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Humour/Détente
Moseki : Changer de siècle
 Publié le 03/01/16  -  9 commentaires  -  7771 caractères  -  97 lectures    Autres textes du même auteur

Une fillette raconte le déménagement incongru de sa famille – une famille elle-même insensée... –, ce qui ne l'a pas laissée indemne.


Changer de siècle


Mes parents sont incapables de me dire le nom de l’endroit où nous allons. Je me demande s’ils le connaissent eux-mêmes. Tout ce qu’ils peuvent dire, ou mécaniquement répéter, c’est qu’on va dans le sens de l’avenir. Ils me prennent vraiment pour une abrutie – à moins qu’ils ne le soient totalement eux-mêmes, ce qui n’est pas exclus –, bref, c’est aujourd’hui que commence le déménagement.


Je vois ça d’ici : harassant. Avec des questions déchirantes du genre de quel jouet vais-je devoir me séparer, et pourquoi je ne peux pas emporter tous mes livres, d’accord cette salopette est totalement usée, mais je l’aime, etc. Un déménagement, ça vous passe au laser de l’utile tout ce à quoi vous teniez sans jamais avoir eu à vous poser la question. D’un seul coup d’un seul, chaque objet, chaque bout de tissu, est tenu de décliner sa rentabilité. Un déménagement, ça vous bascule en vieillerie la trouvaille la plus récente... (À y être, qu’est-ce que je vais faire de mes parents ?!)


Ma mère qui elle non plus n’est déjà plus très fraîche, s’emmêle les crayons, comme toujours, avec les temps, et passe d’une pièce à l’autre en déclamant, d’un ton sibyllin que demain sera hier. Comprenne qui pourra.


Mon père, qui depuis sa cure n’est ivre que quand il boit, ce qui est déjà un progrès, mais garde la fâcheuse tendance à se prendre pour quelqu’un d’autre, mon père, lui, avance comme un bœuf en tirant les charges les plus lourdes et en grognant quand il a besoin d’une pause... Personne n’a jamais pu rivaliser avec sa bouteille, et chaque fois que ç’a été le cas, ç’a été un crève-cœur de comprendre que la place libérée n’était de toutes façons par pour nous, mais pour sa tristesse et son vide.


Quant à moi, moi qui ne me trouve belle qu’entre cinq et sept heures du matin, c’est-à-dire quand je suis la seule debout, moi, je ne comprends rien. Le reste du temps, j’écris ce qui me passe par la tête.


Les pièces se vident une à une. Pour la salle à manger/salon, pas de problème. Selon ma mère, demain, nous aurons perdu toute envie de nous réunir devant une table ou une télé, bienheureux encore si nous mangeons !...

Mon père sauve sa collection de bouchons, vu, dit-il, que c’est on ne peut plus léger, et qu’avec ça, on sauverait du naufrage une armada de désespérés.

On a vraiment plus l’air réquisitionnés qu’absorbés par l’effervescence joyeuse d’un déménagement.

Ma chambre est passée au crible, et j’ai le plus grand mal à sauver ma trousse et mes cahiers. Je ne m’en sors qu’en les troquant contre mon lit si doux. Et quand je réalise que ma garde-robe (façon de parler : je ne porte que des pantalons) va se résumer désormais à deux « tenues » comme ils disent, les bras m’en tombent et je me mets en mode passif, et cesse de faire comme si je participais. Comme si mon avis était d’une quelconque importance !...

Total, nous voilà sur le trottoir, et le tas de ce que nous jetons, ou donnons, je ne fais pas bien la différence, est cent fois plus important que celui de ce que nous emportons. Nous attendons la fourgonnette, assis sur nos valises, alors que le camion de récupération vient emporter l’essentiel de notre vie d’hier, à grand renfort de muscles, de bruit et d’exclamations.


– C’est incroyable ce que les pauvres ont à jeter, commente un abruti à la face blême et aux jambes arquées à force de porter plus gros que lui.


Mon père signe le bordereau comme quoi, semble-t-il, il abandonne tout rapport avec sa vie d’hier, et partant, toute possibilité de recours ou de réclamation. Ma mère fredonne « À la claire fontaine » à sa sauce habituelle : « Il y a longtemps que je m’aime, jamais je ne m’oublierai »... Et moi, moi, je me suis assise sur le trottoir d’en face, manière de n’avoir aucun rapport avec ces gens-là, et possiblement adoptable ; on ne sait jamais.


Les heures passent, à moins que ce ne soient les jours. Ma mère a des ressources insoupçonnées en sandwiches. Elle a repris des couleurs, et ça m’inquiète. Cette femme ne s’épanouit que dans le drame, alors je me demande ce qui nous attend. Quand je l’interroge, elle dit qu’elle n’en sait rien, mais que ça ne présage rien de bon, et qu’elle n’aimerait pas être à sa propre place.

Et moi donc !...


Enfin, la nuit étant tombée depuis deux bonnes heures, un vieil autocar déglingué pile brutalement devant nos genoux, les portières s’entrouvrent avec un grincement de ferraille, nous saisissons à la hâte les deux ballots de vie qui nous restent et nous grimpons. L’air, à l’intérieur, est saturé d’haleines fatiguées. Les bouilles qui émergent des fauteuils sans appuis-tête se ressemblent toutes un peu, avec de ces asymétries subtiles qui deviennent inquiétantes à mesure que nous progressons vers le fond. Enfin, on redémarre. Une fois de plus, je me suis assise loin de mes géniteurs. Si c’est une arche de Noé, je ne raterai pas mon coup : je veux rester avec les bêtes.


Notre équipage traverse dans la nuit les allées proprettes de la résidence. On part comme des voleurs, je me dis, mais peut-être après tout que cette vie-là, on l’avait volée. Qu’elle n’était pas pour nous. Je serais curieuse de savoir si on va vers pire ou vers meilleur. Ma mère a beau penser que la question se pose plutôt en termes de temporalité, je sais bien, moi, la différence entre l’avant et l’arrière. Entre une Play Station et une corde à sauter. Mon père, privé de son heure d’ébriété, le front collé à la vitre, absorbe tout ce qu’il peut du paysage.


Et voilà qu’on s’arrête. Je n’y crois pas... C’est tout juste si on a roulé cinq minutes... et nous voilà arrivés... Dans le car, tout le monde se lève. Sans blague, combien de mètres avons-nous franchis ?! Cent cinquante ? Deux cents ?!... On descend.

On nous fait entrer dans un immense garage compartimenté. Entre premier et deuxième étage on nous répartit, enfants d’un côté, adultes de l’autre. Quand c’est mon tour, le type du registre lève les yeux vers ma poitrine sous mon pull, a un petit sourire, et me balance dans la catégorie « enfants ».

Qu’est-ce que c’est que ce bordel ?! L’adolescence a disparu peut-être ?!... Je suis le troupeau de nains auquel je viens d’être assimilée, et pénètre dans le dortoir unique où une centaine de lits de camp sont alignés. Et chacun de se précipiter pour s’accaparer une couche.

J’en fais autant. Je me saisis de celle directement à gauche de la porte, on ne sait jamais, ça peut faciliter la fuite.


Voilà, on se pose, et on attend... On attend quoi ?!... Si je le savais !... Une matrone, frêle comme un elfe tout juste sorti du bois et attifée pareillement, nous annonce d’un ton suave, qu’il est temps de dormir, et que demain sera un jour unique dans notre vie. Que nous allons enfin découvrir la finalité de toute existence, et que si ces mots ne nous disent rien, c’est bien normal, nous sommes trop jeunes, mais que c’est nous qui avons le plus de chance, toutes les chances, dit-elle, de passer la barrière du futur. Allez comprendre !...


La nuit passe, et le lendemain matin, une fois redescendue, je retrouve ma mère dans la file d’attente, pour la distribution du café.


Elle se penche à mon oreille et murmure :


– Tu vois, je te l’avais bien dit, en une journée, on a changé de siècle...

– Mais... on est hier ou demain ? je lui demande...

– Ni l’un ni l’autre, elle me répond. C’est pile comme l’année de la naissance du Christ, il y aura un avant et un après, libre à toi de compter dans un sens ou dans l’autre !...


Puis elle est avalée par la foule. C’est la dernière fois qu’elle tiendra des propos cohérents...


Quant à mon père, tout le monde parle de lui comme du Sauveur, et j’hésite entre l’angoisse et la revendication de sa paternité. Après tout, fille de Dieu, c’est pas rien...


 
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   Mauron   
14/12/2015
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Classer dans la rubrique "humour/détente" un tel texte, voilà de l'ironie forte! Un texte qui nous fait "changer de siècle" et nous rappelle le défunt XXème dans ce qu'il a de pire. Où sommes-nous arrivés? Je trouve ce texte fort dans son côté kafkaïen, d'un coup la famille se trouve associée à une "entreprise de déshumanisation" qui la dépasse infiniment. Vers la fin, je n'ai pas compris pourquoi le père était d'un coup considéré comme un Sauveur. il me semble que ces "pauvres gens" ressemblent plutôt à ces Juifs ou à ces Tziganes qu'on a anéantis...

Ce texte est à la fois prometteur et décevant, il opère une magnifique métamorphose quand l'autocar révèle où ces gens vont aller (et la brièveté du trajet montre bien l'onirisme du texte)...

Simplement, le texte court plusieurs lièvres à la fois. Sa chute me laisse perplexe et ne me convainc pas. Il me semble que son meilleur parti pris est ce passage de l'espace intime de la maison à ce sinistre dortoir. Tout cela évoqué avec ce regard naïf de l'enfance.

   carbona   
14/12/2015
 a aimé ce texte 
Un peu ↓
Bonjour,

Je n'ai pas trop saisi le contexte. Où se situe-t-on ?

Honnêtement, plusieurs choses me passent par la tête : camp de concentration, hôpital psychiatrique, centre de réfugiés, refuge pour sans-abris... Ou juste un truc délirant dont on ne tient pas la clé ?

L'écriture suit un rythme vif et pourrait être plus légère en retravaillant quelques formules.

- les répétitions des pronoms : moi, elle

ex : "Quant à moi, moi qui ne me trouve belle " / "Ma mère qui elle non plus n’est déjà plus très fraîche" / "je sais bien, moi, la différence entre l’avant et l’arrière." / "Et moi, moi, je me suis assise "

- des phrases trop longues qui pourraient être écourtées, remaniées

ex : "Un déménagement, ça vous passe au laser de l’utile tout ce à quoi vous teniez sans jamais avoir eu à vous poser la question. " / "Mon père signe le bordereau comme quoi, semble-t-il, il abandonne tout rapport avec sa vie d’hier, et partant, toute possibilité de recours ou de réclamation. " / "Avec des questions déchirantes du genre de quel jouet vais-je devoir me séparer, et pourquoi je ne peux pas emporter tous mes livres, d’accord cette salopette est totalement usée, mais je l’aime, etc."

- les interventions du narrateur pourraient être supprimées :

ex : "sans blague" / "On attend quoi ?!... Si je le savais !." / "Je n’y crois pas " / "On part comme des voleurs, je me dis" < je me dis...


Merci.

Carbona

   Anonyme   
3/1/2016
 a aimé ce texte 
Passionnément
Bonjour,
J'ai adoré votre texte. Cette adolescente qui ne comprend rien à ce qu'elle vit dans les faits parce qu'elle est tenue à l'écart, parce que finalement ses parents subissent plus la vie qu'il ne la jouent. Son annalyse secrète est fine et démontre une grande intelligence.
En quelques mots très subtils, vous nous donnez à lire un déménagement et ce que tout cela comporte dans une vie. Comment chacun avec ce qu'il est, le remplit de soi.
Et puis ce lieu, avec ces lit de camps qui nous fait comprendre que l'avenir est en fait un retour en arrière, mais cette maman qui parle enfin et qui guide son enfant vers l'avenir.
Magnifique.

   vendularge   
3/1/2016
 a aimé ce texte 
Bien ↑
J'aime décidément l'idée du point de vue de l'adolescente qui va où on lui dit sans poser les bonnes questions. Je trouve intéressante celle de cette histoire dont on ne peut choisir le lieu qui m'évoque une secte mais je me trompe sans doute..J'aurais aimé en savoir un peu plus...je veux dire en lire un peu plus mais ç'est l'auteur qui décide.

Merci.

   Coline-Dé   
3/1/2016
 a aimé ce texte 
Bien ↓
Un texte d'une ironie assez décapante, foutraque, avec un côté kafkaien, une imagination débridée voilà, pour les aspects positifs.
Mais quel dommage que le style ne soit pas à la hauteur de cette imagination ! Vous laissez passer des répétitions, des lourdeurs incompréhensibles. Même en admettant que vous ayez voulu reproduire un langage d'ado, il y a des phrases qui ne passent pas

Ma mère qui elle non plus n’est déjà plus très fraîche

Quant à moi, moi qui ne me trouve belle qu’entre cinq et sept heures du matin, c’est-à-dire quand je suis la seule debout, moi, je ne comprends rien

En revanche, je me suis régalée avec des perles :

Mon père, qui depuis sa cure n’est ivre que quand il boit

Si c’est une arche de Noé, je ne raterai pas mon coup : je veux rester avec les bêtes.

Du coup le bilan est mitigé : d'un côté des phrases filandreuses, de l'autre une loufoquerie à parfum de catastrophe... Allez, c'est quand même le positif qui l'emporte !

   aldenor   
3/1/2016
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Quel humour dans le ton naïf de la narratrice !

Les portraits des parents (sur le mode indirect, à travers leurs réactions et leurs interventions) sont savoureux, entre la mère perdue dans le temps, et le père perdu dans la boisson.

Pas toujours convaincu par la qualité de l’écriture. Ca manque de souplesse par moments et la ponctuation est souvent brouillonne. N’empêche que voila un des textes les plus amusants sur oniris.

A noter : Je n’ai pas compris pourquoi le père passait à la fin pour un sauveur.

   fried   
29/2/2016
 a aimé ce texte 
Un peu
j'ai bien aimé le récit, cela ce lit bien, j'aime l'humour, mais
j'ai pas tout compris et sur la fin je suis resté sur ma faim.

   mimosa   
6/4/2016
 a aimé ce texte 
Bien
J'ai accroché dès le début: le ton est d'une ironie légère, le regard de l'adolescente est affuté, le style facile à lire même si une relecture aurait pu éviter certaines répétitions ou quelques phrases trop longues. On attend la chute avec impatience: que va-t-il lui arriver?
Et là: flop! on quitte la malice et l'humour pour tomber dans une étrange allégorie; le père boit, d'accord, mais ce serait Dieu? et où se trouvent-ils? c'est peu crédible. C'est dommage.

   Anonyme   
12/4/2016
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Je le dis tout de suite : la chute est incompréhensible. Mais tout le reste est intéressant. Cynique, drôle. Le style très bon est parfaitement adapté. Peu importe

"Le peu importe" qui conclut mon précédent commentaire n'a pas d'objet. Pardon


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