmes, dans le silence. J’espérais que B. se rendait bien compte que je n’étais pas content de la tournure des choses. Comme un gamin, je fronçais les sourcils, et j’évitais son regard. Bien fait pour elle, na !

Le bateau était nickel. Vingt-deux pieds de bois méticuleusement lustré, veines apparentes. L’aluminium du gouvernail n’avait pas une seule rayure. On aurait dit que mon père l’avait lustré la veille. B. siffla :


– Waw, c’est beau ! Ça vaut combien, ça, à peu près ?


Je lui dis que je n’en savais rien, ce qui mit fin à la conversation.


– Violaine ! je criai.


Pas de réponse.


– VIOLAINE !


Elle accourut, elle avait du mal à reprendre sa respiration, et j’attendis, patiemment, en tapant du pied sur le sol.


– Tu me prêtes ta voiture pour la mise à l’eau ?


Elle me tendit les clés. Gweltaz et B. se taisaient.


– Merci, Violaine.


Elle me fit un signe de tête, et s’en alla en claudiquant. La pauvre. Je vérifiai que tout était dans le bateau. Les bidons, les gilets. La pagaie. Je pris la pagaie. Elle était, elle aussi, nickel-chrome. À croire qu’elle n’avait jamais servi. Pour rire, je donnai un petit coup dans la remorque avec, pour l’entailler. Rien. Je donnai un plus grand coup. Ah, là, c’était bon, une belle entaille ! Un autre coup, pour le plaisir.


Le reste est assez brumeux. Nous ne sommes pas allés faire du bateau cet après-midi-là. En fait, le bateau ne naviguera plus jamais, ohé ohé.

Je l’ai défoncé. Gweltaz et B. n’avaient pas osé me retenir, j’étais hors de moi. J’avais détruit le bateau avec application. J’avais décroché le moteur, il était tombé au sol, et ce n’est que quand j’avais menacé d’y mettre le feu que Violaine s’était écriée :


– Ça suffit, maintenant ! Ma maison est à côté, je n’ai pas les moyens de m’en racheter une, moi ! Et tu sais bien que nous, on a pas d’assurance !


C’était vrai. Je m’étais senti con. Comme vous commencez à le savoir, ça m’arrivait assez souvent.


VI – GRIS MORT


B. et Gweltaz étaient partis, et je menais une vie à l’envers depuis leur départ, il y avait deux semaines de cela. Une vie à l’envers, c’est-à-dire un peu la mort. Chaussons, robe de chambre, clopes, whisky. Je ne sortais que très rarement sur ma terrasse. Je ne répondais pas à Violaine quand elle venait sonner ou quand elle m’appelait. J’espionnais un peu mes voisins, trouvant dans le voyeurisme une vague excitation. Violaine, parfois, ramenait des petits jeunes, et ça me faisait presque marrer. Elle avait encore la main, je me disais…

Parfois, je repensais à B. et Gweltaz. Comment ils avaient été des putains d’anges dans la lumière l’autre jour, avant que je pète les plombs. Je m’étais débarrassé des restes du bateau le lendemain. Je croyais que ça allait me soulager, que mon père allait ainsi complètement sortir de ma vie, mais ce fut plutôt le contraire. Je passais mes journées dans mon fauteuil, à déchirer les pages du Blé en herbe et à boire des bouteilles de whisky. J’étais persuadé qu’à la fin de sa vie, mon père faisait pareil. J’étais persuadé que je devenais lui, et cela ne me fit bientôt plus ni chaud ni froid.


Un petit tour à l’église s’imposait. Cette fois, je restais à distance de l’autel, conscient maintenant de l’enchantement satanique qui régnait autour de celui-ci. Je blasphémais depuis quelques minutes quand une main prit la mienne. B. ?

Non, c’était Cat. Putain de bon Dieu de merde. Ça faisait du bien, quand même, cette main connue. Elle m’a demandé si ça allait, j’ai dit oui, elle m’a cru. On était adossés à une grosse colonne, dans l’ombre, personne ne nous voyait. Alors, je l’ai prise comme ça, debout, religieusement. La main dans sa bouche, pour ne pas que Dieu entende ses petits gémissements de souris. Ça aurait pu l’exciter, et un dieu excité, c’est jamais bon. Après, elle a remis sa culotte, et moi aussi, et on s’est sentis un peu cons, alors je l’ai invitée à prendre un verre au café de la place.

Ça faisait un bail que je n’y étais pas allé. Cat commanda un monaco, et moi un muscadet. Dans le fond du bar, un groupe de personnes semblait bien s’amuser. Je reconnus bientôt Gweltaz, B., Kiki, Yoyo et Dédé. B. avait un bras autour du cou de Gweltaz, et l’autre autour de celui de Kiki. Sûrement son nouvel hébergeur…


– … Tu les as arrosés ?


Quoi ?


– Quoi ?

– Tes géraniums, j’ai vu qu’ils séchaient, tu les as arrosés aujourd’hui ?

– Quoi ?


Cat se tut.


– Excuse-moi, je fis, oui, je les ai arrosés, mentis-je.

– Tu as fait venir quelqu’un pour le crépi ?

– Le quoi ?

– Le crépi… de la maison…


Qu’est-ce qu’elle me racontait ? B. se marrait dans l’épaule de Kiki, et sa main gauche caressait les boucles blondes de Gweltaz. Le blé en herbe


– Qu’est-ce que tu me racontes, avec le crépi ? Est-ce que tu me vois m’occuper de trucs comme ça, du genre du crépi, ou de la pression de mes pneus, ou de l’anniversaire de ta grand-tante ? T’es con ? Tu vois pas ? Qu’est-ce que tu vois, quand tu me regardes ?


Dans les yeux de Cat, les larmes. Putain.


– Putain, je fis.


Elle commanda un deuxième monaco. Je crois qu’elle essayait de m’impressionner. Merde.


– Cat… veux-tu qu’on rentre ? À la maison ? Ou bien à Caen ? À l’appartement ?


Elle ne me répondit pas, et d’un geste théâtral et faux, elle s’empara de son monaco, et le vida d’un trait. Elle rota malgré elle, et ses yeux pleuraient de la bière. Elle parut avoir la nausée quelques secondes. Elle en commanda un troisième.


– Tu bois comme une gamine.


Je reçus le verre en pleine tronche. Cat lâcha un petit cri, et la table du fond se tourna vers nous. B. me regardait. Je tendis un doigt bien haut dans sa direction, et quittai l’endroit. Cat me suivit en titubant. Sur le retour, nous prîmes par la plage. Nos pieds s’enfonçaient profond dans le sol, et nous mîmes trois fois plus de temps qu’à l’accoutumée. Aucun de nous deux ne prononça un mot. À la fin, j’étais presque détendu, heureux. Cat aussi. Elle me sourit quand j’ouvris la porte et lui indiquai de franchir le pas avant moi. Nous nous assîmes dans les canapés, et elle feuilleta Le blé en herbe. Elle cilla quand elle vit les pages arrachées, mais elle ne dit rien. Sauf à un moment :


– Si tu trouvais un vrai travail, on pourrait peut-être adopter.


Mon père avait acheté ce vase à Nagoya, Japon, en 1978. Je le pris sur le guéridon du salon, et le jetai de toutes mes forces, en visant la tête de Cat. Elle esquiva de justesse. Le vase passa à travers la baie vitrée et alla s’éparpiller en mille morceaux sur la terrasse.

Je lui indiquai la porte.


– Sors. Rentre. Ne m’attends pas. Je reste.


Elle s’exécuta, et elle fit bien.

Je refermai la porte derrière elle, et jetai un coup d’œil au salon. Un courant d’air froid passait à travers la baie vitrée. Il se mit à pleuvoir et l’intérieur fut bientôt trempé. Dans la vitrine de voitures miniatures, une bouteille de Jameson. Ainsi soit-il.


VII – VENT RÉDEMPTION


La mer était très agitée. Ce n’était pas aussi beau que les vagues contre les rochers bretons, mais c’était joli. Le contraste entre la plage plate comme une lame de couteau et la mer déchaînée, comme agitée de soubresauts orgasmiques…

Je pensais à Cat, en buvant mon café, le regard rivé vers l’océan. J’étais à l’intérieur, ma baie vitrée s’était effondrée. Le salon était trempé, il n’avait pas arrêté de pleuvoir de la nuit. Le vent avait tout balayé, tous mes livres étaient par terre, et trempaient comme des bateaux éventrés. Deux bouteilles de whisky sans message flottaient aussi. Je me dirigeai vers la cuisine, flic, floc, et j’entrepris de détruire toutes les fenêtres de la pièce. Bientôt, ma maison était ouverte aux quatre vents. J’allumais la télé, chose dangereuse, le câble d’alimentation traînait dans l’eau. Rien ne se passa que David Pujadas et sa gueule de crève-cul qui apparut.

C’était l’heure de la météo, et une bombe en petite robe annonça que sur toute la côte normande, c’était tempête alerte rouge. Je souris en moi-même, et filai me chercher une deuxième bouteille de whisky. Je la bus au goulot, debout sur ma table basse, le regard vers la mer, et je vis le monde se soulever.


Je fis un coma éthylique. Quand je me relevai, il y avait un palmier dans mon salon, toutes racines en l’air. Sûrement celui des voisins. Ça sentait le brûlé, mais cela ne venait pas de chez moi. J’avais un mal de crâne d’enfer, et l’idée que l’odeur pût venir de chez Violaine mit du temps à arriver jusqu’à mon cerveau.

Je sortis de chez moi par la porte d’entrée, le vent s’engouffra d’un coup et je fus propulsé contre le mur. Plein de trucs craquèrent dans mon dos. Malgré tout, je passai le pas, les mains devant les yeux, pour empêcher les gouttes de venir me transpercer la rétine. Il fallait remonter la ruelle pour arriver chez Violaine. L’odeur de cramé venait bel et bien de par là-bas. Une voiture fut emportée par le vent, juste devant moi. Je me cramponnai au lampadaire, au muret. Par moments, je décollai du sol, et je priai. C’en était fini des blasphèmes, il fallait être sérieux.


– VIOLAINE !


Je criai, mais sans réponse.


J’arrivai à sa porte au bout d’un quart d’heure. Le toit était en feu et les bourrasques ramenaient parfois les flammes jusqu’à quelques mètres de moi, et la chaleur était insoutenable. Je rentrai à l’intérieur.


– VIOLAINE !


Rien.


Elle était allongée dans son salon, assommée par une poutre qui était tombée. Je me jetai sur elle et la secouai dans tous les sens. Je la tirai dehors. Le vent nous envoya valdinguer contre la palissade en bois de son jardin. Une pute, il lui faut de l’intimité. Je la tirai le plus loin possible de sa maison. Je nous abritai derrière un muret, mais la poussière remuée par l’incendie et le vent lui rentrait dans la bouche et je ne pouvais pas empêcher les cendres de rentrer dans la mienne et dans la sienne. Alors je l’ai de nouveau tirée.

Nous avons descendu toute la rue. Le problème, c’est qu’avec la descente nous prîmes un tout petit peu trop de vitesse, et bientôt je ne contrôlais plus rien. Mes jambes couraient toutes seules, et Violaine roulait-boulait derrière moi, comme un pantin désarticulé. Quel sauveur, je me dis. Nous atterrîmes dans les joncs. Puis le vent nous poussa encore, encore, de plus en plus près de la falaise… Nous passâmes par-dessus bord. L’atterrissage dans le sable fut très douloureux. Une chute d’une dizaine de mètres. Cela réveilla Violaine. Elle se mit à pousser de longs gémissements, comme ceux d’une chatte blessée. C’était très animal. Et puis d’un coup plus rien. Je la voyais grelotter, elle était en état de choc. J’avais beaucoup de mal à bouger mes membres, j’avais un kilo de sable dans la bouche… Quand j’étais petit, mon père me parlait souvent d’une grotte sur cette plage. Ravivé par une lueur d’espoir, je me mis à sa recherche, avec Violaine sur le dos. Je la trouvai au bout de dix minutes, et jetai mon fardeau et mon corps, ce qui est tout comme. Violaine me murmura un :


– Merci…


Nous étions sacrément bien abrités : merci papa ! Au fond de la grotte, il y avait un fagot de bois sec et j’allumai un feu. Violaine vint se mettre à côté de moi pour se réchauffer.


– Merci Samir. Tu m’as sauvée. Une vieille comme moi…

– Une vieille PUTE comme toi, je fis.


Violaine et moi, on avait le même humour, celui qui se nourrit du désespoir, et elle sourit.

Et puis parce que cela semblait le bon moment, je l’embrassai, sèchement, comme ça, avec mes lèvres pleines de sable. Elle me rendit mon baiser, et puis après nous attendîmes que ça se calme. Ça se calma quand la nuit tomba. Nous rentrâmes chez nous, et j’avais plus envie d’être chez moi, avec ce bordel dans le salon. Alors j’allai au village, y aurait sûrement plein de trucs à raconter. La route était jonchée d’arbres. Puis, aux abords du village, d’ardoises et de bouts de toitures en tous genres. Puis, de voitures sur le toit, de bornes électriques, de panneaux STOP… Devant le café, il y avait un attroupement. Je m’approchai, personne ne rigolait.

Au centre, il y avait un homme couché, et une femme qui pleurait sur son torse. Je me sentis con, parce que ça faisait comme dans les films, à la fin, quand le héros se retrouve face à la Vérité, et qu’il se rend compte que tous ses petits soucis ne sont rien à côté du véritable amour perdu. C’était tellement con, les films… J’approchai de B., et je lui passai la main sur l’épaule. Elle sursauta, me vit, hésita, et finalement me lança un regard de compassion. Je m’accroupis à côté d’elle. Gweltaz avait un énorme hématome à la tête, et à en juger par l’angle de sa nuque, il n’était plus parmi nous. Ses petites mèches blondes, elles, vivaient encore, et elles s’agitaient dans le petit vent, qui revenait comme pour s’excuser, sur la pointe des pieds. Je lui dégageais le front, et fermais ses grands yeux bleus qui en avaient vu si peu. Après tout, c’était bien qu’il ait rencontré B., même si elle était beaucoup plus vieille. Au moins, il aura grandi vite, il aura vu le monde adulte, il aura vécu un peu plus que les autres. B. mit sa tête contre mon épaule. Nous restâmes comme cela, à regarder le petit vent agiter les mèches blondes de Gweltaz, comme il agite le blé dans les prés.


Le soir, j’ai fait mes adieux à B. et à ma maison, et je suis rentré à Caen. Cat m’attendait, elle s’était fait un rôti de bœuf et il y en avait assez pour deux. Les pommes de terre n’étaient pas assez cuites. Je regardai cette femme que je n’aimais plus vraiment mastiquer sa viande en me regardant d’un œil complice. Je sortis mon ordinateur de ma sacoche.


– Tu vas encore essayer d’écrire un livre ? elle dit.


Je la regardai dans les yeux. Je choisis soigneusement mes mots.


– Non, cette fois, je vais chercher un vrai travail.


Nous mangeâmes en silence, mais sur chacun de nos deux visages un sourire flottait, un sourire comme un drapeau, un sourire comme une lueur vacillante dans la brume. Un sourire fragile.


 
Inscrivez-vous pour commenter cette nouvelle sur Oniris !
Toute copie de ce texte est strictement interdite sans autorisation de l'auteur.
   Dupark   
26/5/2017
 a aimé ce texte 
Pas
Son père est mort il y a une semaine et sa femme vient de le chasser après l'avoir giflé, à sa demande. "Et comme je le lui avais en quelque sorte demandé, Cat me colla ce jour-là la baffe du siècle."

putain x 10 ; gueule x 8 ; pute x 8 ; merde x 7 ; chier x 5 ; con x 5 ; tronche x 2 ; connerie x 2 ; pissé x1 ; pédé x 1 ; bite x 1 ; conne x 1 ; "de mes deux" x 1

Le registre de la langue est donc celui de la vulgarité. Le registre du ton est celui du désenchantement burlesque. Le personnage/narrateur va tenter de nous amuser avec sa dépression, la paternité, la religion, la prostitution et une étude psycho-socio-géo comparée Normandie/Bretagne.

En tant que lecteur, je n'ai jamais adhéré à l'histoire, malgré l'accumulation de détails qui "font vrai". L'effet guirlande, sans doute, de tous les types de paumés pouvant décorer la salle de cette non-fête. Le père alcoolo et violent, la mère chiante, la pute au grand cœur, les poivrots, la SDF au chien et l'écrivain raté joué par le narrateur lui-même. La posture provocante convoque tout un catalogue de vieilles transgressions anticléricales et socialisantes, avec son apogée dans "Ma vraie mère n’aurait jamais été pute, elle était beaucoup trop bien pour ça, la conne." Il m'est arrivé d'imaginer, en lisant, que l'intention était de nous donner à vivre de l'intérieur les sentiments d'un cas pathologique.

Les traits d'esprit immatures pour un homme d'une cinquantaine d'années m'ont encore plus éloigné du plaisir de lire. Une immaturité assumée par le personnage à coups de "demi-gaule", "comme un gamin", " Bien fait pour elle, na !" Le narrateur ne nous laisse pas le choix non plus d'apprécier la nature ni le niveau de son humour puisqu'il le commente lui-même : "Violaine et moi, on avait le même humour, celui qui se nourrit du désespoir". Bon, soit. Le lecteur obéira.

L'alternance des temps m'a gêné. Il y a de tout. Présent, passé composé, passé simple, imparfait. Le présent vers les paragraphes 2 et 3, le passé pour le reste.
Des maladresses, nombreuses car le texte est long. Je n'en note que quelques-unes.
[Je me retourne à ma maison. Au bout de cinq minutes, je me retourne]
[Ils lui offrirent à boire, elle but, et nous rîmes.] Cela s'est donc passé très vite, cul-sec.
[Là, elle m’avait mis une gifle. J’avais jamais vraiment compris pourquoi.] Au-delà de l'accumulation des adverbes et de l'absence de négation, j'ai jamais vraiment compris pourquoi, moi non plus.

L'écriture de cette version normande de Very Bad Trip est, selon moi, largement perfectible.

Dupark

   plumette   
13/6/2017
 a aimé ce texte 
Bien ↑
une histoire qui se lit d'une traite.
la tension est maintenue tout au long de cette descente aux enfers grâce à un vrai sens de la narration qui me rappelle un autre texte lu sur Oniris il y a quelques mois ( Le Vice et la Joie).
L'univers de Samir est bien sombre. L'auteur nous livre 2 ou 3 éléments de sa biographie pour nous aider à comprendre ses obsessions et le versant désespéré sur lequel il se laisse glisser sans trop réagir.
L'auteur met en place certaines choses puis les abandonne: Samir se blesse assez sérieusement au début du texte puis il semble ne plus avoir aucune séquelle de ses blessures assez rapidement. B a un chien. Que devient-il?
Certaines scènes sont là pour réveiller le lecteur mais nuisent un peu à la crédibilité de l'ensemble ( par exemple la scène dans l'église. Ce sont les 3 poivrots qui trouvent Samir, comment ont-ils atterris dans l'église? )
Je me suis parfois posé des questions: Samir, fils de Jean le normand? Quelle est l'origine de ce prénom?
j'ai trouvé que l'apocalypse de la fin avec la tempête était un peu too much;

Ce sont des détails par rapport à un ensemble qui se tient, l'écriture est très vive et fait vivre ce personnage en dérive auquel on s'attache.

Dans la caractérisation de Samir, son attention aux prénoms m'a bien fait rigoler. ça revient , comme un petit clin d'oeil fait au lecteur.

l'opposition des Normands à la musique bretonne est aussi un bon moment.

le texte est riche, son dosage n'est pas toujours conforme à mes goûts, mais ça...

Bravo aussi pour les dialogues!

Plumette

   Alcirion   
20/6/2017
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour Mattirock,

Ta nouvelle est vraiment intéressante, ça sort de l'ordinaire par le fond et par la forme.

Il y a quand même un problème de dosage : le texte est long et sa construction est bien pensée mais je trouve qu'il y a un souci de ton.

Tout est dans l'urgence, il y a beaucoup de détails, de réflexions originales, exprimées dans les dialogues parfois. Le texte gagnerait sans doute à être ralenti, à comporter moins d'éléments : c'est compliqué de trouver le bon rythme quand il y a autant de choses.

A l'inverse, tu pourrais aussi penser le texte sur 50 000 caractères, ce qui t'aurait permis de mieux développer : on est à mi-chemin entre la nouvelle et le court roman.

Pour le reste, j'ai bien aimé l'écriture même si tu en fais trop sans doute avec le langage familier : l'accumulation a tendance à noyer l'aspect provocateur et donc à voiler l'effet.

Voilà ce que j'avais envie de dire de ce texte où l'on ressent un vrai travail et une vraie ambition. Et un petit côté Seul contre tous, de Gaspard Noé peut-être...

A te relire.

   vendularge   
20/6/2017
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Bonjour mattirock,

Je trouve ce texte intéressant parce qu’il tente de décrire un état de fureur et je pense que ce n’est si simple. Le narrateur est dans un état limite et c’est assez bien démontré. Le texte me paraît tout de même un peu long (même s’il se lit bien) simplement parce qu’on est toujours sur le même mode narratif.

L’outrance, c’est ce qui saute aux yeux, celle du langage et de la violence du personnage. La fin sur « Les sourires fragiles » me paraît résumer parfaitement la psychologie du personnage.

On attend un peu qu’à un moment donné, il revienne à une pensée cohérente mais cela ne se produit qu’à la fin et on n’y croit pas trop, bref, « grosse crise de nerf »

Merci
vendularge

   Cat   
20/6/2017
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Le désespoir dégouline un max ici. Vivant, terriblement vivant sous des tonnes d’invective furibonde contre le monde entier.

L’atmosphère des lieux dépeinte tout le long renforce l’ambiance de la nouvelle. Entre vents et embruns, entre descente aux enfers et puits sans fond.

Puis au fil de l’histoire se dévoile la blessure. La scène du jésus en plâtre est éloquente, confirmée par le départ du père qui ne voulait pas d’enfant.

Vous savez créer l’ambiance, c’est indéniable, et donner corps aux personnages que vous rendez très authentiques.

La rédemption finale, même si très timide, donne toute sa force au récit.
Sans elle ne resterait que le pitoyable et la grossièreté gratuite.

Je la comprends comme une réussite.
Si au départ on pressentait Samir prêt à reproduire le traumatisme de son enfance, près à battre - ou se faire battre par - sa femme, le sourire fragile qui se dessine à la fin montre qu’il sort vainqueur de l’épreuve.

C’était long, mais bon.

Merci du partage

Au fait, Mattirock,
moi, c’est Cat. Cat B.
On se connait ? :))

   Acratopege   
20/6/2017
 a aimé ce texte 
Pas ↑
Eh bien je n'ai pas aimé. Si c'est une histoire noire, elle ne l'est pas assez. Si c'est une histoire de deuil impossible ou d'amour douloureux, elle est desservie par le style inégal, le registre inconstant de la langue, qui est parfois vulgaire, parfois plus recherchée. Je n'ai rien contre la vulgarité dans un texte, mais ici elle paraît plaquée sur un récit qui n'en a pas besoin. Le désespoir se passe de gros mots, il me semble. Il y a aussi trop de personnages trop peu consistants, qui me font penser à des figurines à deux dimensions.
Une autre fois, j'espère, pour une meilleure rencontre.
Pierre

   vb   
27/6/2017
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Décidément j'aime bien les textes de Mattirock. J'aime beaucoup le ton général, l'ambiance, les mots un peu grossiers ("il s'était mis à chier") qui voisinnent avec de très belles phrases ("la trace des pas qui grandissait alors qu'elle s'éloignait"). J'ai spécialement aimé le dialogue entre le narrateur et Cat. ("Tu bois comme une gamine") J'ai aussi trouvé la dernière phrase particulièrement bien lèchée dont émane une belle mélancholie. Ca sent le vécu!
Une réplique que j'ai bien aimé: "--- Sors. Rentre. Ne m'attends pas. Je reste."
Mais, évidement, il y a aussi quelques passages qui m'ont gêné.
J'ai eu difficile de situer le personnage de B. Est-ce une fille, une femme, une greluche, une jolie blonde? On n'apprend son âge que très tard ("qui devait avoir quoi... quarante ans?").
Le retour au temps de la narration entre "...ma conscience." et "Je plongeai..." ne devient clair (pour moi) qu'au paragraphe suivant ("Violaine...")
La folie du narrateur m'apparait introduite un peu abruptement. "Et je commence à me défroquer..." aurait pu être mieux préparé.
Le dialogue qui commence par "--- Tu t'appelles comment" n'est pas bien introduit. La phrase qui le précède se termine par "ca la fit rire". J'ai donc cru que c'était B qui parlait la première.
Même remarque pour le dialogue qui commence par "--- ... Tu les as arrosés?" Il m'a fallut un temps pour comprendre qui parlait.
Est-ce que B a un chien? Le chien n'apparaît plus dans le reste du texte.
"grotte sur cette plage": cela m'a surpris que le narrateur (qui a passé une partie de son enfance là-bas) ne la connaisse pas.


Oniris Copyright © 2007-2017