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Policier/Noir/Thriller
nemson : M.
 Publié le 05/06/09  -  9 commentaires  -  41417 caractères  -  56 lectures    Autres textes du même auteur

Un cocu, de la neige, 2800 mètres de mèche.


M.


« Tomber sur le cul ». Il avait déjà entendu et même utilisé cette expression mais jamais encore expérimenté la situation. Et maintenant qu’il cherchait un endroit pour s’asseoir, elle lui est venue à l’esprit dans toute son exactitude.


Il s’est posé sur le marchepied du chasse-neige avant de reprendre sa lecture et il a retrouvé le passage immédiatement. Ils étaient là les mots, en plein phares, au milieu des banalités qu’elle envoyait régulièrement. Ses yeux ont aspiré les phrases, douloureusement. Des phrases enrobées de toile émeri. Et puis de nouveau le grand trou froid à la place du ventre.


Il est resté un moment prostré. Les dents métalliques du marchepied s’enfonçaient au travers de la combinaison mais il ne bougeait pas.


« … M. est un amant admirable… il me rend folle… Jamais je n’aurais soupçonné chez lui autant de douceur… d’humanité… il m’a éveillée au plaisir… »


Il se repassait ça en entendant sa voix à elle, comme un ventriloque schizophrène. La lumière avait changé. L’aube maintenant, se déposait en allumant doucement l’étendue de poudreuse givrée. Il a eu froid. Il n’arrivait pas à se détacher du texte de la lettre. Il a tourné la tête vers la vallée pour se ressaisir. En bas, le village minuscule au milieu des champs enneigés lui est apparu en un paragraphe muet et compatissant. Il a caressé les mots du pouce sur le papier pour, inconsciemment, vérifier s’ils étaient vivants.

Avec rage, il a fait de la lettre une petite boule compacte, et l’a envoyée sur la congère que le passage du chasse-neige avait formée. Elle a atterri en s’enfonçant mollement. Blanc sur blanc.


Il tremblait en grimpant dans la cabine. Il est resté à fixer le voyant de chauffe des injecteurs, longtemps après son extinction. Ses pensées restaient bloquées, embouteillées derrière les mots qui défilaient en boucle : « AMANT »… « ADMIRABLE »… « FOLLE »… « PLAISIR ».


Il a démarré. La lame en raclant la route a repris son crissement habituel et ça l’a tout de suite irrité. Il était à cran. Ce bruit, le bitume, la nature, l’univers entier se foutaient de sa gueule. Il était cocu.


Ça c’est mis à retomber en fine poudre et il a enclenché les essuie-glaces. Même le ciel se foutait de sa gueule. Il ne parvenait pas à se concentrer sur son boulot. Sa tête était remplie d’encre, de papier, de plumes traçant des signes noirs qu’il refusait de décrypter. Il avait le sentiment d’être lui-même aux commandes d’un monstrueux stylo qui écrivait sa haine sur le versant en envoyant gicler les paquets de neige. La tempête s’est déchaînée et les flocons ricanaient en percutant le pare-brise : une averse de voyelles albinos.


Il s’était arrêté de travailler pour fumer et croquer dans une pomme. En fouillant pour chercher le briquet il avait senti la lettre dans sa poche. Elle la lui avait confiée la veille au soir pour qu'il la poste avant d'attaquer le boulot. Ça lui était sorti de l’esprit.

Elles s’écrivaient depuis toujours ces deux-là, au moins une fois par mois. L’autre, l'amie d'enfance, était une idiote prétentieuse.

La neige avait pénétré la poche et l’enveloppe était humide. En passant les doigts sur le papier, pour virer les traces, il a étalé l’encre et l’adresse est partie en cloques bleues. Ça l’a agacé. En arrachant l’enveloppe, il comptait simplement épargner le papier et il avait d’autres enveloppes dans la cabine. Il n’avait pas l’intention de le lire ce courrier, rien à voir avec ses scrupules non, juste qu’il s’en foutait royalement.


Sur la partie qui lui faisait face, en travers, il a distingué un mot qui scintillait comme un éclat de mica incrusté dans un galet ordinaire : AMANT.


Il s’est rangé entre deux dameuses. Il a traversé le bâtiment en longeant la file de saleuses et tractopelles encore chaudes du travail de la nuit. Avec tous ces engins, agglutinés autour de l’escalier central, le dépôt ressemblait à un essaim de monstrueux insectes endormis. En montant les marches, il a eu un coup de barre, avec les jambes qui retombaient en frappant lourdement le métal de la structure. Il est passé devant l’ancien pour suspendre les clés au tableau. Pour le moment, son chef avait le nez dans ses papiers et il ne lui a pas décroché un mot. En repassant devant le bureau, il a pensé que le vieux allait lui foutre la paix et qu’il avait une chance de s’en sortir. L’autre l’a interpellé dans les derniers mètres.


- Ohhhh !!! Attends une minute !


Il s’est stoppé en sifflant nerveusement entre ses dents avec les poings serrés dans les poches.


- Ouais ?


Il a répondu ça, sans même prendre la peine de se retourner et le vieux a enchaîné :


- T’as vu ce qu’il tombe, le thermomètre grimpe en flèche. Tu restes chez toi cette nuit et je t’ai mis de pétard pour demain matin.


Il s’y attendait mais il restait une petite chance que l’autre abruti de Marco ne soit pas de la partie.


- Avec qui ?


Il a posé la question d’un ton neutre en espérant que ça allait changer la réponse.


- Avec Marco.


Il s’est retourné vivement pour faire face au vieux et il avait armé son regard en position lance-roquettes. Mais l’autre l’attendait déjà avec le torse en avant, les mains à plat sur le bureau en affichant un petit sourire merdique.


- Pourquoi lui !?! Pourquoi c’est toujours moi qui bosse avec ce con !?!

- Parce que les autres veulent pas bosser avec lui… !


Il a failli continuer par « ni avec toi d’ailleurs » mais ce n’était pas nécessaire.

Ils se sont dévisagés. L’ancien n’a rien ajouté, il s’est contenté de soutenir le regard en haussant les sourcils. Un mélange d’étonnement feint et d’ironie vicieuse.

Il comprenait très bien le message du vieux, il lui servait ce faciès de clown pervers chaque fois qu’ils se confrontaient autour d’un problème. Toujours le même message : « tu oublies ta dette mon gars ? »


Non il n’oubliait pas. Il n’oubliait pas qu’il s’était fait engager sur la station, alors que son patronyme ne figurait sur aucune des tombes du cimetière de la vallée. Et les noms des différentes familles par ici, on pouvait les compter sur les doigts d’une main. Le vieux était malin. Il avait pris le risque de se mettre la tribu à dos en prenant dans l’équipe un parisien avec le niveau de ski d’un Savoyard de trois ans. Mais aujourd’hui, il ne le regrettait pas. Il avait gagné en malléabilité, et ça faisait bientôt dix ans que ça marchait, parce qu'il n'était le cousin de personne.


Après avoir longtemps hésité, il a opté pour un retour direct à la maison. Il aurait pu passer « Chez Tony » vider des verres de goutte avec les pisteurs et elle serait déjà partie pour la banque quand lui se glisserait dans son lit.


Il est resté un moment au volant du pick-up à observer le chalet. Le jour où il l’avait posée devant pour la première fois, elle était sortie de la voiture en battant des mains et elle sautillait comme une gamine en piaillant « C’est la maison d’Heidi ! C’est la maison d’Heidi !!! »


C’était l’été. L'étendue de verdure tout autour était comme une robe à fleurs chiffonnée. Elle était aux anges. Elle avait peur des marmottes et lui pressait l’avant-bras quand ils en croisaient.

Aujourd’hui, la baraque avec ses deux mètres de neige sur la tête, lui apparaissait comme une carte de vœux poussiéreuse qu’on aurait sortie du fond d’un tiroir. Une tristesse froide avait remplacé sa haine. Il ne savait pas comment aborder sa nouvelle vie de cocu, comment il allait lui en parler.


À 8 h 15, un 4x4 noir s’est collé derrière lui. Le collègue de la banque lui a fait un petit signe dans son rétro il a hoché la tête. Elle est apparue sur le palier. Elle a enfilé les après-ski, a refermé la porte et s’est pointée en courant vers eux.


Il a eu envie de sortir pour lui sauter dessus, la coucher dans la neige et arracher le fuseau pour vérifier quel genre de culotte elle portait. Peut-être qu’elle avait un stock de ces merdes à frou-frou planqué quelque part.


Elle est passée devant en levant la main vers lui mollement. Il a tenté de capter une expression sous la capuche, mais le sourire n’était pas braqué dans sa direction. Il les a observés dans le rétro pendant que le 4x4 reculait. Elle s’était décapuchonnée, et sa bouche s’agitait rapidement comme dans un mauvais film muet. L’autre a sorti un rictus pincé.


Il n’était pas inquiet pour ce mec, il avait une tête de batracien et le charisme d’un stère de bois. Mais quand il a vu qu’elle vérifiait son maquillage en abattant le miroir, ses bras se sont contractés avec les os comme du fer à béton. Il aurait pu arracher le volant rien qu’en éternuant.


Il était déchaîné. La paperasse volait partout. Il avait renversé tous les tiroirs écroulé les piles de vêtements, il se ruait sur tout ce qui était susceptible de lui apporter une information. Il a vérifié l’état du linge sale, spécialement ses culottes, retourné les tableaux et épluché le disque dur du PC. Dans sa lettre, elle avait écrit : « Jamais je n’aurais soupçonné chez lui… » peut- être qu’ils se connaissaient de longue date… Il a trié toutes les photos des boîtes en essayant de mettre un nom par tête, mais rien.

Il a terminé par le téléphone en faisant défiler fébrilement les patronymes dans la mémoire électronique, mais pas un qui n’éveille chez lui quoi que ce soit de particulier. Et puis, en reposant le combiné il a aperçu sur la tablette, le carnet qu’elle se trimbalait depuis toujours.


Il s’est allongé épuisé sur le parquet du salon, et il a tourné les pages en s’attardant sur celle des M.

Aucun des types inscrits là-dedans ne collait avec le film qu’il se faisait. À la page des X, il a jeté un œil sans conviction et pourtant un seul nom y était inscrit en encre délavée :

M. Jester.


C’était suivi d’un Nº de fixe. Il s’est redressé. Là, il tenait quelque chose. Pourquoi avoir planqué ça dans les pages du X, sinon pour éviter qu’il ne tombe dessus.


Il s’est allongé en enfermant la tête dans ses mains. Il a entamé un bras de fer avec sa mémoire. Jester… Jester… mais rien. Juste l’impression de manipuler un Rubik’s cube sanglant et grippé.


Il a balancé le carnet parmi le reste de documents qui couvraient le sol. Il était exténué, une nuit de boulot dans les pattes, et il était déjà onze heures. Dans cinq heures, elle rentrait de la banque. Il fallait dormir et encore tout ce bazar à ranger. Il s’est étiré les bras en croix. Immobile, comme le cadavre d’un centenaire dans une décharge de souvenirs. Il a ramené vers lui une poignée de photos qu’il a observées machinalement avec les paupières en plomb.


Il en a écarté une en laissant retomber les autres. C’était un polaroïd. Les couleurs s’étaient pratiquement coalisées, il l’a retourné pour vérifier la date imprimée derrière. C’était l’année de ses sept ans. Il était assis sur le canapé défoncé, avec la couronne de papier doré, posée en travers sur le crâne. Il faisait la tête et il se souvenait pourquoi. Sa mère avait refusé qu’il touche à l’appareil et l’avait posé sur la table en enclenchant le retardateur. Elle était revenue au pas de course en couinant pour s’installer à ses côtés. Elle lui avait passé un bras sur les épaules en se collant à lui, et envoyé un sourire lumineux à l’objectif. Il s’est demandé comment elle pouvait sourire comme ça, vu la pauvreté dans laquelle ils vivaient tous les deux.


L’Épiphanie, elle ne ratait jamais ça. Elle l’observait croquer dans sa part jusqu'à ce qu’il extrait la fève de sa bouche en bafouillant « heu l’ai… Heu... l’aii !!! » Et elle l’applaudissait en criant « vive le roi ! » Puis lui collait la couronne sur la tête et l’étreignait en l’appelant « mon petit prince » et lui, souriait aux anges en finissant de mâcher la frangipane.


Maintenant qu’il y pensait, il s’est rendu compte qu’elle n’avait jamais eu que des parts vides. Toutes ces années, jusqu'à ce qu’il se dise trop grand pour ça, chaque fois il avait hérité de la couronne. Maintenant il comprenait qu’elle avait triché et ses larmes sont venues toutes seules. Dans le brouillard, il a de nouveau dévisagé la femme de papier qui rayonnait dans le décor minable. Des meubles dépareillés, une tapisserie mourante, et elle qui souriait. La seule femme qui l’a véritablement aimé. Sur le buffet il a reconnu la gondole qui trônait au milieu des bibelots et des papiers empilés.


Il s’est couché après avoir remis tout en ordre. Une fois dans l’obscurité, une sale impression de chuter en arrière avec la tête bourrée d’asticots grouillants et des étoiles filantes derrière les yeux. Il a rallumé la gondole qui a aussitôt recommencé sont ballet de diodes multicolores. Il a essayé de se concentrer là-dessus pour le sommeil.


C’était le seul truc qu’il avait récupéré de sa mère. Il l’avait retrouvé posé sur le lit, dans la chambre à côté d’une petite valise. Il avait laissé la valise. La directrice de la maison de retraite avait essayé de le retenir pour un problème de signatures et d’arriérés de pensions. Il avait prétexté une histoire de chéquier dans la voiture et s’était tiré avec la gondole en plastique doré sur le siège passager.


Sur le trajet du retour il pensait à ce bouquin qui commençait par « Aujourd’hui maman est morte » et qu’il avait étudié au collège. Ces quatre mots lui avaient explosé au visage. Il s’était dit qu’il aurait une pensée pour ce bouquin le jour ou ça arriverait. C’était fait.


Il s’est relevé. De toute façon, elle arrivait de la banque dans une heure. Pour le repos, c’était mort. Il a composé le numéro. Après trois sonneries, ça a décroché. Le type avait une voix bizarre comme s’il s’avalait une poignée de graviers.


- Cabinet du docteur Jester… j’écoute.


Il n’avait rien préparé. Il est resté quelques secondes avec l’envie de raccrocher, puis il a attaqué et s’est présenté comme un ami de (il a dit son nom à elle) et qu’il appelait de sa part.


- De la part de qui ? Quel nom vous dites ?


Il a répété le nom. L’autre s’est mis à respirer bizarrement, saccadé, puis il a repris :


- Oui peut-être, oui attendez…


Il l’a entendu tripoter sur un clavier et puis la voix éraillée de nouveau.


- Oui effectivement ça me disait quelque chose, mais comme ça date de six mois… c’était un contrôle avec un changement de stérilet…


Il a reçu le mot « stérilet » comme une morsure de cobra. Il s’est raidi quand le venin lui est monté à la tête et sans reprendre d’air il lui a lancé :


- Un stérilet !?! Vous êtes sûr ???

- Écoutez monsieur je suis gynécologue depuis vingt-cinq ans, je sais ce qu'est un stérilet et … dites-moi, je ne suis pas sensé vous donner ce genre d’informations vous êtes qui au juste ?


Il a mis un temps avant de répondre. Il pensait à toutes ces fois ou il s’était attardé dans les squares en soupirant. Il restait planté sur un banc en admirant les gosses et quelques mères parfois, rapatriaient leur progéniture en le fusillant du regard.

Elle lui avait dit qu’elle ne pouvait pas en avoir. Il avait essayé de lui parler d’adoption, puis il s’était fait une raison.


- Monsieur… ? C’est pour quoi exactement ? a repris l’autre agacé, cette dame à un problème ?


Il a entendu sa voix distordue, comme celle d’un réanimateur qui vous secoue pour vous sortir du coma.


-… Elle est décédée.


Il a répondu ça d’un coup, en appuyant méchamment sur les « é » et puis il a tendu l’oreille. Peut-être que l’autre allait gémir.


- Ah… Ok, désolé mais quel est le rapport avec moi, je ne comprends pas ?


Il a réfléchi. Il voulait tenter un dernier truc avant de raccrocher :


- Non, c’est seulement que je fais le tour de ses connaissances, pour prévenir et il y avait juste votre nom dans son agenda… c’était pas précisé… la profession…

- Ha, d’accord, désolé pour vous encore une fois.

- Dites-moi… une dernière chose, il a repris en essayant de prendre un ton détaché, elle avait un message spécial pour les gens dont elle était… plus proche, vous savez, elle menait une vie un peu libertine… est-ce que vous et elle… euh…


L’autre a laissé un peu de silence et froidement lui a répondu :


- Qu’est-ce que vous faites dans la vie… votre profession ?

- Quoi… ? Je conduis un chasse-neige, il a répondu un peu surpris.

- Est-ce que vous faites des bonshommes de neige en rentrant du boulot ?

- Non vous avez raison, c’était idiot… il a soupiré.

- Excusez-moi. Je ne devrais pas plaisanter, mais j’en entends tellement sur mon activité…

- Non c’est moi, le chagrin qui m’égare sans doute, il a dit avec un sourire tordu.

- Je comprends, mais que lui est-il arrivé à cette dame, elle me semblait en pleine forme ?

- Elle est passée sous un train.


Il a répondu ça les mâchoires serrées et s’est envoyé l’image avec une grimace perverse.


- Ha, c’est terrible, a fait l’autre, on peut se consoler en songeant qu’elle n’a pas souffert d’une de ces maladies qui traînent en longueur.

- Ha oui, mais elle est restée dans le fossé plusieurs jours… en agonisant avec le corps déchiqueté…


Il parlait avec une pointe de sadisme dans le ton. L’autre a dû être surpris car il a laissé un silence avant de répondre :


- Ha oui en effet… mais vous savez dans cet état, le plus souvent on ne ressent plus rien…

- Peut-être, il a répondu pratiquement en ricanant, mais moi j’allais la voir tous les jours pour jeter du gros sel sur ses plaies…

- Qu’est-ce que vous racontez !?! a gueulé le gynéco, vous êtes malade ou quoi !?!


Il a raccroché doucement. Il est resté quelques secondes abattu le dos au mur en fixant la moquette. Et puis d’un coup, il a giflé méchamment l’abat-jour qui se trouvait en face. Sa main a traversé la toile, et le verre de l’ampoule en éclatant lui est rentré profondément dans la paume. Il a serré le poing de toutes ses forces. Et les morceaux sont entrés plus profond. Il voyait le sang bouillonner dans la jointure des doigts. Les nerfs l’emportaient sur la fatigue. Il est allé dans la salle de bains avant d’asperger la moquette.


Quand elle est rentrée, il attendait sur le lit les mains croisées sous la nuque. Il savait qu’elle ne viendrait pas. Elle le laissait toujours dormir jusqu'à plus soif. Maintenant, il se demandait, si c’était par respect ou par commodité. Il écoutait ses bruits dans l’obscurité. D’abord la baignoire, toujours. L’eau qui vibrait la tuyauterie avec un léger sifflement. Puis le clac du panier a linge et enfin les clapotis. Viendrait ensuite le bruit du jet sur les cheveux, le corps, mais seulement après un bon quart d’heure de trempe, les yeux clos, immobile dans une eau recouverte de sa neige chaude et parfumée. De quoi se lavait-elle exactement ?


Il s’est levé. Il a jeté un œil sur l’abat-jour. L’ampoule était changée, et la face abîmée contre le mur. Il s’est encadré sur le seuil. Elle flottait, légère, les yeux fermés. Une minuscule marée d’écume fumante venait s’échouer sur les épaules, en laissant des paquets de bulles éphémères dans les creux des clavicules. Elle avait l’air innocent. Comme le cadavre d'une sainte. Une magnifique fleur carnivore dans un linceul diaphane et mouvementé. Il a eu envie de faire ça maintenant. Appuyer sur le crâne, attendre que les cris étouffés s’éteignent et que son dernier souffle vienne éclater en bulles grossières sur la surface.


Ils mangeaient devant la télé. Comme chaque soir de la semaine. Elle n’avait pas posé de question sur sa blessure, qu'il avait bourrée de pommade et emballée d'un bandage grossier. Il la surveillait du coin de l'œil. Elle mâchouillait sa salade tranquillement, le regard braqué sur l’écran. L’alternance des plans de l’émission modifiait l’éclairage de son visage simultanément, et ça lui est apparu comme autant de masques différents. À un moment, elle s’est aperçue qu’il l’observait et lui a envoyé un doux sourire d’étonnement. Il s’est détourné pour se concentrer sur la télé.


La fille de la Roue de la Fortune traversait l’écran en allumant de sa main magique des lettres lumineuses sur le mur. Elle est passée de droite à gauche, en pratiquant une démarche souple et chaloupée qu’elle devait répéter depuis son adolescence. Sa robe de tissu chatoyant adhérait aux muscles telle la coquille d’un œuf au bord de l’éclosion. Elle s’est arrêtée à l’extrémité du mur, en joignant les mains entre ses jambes, découvrant un peu de la chair de ses cuisses. En se courbant légèrement, elle a envoyé une petite moue sensuelle à la caméra. Exactement ce qu’aurait fait un androïde parfait de Marylin Monroe. L’animateur lui a lâché une plaisanterie, et elle s’est esclaffée en maîtrisant précisément toutes les parties mouvantes de son corps.


Sa bouche démesurée articulait un flamboyant sourire comme dans une campagne publicitaire pour le bonheur. Cette fille hurlait qu’on la baise de tous les pores de sa peau, d’une manière très professionnelle. Il s’est imaginé au lit avec elle, juste le sentiment d'être au volant d’une voiture neuve et la panique de ne pas trouver les bons boutons. Ça ne l’excitait pas du tout finalement. Elle s’est agenouillée pour caresser un petit chien qui s’endormait à ses pieds, pendant qu’un type fronçait les sourcils en proposant l’expression : « Plus d’une corde dans son sac ».


Dans la soirée, il lui avait annoncé qu’il ne travaillait pas cette nuit, en essayant de capter quelque chose sur son visage qui semblerait proche de la déception. Elle n’avait pas réagi plus que ça, juste ajouté « je suppose que tu es de déclenchement demain matin ? » il avait répondu que oui, un peu surpris par la question. Il s’interrogeait encore là-dessus alors qu’elle s’endormait déjà.

Il devait se lever à 4 h du matin. Qui sait si l’autre n’attendait pas tapi dans les environs, guettant son départ, pour venir la prendre sauvagement, pendant qu’elle hurlerait son prénom dans tous les courants d’air de la baraque.


Il avait attendu un peu avant d’éteindre la gondole des fois qu’elle aurait eu envie de lui parler.


Il s’était dit : « si elle m’en parle maintenant, même simplement, même sèchement, je laisse tomber et je disparais. »

Ils se tournaient le dos. Il est resté à fixer la petite danseuse en tutu, plantée sur une tige de métal à l’avant de la gondole. À une époque, quand on appuyait sur le bouton, elle tournoyait au son d’une boîte à musique. Sa mère lui avait dit que c’était « La chanson de Lara » une histoire de film des années 60. Aujourd’hui le mécanisme était foutu.


Il s’est retourné, elle dormait. Il a pensé : « vous avez vu ça ? Je lui ai laissé sa chance… ! » Sans savoir à qui il s’adressait exactement.


Maintenant il ne restait plus qu’à s’occuper de démasquer M. Si jamais c’était un ami, une connaissance, s’ils ne s’étaient parlé rien qu’une seule fois…

Il a éteint la gondole, et l’obscurité est retombée lourdement, pareille à la sombre lame d’une guillotine.



Ils étaient suspendus comme deux gouttes de vie au-dessus d’un désert glacé. Les câbles du télésiège sifflaient leur chanson monotone, rythmée par le cliquetis des poulies à chaque pylône. L’aube pointait.


Il a coupé sa frontale. Dans vingt minutes il ferait jour. Le temps qu’il fallait pour atteindre, là-haut, la gare d’arrivée. Évidemment, ce con de Marco s’agitait, et ça amplifiait le mouvement de balancier. Sa connerie ne suffisait pas, fallait encore qu’il gigote dans tous les sens pour appuyer ses dires.


- Eh !!! tu te rends compte !!! elle était là, au téléphone avec sa MÈRE !!! et elle continuait de me sucer !!! ouaiiiiis !!! l’autre, la vieille lui posait des questions ! et elle, elle lui disait : mouuiii… chi.. chi… mooomannnnnn…


Il ne répondait pas. Il se contentait de claquer ses spatules l’une contre l’autre pour les débarrasser de la poudreuse agglomérée. Mais l’indifférence avec Marco ça ne marchait pas ; il continuait la pression, jusqu'à vous arracher quelque chose. Un sourire, et même un gloussement ça suffisait. Ou alors parfois, une claque dans sa gueule. C’était déjà arrivé avec d’autres. On les avait virés.


Marco était un gringalet osseux et nerveux. Les paysans du coin l’appelaient « eul ‘babu » (l’épouvantail). C’était surtout le fils du directeur de la station. En dehors des déclenchements, il ne faisait pas grand-chose. Son père l’avait casé dans un bureau ou il attendait de justifier son certificat de tir en bidouillant entre la photocopieuse et la machine à café. Quand il sortait sur le site, il se déchaînait. Et son truc c’était l’humour. « Ok, je suis peut-être le gosse pourri du boss, mais regardez comme je suis drôle ». Il en avait toujours une sous la main. Il commençait par ricaner, puis vous balançait sa connerie, et là il s’esclaffait en vous bourrant les côtes du coude et on avait droit a une rafale de : « hé !?! Hein !!! Ho !!! Pas mal, hein ? Hé ? t’as compris ou bien… ? » Il valait mieux lui lâcher quelque chose, un sourire pincé au minimum, sinon il se lançait dans l’explication du truc… « Sarah !!! Sarahpofonduslip !! … Hé t’as pigé ou bien ? ».


Pour le moment, il se lançait dans un énième récit de ses fabulations érotiques. À l’écouter, il avait culbuté tout ce qui portait un string dans la vallée. Par ici tout le monde savait qu’il était avec la femme de ménage des bureaux. Une black plutôt sympa, avec qui il avait l’air de filer droit.


La joue occidentale du Mont Blanc commençait à rougir. Il s’est laissé glisser du siège pour aborder la plateforme d’arrivée. Marco suivait en terminant une histoire de touriste allemande nymphomane. Ils ont laissé filer deux-trois sièges avant de récupérer à la volée, leurs sacs déposés derrière eux par le perchman, sorti du lit pour l’occasion.


Le premier rayon de soleil a franchi la crête à gauche des aiguilles. La neige s’est enflammée et il a ajusté ses verres sombres. Marco a enclenché sa radio pour balancer un : « c’est bon ma poule, tout est ok… Tout qui roule, tu peux retourner dans maman ! » Et le télésiège c’est stoppé d’un coup.

Il était à 2700 mètres. Un autre monde. La lumière était limpide comme le karma de la Vierge Marie et le son était quasi-aquatique. La neige absorbait tout.


Ils ont enfilé les peaux de phoques sur les semelles des skis. Il y avait une heure de grimpette avant d’arriver au sommet du cirque, qui dominait les plus hautes pistes de la station.


Ses membres s’actionnaient avec une rigueur mécanique. À chaque pas, ses bras tiraient sur les bâtons comme les bielles d’une locomotive. Les peaux de phoques glissaient à la poussée puis s’accrochaient au tirage dans un couinement de polystyrène. Derrière, Marco souffrait. Il ne tenait pas à se faire distancer par un putain de Parigot. Du coup on l’entendait plus, occupé qu’il était à tenter de le rattraper. Marco n’avait aucune chance car l’autre était animé par la rage. Il n’avait toujours pas dormi et passé le reste de sa nuit à ruminer ses plans. Il avait fini par mettre un truc au point et si tout marchait bien, il pourrait dormir bientôt.


Il s’est avancé sur sa position de tir. Juste au-dessus du point de rupture de la dernière coulée.

En face, la chaîne du Mont Blanc finissait de s’allumer sous la caresse du levant et les sommets diffusaient leur glaciale indifférence pour le résidu biologique qu’il était.


Il surplombait le couloir, large comme un fleuve d’Amérique latine, qui dévalait le versant en creusant sa cicatrice gelée sur des kilomètres. Il s’est dit que c’était peut-être la solution finalement. Trois pas à faire et puis laisser son corps prendre de la vitesse. Un bobsleigh hurlant de chair tendre et d’os fragiles, qui franchirait les barres rocheuses en sifflant et viendrait se disloquer sur une arrête de granit, s’étalant comme une fiente du créateur.


Il a sorti trois kilos du sac à dos. Trois boudins de pâte grisâtre, moulés dans un film plastique qu’il a ensuite assemblés à l’aide d’un large ruban adhésif et puis fini par un nœud pour bloquer la cordelette de lancer. Il a planté le détonateur au milieu du paquet, a fait un quart de tour de la tête pour le percuter et la petite diode rouge s’est mise à clignoter. Enfin, il a laissé glisser la charge dans le couloir en déroulant la cordelette sur une centaine de mètres et rejoint le monticule pour s’installer derrière.


Marco avait déjà sorti le thermos. La montée l’avait achevé et il tentait de récupérer adossé au rocher.

Il a sorti la télécommande, déployé l’antenne et mis les deux connecteurs de sécurité sur « ON ». Le gros bouton du centre s’est illuminé de rouge en éclairant par-dessous les lettres du mot « FIRE » il a tourné la tête vers Marco l’autre avait posé son café et se bouchait déjà les oreilles. Il a appuyé.


La détonation est partie en écho jusqu’au village. En bas, au dépôt, l’ancien a inscrit l’heure sur un registre.

Juste après l'explosion, il a tendu l’oreille pour estimer les proportions de l’avalanche. C’était tout en air et en frottement. Un bruit à la fois sourd et puissant qui dégageait une force inouïe. On aurait dit que Dieu soufflait sur son bol de soupe, un son unique qu’on entendait souvent qu’une fois dans sa vie.

Ils ont mangé des sandwiches en silence assis sur les sacs. Le Marco ne pipait pas un mot.


Depuis la grimpette au pas de course, il sentait qu’un truc tournait pas rond chez son collègue. Mais au moment où ils se sont redressés pour partir, ça a été plus fort que lui et il a lâché juste après son ricanement d’amorce : « tiens au fait, tu sais a quoi on reconnaît un cocu belge ??? »


Il a fait volte-face et a chopé Marco à la gorge d’une main. Ils se sont écroulés dans les sacs. Il le chevauchait et continuait à serrer.


- Faut que ça s’arrête putain tout ça !!! Tu comprends !!!


L’autre ne pouvait pas répondre, il cherchait surtout à avoir de l’air :


- Tu comprends ou pas !?!


Il a attrapé un boudin qui dépassait du sac et l'a collé rageusement dans l’encolure du blouson de Marco et il a remonté la fermeture pour le coincer :


-Tu vas comprendre sale con ou quoi ???


Il a sorti un détonateur de sa poche et l’a planté dans la chair grise de l’explosif comme un crucifix dans le cœur du vampire. Marco s’est mis à s’agiter et geindre en comprenant ce qui lui arrivait. Il a vu son collègue sortir la télécommande de sa main libre, tirer l’antenne avec les dents, et positionner les connecteurs de sécurité.

Maintenant il lui avait lâché la gorge et se couchait sur lui pour l’immobiliser :


- On va aller faire une petite balade Marco tous les deux hein ? Qu’est-ce que t’en penses ?


Marco a inspiré en sifflant deux trois fois et puis a gueulé en panique :


- Arrête ! Arrête ! Je m’excuse, je savais pas !!! »

- Tu ne savais pas quoi ? Pauvre con !

- Je savais pas que t’étais belge ! Je m’excuse !

- T’es vraiment irrécupérable toi ! il a dit ça en lui collant la télécommande sous les yeux.


Marco a vu le voyant « FIRE » clignoter en gros plan, puis le pouce appuyer et le bouton s’enfoncer, il s’est raidi en gémissant, les yeux plissés au maximum. Il a senti la flaque humide s’étaler entre ses jambes. Il s’attendait à partir en milliers de débris sanglants mais il ne s’est rien passé du tout.


Quand Marco a ouvert les yeux, le collègue s’était remis sur pied et attrapait son sac. Il a descendu la fermeture du blouson, et extirpé la charge avec précaution. La petite diode rouge sur la tête du détonateur était éteinte, l’autre ne l’avait pas percuté.

Il a chaussé les skis et amorcé la descente en laissant Marco gueuler que :


- Ça se passerait pas comme ça !!!


Il avait perdu son boulot. Il s’en foutait. Ce soir il saurait probablement qui était M. Il pourrait en finir avec tout ça.



La voix de la psychologue était apaisante, un vrai baume de chaman.

L’autre, la femme âgée se lamentait dans son téléphone en lâchant des rafales de « pourquoi ? » tremblotants. La psychologue a lu à l’antenne un SMS, d’un certain « subversif », qui conseillait à l’auditrice en ligne de « couper les ponts… ».

Et puis la radio s’est mise à crachoter des paquets d’interférences anarchiques, plus moyen de capter correctement. Il a bien tenté de tripoter les boutons mais rien, juste au fond, le carillon des infos de 22 h et puis un chuintement. Il était hors de portée désormais.


La dameuse continuait son ascension en tassant la neige et marquant la piste de rainures profondes. Il se dirigeait en repérant les fanions colorés des bordures qu’il verrouillait dans le faisceau des phares. Pour le reste autour, c’était du brouillard, une véritable apnée dans un lac d’eau trouble. Il commençait à piquer du nez. Maintenant qu’il touchait au but, son corps le trahissait. Et dire qu’il avait passé des heures de la journée à essayer de s’endormir. Sans succès.


Il était parti avant son retour de la banque en prétextant une réunion sur un Post-It, il ne tenait pas à la croiser et qu’elle se méfie en voyant son état. Pour que son plan fonctionne il fallait que tout paraisse normal, qu’elle fasse venir M, ce soir.

Il n’a pas eu beaucoup de mal à convaincre le gros José d’échanger les postes.


Soixante-quinze centilitres de dix ans d’âge et il avait pu prendre les commandes de la dameuse pour cette nuit, pendant que l’autre, lançait le chasse-neige sur les routes en entamant la bouteille de « Rozes Porto Gold ».


La météo du dépôt avait annoncé la couverture nuageuse à 1800 mètres. Il n’allait pas tarder à être au-dessus et pouvoir mettre les gaz.


La cabine était insonorisée et le silence devenait envahissant. C’était le bordel dans la boîte à gant du gros José, mais il a quand même dégotté un CD : « Le meilleur du classique » offert pour un plein de gasoil. C’était mieux que rien.


Les dernières mesures d’une des « Quatre saisons » de Vivaldi venaient de s’achever quand il a émergé hors de la couche nuageuse.


Il a eu l’impression de débarquer dans un film SF des années cinquante. La lune était pleine et lumineuse comme un fœtus de soleil. Tous les sommets baignaient dans un doux éclairage de veilleuse pour chambres d’enfant. Il aurait pu pratiquement se passer de phares. Il ne lui restait que quelques minutes avant d’atteindre son but, il a poussé le moteur. Plus il s’approchait, plus il se crispait, et puis l’autoradio a envoyé la lecture de la plage 5.


Aux premiers coups d’archet, il s’est raidi, incrédule. Toutes ses portes mentales étaient grandes ouvertes, quelques-unes même battaient en plein vent. La fatigue y était pour beaucoup mais il n’était pas fou : ce mec avec son violoncelle lui parlait ! Chaque note racontait son histoire, chaque coup de crins sur les cordes s’ajoutait à une structure identique à son propre squelette, chaque fréquence était l’écho de ses propres sentiments et le morceau se déroulait en dressant à ses côtés son clone sonore. C’était surnaturel, plus d’un siècle auparavant, cette œuvre avait été composée uniquement pour cet instant. C’était comme si son fantôme prenait vie avant la fin de la sienne. Il n’avait jamais ressenti un truc pareil, une telle proximité avec une œuvre d’art. Il a terminé son trajet avec les larmes. Il se sentait seul au monde, les reliefs autour se dressaient pareils à de monstrueuses vagues congelées, et son catamaran d’acier dérivait sur un océan immobile, pétrifié en pleine tempête.


Après s’être rangé sur un plat à côté de la gare d’arrivée du télésiège, il s’est dressé sur une chenille : là-bas à environ 300 mètres, était posé son chalet. S’il était arrivé par la route, elle aurait pu entendre le moteur du pick-up à des kilomètres. La dameuse, elle l’entendait tous les soirs, pas de quoi s’alarmer. Il a traversé la route et attaqué la pâture. Il avait de la fraîche jusqu’aux genoux. Un peu plus loin s’encadrait la fenêtre de sa chambre. Derrière le volet roulant il a cru voir se diffuser un léger éclairage.


Il ne s’était pas trompé. Le volet roulant, laissait apparaître des interstices d’où rayonnaient des points lumineux. Il s’est approché pour coller un œil contre l’une des minuscules ouvertures.


Elle était allongée, peut-être nue, il n’avait pas assez de champ pour savoir, il ne voyait que son visage. Son expression ne faisait aucun doute, elle prenait du plaisir. Il s’est décalé pour changer d’ouverture. Maintenant il pouvait voir ses épaules, ses seins dont les extrémités étaient démesurément hérissées. Il a pris une profonde inspiration, et s’est décalé suffisamment pour voir qui s’agitait entre les jambes de sa femme.


Quand il a reconnu M, la fissure de son esprit a terminé sa course en profondeur. Il s’est reculé pour vomir, et a cru entendre le créateur ricaner dans son dos. Il a repris le chemin inverse en titubant et puis s’est affalé dans la poudreuse en étouffant son cri dans l’épaisseur de la neige.


Il est resté un bon moment dans cette position jusqu’à ce que le froid l’oblige à se relever. Il a rejoint la dameuse.

Demain. C’était pour demain. Chacun aurait sa part.


Il fixait au plafond la ronde multicolore que les minuscules ampoules de la gondole provoquaient en clignotant. C’était une sorte de coma. Son âme était déjà partie en laissant des consignes et assez d’énergie au corps pour finir la mission. Il n’était plus qu’un colis piégé. Tout le reste des émotions était déjà enfoui au cimetière des sentiments. Il avait passé une partie de la journée étendu dans la chambre, à l’attendre.


Il a entendu la voiture qui grimpait de loin, puis le bruit s’est amplifié pour venir percuter les murs et s’éteindre. Son pouls est resté stable. Le son des après-ski qui piétinent pour virer la neige, la clé dans la serrure, puis la porte : ouverture/fermeture et le trousseau qui cliquette sur la table. Tous ces bruits, pour son esprit vidangé, n’étaient qu’une séquence d’un processus irréversible dont il connaissait l’issue. La tuyauterie en branle, le clac du panier à linge, puis enfin les clapotis, tout était en ordre.

Il s'est approché doucement de la baignoire.


Elle gisait, les yeux clos, la bouche légèrement entrouverte, elle exprimait une indéfinissable attente. Il s’est retourné pour vérifier si tout le câble suivait. Toutes les rallonges du chalet y étaient passées mais il lui restait encore un bon mètre de mou. Il a posé la gondole sur la surface et appuyé sur le contacteur. Le ballet des diodes s’est mis en branle et d’un coup l’éclairage bigarré a donné à la scène un petit air de fête. La gondole se balançait doucement puis l’eau a commencé à l’envahir et elle a débuté son naufrage. Un phénomène curieux s’est alors produit, peut être dû au contact de l’humidité ou autre mystère de l’électronique. Toujours est-il que la petite ballerine en tutu s’est mise à tournoyer et la « Chanson de Lara » a envoyé son petit air mécanique.


Il a cru, au travers de son esprit malade, que comme lui, elle était étonnée par la renaissance de la danseuse. C’était pour ça qu’elle écarquillait, incrédule, les yeux en envisageant la scène. Pour ça aussi qu’il a répondu par un doux sourire à l’interrogation muette et épouvantée qu’elle lui adressait.


Elle n’a eu le temps de rien. Le vaisseau de plastique doré s’est mis à expulser des gerbes étincelantes et elle s’est tétanisé. Il était un peu déçu. Il avait imaginé une tempête d’eau parfumée sous des spasmes épileptiques, mais ce ne fut rien qu’un tressaillement infime suivit d’une larme écarlate descendant d’une narine. Le courant continuait de passer vu qu’il avait shunté le disjoncteur et la gondole s’est enflammée de l’arrière. La petite danseuse a continué son ballet jusqu'au bout. Quand elle a disparu sous la mousse, on entendait encore la boîte à musique percuter ses notes métalliques comme un pathétique et minuscule orchestre du Titanic.


Il s’est recouché. Il savait qu’il allait pouvoir dormir. C’était divin. En se glissant dans les draps, il a eu le sentiment d’un coït avec la mort.


La terre était gelée. Il avait décidé de creuser sous un sapin où la couche de neige était moindre. Il en avait bavé, depuis l’aube et pendant deux heures, mais maintenant la fosse était prête. Il a planqué les outils et le fusil de chasse derrière le sapin et puis est retourné au pick-up.


Il est reparti chercher M. L’autre était ravi qu’on lui propose une balade et durant le trajet, il s’est montré d’humeur joviale. Quand ils sont arrivés près de la fosse, il a sorti la balle de tennis de sa poche et l’a balancée au fond du trou. M s’est immédiatement jeté dans la fosse.


Avant de tirer il lui a murmuré des excuses. Le husky a pris la décharge de plomb et s’est effondré. Il l’a regardé une dernière fois avant de le recouvrir. Petit, il ressemblait à une peluche d’enfant. Dix ans après, c’était un animal de 70 kilos. C’est elle qui l’avait appelé Max en hommage à un chien de son enfance.


La fille de la Roue de la Fortune applaudissait une grosse dame qui courait au milieu d’objets domestiques empilés en vrac.

Il a coupé le son de la télé pour écouter le morceau de violoncelle. Sur la pochette du CD qu’il avait piqué au gros José, c’était indiqué pour la plage 5 « Vocalises de Rachmaninov ».


Il s’est allongé sur le canapé. La grosse dame du jeu télé devait en un minimum de temps rassembler le plus d’objets possible sans dépasser le budget alloué. Ça lui a fait penser à la vie en plus petit. Il a dirigé la télécommande vers le téléviseur puis déployé l’antenne et positionné les deux connecteurs de sécurité sur « ON ».

Sur le dessus de la caisse, posée sur la table basse, une petite diode rouge clignotait.



 
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   Selenim   
5/6/2009
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Une lecture fort agréable et une intrigue bien façonnée.
J'ai trouvé pesante l'utilisation du passé composé, le passé simple aurait pu alléger certains passages.

Le passage téléphonique avec le gynéco m'a semblé peu crédible.

- T’as vu ce qu’il tombe, le thermomètre grimpe en flèche. Si la t° descend, ne serait-ce pas l'inverse ?

La tempête s’est déchaînée et les flocons ricanaient en percutant le pare-brise : une averse de voyelles albinos. Image superbe.

Au final, un texte équilibré qui souffre de dialogues un peu en dessous de la qualité générale. L'auteur sait raconter une histoire et dresser un décor. Les 40.000 signes s'avalent sans appétit.

Merci.

Selenim

PS : Merci pour tes lumières Nemson, j'avais pas compris, bêtement.

   nemson   
5/6/2009
Pour info, risques d'avalanches quand la temperature grimpe. assez d'accord sur le dialogue telephone. à retravailler.

   saintesprit   
7/6/2009
 a aimé ce texte 
Passionnément
Enfin un texte vivant. ça respire, ça palpite! une intrigue fouillée, un ton que j'avais deja adoré dans "un singe à cymbale..." et surtout des images superbes, puis une chute indétectable, du grand! quoi.
un couac avec le dialogue au telephone qui casse un peu le ton, mais le reste est tellement fort.

   widjet   
10/6/2009
 a aimé ce texte 
Un peu ↑
Pas grand chose à voir avec le film de Fritz Lang....:-))

Je dois admettre que j’ai eu du mal à finir le texte qui à mon sens aurait pu être réduit d’un bon quart (le passage avec Marco bien que riche en détails n’est guère passionnante) . L’écriture est riche, contrairement au précédent que je viens de lire, les traits d’esprit collent mieux. Y’a quand même du savoir faire dans l’art de maintenir le lecteur en alerte. Le suspense perdure jusqu’à la fin (avec bien sûr sa fausse piste qui va bien), mais quand on sait qui est M…on ne peut s’empêcher de rire, et c’est là que ça me chiffonne car je ne pense pas que cette réaction soit celle voulue par l’auteur. Je me suis dit alors que la réaction du personnage – bien que totalement malade – est un peu disproportionné.

Je suggère donc quelques coupes pour gagner en rythme.

Avec une telle gouaille littéraire, je suis persuadé que Nemson peut nous étonner davantage.

Widjet

   Anonyme   
10/6/2009
 a aimé ce texte 
Bien
Bonjour Nemson
la première fois que j'ai lu ce texte, je ne l'ai pas aimé et quand j'en suis arrivée à l'échange téléphonique avec le toubib, j'ai vraiment failli laissé tomber parce que le texte devient improbable, faux, surjoué même si c'est ce qu'on pourrait avoir envie de dire, même si ça nous traverse effectivement l'esprit ces images de haine brute, qui soulagent mais justement... et heureusement, ça ne fait que le traverser.
C'est peut-être ça qui m'a dérangée et qui m'a donné envie de me désintéresser de l'histoire : d'un côté un texte qui avance, qui tient et cela à cause du même ciment que pour les cymbales, l'écriture, le souffle, les mots et leurs emboîtements quasi magiques, automatiques, comme si tu écrivais avec une boite de vitesse bien rôdée à la main plutôt qu'avec un stylo... alors évidemment, pour elle, pour ce plaisir différent, j'ai continué la lecture.
Je n'ai pas particulièrement apprécié les souvenirs d'enfance, oui, bon... une petite circonstance atténuante pour le personnage central, une excuse... il aurait peut-être pu s'en passer de ces excuses...
Avis très personnel évidemment, mais un homme qui assume pleinement sa rage, c'est bien aussi. Moi en tout cas ça m'aurait plu et bizarrement, là, je lui aurai trouvé des circonstances atténuantes.
J'ai vraiment beaucoup aimé l'explosion de colère dans la neige, très visuelle, très vraie, parfaite.
La fin... bien trouvée, inattendue, et la toute fin ensuite, logique, imparable. Triste aussi. Et injuste.
J'aime vraiment cette poésie, ce langage, cette sensibilité sanguinaire, violente qu'ont tes phrases.
Au plaisir de te lire

   Manuel   
11/6/2009
 a aimé ce texte 
Bien
Histoire plausible, sauf le téléphone avec le toubib; et le secret professionel alors ?
Un peu trop long et plus condencé, j'aurais préféré.
Mais cette histoire m'a intéressée et le style m'a accroché.

   florilange   
12/6/2009
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Le dialogue avec le gynéco m'a d'abord paru hors propos. À la relecture, cependant, c'est le genre de truc insensé que peut faire 1 esprit malade de jalousie parce que cocu, parce que soudain tout est de travers partout. Le gynéco n'aurait pas du répondre, secret professionnel oblige. Sauf qu'il donne, sans croire à son importance, 1 détail révélateur & primordial pour la suite.

Texte 1 peu long mais peut-être est-ce le temps nécessaire pour que le plan mature dans sa tête, tandis qu'il enregistre machinalement tous les détails du décor, de son travail, etc. Situation bien plantée, détails bien vus, caractères nets. Style gréable. (Attention à ne pas confondre les verbes affronter & confronter) Fin surprenante, rapide, brutale. Juste ce qu'il faut. J'ai assez aimé.Florilange.

   NICOLE   
26/6/2009
 a aimé ce texte 
Bien
La douleur est bien traduite, et du coup l'égarement qui en résulte devient réaliste, sinon probable. Encore une fois, c'est bien fait et ça fonctionne, malgrés quelques longueurs.

   caillouq   
21/11/2010
 a aimé ce texte 
Un peu ↑
Texte qui commence bien, la mise en situation est bien faite, le décor est atypique (c'est la première fois que je vois un héros conducteur de chasse-neige, et Nemson donne l'impression qu'il sait de quoi il parle). L'histoire est bien campée, le personnage de Marco tout à fait crédible, on a tous un Marco, mais il y a quelques trucs qui m'ont empêché d'apprécier complètement ce texte à partir de la mention de la mère (dont je n'ai pas compris l'utilité, je parle de la mention, pas de la mère). La conversation avec le gynéco, par exemple. Impossible de croire un seul instant qu'un gynéco peut révéler quelque chose sur une de ses clientes à un inconnu au téléphone. En revanche, le coup d'en rajouter sur la prétendue mort de sa femme, avec détails affreux, pour l'entendre craquer est d'un bon ressort comique.
Il y a aussi quelques maladresses de style (ou peut-être sont-ce des essais voulus, dans ce cas ça n'a pas marché sur moi) qui s'accumulent trop vers la fin. Quelques exemples:

"T’as vu ce qu’il tombe", bon, là c'est pas du style, c'est un pb grammatical. "Tomber" n'étant pas transitif dans cette tournure (il l'est rarement, da'illeurs, sauf quand on tombe une fille), il faut écrire "T'as vu ce qui tombe".

"C’était suivi d’un Nº de fixe." ce genre d'abbréviation, alors qu'écrire "numéro" en toutes lettres ne change rien au niveau de discours, me fait vraiment tiquer.

"Et le télésiège c'est stoppé d'un coup" ---> il y a une faute, mais "s'est stoppé" resterait quand même assez moche. Pourquoi ne pas écrire "s'est arrêté" ?

"Le gros bouton du centre s’est illuminé de rouge en éclairant par-dessous les lettres du mot « FIRE » il a tourné la tête vers Marco l’autre avait posé son café et se bouchait déjà les oreilles. Il a appuyé." J'ai vraiment cru à une coquille. Puis deux. Puis me suis dit que c'était pour amplifier la distorsion du temps à un moment clé. Mais comme c'est le seul endroit où il y a un tel essai de style, ça (r)accroche plus que ça ne convainct.

"Quand il a reconnu M, la fissure de son esprit a terminé sa course en profondeur." Ce côté analyse extérieure, alors que tout le texte est raconté comme à la première personne, me semble maladroit. La même idée aurait pu être suggérée sans rupture de point de vue de narration, par exemple par une réflexion du héros (narrateur à la 3e personne) faisant comprendre qu'il vient de passer un cap psychiatrique.

etc.

Au final, une lecture intéressante malgré quelques maladresses. La fin est glauque à souhaits.


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