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Brèves littéraires
Myndie : La patience des troncs
 Publié le 24/08/26  -  1 commentaire  -  2962 caractères  -  11 lectures    Autres textes du même auteur

« Il lui sembla que ses os devenaient du bois sec, ses membres de rugueuses branches tendues vers la lune, et que ses cheveux se détachaient de sa tête comme des dizaines de feuilles mortes emportées par la rafale. Il n'était plus un garçon qui grimpait à un arbre ; il était l'arbre lui-même, frémissant sous le vent de la nuit. »
Ray Bradbury (The Halloween tree)


La patience des troncs


Dans les artères de la ville, le sang chaud de la nuit a fini de couler, étirant son ruban de rubis dans le sillage des dernières voitures, jusqu'à s'évanouir. Ultimes reflets d'un monde qui apprend le silence.

La chlorophylle a commencé à coloniser nos chairs pour nous arracher à l'asphyxie ambiante. Depuis, le battement de mon cœur s’est aligné sur le tempo de la forêt. Quarante pulsations par minute. Moins encore quand le ciel est à l'orage.

Ce matin, le ciel est à l'orage. Je me sens d'un calme infini. Les passions humaines, la colère, l'effroi, tout cela s'est dissous dans cette sève épaisse qui a remplacé mes larmes.

Je pose mes mains sur la rambarde ; à présent le vert a gagné mes phalanges, noyant de malachite le fil bleu de mes anciennes veines. Le métal rouillé, autrefois agressif, m'apparaît désormais comme un tuteur bienveillant, accueillant et familier – une ossature où sceller mon immobilité, cette ankylose promise.

En face, la vieille dame est sortie sur son balcon. Je l'ai connue faite de chair et de plaintes. Aujourd'hui, sa peau s'est empreinte d'une viridité tendre et, sous la soie fine de sa blouse, une mousse pâle commence à border son col. Elle reste là, figée, ne bougeant pas plus que le géranium desséché à ses pieds. Hier, son chat a glissé du cinquième étage – une trajectoire rousse, un météore de pelage et de peur traversant le vide sans un bruit. Je l’ai regardé tomber, comme on regarde une feuille morte se décrocher d'une branche. Elle n'a pas crié. Elle n’a pas cillé. On ne pleure pas quand on est fait de fibre ; l'eau est une ressource bien trop précieuse pour être gaspillée en regrets.

Lentement, l'air se charge d'électricité et d'ozone. Les nuages s'emplissent d'encre, me privant de nourriture. Pourtant je ne crains rien : j'acquiers peu à peu cette science obscure, la patience des troncs ; je sais déjà comment absorber le noir.

Trompée par cette nuit soudaine, une pipistrelle commune quitte l'ombre du toit d'en face. Elle effleure au passage les cheveux blancs de la statue végétale qui ne réagit pas, et vient se poser sur mon poignet dénudé. Cherchant une prise, ses petites griffes percent ma peau tendre comme une jeune écorce. Une perle naît aussitôt, lourde, d'abord d'un pourpre chaud, puis virant au jade profond. Attirée par l'odeur suave qui lui rappelle sans doute le suc des tiges blessées, la fugitive s'attarde et lèche avec douceur ce fluide hybride. Déconcertée, elle déploie ses ailes membraneuses et s'envole dans la bourrasque.

Cela devrait me meurtrir, ou m'effrayer. Mais je reste là, les paumes ouvertes sous les premières gouttes de pluie, le regard perdu dans la tempête. Je n'attends rien. Je prends simplement racine dans le gris du jour.

Plus de cris de fer, plus de cœurs battant l'angoisse. La mémoire s'enfouit sous ses rameaux de bois. L'humain s'est tu. Dans ce cocon sylvestre où la fièvre s'éteint, la terre respire enfin, d'un souffle infini.


 
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   Passant75   
9/8/2026
trouve l'écriture
très aboutie
et
aime beaucoup
Chez Ovide, la métamorphose végétale de Philémon et Baucis est une récompense, dans cette nouvelle, la végétalisation des êtres humains semble être une nécessité naturelle ; « la terre respire enfin » donne le sentiment que cette transformation permet au monde de retrouver son équilibre. La végétalisation n'est peut-être pas une punition infligée aux hommes, mais une forme de salut qui leur est imposée par la nature. Et c'est précisément ce qui la rend inquiétante, ils ne sont pas condamnés à mourir, ils sont condamnés à vivre autrement, jusqu'à ne plus savoir ce que signifie être humain.

J’ai apprécié l’écriture, poétique et sensorielle, ainsi que la richesse des images végétales qui accompagnent cette métamorphose. Le texte installe une atmosphère troublante, mais paradoxalement apaisante. La scène de la vieille dame et de son chat m’a particulièrement marqué, son absence de réaction face à la mort montre ce que cette nouvelle forme d’existence fait perdre de leur humanité aux personnages. Je trouve que la fin, avec « l’humain s’est tu », est particulièrement réussie, elle laisse planer une ambiguïté entre la disparition de l’humanité et la renaissance de la Terre. C’est une nouvelle belle et inquiétante, elle m’a séduit par son ambivalence, ce qui pourrait apparaître comme une catastrophe semble être vécu comme une délivrance.


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