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Humour/Détente
nino : Une bonne poire
 Publié le 13/06/20  -  8 commentaires  -  10859 caractères  -  64 lectures    Autres textes du même auteur

Où le pt'it Franck finit par se ressaisir bien qu'une princesse orientale lui ait brûlé les neurones par temps de canicule...


Une bonne poire


Le mercure affichait trente-sept deux le matin et c’était pas du cinoche. Les médias entonnaient la même antienne : hydratez-vous ! Dans les établissements, on surveillait de près les vieux, on redoutait l’hécatombe. Par endroits, l’asphalte commençait à fondre. Dans la rue, les chiens haletaient, se traînaient en quête d’un coin d’ombre puis finissaient par s’aplatir, sonnés, les yeux rougis et la truffe entre les pattes. En début de soirée, le soleil éclaboussait encore les terrasses où d’affolantes créatures croisaient puis décroisaient leurs jambes, on se serait cru dans un concours d’arabesques. Au festival des cannes, Mona avait remporté la palme. Dans son short en denim et son débardeur rose, elle éclipsait la concurrence. Je tentai ma chance et lorsque après avoir agité quelques mojitos nous convînmes qu’il serait agréable d’aller prendre une douche, je fus parcouru d’une onde similaire à celle qui me traversait lorsque ma mère m’emmenait au manège et que je décrochais le pompon. C’était l’éclaircie, la parenthèse enchantée comme il en arrivait parfois et même… dans la vraie vie !


Je venais d’interrompre une mission de travail temporaire, (une manière élégante de dire que je m’étais fait débarquer sans préavis). Il s’agissait d’aller de porte en porte pour fourguer serrures, blindages, caméras de surveillance et autres systèmes d’alarme. Un arsenal de défense pour nantis, ceux qui avaient prospéré et voulaient protéger leurs biens. Grâce à un ami d’enfance, lassé des petits boulots et qui, en désespoir de cause, avait fini par signer chez les poulets, je bénéficiais des adresses de récentes victimes d’effractions. Du coup, j’avais réalisé de bons chiffres, jusqu’à ce qu’il obtienne une mutation à Beauvais, la ville natale de son compagnon. En moins de temps qu’il n’en faut à un poussin de batterie pour finir en nugget, il avait bouclé ses cartons et asséché mon carnet de commandes. Du coup, vendredi dernier, lors du rendez-vous hebdomadaire avec le directeur, je m’étais fait secouer. Comme je ne voyais pas comment je pourrais redresser la barre, à moins de faire quinze heures par jour et risquer de me faire bouffer par tous les clébards qui gardaient les pavillons, j’avais envoyé monsieur Salin sur les roses. Et puisqu’il insistait, « faut vous ressaisir mon pt’it Franck ! », vu qu’il touchait un beau pourcentage sur mes ventes, j’avais fini par lui balancer son gros catalogue de serrures dans la gueule, histoire d’effacer son rictus méprisant. Évidemment l’entretien était clos. Je me retrouvais sans un rond et bien obligé d’oublier les recommandations de mon banquier qui avait sué comme un cochon lors de notre dernière entrevue. Était-ce la chaleur estivale ou le solde de mon compte qui l’avait fait dégouliner autant ? Voilà la question qui, bizarrement, me turlupinait, à l’heure où Mona se révélait insatiable et s’évertuait à redresser mon affaire.


Dès le lendemain, après m’être offert un repos mérité, je me suis rencardé sur sa situation car vu la superficie du studio, elle ne faisait sûrement pas partie de ce que le président de l’époque appelait les premières de cordée. Elle occupait un espace d’à peine vingt mètres carrés, incluant douche, commodités, réfrigérateur et évier. Le canapé déplié, fallait une sacrée maîtrise de l’esquive pour circuler. Côté décor, seules quelques affiches de films étaient accrochées aux murs. Je patientais sous le regard halluciné d’Al Pacino dans « Un après midi de chien » tandis que l’odeur de l’arabica emplissait la pièce. Restait l’atout majeur, car si Mona avait fini par accepter les conditions d’un bailleur sans scrupules – mais n’est-ce pas un pléonasme ? –, c’était pour le petit patio privatif et ombragé qui jouxtait la pièce. Nous nous y étions installés et détendus, nous fumions, nous devisions. Lorsqu’elle m’apprit qu’elle venait aussi de se faire virer, j’y vis comme le signe d’un destin sur lequel nous avions une sérieuse revanche à prendre. Elle avait tiré une semaine dans une boutique de prêt-à-porter haut de gamme sur l’artère principale et cela avait suffi à la propriétaire pour se rendre compte que ce qui semblait un argument s’avérait au final un handicap insurmontable. Mona, dont la cambrure des reins aurait ébranlé la foi du plus convaincu des séminaristes mesurait un mètre soixante-quinze pour cinquante-sept kilos. Si bien qu’à chaque fois qu’une cliente se risquait à passer la même robe qu’elle, voire quelque chose d’approchant, le verdict ne se faisait pas attendre « non… ça ne me va pas aussi bien… » De face comme de profil, le miroir renvoyait la moue dubitative et l’air désappointé. L’échec était consommé. Mona avait beau tenter la diversion en présentant d’autres modèles, enjoindre de porter des talons légèrement plus hauts et ce serait parfait… rien n’y faisait ! Aucune vente, si bien que la patronne n’avait pas pris de moufles pour lui montrer le chemin de la sortie. Voilà comment elle m’avait résumé sa dernière déconvenue.


Bref, nous suivions la même trajectoire et faute d’avoir les coudes pointus et les crocs acérés, on irait de contrats éphémères en jobs de subsistance où l’on rencontrerait des salopards qui se serviraient sur notre dos. On n’échapperait pas à la condition de ceux qu’on appelait les précaires, les petites gens.


Sauf qu’au cours d’une conversation et tandis qu’elle s'envoyait une assiette de farfalles à la sauce napolitaine que je lui avais mitonnée, Mona a éveillé ma curiosité.


Tu te rends compte, vendredi, le jour où la mère De Conti m’a virée, elle en a reçu pour près de cent mille balles !


Cent mille balles de quoi ?


De came ! Des sacs à mains, des pochettes, des porte-cartes, porte-monnaie, tout l’attirail quoi !


Je croyais que c’était une boutique de fringues !


Elle fait aussi la maroquinerie de luxe et quelques paires de chaussures. Que des grandes marques, y a des sacs qui coûtent un SMIC !


Hum… Je vais reprendre une goutte de grappa moi, t’en veux ?


Plus tard dans la soirée, alors que je continuais à descendre la bouteille de gnôle, elle s’est mise à me questionner au sujet de mon dernier emploi :


À vendre des alarmes, des caméras et tout le bazar, t’as dû en apprendre un peu sur le sujet non ?


Lorsqu’elle s’est mise à insister, à m’interroger sur les différents types de capteurs, ceux qui détectent et enregistrent les mouvements ou ceux qui gueulent quand on fracasse les serrures, j’ai commencé à trouver ça bizarre. J’avais l’impression de passer un entretien d’embauche… En tous cas, mes réponses ont dû lui convenir car elle est devenue soudain très câline… mais malheureusement au moment précis où elle me priait instamment de la rejoindre dans une extase partagée, je fus victime d’un léger malaise. Était-ce dû à l’excès d’alcool ? Pas sûr, car au lieu de contempler ses adorables fesses, je ne pouvais détourner mon esprit d’une image qui m’obsédait. Et cette image, vraisemblablement à l’origine de ma « débandade », c’était celle d'une myriade d'étiquettes à mille cinq cents balles accrochées à des fermoirs dorés.


Quelque peu déconfit par cette partition inachevée, j’étais en train de me calmer en grillant une cigarette lorsqu’elle est apparue dans l’encadrement de la douche. Et tandis que d’un geste gracieux elle emprisonnait sa lourde chevelure dans une serviette blanche, elle m’a lâché sans détours :


Juste avant qu’elle me vire, j’ai piqué le double des clés. Tu te débrouilles pour neutraliser le système d’alarme et on embarque le stock. Faut pas traîner, on fait ça cette nuit. J’ai les contacts pour écouler la marchandise.


Elle était drôlement belle, à poil avec son turban sur la tête, on aurait dit une princesse orientale. N’empêche, à partir de là, je me suis quand même demandé si notre rencontre était tout à fait fortuite…


La mère De Conti n’avait pas dû claquer beaucoup d’oseille pour défendre sa boutique. Deux caméras et une sirène à débrancher, pas besoin d’être un cador ! Le temps de localiser l’unité centrale et c’était réglé, on pouvait circuler peinards. Mona avait quand même bien gambergé l’affaire. On a stationné la fourgonnette devant l’issue de secours qui donnait sur l’arrière du magasin, c’est par là qu’on est entrés. C’était une rue bien tranquille, parallèle à l’artère commerçante. J’étais déjà en sueur car le thermomètre ne descendrait pas encore cette nuit et la climatisation était coupée. J’avais déjà raflé toutes les fringues sur les portants et les boîtes de godasses quand Mona a réclamé de l’aide du fond de la réserve. On a sorti les sacs des cartons d’emballage, on a dû faire plusieurs voyages, à pleines brassées. Il fallait juste espérer qu’un collabo insomniaque n’ait pas repéré le manège. Le chargement effectué, elle a remisé le trousseau de clés et comme le bâti autour de la porte était en bois, même pas renforcé à l’acier, j’ai mis une bonne pression au pied de biche pour l’éclater et simuler l’effraction. Voilà, c’était terminé ! On est repartis, tout en contrôle, pas trop vite, pas trop lentement non plus. Nous nous sommes garés sous sa fenêtre et elle m’a gentiment proposé un café avant que l’on se mette au boulot…


Je dois être une bonne grosse poire mais la dernière réflexion qui me revient en mémoire, alors que je sombrais dans une torpeur accablante, prélude à la perte de conscience, c’est « merde… elle va devoir décharger toute seule ! »


Ah la chienne ! J’ai la tête prête à exploser, des vertiges qui me filent la nausée et c’est tout juste si mes guibolles acceptent de me porter jusqu’à l’unique fenêtre. Je l’ouvre, prends trois bonnes bouffées d’air et constate évidemment que la camionnette, comme ma princesse orientale, s’est volatilisée.


Il y a également ce petit mot posé sur le guéridon :


« Merci pour ton dévouement. Tu es chez une amie qui est partie quelques jours et n’est au courant de rien. Ne traîne pas, son copain est un nerveux qui pourrait mal le prendre… J’ai mis ses clés dans la boîte aux lettres, tu n’auras donc qu’à claquer la porte en partant. N’essaie pas de me rechercher, tu perdrais ton temps. Je quitte la région. Je te laisse un exemplaire en peau de lézard comme souvenir. Pour tout le reste, un conseil, oublie-moi, oublie tout !!! »


Le lendemain je suis passé voir monsieur Salin. Lorsqu’il a entrebâillé la porte, je l’ai vu blêmir, il a dû penser que je venais pour lui coller le deuxième service. J’ai dû insister, l’amadouer pour qu’il me laisse entrer car l’enflure avait les jetons et ne voulait rien savoir. C’est quand je lui ai assuré que j’avais une installation complète à placer qu’il a changé d’attitude. J’avais bien dans l’idée d’assaisonner madame De Conti et lui faire cracher le maximum. C’est ça qui finalement l’a décidé ! On y revenait, comme toujours, l’appât du gain ! Ça ne changerait donc jamais !!!


 
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   ANIMAL   
24/5/2020
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Leçon de vie humoristique, où comment on passe d'honnête travailleur à complice de brigandage, puis à poire et enfin à kangourou capable de rebondir pour retomber sur ses pattes.

Voilà une histoire délicieusement immorale qui démontre que tout un chacun peut basculer dans la grisaille de la débrouille quand la vie ne donne pas d'autre choix. La magouille avec le flic qui permettait à notre héros de s'en tirer comme vendeur fait long feu et il faut bien vivre.

Le style est alerte et tout juste assez gouailleur. J'ai trouvé très plaisante cette escroquerie amoureuse. J'ai lu sans accroc.

Au moins, la chute laisse un certain optimisme mais une fois ce système de sécurité vendu à la commerçante dévalisée, il faudra bien trouver d'autres contrats. Je crains que le narrateur ne trouve bonne la méthode de Mona et la reprenne à son propre compte. Lui poussera-t-il des dents de voyou ?

en EL

   cherbiacuespe   
13/6/2020
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Oui! Les histoires d'amour pas commencées finissent mal!

Cette histoire est assez courte, nerveuse finalement, bien cousue, construite avec attention (en tout cas rien de confus), écriture efficace avec une faute lors du dialogue : pas de tirets ou de guillemets. Seule petite erreur.

Sur les sujet choisit, on voit arriver le subterfuge avant la fin mais ce n'est pas un handicap. Le but est d'amener le lecteur jusqu'au bout, c'est réussi. Je ne me suis pas ennuyé.

Cherbi Acuéspè
En EL

   Harvester   
13/6/2020
 a aimé ce texte 
Bien
Une nouvelle bien troussée et qui m'a tenu en haleine jusqu'à la fin.

J'aime bien ce genre de losers à deux balles qui racontent leurs péripéties sans se la raconter.

Bravo

H.

   Corto   
13/6/2020
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour nino,

Ce que j'apprécie le plus dans cette nouvelle c'est le ton et le rythme.

L'intrigue en elle-même n'est pas d'une grande originalité mais le style est un régal: ce n'est pas du San Antonio mais on est sur le bon chemin !

Les expressions toutes cyniques, amorales, désabusées et fort réalistes donnent un sentiment de 'vrai' raconté par un titi juste un peu en rogne.

La scène intimisto-érotique dans l' "espace d’à peine vingt mètres carrés" donne le piquant nécessaire pour ne pas laisser retomber l'intérêt du récit.

Le final:
"C’est ça qui finalement l’a décidé ! On y revenait, comme toujours, l’appât du gain ! Ça ne changerait donc jamais !!!"
se permet le culot d'offrir une morale là où tout est immoral...

Une nouvelle très plaisante à lire.

Bravo à l'auteur.

PS: l'exergue est la cerise à déguster confite par grosse chaleur.

   Donaldo75   
13/6/2020
 a aimé ce texte 
Bien
Bonjour nino,

J'ai trouvé cette nouvelle agréable à lire. L'histoire est bien menée, écrite dans un style fluide et la narration donne du relief à la lecture. En tant que lecteur, je n'ai pas eu de mal à m'imaginer la scène, à comprendre les personnages et à voir venir le coup de lose. Et c'est bien de décrire la lose de cette manière, à travers un presque fait divers sans pour autant en ajouter des tonnes dans le discours social, la psychologie de bazar j'en passe et des plus saoulants. Et la fin est bien vue.

Bravo !

   solane   
14/6/2020
 a aimé ce texte 
Bien
J'ai bien aimé cette nouvelle bien construite, bien menée, où le lecteur est tenu en haleine par un style fluide et percutant. A vous lire pour dans une prochaine nouvelle.

   Alfin   
14/6/2020
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Bonjour Nino,
Merci pour ce rafraîchissant pseudo-couple de canaille.
Un nouvelle lue avec plaisir et intérêt même si il n'y a pas trop de suspens.
La bonne poire est touchant" merde… elle va devoir décharger toute seule !", j'ai bien ri ^^

S'il n'y a pas de suspens, je trouve qu'elle a bien monté son forfait et que le coup de l'appart de la copine est bien amené.

Ce qui m'a manqué, mais qui plutôt dû au format assez court, c'est le manque de profondeur des personnages qui sont justes esquissés, comme je l'ai dit ce n'est pas dérangeant dans l'histoire, mais si l'histoire ne m'a pas transporté plus que ça, c'est sans doute pour cette raison.

Donc une écriture légère et fluide, une belle intrigue ... Bref ! Je vais également allez lire les deux autres nouvelles publiées...

merci pour le partage et bravo pour le travail d'écriture !

   plumette   
15/6/2020
 a aimé ce texte 
Bien ↑
j'ai eu un peu de mal à piger la temporalité dans cette nouvelle

je me suis demandé si tout se passait le même jour où si les péripéties s'étalaient sur plusieurs jours: la rencontre avec Mona , le dîner dans le studio, la panne sexuelle, la nuit à dévaliser Mme De Conti.

Franck a du recul sur ses mésaventures, et c'est rigolo pour le lecteur. Finalement c'est un opportuniste, pas trop accablé de s'être fait piéger par la belle Mona. Il a un petit côté pied nickelé!

Une nouvelle distrayante , dont le vocabulaire dans un registre familier, est cependant travaillé.


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