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Sentimental/Romanesque
misumena : Straniero, ascolta ! [concours]
 Publié le 27/09/11  -  16 commentaires  -  34585 caractères  -  298 lectures    Autres textes du même auteur

Variations rococo sur le thème du mythe d'Œdipe.


Straniero, ascolta ! [concours]


Ce texte est une participation au concours n°11 : Mythologies (informations sur ce concours).



Le co-auteur de ce texte est Caillouq. Notre collaboration fut un plaisir partagé.


________________________________



- Avant que vous vous en alliez, une petite charade. Celle-ci devrait vous plaire. Bien sûr, il faut connaître l'allemand, mais vous avez dû apprendre ça à l'école, Éric... non ?

- Euh, plutôt dans les lieder de Schubert...

- Parfait, alors voilà : mon premier est une victoire allemande, mon deuxième est une bouche allemande, mon troisième est un ami allemand et mon tout ne peut pas se mettre Onfray, hu, hu, hu. Elle est extra, non ?


Éric sourit poliment à Léonore. À chaque séance, il s'interrogeait sur cette étrange affection, dont le rituel des devinettes et charades qu'affectionnait sa psychologue était le symptôme.


- Vous séchez encore, monsieur Roy ? Tsss, c'est dommage pour vous, vous allez une fois de plus me remettre vos cinquante euros sans la réduction de vingt pour cent que je vous ai promise le jour où vous trouverez la solution...


Pour une fois, Éric quitta l'immeuble sans ressasser la charade. Il avait rendez-vous dans quelques heures au théâtre du Châtelet pour une audition. Et cette fois-ci, il devait se surpasser.


* * *


Récapitulons.

Vous aimez la chair fraîche, chère Cécile. Est-ce lié à ce sens perdu ? Vos mains sont devenues si susceptibles qu'elles détectent le moindre relâchement cutané, le plus petit soupçon de chair molle sur un torse qui, pourtant, semblerait sculptural au commun des voyants...

Je vous comprends, Cécile, j'ai moi-même de telles exigences quant à la plastique. Mais tout de même. Louis est à peine incinéré... et cet Éric est si jeune...

Sa voix vous subjugue et cela vous le rend beau. Je vous fais confiance sur ce point. Vous avez toujours aimé les hommes beaux, Cécile, d'aussi loin que je vous connais. Vingt-trois ans - j'ai une excellente mémoire. Le temps s'est écoulé, mais je ne risque pas d'oublier la patiente qui a fait du petit interne anonyme LE docteur Sastiéri, excellant dans les diagnostics difficiles. Ne sursautez pas, Cécile. C'est plus facile pour moi de parler de lui comme ça. Je me souviens de vous et de vos yeux de jade, brune et pâle, si haute et si grave lorsque j'ai nommé le mal qui vous rongeait la vue et qui a fait ma bonne fortune, cette forme exceptionnelle, bilatérale et tardive, de rétinoblastome. Bien sûr, vous ne saviez pas ce qui se cachait derrière ce barbarisme ; aussi vous ai-je longtemps, patiemment, presque tendrement expliqué ce qui vous attendait. Avant que les larmes ne vous submergent, votre première réaction a été d'évoquer la beauté des hommes, que bientôt vous ne verriez plus. Ah, Cécile, vos mots ce jour-là...

Puis vous avez appris à les apprécier autrement, comme je l'ai fait moi-même...


- Dites-moi si je vous fais mal, ma chère, votre orbite gauche est bien irritée.

- Vous me faites mal.


* * *


Éric chantait. Face à lui, la princesse Turandot le fixait de ses yeux verts aux iris immobiles. Il chantait comme un oiseau au commencement du monde, avec l'aisance et la joie d'un animal. Loin, très loin au fond de lui, toute sa jeune science acquise mois après mois, une éternité pour lui, une injustice pour ses camarades du Conservatoire, lui criait qu'il se surpassait. Quand Turandot entama son répons, démentant la froideur de son regard artificiel par l'ardeur de sa voix, Éric sentit son bassin s'appesantir et se liquéfier comme du plomb fondu. Tu l'as, pensa-t-il.


* * *


Au sein tiède du fauteuil, matrice de cuir fauve, Éric se sentait à la fois léger et pesant, soutenu par les plumes et les ressorts luxueux. Il prenait garde à ne pas orienter vers Léonore le flux identifiable de son haleine. La Fameuse Perdrix avait, depuis l'audition, quotidiennement raison de son dépit.


- Vous ne jouez pas franc jeu, Éric.

- Votre rhétorique me surprend, madame Phigens. Vous m'avez habitué à plus de professionnalisme.

- Nous commençons à nous connaître. Je subodore que votre satisfaction affichée ne corresponde pas à votre réel état d'esprit. Reprenons. Dites-moi si le rôle de ce prince vous convient vraiment. Si mes souvenirs sont bons, vous travailliez depuis des semaines la partition de Calaf.

- Mon Dieu, rien ne vous échappe.

- C'est un peu mon métier.

- D'accord. Je suis déçu. J'ai bien chanté. Mieux que ça, même. J'aurais dû avoir ce rôle. Mais je suis trop jeune, trop peu connu. Et je le savais. Donc, il ne sert à rien de me lamenter, autant profiter du fait d'avoir eu la chance d'être admis dans ce spectacle.

- Et autant boire un peu pour oublier, n'est-ce pas ?


* * *


Vous avez mis à profit le peu de temps qui vous restait pour faire une provision d'images, en prévision de l'obscurité qui s'annonçait. Je vous admire, Cécile, je dois avouer que je n'ai pas vos appétits - qui, faut-il l'avouer, confinaient à la boulimie après l'annonce de votre maladie. Je connaissais quelques têtes de votre tableau de chasse. Il faut reconnaître qu'en plus de ne pas avoir froid aux yeux - je sais que vous me pardonnerez cette stupide plaisanterie, vous savez bien que j'en raffole - vous aviez très bon goût. À part, bien sûr, ce Louis inaugural pour lequel vous aviez l'excuse de la plus étonnante inexpérience. À vingt ans, votre éducation de princesse lyrique comportait quelques lacunes, que votre vie et votre nature ont vite largement compensées. Mais ensuite ? Même aveugle, vous ne manquiez pas de prétendants pour vous servir de garde du corps, de canne blanche, de spectateur à vos turpitudes, d'esclave domestique, sexuel, voire professionnel.

Pourquoi garder Louis, en doublure de cette profusion d'amants ? Juste pour lui faire payer sa lâcheté, sa désertion momentanée lorsque, au tout début de votre relation, vous êtes tombée enceinte ? Ou pour vous punir vous-même de votre lâcheté consécutive ?


- Vous n'oublierez pas, chère Cécile, de transmettre à votre... admirable mari mes compliments pour les soins qu'il a su prodiguer à vos orbites ces dernières semaines. Vous avez beaucoup de chance de pouvoir bénéficier du soutien d'un compagnon aussi attentif à votre bien-être - et opportunément aveugle à ce que vous lui faites subir dans votre... hmmm... palpable quête du Beau...

- Cher Docteur, vous savez combien j'apprécie votre approche thérapeutique globale, mais aujourd'hui je n'ai pas pu prévoir aussi large que d'habitude. Il faut absolument que j'aille à cette réunion avec les producteurs dans vingt minutes.

- Courez-y, ma sirène, de toute façon l'inflammation a disparu. Mais n'oubliez pas de prendre rendez-vous auprès de ma secrétaire, pour dans un mois ! Il faut surveiller ces charmantes orbites, n'est-ce pas...


* * *


- Je suis d... Toutes mes condoléances...


Il avait eu beau se répéter la phrase en faisant la queue, ça avait du mal à sortir. Cette phrase toute faite était, pour lui, pire qu'une gifle. Que peut-on décemment dire quand l'irréparable s'est produit ? Et puis ses yeux nus, maintenant qu'il était en face d'elle, pressé par les suivants, l'avaient décontenancé. Plus tôt dans la cérémonie, elle portait des lunettes noires, et il ne l'avait pas vue les enlever. Il s'était attendu à ce qu'elle pleure, quelques traces de larmes, au moins, pas cette impassibilité fière, et il n'arrivait pas à ignorer complètement la robe noire légèrement ajustée qui mettait si bien en valeur son teint pâle et ses courbes fines... Il s'obligeait à ne pas la regarder plus bas que son visage, comme si elle avait pu s'apercevoir de quoi que ce soit. Mais soutenir son non-regard vert s'avérait encore pire : il ne parvenait pas à réaliser qu'elle ne le voyait pas. En outre, leur proximité le ramenait au jour de l'audition, à ce moment de grâce où il avait été persuadé que la fusion de leur voix n'était que l'évidence d'une osmose complète. Mais non, puisqu'il n'était que le prince de Perse.


- Si vous avez besoin de quoi que ce soit... Je suis Éric Roy, le...

- J'avais reconnu votre voix, Éric. Une syllabe me suffit, avec vous...


Était-il en train d'inventer ce qu'elle lui disait ? Sa voix mélodieuse était neutre, ses traits toujours impénétrables. Il eut peur tout à coup de ce qu'elle pouvait dire, qui pouvait être entendu par l'homme derrière lui, ou d'autres, il y avait tant de monde... Il n'aurait pas osé la toucher pour la toucher ; mais, juste pour diminuer la distance entre son oreille à lui et sa bouche à elle, il la prit gauchement dans ses bras, comme il l'avait vu faire à quelques personnes avant lui.


- Téléphonez-moi, Éric. Demain. Il faut que nous discutions. Vous devriez me lâcher, maintenant.


Ses harmoniques descendaient le long de sa moelle épinière, direct.


* * *


Chez elle, ou du moins dans la partie qu'il en vit, c'était grand et contrasté. Des murs cacao mettaient en valeur quelques gravures licencieuses, et la sobriété des meubles était réchauffée par d'épais tapis bakhtiaris aux tons de brique et d'épices. Dans un coin se trouvait un divan bas de cuir à gros grains, presque une couche tant ses dimensions évoquaient celles d'un lit queen-size. Éric se demanda si c'était Louis qui avait aidé Cécile à choisir cette décoration : il lui était apparu évident, dès qu'il eut pénétré l'atmosphère du lieu, que l'appartement ne pouvait être qu'à elle seule. Le mort devait avoir vécu ailleurs.

Même la salle de bain, où il fut invité à aller se laver les mains (« Ainsi, vous pourrez préparer le thé, Éric. J'ai un Yin Zhen que vous allez apprécier, j'en suis sûre. »), était un régal de textures et de proportions. Une vasque tronconique, d'une matière qui évoquait la lave solidifiée, faisait office de lavabo, surmontée d'un tuyau d'acier qui descendait tout droit du plafond. Il suffisait d'avancer les mains pour que l'eau en coule ; pour la température, c'était moins évident et Éric mit quelques instants à comprendre.

Lorsqu'il ouvrit la porte, toutes les lumières s'éteignirent - il pensa à un dispositif automatique permettant à Cécile de ne pas se soucier d'éteindre des éclairages qu'elle ne savait pas allumés. Mais l'obscurité était totale à l'extérieur de la salle de bain également, alors que quelques instants plus tôt les grandes fenêtres du séjour, ouvrant sur le boulevard de l'Hôpital, dispensaient la clarté inattendue de ce jour de novembre jusqu'au fond du couloir.


- Cécile ?


Il tâta derrière lui à la recherche d'un mur, le suivit dans l'espoir de tomber sur un interrupteur.


- Cécile ?


En général, quand on se retrouve dans l'obscurité, il suffit de quelques instants pour qu'on puisse commencer à distinguer les détails, mais là, le noir restait noir. S'il se souvenait bien, la porte d'entrée était plutôt sur la droite. Il y avait forcément un interrupteur à côté.


- Ne vous fatiguez pas, Éric. Il y a une commande unique pour les lumières et les volets, et vous aurez du mal à la trouver.


Ce timbre... La voix de Cécile était toute proche, il lui semblait en entendre toutes les harmoniques, et même l'infime clappement labial lorsqu'elle disait « lumières » et « mal ». Il tenta de réguler sa respiration, brouillée par le trouble qui l'envahissait. L'étrangeté de la situation le dissuadait de tenter un mouvement.


- Quel bouleversement, n'est-ce pas, d'être tout à coup privé de la vue ?


Il ne l'avait pas entendue s'éloigner, et pourtant la voix semblait maintenant provenir des fenêtres.


- On a l'impression que ça va revenir, que ça ne peut que revenir, qu'il suffit d'ouvrir les yeux, mais...


Une main se posa avec précision sur son ventre, remonta en esquissant une caresse, puis se volatilisa à nouveau. Un instant, il crut sentir l'odeur de ses cheveux puis plus rien.


- Avez-vous remarqué l'acoustique de ce couloir ? Il est particulièrement mat. Rien n'a été laissé au hasard, dans cet appartement - tout a été choisi pour le plaisir des mains et des oreilles. Quand vous vous sentirez plus à l'aise, nous pourrons nous essayer au Straniero, ascolta ! Vous découvrirez quelle libération cela peut être, de perdre un sens.


Il bondit sur elle, mais ses bras ne rencontrèrent que le vide. Une exclamation de dépit lui échappa.

Le rire de Cécile éclata, à vue de nez, à deux mètres sur la gauche.


- Vous êtes d'une impatience, Éric ! J'aime bien, remarquez.


Sa voix se teintait d'une raucité animale. Elle parlait de chanter, mais il n'était pas sûr qu'elle fût en l'état de donner le meilleur d'elle-même dans ce domaine. Il lui sembla percevoir sa respiration, quelque part, pas loin.


- Je voudrais vous voir, Cécile. Vous êtes si...


Il aurait voulut la charmer par le velouté de sa voix, mais ça tenait plus du croassement.

La main s'imposa à nouveau, s'insinuant sous son pull, glissant lentement sur son torse. Puis, alors qu'il hésitait à briser le charme en risquant un mouvement, il la sentit se coller toute entière contre lui, l'irradiant à travers les vêtements, se mussant au creux de son cou pour le faire frissonner de petits baisers carnassiers. Il se décida à déplacer son bras, chercher au jugé ses reins pour y poser sa main. Il posa, et ne rencontra que de la peau nue.

Promptement débarrassé de ses affûtiaux, Éric fut entraîné par une Cécile ayant renoncé au langage articulé, et qui le déséquilibra d'une poussée bien placée quand ses pieds butèrent sur un obstacle ; il tomba de tout son long sur un milieu souple qu'il identifia comme étant la couche de cuir. Elle lui agrippa les bras en l'enfourchant.


- Chante.


* * *


- Vos facultés de résilience sont remarquables. Passer de divers foyers à la scène du Châtelet, c'est une jolie revanche sur l'existence. Mes félicitations, Éric.

- Une passion, de la volonté et un peu de chance, cela fait beaucoup de choses.

- Tout de même. Vous auriez pu mal tourner. Vous m'avez bien dit que la majorité de vos camarades de jeunesse ont fait des séjours en prison ?

- Oui. Ça aurait pu m'arriver, remarquez... Mais j'étais peut-être plus malin qu'eux. Ou plus discret. J'ai moi aussi séché les cours, crocheté des serrures et volé des cédés à la FNAC.

- Quel romantisme dans le délire maniaque. Vous chapardiez du Puccini ?

- Oui... entre autres.

- Sortez votre chéquier : mon premier est un adverbe, mon deuxième est un adverbe, mon tout est un as du verbe.

- Facile : Lacan.

- Déguerpissez, Éric, et rappelez-moi quand vous irez moins bien. Non, je plaisante, bien entendu. Même heure, la semaine prochaine.


* * *


Cécile respirait par petites bouffées, afin de ne pas saturer ses cellules ciliées. La nuit avait décidément une odeur à part, surtout sur ce quai de Seine qu'elle affectionnait. Les relents d'urine canine y étaient plus forts, tout comme ceux de la boue hydrocarburée qui luisait entre les pavés. Peut-être était-ce dû aux moindres effluves humains, encore que même en journée, les entrepôts n'attiraient guère les foules.

Lors des promenades nocturnes, Iago tirait plus fort sur sa laisse. Les chiens sont peut-être sensibles à la poésie urbaine, qui sait.

Bien avant d'entendre quoi que ce soit, Cécile sentit que quelqu'un, loin derrière elle, marchait en calquant son pas sur le sien. Un pas qui se voulait léger, mais dont les appuis généraient des vibrations ténues se propageant le long de ses fins talons. Le pas se rapprochait. Cécile accéléra, sa respiration se fit plus forte, brouillant ses radars.

Une exclamation lui échappa quand un bras enserra brutalement son torse, la déjetant en arrière. Elle tenta de se débattre, mais la prise se resserra, il avait l'avantage de la stature, trop vite elle sentit la main passer sous sa jupe, un genou s'insérer de force entre ses cuisses…

Le temps était comme suspendu.


- Eh bien ?

- Désolé, je... Je ne sais pas ce qui se passe. Et quelqu'un pourrait arriver.

- Tu sais bien que ça ne me gêne pas, au contraire.


Louis ouvrit la bouche. Les mots ne lui venaient pas. Cécile fit claquer l'élastique de son tanga avec une petite moue méprisante, tira sur sa jupe et avertit Iago d'un claquement de langue qu'on allait se remettre en route.


- Eh bien tant pis, très cher, je ferai appel à des amateurs plus inspirés, pour nos petits jeux...


Il savait qu'elle le ferait. C'était arrivé tant de fois. Un sentiment d'injustice totale le submergea. Ce rôle dont il ne voulait plus, l'échec inévitable qui le narguait, elle qui ne voulait rien entendre, pis encore, elle qui semblait jouir de, il n'en dormait plus, et maintenant... Avant qu'il puisse s'en défendre, l'envie de la frapper, de l'anéantir, le traversa, ce serait si facile, elle ne pourrait pas répondre, une aveugle, j'aurai toujours le dessus, qu'est-ce qui te prend, tu es dingue, elle se vengerait - Louis s'éloigna de la tentation en courant.

Cécile, narines frémissantes, tira sur la laisse de Iago. Tant pis pour la voiture, ce serait long mais un peu d'exercice entretient la silhouette, et Iago connaissait le chemin vers l'appartement. Sans compter qu'avec lui les rues de Paris devenaient particulièrement sûres. Un bon chien vaut mieux que deux gros verrats. Quoique parfois...


Elle ne prêta pas attention, quelques minutes plus tard, à la voiture qui passait au loin, ni au bruit du choc. Au cours de ses promenades nocturnes, elle avait souvent entendu des voitures en mal de priorité se percuter, et ça ne l'intéressait pas.


Louis, les reins broyés, mit quelques minutes à trouver la mort contre le mur richement tagué.


* * *


- Je vous l'avais dit, Cécile. Ce jeune homme est exceptionnel. Non seulement il a une parfaite connaissance du rôle, mais vos timbres s'harmonisent d'une manière presque miraculeuse. Vous l'avez entendu, réfléchissez...

- Vous avez tout comme moi signé un contrat, André. Ce contrat stipule que Louis chantera Calaf. Toute modification apportée vaut rupture de contrat. Or, je vous rappelle que mon nom est en tête d'affiche, pour cette production comme pour la prochaine, à New York.

- Louis est un excellent chanteur. Mais il vieillit, je ne vous apprends rien au sujet de ses aigus en voix de tête... Un jour, ici ou à New York, ça ne passera plus. Vous imaginez Nessun Dorma...


Cécile baissa les paupières sur ses globes de plastique et tourna lentement la tête vers André, qui soupira.


- Je donnerai à Éric le rôle du prince de Perse.


* * *


Éric tira sur son tee-shirt pour essuyer son front trempé. Ses mains tremblaient tellement qu'il avait peine à les stabiliser en agrippant le volant. Il fallait qu'il s'arrête pour essuyer l'avant de la voiture, s'il croisait des flics, même si l'éclairage était vraiment bas dans ce quartier, d'ailleurs tous les éclairages avaient été revus à la baisse ces derniers temps, les économies d'énergie ça va bien, mais quand la lumière des lampadaires atteint à peine le milieu de la chaussée... Bien sûr, ça l'arrangeait la pénombre ce soir-là, mais quand même, il lui suffisait de croiser une voiture de flics dans un endroit un peu moins sombre, et tout était foutu.

Passés trois pâtés de maison, il manœuvra pour s'engager en marche arrière dans une ruelle adventice et s'arrêta enfin, la calandre tournée vers le pâle éclairage public. Les traces de sang sur le pare-choc étaient moins étendues que ce qu'il redoutait, il lui semblait distinguer déjà le vol erratique de mouches silencieuses, saloperies rien ne leur échappe, et avec quoi je vais essuyer ça, il n'y avait guère que son tee-shirt, torse nu il essuya fébrilement les traînées rouges, et, grelottant, il remonta au volant de la Volvo, c'est solide les Volvo, c'était bon flair d'emprunter celle-là pour les suivre en sortant du Châtelet, une Clio n'aurait pas tenu le choc et l'aurait planté là, pliée au cul de Mondial Moquette avec le Louis en guise de tampon entre les deux, putain, mais qu'est-ce qui lui avait pris, à Louis, de surgir comme ça en courant comme un dingue ? D'un autre côté, rouler sans phares, c'était fatal. Il tournait depuis vingt minutes dans le coin, passant et repassant devant leur berline, abandonnée sur un trottoir, tellement il était agacé qu'ils l'aient semé sans le vouloir. Qu'est-ce que ce couple bancal pouvait bien faire dans ces docks nauséabonds, à une heure du matin, avec leur infâme clebs de marque ?

Les mouches l'avaient accompagné et distrayaient parfois sa conduite de leur ballet insaisissable, l'idéal serait qu'il pleuve, et la veste en lainage qu'il avait remise à même la peau le démangeait, il avait besoin d'une douche, il fallait qu'il se débarrasse de la voiture, mais où ?

« Plus c'est gros, plus ça passe ». La réminiscence du principe fondamental érigé en règle par ses initiateurs au vol à l'étalage et fauches en tout genre lui arracha un sourire. Il laissa la voiture sur le parking d'un supermarché.


* * *


- Au bout de deux ans de thérapie, je ne pensais pas vous voir un jour aussi ému. Ne vous inquiétez pas, je vous ai proposé d'interrompre les séances parce que vous allez considérablement mieux, mais ça ne va pas durer ! Ce n'est qu'un au revoir, Éric...

- Je ne suis pas ému du tout, j'ai des mouches devant les yeux, grommela Éric en frottant ses paupières.

- Flûte, j'ai dû oublier un trognon dans ma corbeille à papier, dit Léonore en plongeant sous son bureau à la recherche d'un hypothétique élevage d'asticots.

- Ne cherchez pas, madame Phigens, ce ne sont pas de vraies mouches, ce sont des trucs qui flottent, des mou-mouches... Elles me gênent depuis quelques jours. J'ai l'impression de voir un peu moins bien.

- Mais c'est insupportable, ça, Éric ! Et vous ne devenez pas fou ?

- Bien sûr que non, puisque je vous ai.


Léonore gloussa d'aise.


- Je vous trouve bien charmeur, depuis que vous avez une compagne et un travail, heureux Éric. Mais ne perdons pas de vue qu'il serait dommage de la perdre. Vous avez vu un ophtalmologiste ?

- Pas encore. C'est très récent, tout ça, et puis j'ai un travail prenant. Je consulterai après la dernière.

- Si j'osais, je vous recommanderais un excellent spécialiste, mais ce serait déontologiquement inacceptable, il partage mon existence.

- Vous croyez ma moralité suffisante pour refuser votre offre ? Vous m'étonnez, madame Phigens.

- Dans ce cas, voici ses coordonnées, dit Léonore en griffonnant un numéro de téléphone sur un post-it rose fluo. C'est à la Pitié. Demandez le docteur Sastiéri. Mais avant...


Léonore brandit le post-it hors de portée d'Éric :


- Qu'a-t-on en permanence devant soi sans le voir ?

- Son avenir, madame Phigens, son avenir, dit Éric en prenant le post-it.


* * *


Salope. Tu attends ton jouet, cambrée comme une bête en chaleur, sûre de ton fait comme d'habitude, Cécile Costeja, la classe au-dessus. Et oui, je flanche, comme tu l'avais prévu, tu peux te réjouir, biche donc, espèce de garce. J'ai bien fini par comprendre que tu n'as jamais cessé de me haïr, que chacune de tes demandes était pour toi une minuscule vengeance, que même si par miracle tu n'exigeais rien ça cachait encore une vengeance, et que la somme de ces vengeances n'atteindrait jamais le niveau que tu t'étais fixé, que je n'aurais jamais ton pardon, je l'ai accepté pendant plus de vingt ans, coupable plus victime que la victime. Et je ne parviens même pas à te dire, maudite salope, que tout ça, je le sais. Tu me prends pour une bille et tu as raison, je suis définitivement un con qui a foutu sa vie en l'air en couchant avec toi et tes yeux verts, mon Dieu comme je me rappelle cette nuit-là et les suivantes, tes yeux qui se révulsaient, et moi trop fier de ce bon coup et de ces yeux-là dans mon tableau de chasse, trop content de faire baver d'envie, des pupitres aux premiers rôles, un con qui t'a engrossée, c'était déjà dur comme ça d'admettre que tu attendais un enfant et de te voir dans ton ravissement hormonal, un con, je n'aurais jamais dû revenir après ça. Tu la tiens, ton humiliation suprême, je suis fini, et toi, tu n'hésites pas à jeter le discrédit sur le spectacle pour me voir humilié, parce que c'est bien ce qui va se passer, au premier Nessun Dorma, et tu le sais aussi bien que moi, tout le monde le sait, tout le monde tend le dos, tout le monde t'a vue avec Éric, Turandot et Calaf, une génération entre vous mais effacée par ta voix que l'âge ne cesse d'épargner, comme si c'était ta revanche, la compensation de tes pertes. Je me demande parfois si tu n'as pas refusé d'avorter à l'annonce du diagnostic rien que pour me punir, pour me prendre dans tes filets et faire de moi cet esclave pantelant, avec lequel tu joues en lui accordant moins d'égard qu'à ton chien, alors que moi aussi j'ai engendré cet enfant dont tu t'es débarrassée.


* * *


- Revenons à mon bureau, voulez-vous.


Éric obtempéra, glacé de sueur. L'examen avait été très pénible, chaque rayon de lumière le vrillant jusqu'aux tréfonds de son crâne. Il avait mal à la tête, et le parfum insidieux qui bouffait à chaque mouvement du médecin ajoutait au supplice. Il détestait les parfums artificiels, et cette femme lui déplaisait souverainement. Jusqu'à son maquillage trop prononcé qui ajoutait au malaise, et à l'agression que subissaient ses yeux.


- Vous avez bien fait de venir me voir sans attendre. Le fond d'œil est sans équivoque.


Elle s'interrompit, polit d'un pouce distrait l'ongle french manucuré de son index gauche. Son contralto maîtrisé était descendu de deux tons en fin de phrase. Éric se dit que c'était mauvais, peut-être même très mauvais. Mais tant que les mots ne sont pas dits, on peut encore espérer avoir mal interprété les signes.


- Vous avez une tumeur, monsieur Roy. Deux tumeurs, en fait. Une dans l'œil gauche, une dans le droit.


Il attendait la suite, tout raisonnement en suspens. La pensée absurde lui vint que, à sa place, Léonore aurait pouffé quelque chose comme : "Deux tumeurs valent mieux que l'une tue l'aura".

La suite ne venait pas ; le pouce continuait à caresser l'ongle taillé droit, au rose trop rose et au blanc trop blanc.


- Je risque de... perdre la vue ?


Elle eut un soupir de compassion et jeta un coup d'œil discret vers le dossier d'Éric.


- Vous êtes... maître-chien, c'est bien cela ?


Dans une de ses familles d'accueil, celle de ses dix à douze ans, le père était maître-chien. Un brave type, qui picolait pas mal en douce, le pauvre, jusqu'à ce soir-là où il était allé nourrir les bestioles, beurré au point de s'endormir dans un coin. Le rott', ça bouffe, il ne faut pas lésiner sur les portions. Le père Mandrain avait toujours été un peu chiche et sa femme le lui reprochait souvent - au matin, les clébards avaient pris les meilleurs morceaux. Un bon gars, le Mandrain, Éric l'avait regretté. Il lui avait confié, un jour : « C'est marrant, les gens, quand ils me demandent ce que je fais dans la vie et que je leur dis que je suis maître-chien, ils ne posent jamais d'autres questions. Tout de suite, ils parlent d'autre chose ». Leçon bien reçue : quand il n'avait pas envie de se dévoiler, Éric empruntait le métier de feu Mandrain. Bien sûr, l'ophtalmo (décidément, elle ne lui revenait pas) y avait eu droit. Dès le premier regard, il avait eu envie de tenir à distance cette femme au je-ne-sais-quoi de pas clair.


- Je ne connais pas bien votre profession, je vous l'avoue. Je ne suis pas sûre que vous puissiez continuer à la pratiquer dans votre vie future, ou alors peut-être faudra-t-il des aménagements importants. Encore que la voix, ça doit compter pour beaucoup, dans le dressage. Je ne sais pas si vous connaissez le mythe d'Orphée, Cerbère, tout ça...


Éric frémit. Pouvait-elle avoir deviné ? L'impassibilité de certains professionnels de la santé avait quelque chose de haïssable, qui ravivait ses pulsions violentes, pourtant matées depuis de nombreuses années. Dans le cas de celle-là, il ressentait derrière la mine contrite une jubilation incompréhensible et malsaine.


- Dans le temps, vous la situez comment, ma "vie future", comme vous dites ?

- Comptez trois à six mois pour une brachythérapie suivie de photocoagulation laser. Mais il faut prévoir que le traitement conservatoire durera plus longtemps, et il est lourd.

- Traitement ? Vous voulez dire que je pourrai récup...

- Hélas non, monsieur Roy. Dans le cas du rétinoblastome, ce qui est perdu l'est à jamais. Mais la bonne nouvelle, c'est que vos tumeurs sont à un stade suffisamment peu avancé pour que l'on puisse mettre en œuvre un traitement conservatoire non seulement de vos yeux, mais également de ce qui reste de votre vue.


Éric déglutit.


- Un rétinoblastome, vous dites ?

- C'est cela. Bilatéral. Rarissime chez les adultes. Sur un patient de plus de cinq ans, je n'en ai jamais rencontré qu'un seul autre... En outre, c'est malheureusement une affection héréditaire : il faudra donc que vous soyez vigilant si vous voulez avoir des enfants. Cela dit, c'est plus facile à gérer, maintenant, il y a des possibilités de dépistage anténatal. Mais nous n'en sommes pas encore là. Quelles sont vos disponibilités la semaine prochaine ? Il faudrait que nous nous rencontrions rapidement, pour commencer le traitement conservatoire.


* * *


Éric marcha longtemps dans les rues de Paris, les yeux fixés sur le trottoir envahi d'insectes réels et virtuels, tout en ressassant les propos du docteur Sastiéri. Un sacré monstre, la copine de Léonore, une carrure à la Tyson, les seins de Sophia Loren et des ongles foutrement chichiteux pour un médecin. Quant à sa voix...

Arrivé aux portes du Châtelet, Éric hésita, fit demi-tour, traversa l'île de la Cité et se dirigea vers la Faculté de Médecine.


"Un cas de rétinoblastome bilatéral chez une femme adulte", Sastiéri A., Journal Français d'Ophtalmologie, Vol 12, N° 9, septembre 1989, p. 57.


Installé à la BIUM, il lut attentivement l'article signé par le docteur Alexandre Sastiéri, vingt ans auparavant. L'anonymat de la patiente était respecté ; à peine était-il mentionné sa reprise rapide du travail, rendue possible par les particularités de sa profession.

Une affection héréditaire. Rarissime. Rarissime et héréditaire.

Tout à coup il vit, nette comme si elle était réelle, flottant devant ses yeux, cette fine cicatrice dont il s'était vaguement demandé l'origine lorsque Cécile s'exhibait à lui dans sa nudité épilée.

Éric fut pris d'un haut-le-cœur. Il n'eut pas le temps d'atteindre les toilettes.


De retour chez Cécile, il fit appel à toutes les ressources de son art pour stabiliser le fondamental de sa voix et en maîtriser le tremblement :


- Dis-moi, mon amour... Cette grossesse dont tu m'as parlé, un jour, tu étais si jeune... Vingt-deux ans, c'est bien ça ? Quand on t'a diagnostiqué le rétinoblastome... Ça a dû être une épreuve terrible. Et à combien de mois tu as dû te faire avorter, déjà ?


* * *


- Bonsoir, ma fleur d'oranger ! Ta journée s'est bien passée ? flûta Léonore depuis son jacuzzi.


Alexandrine eut un sourire mitigé, ôta sa veste, monta le volume de la chaîne hi-fi, et tout en retirant ses escarpins dans le tempo de "Frankie goes to Hollywood", demanda :


- C'est une devinette ?

- Non, une simple question. Pourquoi ? Tu ne sais pas vraiment si tu as eu une journée pourrie ou non ?

- C'est un peu ça, répondit Alexandrine en faisant glisser son shorty.

- Explique ça à ta petite femme, gazouilla Léonore.


Alexandrine s'assit dans l'eau folle en face de Léonore.


- C'est professionnel. Tu veux vraiment qu'on rompe le pacte ?

- Pas VRAIMENT, mais un petit peu, là, tout de suite, ça me semble une bonne idée. Tu veux que je te masse les pieds ?

- J'adorerais, mon amour, accepta Alexandrine avec gratitude.

- Alors, cette journée ?

- J'ai pratiqué une énucléation bilatérale sur un homme d'une vingtaine d'années.

- Non ? Ne me dis pas que... comme ta chanteuse, le cas des cas qui t'a tellement soutenu le moral au moment du Brésil ?

- Oui, pareil, un rétinoblastome bilatéral, forme tardive. Mais lui, il va ramer question boulot. Un dresseur de chiens, tu imagines... Le pire, c'est que je pouvais sauver ses yeux. Sauf qu'il a refusé les traitements conservateurs. Il a disparu après le diagnostic, aucun abonné au numéro que vous avez composé, et il est revenu des semaines après. La seule chose que je pouvais faire pour lui, c'était sauter sur le bistouri.

- Ben mince, alors. Un cas aussi rare, et ça tombe deux fois sur toi. Tu es bénie des dieux, ma chérie.


Alexandrine eut un rire indulgent. La candeur de son épouse ne cessait de la ravir. Elle ne comprenait toujours pas comment une personne aussi insouciante parvenait à pratiquer le métier de psychologue, mais toutes deux avaient d'un commun accord décidé d'abandonner chaque soir ce type de questions avec leurs vêtements, en tas, au pied du jacuzzi.


- Tout de même, je me demande pourquoi il a fait ça, ce garçon. J'aurais dû être plus persuasive...

- Ma chérie, je te rappelle que ta culpabilité gît sur le carrelage, sous ton tailleur. Et puis quoi, si on pouvait tout prévoir, la vie serait moins drôle.



BIBLIOGRAPHIE *


Ouvrages :

Eliade M., Mythes, rêves et mystères, Paris : Gallimard, Folio, 1989.

Freud S., Œuvres complètes, vol. I à XVIII, Paris : Presses Universitaires de France, 1998.

Lévi-Strauss C., Les structures élémentaires de la parenté, Paris : PUF, 1949.

Pardet C.-L., Manuel de castration à l'usage des mères, Paris : Solal, 1995.

Sophocle, Œdipe Roi, Paris : Le Livre de Poche, 1996.


Communication :

Lacan J., L’éthique de la psychanalyse, Paris : 29 juin 1960.


Films :

Pasolini P.-P., Œdipe Roi, 1967.


* Afin de ne pas égarer le lecteur, il a été décidé de ne citer que les références essentielles à la connaissance intime du mythe d'Œdipe et sa compréhension. Cette bibliographie ne rend donc pas justice au travail considérable qu'ont dû fournir les coauteurs afin de présenter une version suffisamment cohérente et documentée pour satisfaire à l'appétit du lecteur et l'encourager à la notation la plus élogieuse.


 
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   socque   
12/9/2011
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
La construction du texte est déroutante mais stimulante, et j'apprécie. J'ai aussi apprécié le ton désinvolte employé pour raconter cette histoire assez horrible. Une belle réussite ! Le primesaut est peut-être un peu trop accentué à mon goût dans la discussion finale entre la psychologue et l'ophtalmologiste, mais c'est un détail. Je trouve excellente, astucieuse et comme coulant de source l'allusion aux Érinyes !

"il s'interrogeait sur cette étrange affection, dont le rituel des devinettes et charades qu'affectionnait sa psychologue était le symptôme" : outre que je trouve dommage de placer dans la même phrase deux mots aussi proches qu'"affection" et "affectionner", je me demande si "affection" correspond bien ici à ce que vous avez voulu dire ; de quelle affection le fait pour la psychologue d'affectionner les devinettes est-il le symptôme ?

   Lunar-K   
22/9/2011
 a aimé ce texte 
Beaucoup
La transposition du mythe est vraiment excellente et (assez étonnamment) fidèle au récit original. Si je dis "étonnamment", c'est que le texte ne parle jamais (ou bien je suis passé à côté) d'une différence d'âge aussi conséquente entre Eric et Cécile pour que cette dernière puisse en être la mère. Ce pourquoi je me suis dit, pendant tout le texte, que la parenté ici serait davantage symbolique que littérale. Mais bon, cela permet au moins de conserver un petit effet de surprise (ce qui n'est évidemment pas facile à partir du moment où la mèche est vendue dès l'incipit...).

Une transposition qui semble vouloir également mettre en scène une autre, archi-célèbre : la transposition psychanalytique. A ce titre, je m'étonne de cette biographie extrêmement fouillée (les oeuvres complètes de Freud !). Peut-être suis-je complètement passé à côté, mais je n'ai pas rencontré tellement de référence dans ce texte. Bien sûr, il y a Léonore, mais celle-ci me semble davantage représenter le Sphinx que le psychanalyste (et je n'ai pas vraiment l'impression que les deux soient vraiment conciliés ici, mais ils pourraient tout à fait l'être, en effet). On retrouve aussi, bien sûr, le thème de la mère castratrice (je vois que c'est d'ailleurs dans vos références aussi), et, plus généralement, du complexe oedipien, mais c'est à peu près tout ce que j'ai pu noter à ce niveau...

Pour en revenir au texte, j'ai trouvé ce récit assez complexe et, en cela, rendant véritablement hommage au mythe fondateur. A différents points de vue, rien n'est totalement noir ni totalement blanc. L'humour (souvent très noir, certes, notamment avec l'ophtalmologue cynique et pataud à souhait) succède au tragique. Les différentes scènes s'enchaînent avec beaucoup de justesse et permettent de jeter un regard plus critique sur les évènements et, surtout, de les vivre tel que le héros lui-même les vit, de son point de vue (grâce, surtout, aux différentes scènes chez le psy).

Et puis, je salue la complexité d'Eric, notamment par rapport au meurtre. C'est, selon moi, sur cette scène que vous êtes le mieux parvenu à faire correspondre à la fois mythe originel et mythe psychanalytique. Ainsi, d'un côté, Eric tue son père sans savoir de qui il s'agit, accidentellement, et pour la seule raison qu'il s'est mis en travers de son chemin, littéralement. Mais, d'un autre côté, Louis se met également en travers du chemin d'Eric pour le rôle auquel il aspire et, bien sûr, la femme qu'il désire. D'où un nouveau basculement, une nouvelle collision, dans l'Oedipe freudien. J'ai trouvé ce passage, et toute la psychologie du héros qui gravite autour, très subtilement mis en place.

J'ai trouvé l'écriture tout aussi fouillée, tout aussi travaillée que le récit qu'elle raconte. Quelques jeux de mot bien placés, mais, surtout, une atmosphère tragique incroyablement bien rendue. De plus en plus pesante, inéluctable. Je pense qu'à ce niveau, celui du tragique, le fait de savoir à l'avance le dénouement du récit aide beaucoup. Précisément parce qu'on sait cette fin inéluctable, et qu'on ne peut qu'assister, impuissant, à la déchéance du héros (à ce titre, le lecteur me semble lui-même représenté dans ce récit sous la forme de Léonore qui, elle aussi, assiste aux évènements et cherche à les comprendre, les relier, sans pour autant intervenir sur leur cours).

Bref, j'ai évidemment beaucoup aimé ce récit. Pour sa transposition fidèle du mythe originale qui intègre néanmoins certains éléments du mythe analytique. Mais aussi pour le tragique fort bien rendu des évènements. Un très bon texte !

   Anonyme   
27/9/2011
 a aimé ce texte 
Bien ↓
35000 signes dans un style chargé, une langue très écrite, beaucoup de références psychologiques, du coup moi j'ai eu du mal à accrocher. C'est, ceci dit, un très bon travail, le texte est bien construit, le fil de l'histoire est tenu.

C'est un texte qui demande des efforts de lecture, un texte qui a été écrit avec force travail, c'est ce qui apparaît mais je n'ai pas eu vraiment de plaisir à le lire, sauf pour penser que le travail est joli.

Je reste en dehors de cet Œdipe transposé, depuis le titre dont on comprend le clin d'œil jusqu'à la chute qui ne se détache pas de cette courtoisie d'écriture qui habille les 35000 signes.

J'ai écouté comme m'y enjoint le titre et je suis restée étrangère, straniera, pero, io ho ascoltato :)

   Anonyme   
27/9/2011
 a aimé ce texte 
Un peu ↓
Bravo aux deux auteurs pour la participation. Cependant même après deux lectures, j'ai eu de la difficulté à m'y retrouver et plein de questions se posent qui m'empêchent de le trouver crédible. Un peu trop compliqué à mon goût et je me suis bizarrement senti plus à l'aise vers la fin ( dialogue avec le médecin). L'humour ( les citations fabriquées) ne m'a pas fait rire. Pardonnez-moi mais dans cette histoire abracadabrante, je n'ai pas senti l'appel des Dieux ( probablement que je ne suis pas assez subtile pour le voir( sourire).
Donc un texte trop chargé à mon goût et qui ne se lit pas facilement.

   brabant   
27/9/2011
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↓
Waouh ! Classieux !
Scié par le style ! J’ai d’ailleurs cru reconnaître les deux auteures…
Je me dis : quel boulot il a fallu abattre pour composer cela à quatre mains ! Chapeau ! Félicitations !

Maintenant, j’ai surtout suivi la relation Cécile(mère castratrice)/Eric et le meurtre (déguisé en accident ? Réellement un meurtre ?) de Louis.

Mais pour le reste, et pour me conforter dans mon interprétation, j’ai dû lire les autres com, car le texte est très, très riche et aussi, dans une certaine mesure, complexe. Et c’est Lunar-K qui a éclairé ma lanterne, je ne sais pas comment il fait mais ce Monsieur est très, très, très fort ; et ses com sont fournis. Chapeau à lui-aussi !

Je relève encore ici la perfection du découpage. Un ‘aveugle’ se retrouverait dans les ‘pièces’ de ce texte. ))), lol, pas dans toutes les significations cependant.

« raucité » m’a snobé, et aussi « se mussant », « affutiaux », « tangas » et « shorty » Oh ! ‘tangas’,’shorty’, j’ai fait un agréable voyage sur le net, moi qui ne distingue pas une jupe d’une robe ! Merci Mesdemoiselles !
Mais je n’ai pas aimé le mot « verrats », provocation malicieuse, sans doute employé à dessein pour muscler le style, ‘nous ne sommes pas (totalement) ce que vous croyez…’ ; bon, c’est raté, la provocation est trop grosse, artificielle, incongrue, elle ne sonne pas juste.  lol

Travail titanesque. Fort heureusement vous n’avez pas composé un texte sur les’ Titans’ et/ou les ‘géants’ !

Pourquoi TB – et pas + ? Parce que je me suis senti humilié, c’est pas bien d’infliger ainsi sa supériorité par rapport à mon petit moi qui se sent tout de suite bien laborieux.

(Trop) CLASS !

Bémol : Les hommes sont féminins. Ils sont trop lisses, sans caractère. Vus par des femmes. Ce sont des bébés. Immatures. ILS MANQUENT DE POILS AUX PATTES !


Merci pour tout !

   Anonyme   
28/9/2011
 a aimé ce texte 
Un peu ↑
Il m'a fallu trois reprises pour me contraindre à lire ce texte en entier. Pourquoi ?
Mon Dieu, la structure en est déjà complexe et, pour mieux compliquer le suivi de l'histoire, je n'ai pas trouvé d'éléments suffisamment clairs pour bien situer chaque séquence, dans le scénario. Tantôt le narrateur est "je". Tantôt c'est l'auteur (ou les auteurs). Ou alors, je n'arrive pas à deviner qui c'est (seconde séquence). Un docteur intervient aussi (séquence 5) et on ne sait pas de qui il s'agit... du moins pas immédiatement.
Il faut arriver à la fin pour que tout se mette, à peu près, en place. Je dis bien à peu près. Car il m'a fallu retourner relire plusieurs séquences pour comprendre le puzzle. C’est assez pénible.
J'ai l'impression que les auteurs ont conçu leur scénario comme s'ils étaient derrière une caméra, pour donner des images permettant de suivre l'action sans que le spectateur s'y perdre.
Mais, dans un écrit, il n'y a pas d'image. Les personnages mal identifiables et imbriqués dans les séquences m'ont vite "largué". C’est pourquoi j’ai dû m’y reprendre à plusieurs fois pour m’obliger à aller jusqu’au bout.
Et s’obliger à lire quelque chose n’est pas positif. C'est très désagréable et ça représente, pour moi, le défaut majeur de ce texte. Les auteurs devraient tenir compte du fait que tout le monde n’a pas l’intellect d’Albert Einstein.
Mais par ailleurs, il faut rendre un juste hommage au gros travail de documentation réalisé par les auteurs pour écrire cette nouvelle qui, en effet, transcrit très habilement le drame d'Œdipe.
L'écriture est très correcte, le style clair et souple, l’expression française de bonne facture.

   Anonyme   
28/9/2011
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
- La transposition du mythe est parfaite - jusqu'au supposé conflit de priorité (peu de différence entre une Volvo et un char) et la Pythie/Sphynx que j'ai cru déceler dans Léonore. En passant, j'ai toujours pensé qu'Oedipe sur la route (cf. le roman d'Henry Bauchau) constituait un réel danger. Je me suis demandé si le complexe d'Electre n'avait pas été aussi abordé avec Léonore et Alexandrine.

- Écriture soignée. La langue est fluide et se lit avec plaisir.

- L'intro des personnages et situations en alternance. Le lecteur a le temps de s'imprégner. On garde le fil avec les séances chez le psy.

Bémol : je ne suis pas convaincu par le dialogue Cécile/médecin que je trouve un tantinet précieux et ampoulé.

Chipotage :

- à la place de la virgule : "ou d'autres ; il y avait tant de monde..."

- est-il nécessaire de préciser ? son oreille à lui et sa bouche à elle"

- affûtiaux me semble inapproprié et casse l'ambiance.

Conclusion : champagne (flûta Léonore).

   Damy   
30/9/2011
Je m'y suis pris à 2 reprises pour tenter de comprendre. Mon effort vous doit donc bien un petit commentaire sans conséquences.

J'ai eu plaisir à lire ce texte car il est très bien écrit, il ne manque pas d'humour, d'humour fin, les passages érotiques sont savoureux et il est aéré.
Mais je n'ai toujours pas campé les personnages dans leurs rôles respectifs, en regard de ce que je connais du mythe d'Oedipe et de la psychanalyse qui s'en est accaparé pour le transmuter en complexe.

Je sens bien confusément que les yeux et l'opéra sont les personnages principaux mais je n'ai vraiment pas saisi le rapport qu'ils entretenaient entre eux. J'ai désespérément cherché Antigone aussi, jusque derrière les monocles, et sans lunettes car j'y vois encore assez bien de près.

Mais, je vous le redis, la lecture m'a plu, chaque stance se suffisant presque à elle-même.

   aldenor   
1/10/2011
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↓
J’ai eu des difficultés avec ce texte. Mais beaucoup de belles choses m’ont encouragé à tenter d’en venir à bout.
Je crois y être plus ou moins parvenu, mais pour commencer il m’a fallu récapituler le mythe en question ; et c’est déjà un reproche, il me semble impossible de se retrouver sans connaître le mythe, or je pense qu’il faudrait qu’un texte soit auto-suffisant, quitte à ne pas saisir certaines allusions ou finesses, du moins lisible, sans références.
Bon. Il m’a heureusement suffit pour cela de parcourir l’article de wikipeda, sans aller dans vos savantes références en bout de texte, pour me retrouver…
Encore que sur la fin, je n’ai pas compris l’amalgame d’Alexandre avec Alexandrine. Ni les allusions à Mandrain et au maître-chien. D’ailleurs pour identifier les noms je n’ai pas été loin : Costeja pour Jocaste. Louis pour Laios. D’accord, on ne trouve pas tout sur wikipeda. Mais d’Eric a Œdipe… Une approche plus systématique sur les noms aurait pu aider.
Le découpage élaboré complique aussi la compréhension. Et je ne suis pas sur qu’il apporte un supplément. Dans le passage commencant par « Salope… » C’est Louis qui parle. On met du temps à le comprendre ! Il n’en finit plus de mourir d’ailleurs, Louis, à rebours.
Ceci dit, les parallèles sont fins : charades du psy (de bonnes) et du sphinx, la cécité qui frappe Cécile puis Eric a l’image d’Œdipe s’aveuglant, l’idée d’introduire un psychologue rappelle l’impact de ce mythe dans ce domaine, les mouches pour Sartre….
De beaux passages :
Les condoléances d’Eric. Très authentique.
Toute la scène d’amour dans le noir, finissant pas : « Elle lui agrippa les bras en l'enfourchant. – Chante »
« - Qu'a-t-on en permanence devant soi sans le voir ? - Son avenir, madame Phigens, son avenir… »
Un gros travail !

   David   
1/10/2011
 a aimé ce texte 
Passionnément
Bonjour Keyser Söze,

J'ai qu'un robot pour le titre : "étranger, à l'écoute !"... mais c'est un opéra en tout cas, celui dont il est question dans l'histoire avec Calaf comme personnage.

J'ai lu l'histoire d'Éric, qui se présentera à travers des extraits de séance avec une psychologue, Éléonore. Il est un prétendant déçu au premier rôle de cette opéra, mais quand même choisi par la diva, Cécile, pour jouer Calaf, le roi de Perse. Il couche avec, elle est par ailleurs la femme de celui qui a obtenu le premier rôle, mais c'est un piège pour ruiner la carrière de l'époux vieillissant, un piège qui sera tendu sans avoir à se relâcher, vu que Éric l'aura tué, ce personnage se nomme Louis (lui ?), par mégarde.

Cécile et Louis sont un couple "à la ville comme à l'écran" qui se déteste, surtout elle, et lui, Louis, quand il comprend comment elle va ruiner sa carrière aussi, en le poussant au couac à New york. J'ai pas bien saisis sauf que ça à l'air vicieux et cruel : genre tout le monde saura que c'est elle qui mène le jeu, mais c'est lui qui brandira sa propre "fin", sauf qu'il meurt avant, mais comme pour les cadeaux, je suppose que l'intention a tout autant compté que l'acte lui-même, manqué, sans psychologie pour le coup. Mais Cécile garde son aura de Diva à ma lecture, c'est lui le fourbe qui voulait en faire sa potiche et qui finira... en pare-buffles. Elle le hait, mais faut en croire Louis, pour l'enfant né de leur rencontre, après les années 70 puisqu'il est question d'avortement. Tiens, le récit se déroulerait sans doute dans les années 1990, je donnerais 40 ans, grosso-modo, à Cécile et Louis, et 20 à Éric, et je crois que c'est insinué dans le texte par des éléments, euh... adventices :) Il n'y a pas de biographie directe complète, ça semble fonctionner par faisceaux d'informations : Je sais ou crois savoir mais je sais pas trop comment. Ça vaut un peu pour tout d'ailleurs, dans le récit je veux dire.

Il y a aussi l'histoire d’Éléonore, la psychologue d'Éric. C'est un sacré rôle secondaire "sans qui rien de tout cela n'aurait été possible... " comme dit la formule. Elle semble juste barge au début, un second rôle normal, comme Bernardo par rapport à Zorro. Mais ça va se sublimer quand semblera apparaitre son homosexualité, mais ça ne sera que le décollage du truc, elle n'est pas homosexuelle, avec un personnage qui était là dès le début d'ailleurs. Il s'appelle Alexandre, de son nom de baptême, puis Alexandra pour Éric le patient et Alexandrine pour sa compagne Éléonore, il est transsexuel, mais ça non plus, ce n'est pas le clou de l'histoire.

C'est Alexandre qui fait comprendre à Éric que Louis est son père et sa nouvelle... amante, est sa mère. Il comprend aussi qu'il vient de réaliser son œdipe, comme on dit, mais pour lui c'est pas une image ou un concept, c'est un tee shirt plein de sang et une étreinte dans le noir... définitivement.

J'ai pas tous les fils, sans jeu de mot, ou plutôt je rapporte ce que je peux, mais l'apparent sac de nœuds se révèle un superbe tapis persan !

   i-zimbra   
6/10/2011
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Ici comme chez Freud, Œdipe aime Jocaste en connaissant son mari ; mais, comme dans le mythe originel, il ne connaît pas leur véritable identité.
Je prends les scènes dans l'ordre (sous réserve des numéros) :

1) Éric Roy (ok) chez sa psy LÉOnore Sphinge (à peu près). La charade est un peu fausse : c'est la joie allemande et non l'ami allemand (un n en plus).
2) Cécile (patronne des musiciens, atteinte de cécité : bien vu l'aveugle) Costeja (ok) chez son ophtalmo (petit interne anonyme devenu LE docteur Sastiéri).
« comme je l'ai fait moi-même » : il y a un peu beaucoup de choses qui se nouent, surtout que cet indice est trafiqué…
3) Turandot : Autre sphinge, autre mariage royal, autre aveugle… référence lumineuse mais non développée qui ne restera qu'un clin d'œil aux mélomanes.
Ici, il y a un switchback qui ne sera identifié que lorsqu'on se rendra compte que l'incinéré est toujours vivant (ça devient compliqué, le boulot de lecteur).
4) Éric chez sa psy (2e fois). Le détail sur l'alcoolisme se révélera peu utile.
5) Cécile chez l'ophtalmo (2e fois aussi). Prétexte à raconter la vie de la patiente (bizarre de la part du médecin, même s'il lui doit sa carrière).
6) Aux funérailles de Louis à peine refroidi (je parle de ses cendres), Éric et Cécile nouent.
7) Éric et Cécile coïtent.
8) Éric chez sa psy (3e fois et ça ne fait pas avancer l'histoire).
Ici, il y a un nouveau switchback non identifié, jusqu'à ce qu'on se rende compte que le mort est re-vivant.
9) Jeu de viol assez glauque, et mort de Louis.
10) Cécile défend Louis face à un producteur (quand ? pourquoi ?)
11) Éric le parricide. Atmosphère film noir. « essuyer l'avant de la voiture… » : on attend de savoir de quoi, et ces histoires d'éclairage et de voitures de flics sont un peu lourdes ou lourdement dites.
adventice : est-ce le mot qu'il faut ?
Des mouches ? La ficelle est grosse, mais elle est amusante, pour amener la consultation chez la psy (en général, on va d'abord voir un ophtalmo – mais ça ne sert à rien puisque, ne sachant pas les traiter, il essaye de les faire passer pour un problème psy, et le patient devient une balle de ping pong dont chaque rebond coûte 50 euros à la Sécu).
« Il tournait depuis vingt minutes… » : Switchback court mais abrupt, ou plutôt faute de syntaxe. Il semble être question ici de ce qui précède l'accident (Éric, jaloux, filant ses parents la nuit).
12) Éric chez sa psy pour ses mouches. La psy l'envoie chez l'ophtalmo. C'est bien goupillé.
13) Monologue de Louis. Lui, le pauvre, on ne l'a pas trop vu. Et il parle, maintenant qu'il est déjà plusieurs fois mort. Il faut la loupe (merci David) pour comprendre que le pourquoi du §10 est dans « tu n'hésites pas à jeter le discrédit sur le spectacle pour m'humilier ». « … cet enfant dont tu t'es débarrassée. » : Il nous donne la clé, ce seront ses dernières paroles. Cet enfant la débarrasse de lui l'instant d'après.
14) & 15) Éric a la révélation de ses origines. Il n'aura pas à se crever les yeux, c'est en train de se faire tout seul. Super.
Regret : Quid de la réaction de Cécile ? Se pendra-t-elle ?
16) FGTH est un groupe (d'homos), pas un morceau.
Le « Pas VRAIMENT » à propos du "pacte" peut induire qu'elles se sont pacsées, faute de légifération du mariage homo. Elles auraient pu se marier avant d'aller au Brésil.
La psychanalyse peut-être libératrice ou castratrice. Faut-il voir la psychanalyste Léonore comme la castratrice de son mari ? En tout cas pas le changement de sexe comme un échec de l'œdipe.

   Bidis   
6/10/2011
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
J’ai trouvé le style excellent et les personnages, vivants et forts — peut-être est-ce grâce à cela que j’ai eu comme une impression de réalité quelque part... Bref, voilà un texte sacrément intelligent ! Et j’aime ça.
Inutile de dire que je n’ai compris cette histoire qu’à moitié (faut pas trop m’en demander tout de même !), je devrais la relire deux ou trois fois, ce que je ferai sans doute. Mais, d’après ce que j’en ai saisi, le mythe d’Œdipe est plus que respecté, il est en plus émaillé un peu partout de références subtiles.
Donc une lecture intéressante, agréable, prenante, c'est-à-dire que non seulement j’ai passé un bon moment, mais quelque chose a continué à m’interpeller après lecture.
J’aurais été d’un bel « exceptionnel » si l’affaire avait été un chouia plus claire…

   placebo   
16/10/2011
J'avais commencé ce texte une première fois sans vraiment arriver à poursuivre à cause des noms (je me perds facilement) mais comme il n'y en a vraiment pas beaucoup, j'imagine que c'était juste de le fainéantise de ma part ^^

C'est un très beau texte, peu de personnages justement, j'ai aimé qu'on retrouve cette ophtalmologiste à la fin, dont les pensées étaient très intéressantes à lire (j'avoue avoir cru que c'était un homme :)

(edit : s'il faut en croire i-zimbra qui s'est montré bien plus savant que moi en de nombreux endroits, je ne me suis pas totalement trompé ;)

J'avais complètement oublié le mythe d'œdipe donné par le résumé jusqu'à ce qu'il se révèle de façon progressive et c'est un très bon point.

Sur l'écriture, j'ai aimé, c'est suave, délicat, à l'image du cache-cache dans l'appartement ce Cécile. Tiens, sur ce point, j'ai trouvé la réponse à la première charade, la deuxième fois. Le texte joue avec les lecteurs et je pense que les auteurs se sont amusés, en témoignent les dernières phrases.

Bonne continuation, hâte de découvrir les auteurs,
placebo

   Meleagre   
23/10/2011
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↓
Bon, je reviens commenter ce texte, après les résultats du concours. Cette nouvelle mérite amplement la victoire à mon avis.
Je trouve cette transposition du mythe assez bien réalisée. Le nom des personnages donne des indices pour reconnaître leurs modèles :
Louis / Laïos,
Sastiéri / Tirésias (par anagramme ; cette pensée intérieure qui voit clairement dans le personnage de Cécile est savoureuse),
Sphinges / La Sphinge (la psy est quand même plus sympa : elle ne tue ceux qui ne répondent pas à ces énigmes, elle leur fait juste payer plus cher),
Cécile Costeja / Jocaste (là aussi, anagramme)
Éric Roy / Œdipe-Roi (j'ai mis du temps à le trouver, celui-là).
Là aussi, Louis tue son père, sans savoir que c'était son père, dans un accident de la route. Comme Œdipe a tué Laïos "au carrefour de trois routes", d'après Sophocle. Comme Jocaste et Laïos, Cécile et Louis ont abandonné leur enfant. Ce n'est pas là une histoire de prédiction, mais une vengeance réciproque et mutuelle. Le passage de la fatalité (Œdipe tuera son père et épousera sa mère parce que cela a été prédit) à la génétique (Eric deviendra aveugle comme sa mère) est bien trouvé, pour transposer le mythe dans l'époque actuelle. J'aime bien le jeu qui consiste à égrener les indices au fur et à mesure, pour que le lecteur n'ait pas toutes les clés d'emblée, et découvre la vérité en même temps que les personnages. C'est d'ailleurs le procédé utilisé par Sophocle dans Œdipe-Roi : des révélations successives, venant de messagers et de témoins, ne laissent deviner la solution qu'à la fin.

Parfois, je trouve certaines alternances d'épisodes superflues. Scinder en deux la consultation (est-ce une seule consultation ?) de Cécile chez Sastiéri (2e et 5e partie) ne me semble pas utile : les pensées de Sastieri sur Cécile ne progressent pas entre ces deux passages. Les pensées de Laïos envers Cécile ("Salope. Tu attends ton jouet") font un peu doublon avec les pensées de Sastiéri ; elles sont exprimées avec trop de provocation, de violence verbale, et le message (Cécile fait chanter Louis pour le ridiculiser et se venger) est déjà présent ailleurs. La manière de disposer souvent les épisodes narratifs (donc autres que les épisodes de consultation médicale) de façon anti-chronologique brouille les pistes, cela devient difficile, à la première lecture, de tout remettre dans l'ordre.
La fin me laisse un peu sur ma faim. On finit avec le couple des médecins, le couple improbable Sphinge / Tirésias. Mais ni la psy ni l'ophtalmo ne font le lien entre leurs deux patients, ils pensent que la similitude des deux cas est juste due au hasard. Bien sûr, cela permet de laisser le lecteur trouver lui-même la solution de l'énigme, le lien entre les personnages. Mais je trouve cette fin trop légère, on évacue totalement la tragédie familiale, qui s'amorçait dans la fin de l'avant-dernière partie : "- Dis-moi, mon amour... Cette grossesse dont tu m'as parlé, un jour, tu étais si jeune... " J'aurais mieux aimé finir sur la réaction de Cécile à ces révélations : a-t-elle "disparu comme on se noie " (comme le dit Cocteau) ?
Ah oui, et je n'ai pas la réponse à la charade initiale... J'avoue être un peu frustré.

   widjet   
28/10/2011
J’avoue ne pas connaître en détail le mythe d’Œdipe (en plus d’être personnellement guère intéressé par celui-ci - comme tous les autres mythes du reste - voire assez dubitatif même sur le concept) ; et comme il s’agit-là d’une sorte d’adaptation moderne d’un des plus célèbres, je ne suis pas certain d’être le meilleur public pour cela.

Mon commentaire n’a donc qu’une valeur et pertinence très limitée.

Néanmoins, j’ai apprécié comme il se doit le travail en duo fourni (c’est bien documenté) et le confort de lecture (paragraphes bien espacés), les traits d’humour (« Dites-moi si je vous fais mal » - « Vous me faites mal ») même lorsque celui-ci est noir (certes l‘ophtalmo en abuse un peu trop), la mise en scène habile (construction morcelée, j’imagine, pas évidente à faire) qui nécessite une concentration certaine pour assembler les pièces.

La différence de style est notable mais ne dénote pas sur l’ensemble.

W

   Acratopege   
1/5/2013
 a aimé ce texte 
Passionnément
Je n'ai compris qu'en arrivant à la dernière ligne la charade du début! Belle histoire qui avance masquée, incohérente juste ce qu'il faut. L'histoire de l'accident, c'est du Sophocle craché!
Pour rester sérieux, j'ai été frappé par le fait qu'on ne voit pas du tout que cette histoire a été écrite à deux. Encore un enfant incestueux, dirait n'importe quel psychanalyste, qui rassemble tous les défauts et toutes les qualités de ses deux parents!
Et puis la bibliographie est magnifique. Je regrette de ne pas avoir lu ce "Manuel de castration à l'usage des mères." Mieux vaut en rire qu'en pleurer!
Bravo à tous deux. Refaites-nous des enfants comme ça. Vous êtes capables d'y aller les yeux fermés!

édition:

...en lisant les autres commentaires, je m'aperçois que je n'ai absolument pas décrypté les anagrammes! Plus nul tu meurs!


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