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Policier/Noir/Thriller
nino : La chair de Pouilles
 Publié le 14/02/21  -  8 commentaires  -  6973 caractères  -  45 lectures    Autres textes du même auteur

Une histoire de boucher à vous foutre la chair de poule. Beaucoup de sang-froid malgré la chaleur dans ce village du sud de l'Italie.


La chair de Pouilles


On se demandait bien ce qu’elle pouvait lui trouver au petit boucher. C’était un spécimen rare, unique dans la corporation. On en avait pourtant vu bien d’autres, sacrément bâtis, carrés, avec au bout des bras des paluches grandes comme ça ! des battoirs qui, en fin de journée, pendaient, désœuvrés, ballants, sur le tablier rougi du sang des animaux.


Mais comme lui, jamais…


Sec, plutôt chétif, le teint pâle et les yeux bleus. Un gars du Nord qui avait atterri ici, au pied de la botte, Dieu sait comment, dans ce village des Pouilles.


Seulement voilà, ce Piémontais pouvait s’enorgueillir d’être le prince du couperet, le roi de la scie, le chantre de la désosse. Lorsqu’il bardait une dinde, on aurait dit qu’elle se passait elle-même la camisole… Il n’avait pas d’égal pour dénerver les foies et dans celui d’un veau rempli de veines, il vous délivrait des tranches admirables, à vaincre l’anémie, à vous ressusciter d’entre les morts. L’affûtage des couteaux devenait aussi un spectacle. Les yeux mi-clos, tout en concentration, d’un geste régulier la lame glissait sur le fusil, ainsi crescendo, jusqu’à ce qu’il passe le gras de son pouce sur le fil devenu rasoir. À l’issue, on se serait levé pour le Maestro, on l’aurait applaudi.


Voilà sûrement pourquoi elle l’avait choisi, parce qu’avec un talent comme celui-là, la « macelleria » ne désemplissait pas et celle qui, il y a quelques années, avait fini deuxième au concours de Miss Calabre, face au déclin inéluctable et programmé de ses atours, avait ressenti l’urgence de s’établir ou pour le moins d’assurer ses arrières. D’extraction modeste, elle avait la rage de celles qui ont monté les marches et qui, pour rien au monde, n’envisagent de redescendre.


Évidemment le couple faisait jaser. Les jours de repos, on les voyait parfois, à l’heure où le soleil décline, se joindre aux autres pour la « passeggiata ». Lui, rasant le mur d’enceinte et cherchant l’ombre ; elle en robe d’apparat, en pleine lumière, d’une insolente beauté.


Il m’avait approché un soir alors que sous une tonnelle, je sirotais tranquillement un cépage local. Évidemment il avait des doutes, de sérieux doutes sur la fidélité de sa Calabraise d’autant qu’un jeune boulanger venait de reprendre une affaire au coin de la place et qu’il était, à peu de chose près, le sosie de Mastroianni au temps de sa splendeur ; lorsque les femmes sur son passage tombaient en pâmoison et qu’il fallait une dizaine de gorilles pour lui permettre de conserver sa chemise, de sauver sa peau.


Ça faisait un moment que je n’avais pas repris du service, je vivotais encore sur les réserves d’un précédent contrat. Cependant, il ne me demandait pas grand-chose, m’assurer simplement chaque mardi, puisque la boucherie était ouverte et la boulangerie fermée, que sa dulcinée n’en profitait pas pour lui faire un petit bâtard dans le dos. C’était pas cher payé mais les temps étaient difficiles et l’on m’avait appris le respect du travail, si modeste soit-il. J’ai tout de même fait monter les enchères et puisque c’était sans risque, j’ai accepté.


Ils étaient prudents et je n’avais pas imaginé les surprendre dans le soupirail au milieu des sacs de farine… C’était en pleine nature qu’ils se donnaient. À cœur joie, sous le soleil ou à l’abri, dans une de ces vieilles ruines à flanc de colline, situées à l’orée du village et qui résistaient aux affres du temps. Ils arrivaient chacun de leur côté par des chemins détournés. C’était une belle association, le mitron plutôt vigoureux était gâté par la nature, la dauphine avait un tempérament de feu et se cabrait sauvagement, un peu comme les chevaux sur le capot des Ferrari. J’ai pris quelques clichés au téléobjectif tout en imaginant la réaction du frêle boucher, suite à la révélation que j’allais lui faire, et la suite des événements.


D’ordinaire il était blanc. Du coup, je ne l’ai pas vu blêmir en lui présentant des images qui devaient être pour lui d’une absolue cruauté. C’était une nature insondable, l’homme fait énigme. Il m’a réglé en omettant tout de même de me remercier, ce que je mis sur le compte de l’émotion. Il m’a alors exposé son plan et je compris que j’avais affaire à un drôle d’écorcheur.


Il s’agissait d’attirer le boulanger, en toute fin de journée, quelques minutes avant la fermeture, afin qu’il soit le dernier client. J’étais également chargé de retourner la pancarte sur la poignée de la porte pour qu’il puisse travailler tranquillement et pour finir, je devais l’aider à maîtriser le séducteur, voire lui coller une bonne droite si l’animal venait à se débattre. Sa femme serait là, il s’en chargerait… il avait bien l’intention de la faire participer au dépeçage…


Il m’a demandé de passer le mardi suivant afin de reconnaître les lieux. Il m’a emmené dans l’arrière-boutique, ce qu’il appelait son atelier de préparation. Sur la gauche, deux billots de bois se succédaient. Posés sur des étagères, deux trancheurs à jambons, un hachoir, une dizaine de couteaux, plusieurs hachettes et une scie à os. En face se trouvait la porte d’accès à la chambre froide qui abritait des carcasses ouvertes de bêtes suspendues à des crochets auxquels se disputaient des chapelets de saucisses et des boudins. On aura du mal à le croire mais j’avais été initié à l’art et la peinture à travers les œuvres de Soutine. Sauf que là, ce n’était plus des huiles et j’en aurais gerbé. J’avais beau avoir roulé ma bosse et trempé assez tôt dans bon nombre d’affaires sordides, la nature humaine n’en finirait pas de me surprendre. La noirceur des âmes était un puits sans fond. On pouvait creuser, on y trouverait toujours de l’insolite, des pervers et des tordus.


Pour ce boulot, j’avais négocié un tarif plus conséquent, payé d’avance. Normal, c’était le prix de mon silence.


À l’heure dite, on s’est amenés. J’ai mis la pancarte sur « chiuso ». Le boucher avait un couteau à désosser dans la poche de son tablier. Il n’a pas eu le temps de s’en servir. La droite que j’ai armée, c’est lui qui l’a prise, il a eu l’air étonné, je l’ai lu dans ses yeux. J’avais toujours eu un bon punch et il était pas mal groggy. Quand on a ouvert la chambre froide et réglé le thermostat sur -15 °C, il n’avait pas encore repris ses esprits. Nous sommes restés un moment, j’ai touché le solde de la somme que nous avions convenue. Du dehors, on n’entendait rien… c’est bien insonorisé ces placards à bidoche !


J’avais encaissé doublement, je songeais alors à m’offrir une pause et prendre du bon temps avec les « amici » de Palerme.


La bombe calabraise qui s’était mariée sous le régime de la communauté allait plus tard hériter du magasin, le vendre et se faire la malle avec son étalon. Elle mangerait du panettone au petit déjeuner jusqu’à la fin de ses jours. En attendant, elle saurait invoquer le destin cruel qui, par la faute d’une porte défectueuse, l’avait faite veuve, une veuve qui durant quelque temps allait pleurer la… chère dépouille.


 
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   plumette   
8/1/2021
 a aimé ce texte 
Beaucoup
un très bon moment de lecture.

une impeccable construction, une langue au service de l'art de la boucherie et de l'exotisme des pouilles.

Des jeux de mots que d'aucuns pourraient trouver faciles, mais qui ont ajouté à mon plaisir de lecture.

j'ai vraiment aimé le ton de cette nouvelle dépaysante, et sans autre prétention que distraire.

une chute à laquelle je ne m'attendais pas

un modèle du genre court, concis et néanmoins riche en vocabulaire!

Bravo!

Plumette

   ANIMAL   
8/1/2021
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↓
Il aurait dû se méfier, le gars du nord. Pour un calabrais, il est et restera un étranger, donc il aura toujours tort, même cocu, car sa femme est du pays, elle.

La cabale est bien montée. Les motivations de miss Calabre sont limpides : plus jamais pauvre sans renoncer à la gaudriole. Les descriptions de l'art du boucher sont savoureuses et on devine qu'un crime se noue. Mais pas celui qu'on croit.

L'allusion à la mafia, par contre, n'apporte rien à l'histoire. Et pourquoi Palerme ? La Calabre a sa 'Ndrangheta. Ou alors la phrase constituant l'avant-dernier paragraphe n'est pas assez explicite. Pour moi, en fait, elle est inutile et le récit s'en passe très bien.

Le style est tout à fait adapté au récit, le titre est bien choisi, j'ai passé un bon moment avec cette histoire de "cornudo".

   cherbiacuespe   
9/1/2021
 a aimé ce texte 
Bien
Nous vivons dans un drôle de monde ou la parole donnée ne vaut plus grand-chose. Même les "contrats" ne sont plus respectés, ou va-t-on, je vous le demande ?

L'histoire est claire, bien construite, très bien écrite et bien imaginée. Ce qui me gêne c'est la conclusion abrupte. Avec deux ou trois petits paragraphes, on aurait pu ajouter un peu plus de mystère, du suspense et l'ensemble aurait été parfait. Afin de mener à coup sûr le lecteur sur la mauvaise voie et sans trop allonger le texte. C'est du très court, donc efficacité oblige, ceci dit. Un récit qui ne m'a pas ennuyé un instant.

Cherbi Acuéspè
En EL

   Donaldo75   
18/1/2021
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Je viens de lire avec plaisir une nouvelle plutôt courte, bien racontée, avec du rythme et ce qu'il faut de recul pour donner de la consistance à l'histoire. J'aime bien la tonalité de la narration, qui s'affirme au fil de la lecture. Quant à la chute, elle est bien amenée, racontée dans la même tonalité qui va si bien au "polar" de la série noire.

Un bon moment de lecture.

Merci

   Charivari   
14/2/2021
Bonjour. Une courte nouvelle très bien menée, très bien écrite... Avec un style à la fois agréable, amusant, direct et évocateur. Et une chute qui tombe à point. Que demander de plus?
Allez, histoire de chipoter un peu : je trouve uand même que ça joue un peu trop sur les stéréotypes, Mastroïani, la vendetta, etc etc. Et puis, il y a par exemple un jeu de mots sur le "bâtard" à la fois pain et fils illégitime qui ne va pas vu le contexte, je ne sais pas du tout si les boulangers en Italie font des "bastardi"

   WILCO   
14/2/2021
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Trop court ! Cela méritait un développement plus large, plus de détails scabreux, d'anecdotes pour faire durer le plaisir. Je reste sur ma faim, car cette impression d'avoir lu le résumé d'un roman me frustre. Mais de telles frustrations, je voudrais en subir tous les jours. Quelle plume !

   Pouet   
15/2/2021
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Slt,

Tant que la femme du boucher n'est pas morte et ne s'appelle pas Adèle...

Très bon moment de lecture me concernant.

Un bon petit giallo, aiguisé et bien ficelé.

Au plaisir.

   SaulBerenson   
20/2/2021
 a aimé ce texte 
Bien
"...se cabrait sauvagement, un peu comme les chevaux sur le capot des Ferrari..." Les transalpines ont du caractère et l'expression est heureuse.
Anecdote croustillante et immorale. Tant pis pour les bouchers aux mains cagneuses et tant mieux pour d'autres plus noblement farineuses, on ne peut pas être à l'étal et au moulin.
Cette nouvelle est une antithèse impitoyable aux contes de fées; les princesses n'épousent jamais les p'tits cordonniers, ou alors ca ne dure pas...on se disait aussi !


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