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Réalisme/Historique
Misou : Je vole avec les oiseaux
 Publié le 29/03/16  -  8 commentaires  -  6126 caractères  -  73 lectures    Autres textes du même auteur

Elle était libre et regardait le ciel. Capturée, traitée en animal, son esclavage aura-t-il raison d'elle ?


Je vole avec les oiseaux


Le ciel est d’un bleu uni dans lequel les oiseaux volent librement. Mes amies et moi discutons en riant autour du feu. L’odeur du repas nous met au supplice mais nous attendons les hommes qui ne devraient plus tarder. Maya nous parle du sien et vante sa vigueur avec un clin d’œil complice. Quand soudain son sourire se fige et son regard se fixe loin derrière moi. Je me retourne alors, vois des hommes qui ne sont pas ceux que nous espérions. Eux, nous en avions entendu parler. Eux ne nous inspirent aucun sourire mais une grimace d’épouvante. Notre sang se fige tandis que nous réalisons. Un cri finit par franchir les lèvres d’une femme, brisant notre paralysie. D’un seul bond, nous sommes toutes levées et fuyons comme la gazelle devant la lionne. Mais il est trop tard. Ces hommes, ces monstres, sont déjà sur nous et leurs filets sur nos têtes. Notre élan est coupé net, nous tombons. Eux sur nous, prêts à se repaître. Ils rient à présent que nous pleurons. Certaines appellent leurs hommes, où sont-ils ? C’est notre seul espoir face à ces griffes qui nous sortent une à une des filets pour nous enferrer. Enfin, toutes debout, alignées et enchaînées, nous épions de tous côtés. Dès que l’une de nous ouvre la bouche pour tenter de nous rassurer, l’un des hommes rugit, bave des cris comme aucun animal que nous connaissons. Nous ne comprenons pas mais nous nous taisons, étouffons nos sanglots. Soudain quelqu’un s’effondre en hurlant. L’a-t-on frappé ? Je la vois à travers un écran de larmes que je tente en vain d’essuyer de ma paume. Ses paroles se noient dans sa gorge. Je suis son regard et je suis terrassée à mon tour. Car je viens de voir apparaître, au loin, nos hommes, tout comme nous enchaînés. Tout comme nous à la merci de ces prédateurs. Tout espoir est perdu et c’est comme si les bêtes avaient dévoré nos cœurs. Ma raison s’effondre. Je m’écroule dos contre terre. Devant mes yeux, mes larmes barrent le ciel d’un rideau de pluie. Les oiseaux ont fui.


Des cordages, des planches, des marchandises, des déchets et nous. Le bruit tout autour, des pleurs au milieu. Une éternité sans sommeil. Sur les quais s’agitent des hommes. Ils se hèlent, rient, s’engueulent. Certains nous ignorent totalement. Certains nous lorgnent avidement. Nous aussi feignons de nous ignorer mais tentons parfois un regard éperdu. Toutes nous sommes nues, désemparées. Regarder l’autre, c’est se voir soi-même. C’est insupportable. Aucun secours. Nos bras, derniers remparts, tentent vainement de cacher notre vertu. Dernière chose qu’ils ne nous aient pas retirée, pour combien de temps ? Ces corps que nous cachons ne nous appartiennent plus. Nos esprits effrayés ne nous obéissent plus. Parfois, un désespoir fou pousse une parole au-dessus des sanglots. Aucune ici ne parle la même langue, les amies sont loin, perdues. La seule réponse, des regards affolés, est une vision insupportable. L’élan se brise, se noie dans un flot de larmes redoublé. Je reste seule. Repliée sur moi-même. L’humiliation m’isole aussi bien que des barreaux, plus encore que ces chaînes. Je regarde le sol. Mon corps se balance. Mes pensées tournent. Misère, souffrance, solitude et honte. Je ne sais plus. Je regarde au fond de moi. Tout ce que j’ai. Tout ce que j’ai perdu. Moi, je suis perdue. Tout ce que je suis est resté là-bas, au village. En moi, plus profond, quelque chose bout. La colère. Elle me ronge. Échauffe mes viscères. Jamais je n’avais ressenti ça. J’ai mal aux mains. Je les regarde comme si c’étaient celles d’une autre. Les doigts sont fermés si fort que les ongles s’enfoncent dans les paumes. Du sang s’en échappe. Mon sang ? Ce sont mes mains ? C’est moi ? La panique me gagne. Pourquoi suis-je ici ? Que fais-je ici ? Je me lève. Cherche une aide autour de moi. Ne trouve qu’un larron. Il me dévisage. Il se lèche les babines devant ma nudité que je ne pense plus à cacher. Comment peut-il faire ça ? Que suis-je pour lui ? Je semble l’amuser. Quand il entame un geste obscène, toute pensée s’arrête. Je vois, comme à travers les yeux d’une autre, mes mains s’élancer vers lui. Mes ongles comme des griffes s’attaquent à son visage. J’entends un cri lointain. Le sien peut-être. Derrière ses bras qui me repoussent, ses yeux, l’espace d’un instant, se sont voilés de peur. J’ai aimé ça. J’ai redoublé de violence. Est-ce cela la folie ? Est-ce l’animal qu’ils veulent que je sois ? L’écume à la bouche, les mains ensanglantées. Mais le dresseur n’est pas loin. Quelqu’un m’a rejetée au sol. La chute est violente. Une vive douleur embrase mon crâne. J’ai dû heurter quelque chose. Mais ma haine est plus forte. Alors que le monde s’assombrit autour de moi, je tente de m’élancer à nouveau. Il s’est reculé. Mes chaînes retiennent mon pas, me déséquilibrent. Je m’effondre face contre terre. Tout tourne. Tout s’efface. Je sens que ma conscience vacille. Partie pour le néant avec le reste de moi-même. J’ai fini de me perdre. Peut-être est-ce mieux…


Le silence presque reposant, bercée par les vagues et le souffle régulier de ces camarades enfin endormis, j’entends l’appel des oiseaux et des pas de temps en temps qui ne troublent pas le chant de la mer mais l’accompagnent. Le calme après la tempête. La tempête qu’avait été ma vie les jours précédents. Le camp ne dormait jamais, la nuit n’existait pas. Pleine de torches allumées, de gardes braillant, de marins hélant Dieu sait quel autre, le monde s’exclamait à mes oreilles, se montrait à mes yeux dans toute sa vie, sa folie, sa liberté, son chaos. Ici, j’oublie le jour, en cet instant je n’entends plus le bruit, ce n’est plus que murmure et obscurité. Je peux, enfin, sombrer dans un repos libérateur. Jonchée sur cet échafaud je garde les yeux ouverts et ne vois rien, le ciel est dans ma tête, un ciel sans barreaux. Liée à mes camarades, à ces planches, je vole avec les oiseaux. Aucun cri ne couvre leur chant, le souffle du vent, le murmure des vagues nous accompagne. J’entends leur musique sans cymbales ni tambours. Une musique douce comme me chantait maman lorsque j’étais petite. Serrée contre ces corps, ils sont ma mère qui me berce.


 
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   hersen   
8/3/2016
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Histoire de capture d'êtres humains qui deviennent esclaves.

Ce qui me parle le plus dans cette nouvelle est l'intemporalité qui s'en dégage. Aucun détail ne vient nous mettre sur la voie.

Je serais bien en peine de deviner. C'est une des faces fortes du texte. On parle d'esclavage, d'hier et d'aujourd'hui. Car ce fléau n'a bien sûr pas disparu.

Je sens quelque chose de retenu dans l'écriture, mais pas ce que j'appellerais de la pudeur. Plus une forme d'inéluctabilité de ce trafic humain, de l'exercice du pouvoir sur le plus faible.

Le repli de la narratrice dans le ciel bleu, dans le chant des oiseaux et la présence de sa mère accentue la déshumanisation de ces personnes encagées, enchaînées.

Texte sombre qui dérange.

Merci de cette lecture.

   carbona   
29/3/2016
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Bonjour,

Bravo pour ce texte fort et concis qui est, à mon sens, une réussite. Ce n'est pas larmoyant, c'est réaliste et subtilement décrit. Un récit servi par une écriture adéquate, vive, incisive et délicate à la fois.

Merci.

   vendularge   
30/3/2016
 a aimé ce texte 
Bien
Bonjour,

J'aime bien ce texte d'une écriture concise, claire et simple.

L'intemporalité vient, de mon point de vue, d'avantage de ce que nous savons des trafics actuel d'êtres humains. Les gazelles, les planches du bateau m'évoquent l'Afrique mais ce n'est pas important puisqu'il se trouve que de nos jours de tels scenarios sont légion. Même si l'esclavage a été écrit de multiples fois, je crois nécessaire de ne pas se priver de l'écrire à nouveau.

Merci du partage
Vendularge

   Mare   
30/3/2016
 a aimé ce texte 
Bien
Pour une fois, j'ai lu les commentaires des autres lecteurs avant d'écrire le mien et je partage leur point de vue. Un texte fort, un sujet pas évident mais qui sonne juste.
J'ai juste deux, trois petites remarques/conseils.

Les premières phrases décrivent un environnement paisible, doux, tranquille et plein d'affection. J'aurai insisté davantage sur cela dans la description. Pour renforcer encore le contraste par rapport à ce qui va suivre.

Dans le deuxième paragraphe, je trouve la série de question que se pose la narratrice peut-être un peu longue et, surtout, pas assez confuse pour quelqu'un qui se perd dans la rage. Pour moi, la rage est incompatible avec l'introspection. On ne pense plus, on se laisse submerger par l'émotion. Du coup, le fait d'avoir lu toutes ces questions ne m'ont pas donné l'impression que la narratrice était vraiment en colère (contrairement à ce qui est indiqué). Vous voyez ?

Mais, à nouveau, ce sont des détails. Le texte est déjà très beau ainsi !

   Lulu   
30/3/2016
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Bonjour Misou,

j'ai bien aimé lire votre texte qui m'a attirée par le titre que je trouvais a priori poétique. Je m'attendais à autre chose, mais me doutais bien que vous nous raconteriez quelque chose de contrasté.

J'ai préféré vous lire dans le second paragraphe, ou plutôt à partir du second paragraphe où je trouve votre plume plus fluide. C'est un peu comme si j'avais ressenti votre travail au premier paragraphe et que vous vous libériez à partir du second.

J'ai d'ailleurs relevé, dans le premier paragraphe, une phrase que je trouvais un peu maladroite - qui fait plus parler que littéraire : "Eux ne nous inspirent aucun sourire mais une grimace d’épouvante." Cela est renforcé par la répétition du pronom "Eux" en tête de phrase. J'aurais écrit cette phrase autrement. Peut-être simplement "Ils nous inspiraient une grimace d'épouvante".

Ensuite, à partir du second paragraphe, j'ai remarqué que vos phrases étaient plus courtes. Elles sont de fait plus percutantes, étant bien adaptées au discours intérieur de la narratrice. On ressent bien la tension, la frayeur de ces jeunes femmes.

Pour ce qui est du fond, j'ai pensé autant à l'esclavage des temps anciens qu'à celui qui sévit encore de nos jours. Je trouve que c'est très bien rendu.

Enfin, j'ai bien aimé la fin de votre nouvelle. La jeune femme se laisse bercer par la mère et par la mer pour ne pas sombrer, comme si elle était dans une espèce d'ascèse que je trouve très belle, notamment du fait que vous n'insistiez pas sur les personnages lourdauds que sont ces hommes inqualifiables. Tout demeure centré sur elle. Et elle parvient à se trouver une petite bulle de vie.

Tous mes encouragements pour la suite.

   Ananas   
31/3/2016
 a aimé ce texte 
Bien ↓
Bonjour,

Je ressors un peu entre-deux de ma lecture.

Le sujet d'abord me semble bien traité, entre pudeur et concision, sans fioritures, un traitement qui respecte son sujet, et c'est bien !

Le style ensuite, que je trouve - bien que j'apprécie le procédé - un rien trop marqué. Les phrases courtes marquent un rythme, voulu, dans l'urgence, qui colle au sujet. Mais je trouve que parfois c'est trop.
Le champ lexical quant à lui est assez agréable à lire...

Quelques choses m'ont dérangées : beaucoup de répétitions d'"hommes" par exemple, ça me perturbe et m'arrête souvent. Je pense qu'il aurait été possible de trouver d'autres termes, ou une manière d'en éviter la redondance.

D'autres choses me semblent parfois maladroites ou approximatives (peut-être à tort) : Eux ne nous inspirent aucun sourire mais une grimace d’épouvante.
Ils rient à présent que nous pleurons.
Ma raison s’effondre. que je trouve terriblement convenu.
Certains nous ignorent totalement. Certains nous lorgnent avidement. où je pense que la répétition nuit à la fluidité.
Je ne sais plus. Je regarde au fond de moi. Tout ce que j’ai. Tout ce que j’ai perdu. Moi, je suis perdue. Ici les points me dérangent, j'aurais aimé un rythme plus appuyé, plus allongé.
Il y en a d'autres... beaucoup dans ce genre.

Le dernier paragraphe me plait par contre beaucoup. Les phrases s'allongent, le souffle se fait plus oppressant. Et je pense qu'au final c'est ce qui manque à ma lecture. La sensation d'oppression qui conviendrait parfaitement à l'ensemble et qui se focalise sur la fin. Peut-être qu'elle accompagne le silence...

Merci en tout cas, c'est un texte très intéressant que vous nous offrez, je ne regrette pas d'avoir succombé à la curiosité que m'inspirait votre titre !

Bonne continuation !

   amethystev   
15/4/2016
 a aimé ce texte 
Bien ↓
Bonjour,

Vous avez un joli style et vous décrivez bien la réalité de l'esclavage. J'ai trouvé certaines métaphores très jolies par exemple "Ses paroles se noient dans sa gorge" ou encore "mes larmes barrent le ciel de pluie". Vous avez bien fait de ne pas donner de repères de lieu ou de temps à votre récit. Ça lui donne un caractères intemporel et universel. J'ai cependant moins accroché sur le point devue de la narratrice. Il m'est apparu un peu plat. L'esclave qui se refugit dans ses souvenirs pour échapper à ses tourment n'est selon moi pas une perspective très novatrice.
Merci pour le partage

   Blitz   
20/4/2016
 a aimé ce texte 
Bien
Style efficace et precis, j'ai bien aime. On se met bien dans la peau de la jeune fille.
Par contre, dans le premier paragraphe, j'aurais detaille un peu plus les nouveaux arrivants pour qu'on comprennent qui ils sont. J'ai cru un bon moment qu'il s'agissait d'hommes prehistoriques attaquant un autre campement. "prets a se repaitre", j'ai imagine qu'ils voulaient les manger!!... "bave des cris comme aucun animal que nous connaissons" ici encore on est emmene sur une mauvaise piste.
Merci pour cette lecture (et desole pour les accents manquants)


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