Page d'accueil   Lire les nouvelles   Lire les poésies   Lire les romans   La charte   Centre d'Aide   Liens Web 
  Inscription
     Connexion  
Connexion
Pseudo : 

Mot de passe : 

Conserver la connexion

Menu principal
Les Nouvelles
Les Poésies
Les Listes
Recherche


Fantastique/Merveilleux
Palimpseste : B+… Je veux être B+ [Sélection GL]
 Publié le 14/08/16  -  12 commentaires  -  27739 caractères  -  93 lectures    Autres textes du même auteur

Fantastique ou Science-Fiction ?…
Aimer le confort dans un monde obsédé par la dépollution, est-ce du merveilleux ou de la science-fiction ? Toujours est-il que Feroda aimerait tellement devenir B+ pour avoir les avantages ouverts à cette catégorie de travailleurs, alors qu'elle doit se contenter d'un médiocre E. Il existe bien un moyen…


B+… Je veux être B+ [Sélection GL]


Feroda reposa le flyer translucide de l’annonce… Depuis le temps qu’elle voulait tenter l’aventure Stylux, jamais elle n’avait encore eu le courage de s’y lancer.


Erduin la regarda et fit la grimace, sachant bien quelle idée trottait dans la cervelle trop exigeante de son amie. Voilà des mois qu’il luttait contre l’envie de confort qui taraudait Feroda et la poussait vers Stylux comme une souris dans la gueule du chat.


Une fois encore, la conversation s’engagea, n-ième variante de la même rengaine :


– Ils ont annoncé au journal télépathique le cent millième travailleur Stylux. C’est la fête dans une cent millième famille dont l’un des adultes accède aux emplois B+ !

– Je sais Poussin mais tu sais ce que je pense des emplois B+ !

– Arrête de m’appeler Poussin. J’ai horreur de ça.

– Depuis quand ?

– Depuis tout de suite ! J’en ai marre que tu me fasses du chantage pour m’empêcher de tenter ma chance. Tu te rends compte si ça marchait ? Nos enfants auraient une chambre à eux le temps qu’ils passent l’Initiation et obtiennent un nom. Ça ne te plairait pas qu’on dorme enfin ensemble, seuls ?


L’argument n’était pas nouveau mais Feroda l’employait rarement.


En fait, Feroda ne l’employait qu’en prélude à une explosion de colère qu’Erduin ne se sentait pas le courage d’affronter.


– Écoute Feroda. Je suis content d’avoir un emploi E et j’aimerais que toi aussi. On va passer le concours de réparation des robots biomécaniques de production alimentaire et on pourra passer sur des emplois E+ ou peut-être même D- si le Plan nécessite du renfort. Avec ça, on pourra accumuler des points-repos et les échanger contre une chambre collective d’enfants.

– Mouais. Ils y seront entassés et tu sais que ça les condamne au cursus de socialisation, pour tous ceux élevés en chambre collective sans adulte en permanence.


Les yeux de Feroda se mirent à lancer des éclairs. Erduin préféra prendre le large : une unité de réfaction clignotait mollement pour réclamer un rechargement. Conscient de ne devoir rien lâcher, il se retourna et apostropha Feroda :


– Une cent millième famille a accédé aux emplois B+, tu sais très bien ce que ça veut dire : environ cinq millions de familles ayant perdu un adulte ! Rappelle-toi les chiffres : moins de 2% de réussite pour la minéralisation du sang. Rappelle-toi aussi que notre société a horreur des monoparentaux et prévoit de les rétrograder. Ce procédé est une merde : tu vas crever en me laissant deux mômes sur les bras à faire vivre sur un poste F ou G ! Ta soif de confort va ME ramener au temps où on bouffait tout juste. Je ne te laisserai pas faire ça. 2% ! 2% !


Et il s’éloigna pour se perdre dans les allées de l’immense entrepôt des pièces détachées dont il prenait soin. Une envie de pleurer le submergea jusqu’à le faire éclater en longs sanglots sonores.


Et pour la première fois depuis qu’ils se querellaient, Feroda ne le rejoignit pas, ne vint pas le consoler, ne se hâta pas de le bercer dans ses bras… C’était un signe… Un signe de rupture. L’attraction de la proposition Stylux était finalement trop forte, comme un trou noir dont rien ne s’échappe, pas même l’espoir.


De son côté, Feroda comprenait la colère de son compagnon. La perspective de vivre seul et déclassé avait de quoi le rendre furieux en cas d’échec. Mais pourquoi était-il toujours aussi pessimiste ? Feroda avait consulté en cachette des ressources de la Grande Bibliothèque Gouvernementale mais également d’autres, de provenances moins avouables. Ses économies de points-repos étaient passées dans l’achat de produits censés booster le taux de réussite jusqu’à plus de 90% ! Dans ces conditions, le risque était moins grand ! Quand elle avait prudemment évoqué le sujet, Erduin avait tout de suite relayé l’antienne de la Chambre Exécutive Démocratique : d’une part les études formelles confirment un taux d’échec de la minéralisation très élevé, d’autre part aucun produit, aucune préparation, aucun dispositif, aucune amulette n’améliore la probabilité pour un individu d’éviter la minéralisation définitive. En outre, les conséquences d’un raté sont lourdes pour le conjoint restant et ses enfants. Les officines vantant tel ou tel moyen d’améliorer ses chances étaient tout simplement des arnaques plus ou moins sophistiquées. Malgré toutes ces mises en garde, Feroda n’y croyait pas : c’était tout simplement trop énorme et sa bonne étoile la protégerait !


Et puis Feroda avait confiance en Stylux dont la publicité vantait la conservation des corps minéralisés dans de vastes hangars dont ils sortiraient grâce à une R&D dédiée. Les fondateurs de Stylux avaient juré de trouver un moyen de reliquéfier leurs tissus. La photo de ces corps sagement alignés par Stylux en attendant de pouvoir retrouver une vie normale avait un effet hypnotique sur elle.

Là résidait sans doute la véritable crainte d’Erduin : que le traitement d’une Feroda minéralisée ne soit trouvé que d’ici soixante ou quatre-vingts révolutions solaires. Quelle terrible nouvelle pour lui vieillard que le sang liquéfié de sa compagne lui rende une adulte encore jeune.


Feroda soupçonnait que les déclarations vertueuses d’Erduin ne soient que les cache-misère d’un égoïsme doublé de défiance.

Pourquoi voulait-il la priver du procédé Stylux ? Son sang minéralisable lui permettrait de ne plus subir la fatigue et de travailler sans encombre dans de nombreux milieux hostiles, chimiques ou irradiés. Au lieu de s’abrutir comme tout le monde jusqu’au niveau D dans une vague activité de maintenance de machines remarquablement fiables, elle pourrait être Plongeur en Eaux Profondes à dégager les restes d’antiques têtes de forage pétrolier ou démanteler les hydroliennes pourries d’obsolescence, Conductrice de PolyBroyeurs aux quarts se comptant en jours entiers, Technicienne en Démantèlement d’Installations Nucléaires ou encore Surveillante de Moralité, planquant immobile des semaines entières pour débusquer les contrevenants en tout genre. Plutôt que de passer comme toute personne dépourvue de talent particulier les concours menant de H- jusqu’à A+ en quarante ou soixante révolutions solaires, elle deviendrait B+ encore jeune et alerte. Pourquoi Erduin voulait-il s’en tenir à la médiocre motivation commune à ses collègues, s’échinant pour passer des examens dont la réussite amenait juste un peu de confort supplémentaire : une case-logement plus spacieuse, des rations de nutriments plus abondantes, des points-repos plus nombreux ? Depuis trois générations que les robots auto-répliquants fournissaient à profusion les objets et les services vitaux aux humains, Erduin ne voyait-il pas qu’elle ne supportait plus cette trop lisse, héritée des décisions destinées à éviter que ne recommence le cycle infernal de la prédation des ressources naturelles par les générations précédentes, égoïstes et imprévoyantes ? Erduin était incapable de comprendre que l’interdiction des robots dans toutes les activités directes ou indirectes liées au nettoyage ne laissait aux humains que des emplois à très faible valeur ajoutée, propre à interdire le moindre hédonisme ! Elle, non !


Feroda savait que cet édifice visant à la stabilité sociale à tous les niveaux était organisé par la mystérieuse Section des Dirigeants aux avantages inconnus, omniprésents autant qu’invisibles et que nul concours ne rendait accessible. Elle ne demandait pas à pénétrer cette caste, mais juste à devenir B+ !


Stylux avait ébranlé cette méritocratie laborieuse par son sérum de minéralisation du sang qui ouvre à de telles performances professionnelles qu’on accédait immédiatement à des emplois B+. La minéralisation évitait le jet lag, la fatigue des transports, les désagréments de postures inconfortables, la baisse d’attention ou le relâchement musculaire. Quand le sang redevenait liquide au bout de quelques heures, le corps nettoyé de toutes ses toxines pétait littéralement la forme pour une dizaine de jours sans interruption. Durant quelques jours, les cellules étaient même tellement saines, qu’elles supportaient la privation d’oxygène prolongée, ainsi que le contact de milieux bien plus acides, caustiques, brûlants ou glacials que ceux habituellement supportables par des humains habituels.


B+ B+ B+ B+…


Le flyer de Stylux détaillait les avantages liés aux catégories B : une case-appartement avec une chambre par membre de la famille, tellement de nourriture que certains la jetaient et la possibilité de prendre des moments d’isolement social pouvant dépasser cent heures ! Feroda rêvait de tout cela non seulement durant son abrutissant emploi à la préparation de poudres aux noms dépourvus de signification, mais aussi lorsqu’elle rentrait dans sa case-appartement exiguë, face à ses propres enfants qui lorgnaient en silence sur son assiette.


Elle en avait marre ! Marre ! MARRE !


Le lendemain, Erduin n’était pas reparu à la case-appartement. Feroda s’étonna de ne pas s’en émouvoir, alors que ses précédentes fugues l’avaient mise au désespoir. Elle y vit un signe : le signe que c’était fini, que la répulsion pour le procédé Stylux avait fini par écraser ses sentiments pour Erduin aussi sûrement qu’un éléphant s’asseyant sur un chat.


Plutôt que de se rendre à son poste, Feroda demanda à un TaxiRobot de la transporter chez Stylux. Elle y fut reçue avec beaucoup de courtoisie par une jolie humanoïde empathique à souhait, qui détailla d’une voix désolée les arguties invoquées par la Chambre Exécutive Démocratique pour refuser l’agrément du procédé Stylux comme traitement de la fatigue. Feroda savait tout cela et les termes du contrat lui étaient déjà connus : elle devait solliciter l’assistance de Stylux pour son suicide par minéralisation sanguine. Si celui-ci échouait, Feroda renonçait à toute poursuite contre la société Stylux mais acceptait par avance un poste B+ en compensation. L’artifice juridique d’un dédommagement en cas de suicide raté avait fait de Stylux, petite startup biotech, un géant des services de dépollution, capable de proposer des machines impensables à ses concurrents, pilotées par des opérateurs uniques au monde. L’entreprise raflait tous les marchés grâce à son sérum secret et surtout à l’habileté de ses fondateurs, maintenant immensément riches et puissants.


L’hôtesse-humanoïde assura que Stylux ferait son possible pour que le suicide ne se produise pas. En cas de minéralisation irréversible, l’entreprise conserverait son corps sans limitation de durée jusqu’à ce qu’une solution soit découverte par un service de Recherche et Développement mobilisé à cette seule fin. L’assistance au suicide était un biais certes cynique mais qui permettait à Stylux de faire le bonheur de Feroda malgré la Chambre Exécutive Démocratique. Dix secondes de silence puis l’hôtesse-humanoïde cligna de l’œil d’une façon si complice que Feroda balaya ses derniers doutes. Pour sceller le consentement éclairé demandé par la Loi, elle écrivit à la main sur un papier qu’elle connaissait le taux d’échec des suicides chez Stylux mais confirmait à l’entreprise sa demande d’assistance pour mourir.


Les dés étaient jetés – Feroda était heureuse que son Grand Jour commence, même si c’était par un mensonge sur les chances qu’il se finisse en Longue Nuit…


*

*aaaa*


Quand Erduin ne put accéder à son travail habituel à cause du BioVigiCapteur de l’entrepôt, il comprit ce qui était arrivé à Feroda. Suite à la minéralisation ratée de sa compagne, il avait été rétrogradé à un poste G+, synonyme de nourriture rationnée pour toute la famille, réduite à devoir partager la case-appartement d’une autre famille G.


L’ambiance familiale se dégrada vite. Dès le surlendemain, les enfants accablèrent leur père puis le monde entier de reproches. Leurs estomacs habitués à la nourriture allouée aux postes E+ rejetaient les portions encore plus chiches et insipides. La cohabitation avec l’autre famille débuta tout de suite sur de mauvais rails. Erduin eut toutes les peines du monde à épingler une petite photo de Feroda près de sa couchette.


Une semaine passa. Erduin épuisé était astreint à surveiller dans une usine quasi automatique un Réacteur Chimico-Électronique, énorme cuve aux odeurs nauséabondes. Un travail facilement exécutable par un Robot mais réservé aux humains déclassés.

Encore embué de sommeil, Erduin eut un peu de mal à réagir à une panne du Réacteur. En changeant le compresseur primaire, il inversa deux tubes en provenance des Mélangeurs Nucléaires.


Durant quelques heures, la machine produisit un liquide encore plus âcre. Un inspecteur dépêché sur place diagnostiqua le problème et commanda l’intervention d’un réparateur qualifié. Celui-ci arriva : c’était un technicien B+, bien nourri et à la mine fraîche. Après avoir distraitement salué Erduin, il plongea avec une facilité déconcertante dans la cuve bouillante, pleine de produit astringent. Deux heures plus tard, la cuve était nettoyée et les injecteurs remplacés. Le technicien termina quelques réglages avant de prendre congé. Erduin put discuter quelques minutes avec lui, qui confirma être issu du programme de minéralisation. Pensant à Feroda, Erduin sentit ses yeux se remplir de larmes. Il s’excusa auprès du technicien lequel ne s’intéressa plus à lui.


À la fin de son service, Erduin s’avisa d’un document oublié par le technicien : le Manuel de Référence du Réacteur, édité par son Fabricant. La protection en était désactivée, sans doute pour des raisons pratiques. Normalement incompréhensible pour les titulaires de postes G, Erduin pouvait s’y retrouver grâce à son expérience antérieure. N’ayant rien de mieux à faire, il s’y plongea et put ainsi prendre connaissance de l’intimité du Réacteur.


Au bout d’un mois, Erduin exécutait les tâches de son poste plus rapidement que ses autres collègues G. La satisfaction qu’il en éprouva sombra rapidement dans un océan d’ennui.


Trois mois plus tard, Erduin s’installait dans une routine déprimante dont il ne s’extrayait que par la lecture du Manuel et des incursions dans la Bibliothèque Technique Réservée, accessible par un lien déniché dans le Manuel et lui aussi heureusement déprotégé.

Durant ses lectures, Erduin découvrit que le Réacteur produisait un composant liquide au nom chimique imprononçable, entrant dans la formule d’un liquide dangereux, à l’usage fortement réglementé. Seule une poignée d’usines dans le monde disposaient des habilitations pour le fabriquer.


Quelques semaines encore et Erduin était capable de décoder à la volée la plupart des références des constituants entrant ou sortant du Réacteur. Seule solution de diversion disponible à son esprit, il s’y exerçait chaque fois que le souvenir de Feroda revenait, semant indifféremment l’abattement ou la colère.


Une fois qu’il fuyait encore le souvenir lancinant de la trahison de Feroda, son cerveau lui signala un fait étrange : le numéro de destinataire du lot en fabrication était justement le même qu’il utilisait dans son poste précédent pour désigner l’expédition de pièces détachées vers les services centraux de Stylux. Il eut beau essayer de se remémorer les commandes de Stylux à l’époque, aucune machine n’utilisait le composé chimique produit par le Réacteur. Pressentant là une piste pour échapper à son quotidien, il se mit à fureter dans les Réseaux d’Informations Industrielles pour suivre les codes d’expédition et les machines auxquels ils étaient liés.


Il fallut plusieurs mois à Erduin pour se représenter le circuit complexe qui se dessinait. La conclusion était impensable : Stylux produisait un poison qui entrait dans la constitution du sérum de minéralisation. Mais pourquoi donc ? Ne trouvant pas d’explication valable, Erduin se mit à étudier la biochimie, pour tenter de comprendre.


*

*aaaa*


Chez Stylux, un cadre A+ reçoit un rapport curieux de ses services d’audit : il semble qu’un individu à un poste G se serve depuis plusieurs mois d’un accès non autorisé pour farfouiller dans les archives techniques de l’entreprise, notamment concernant des dispositifs secrets. La possibilité d’un espionnage est évoquée, même sans pouvoir déterminer au profit de qui. De tels faits sont rares et le caractère secret des installations visées inquiètent le cadre. Flairant le problème, il convoque sans tarder un Comité Opérationnel, lequel décide exceptionnellement de prévenir les Fondateurs-Dirigeants Stylux.


Erduin n’a jamais imaginé être en contact avec le monde des Dirigeants. Aussi, quand il reçoit un message sur sa tablette télépathique lui intimant l’ordre de cesser ses recherches et d’attendre un entretien particulier, il est surpris mais pas trop inquiet : son initiative aurait-elle démontré des capacités propres à lui rendre son poste E ? Comme il aimerait annoncer à ses enfants le retour à leur case-appartement d’origine ! On peut rêver !


Quelques heures plus tard, un chauffeur vient chercher Erduin chez lui et l’emmène dans les bureaux de Stylux, où une hôtesse-humanoïde le conduit cérémonieusement dans une salle discrète, réservée aux réunions les plus secrètes. Erduin admire la moquette épaisse, les décorations recherchées et le savant mélange des couleurs. Son univers de béton gris et froid ne prépare pas à un tel luxe. Une petite porte dérobée s’ouvre et laisse entrer un grand homme maigre et souriant, au maintien aristocratique. Il se présente d’un ton affable comme Eerdle, représentant des Fondateurs de Stylux.


Erduin est sous le choc : son retour au niveau E doit-il être décidé par une si haute instance ? Même s’il ne connaît rien des rouages des Dirigeants et, doit-il avouer, pas grand-chose même du monde des niveaux B ou A, il est surpris de voir en chair et en os quelqu’un de tellement important que personne ne sait bien s’il existe. Il est plus surpris encore de le voir s’adresser à lui d’une voix douce.


– Erduin. Nous sommes ennuyés d’avoir appris que vous étiez en train de vous renseigner sur des éléments sensibles de l’entreprise. Nous nous demandions pourquoi vous étiez en train d’enquêter et éventuellement pour le compte de qui ?

– Monsieur, je suis juste curieux. Mon travail de niveau G me laisse du temps parce qu’avant mon poste G, j’étais classifié E. Du coup, j’ai pu en profiter pour étudier la chimie. Mais je vous assure que je fais bien mon travail de niveau G. Les inspecteurs n’ont jamais rien eu à me dire depuis mon tout début, où j’ai certes mal rebranché un compresseur, mais c’était dû à mon inexpérience à ce poste. Jamais plus je n’ai commis d’erreur.

– Vous avez peur que je vous fasse rétrograder à un poste H- pour passer du temps à étudier plutôt qu’à surveiller votre machine ?

– Oh non… Ne faites pas ça. J’ai déjà des soucis avec mes enfants pour ma rétrogradation à un poste G, je voudrais seulement les faire revenir à notre vie d’avant.

– Oui, j’ai vu que votre compagne Feroda – c’est bien ça ? – avait mal vécu sa minéralisation. Les lois de la société sont dures pour ceux qui échouent. Avez-vous été rétrogradé ?

– Oui. Pourtant ce n’est pas faute d’avoir voulu la dissuader. Mais elle était tellement sûre d’elle et si désireuse d’obtenir un poste B+…


Eerdle plante ses yeux dans ceux d’Erduin et le regarde d’une façon indéfinissable, à la fois curieuse et soupçonneuse.


Gêné par ce silence persistant, Erduin finit par se demander s’il n’avait pas commis une énorme erreur en parlant de leur différence d’appréciation sur Stylux avec Feroda. Une entreprise aussi importante peut réellement le réduire à néant : il suffit d’un mot à sa hiérarchie et on l’enverra trier les rebuts dans une déchetterie avec d’autres H-, de véritables brutes ne disposant que d’une trentaine de mots pour décrire l’univers. Ses enfants n’ayant pas encore passé l’Initiation lui seraient tout simplement retirés.


« Erduin, commence lentement Eerdle, j’ai l’impression que vous ne me dites pas tout. Que faisiez-vous donc à tenter d’identifier le type de Malaxeurs dans des unités de production de Stylux qui normalement ne sont pas accessibles aux fournisseurs ? Vous savez qu’il ne dépend que de moi que vous retrouviez votre poste ou que vous soyez traité pire encore. Nous n’avons pas beaucoup de temps et votre intérêt n’est pas de m’impatienter. »


Erduin se met à trembler. La direction de Stylux pense qu’il les espionnait ? Si c’est le cas, la sanction peut dépasser une rétrogradation administrative pour être beaucoup plus grave : un bannissement de la Ville voire une interdiction temporaire ou définitive d’Exister, qui en ferait une sorte de légume, incapable de marcher ou de parler, nourri par une sonde gastrique à ressasser les raisons de sa peine.


Considérant plus sage de tout avouer, Erduin déballe à Eerdle toute son histoire : son poste E qui lui plaisait, les envies de confort de Feroda puis sa minéralisation, la rétrogradation, la tablette d’accès à la bibliothèque, les exercices intellectuels… Le Dirigeant l’écoute sans le presser, attentif à ne perdre aucun détail. Erduin détaille au mieux :


« Pour finir, monsieur, j’ai essayé de comprendre pourquoi vous versiez un tel poison dans le sérum de minéralisation. Ça n’a pas de sens ! Mais je n’ai rien découvert qui explique la raison de cet ajout dans le sérum. C’est illogique : vous voudriez tuer presque tous les candidats que vous ne vous y prendriez pas autrement… »


Erduin s’étrangle en voyant le regard de Eerdle virer au bleu acier alors qu’il achève la dernière phrase. L’illumination est complète : le sérum fonctionne sans doute très bien et le poison est injecté justement pour tuer la majorité des candidats.


– Mais pourquoi alors tuer les candidats ? reprend Eerdle de sa voix douce.

– Je… Je… Je ne sais pas ! répond Erduin paniqué. Je ne veux pas le savoir. Je vais cesser mes recherches et retrouver mon poste G. Je suis désolé de vous avoir dérangé.

– C’est trop tard, Erduin. Je me suis dérangé et vous êtes trop intelligent pour oublier ce problème. Vous allez le retourner dans votre tête jusqu’à trouver une solution ou en parler autour de vous. Or, tout ceci est notre secret que nous ne voulons partager avec personne.

– Si si… Je vous le promets. Je vais tout effacer de ma mémoire…

– J’en doute… Et puis peut-être votre mémoire serait-elle mieux utilisée en gardant ce que vous savez déjà. Aimeriez-vous travailler pour nous ? Nos équipes de R&D sur la réversibilité de la minéralisation sont toujours à la recherche de talents.

– Ah ? Que voulez-vous dire ?

– Un poste de chimiste niveau A- chez Stylux pour étudier comment faire revenir votre chère Feroda et lui offrir à elle aussi un poste A-… Je crois que vous nous jugez mal. Nous pouvons vous expliquer pourquoi nous sommes obligés d’utiliser cette formule dangereuse. Sans le composé chimique produit par votre Réacteur, le sérum est instable et détruit irrémédiablement les candidats qui ne supportent pas la minéralisation. Au moins avec la formule actuelle, ils restent minéralisés mais on pourra un jour les sauver. Sans, votre Feroda serait morte. Nous l’avons en fait sauvée temporairement et vous pourriez nous aider à trouver un contrepoison et la ramener à la vie.

– C’est vrai ? Je n’ose y croire ! Et quand voudriez-vous que je commence ?

– Dès que possible. Je peux vous faire muter dès demain. Vous commencerez par faire un rapport complet sur tout ce que vous savez et comment vous l’avez appris. Ça nous permettra d’améliorer nos systèmes de sécurité et de vérifier vos connaissances pour occuper un poste A- avant de lancer vos recherches proprement dites.

– Comptez sur moi, même si vous connaissez déjà toute l’histoire ! Ce sont mes enfants qui seront fous de joie, eux qui ne supportent plus la famille avec qui nous sommes obligés de vivre ! Et puis ils passeront leur Initiation dans un niveau A. Quelle chance pour eux ! Merci merci merci ! En fait, je crois déjà avoir réfléchi à une piste pour contrer l’effet du poison : il faudrait une deuxième prise de sérum mais comme il n’est pas ingérable ni injectable, il faut une autre voie : peut-être en trempant le corps minéralisé dans une solution de sérum légèrement caustique pour pénétrer sous la première couche minérale ?

– Je vois que vous y avez réfléchi.

– Oui… Le sérum fonctionne pour nettoyer les toxines du sang, n’est-ce pas ? Vous recherchiez une résolution purement chimique en amont pour éviter les problèmes mais la solution est peut-être plutôt mécano-physique en aval pour corriger l’anomalie !


Eerdle, ravi, prend les mains d’Erduin dans les siennes et les lui serre avec force.


– Magnifique ! Génial ! Quelle intuition, nous n’y avons pas songé alors que peut-être la solution est à portée de main ! J’ai hâte de vous voir à l’œuvre ! J’avais raison de vous faire confiance ! (Chaleureuse accolade.) Mon cher Erduin, je crois me souvenir que seuls les niveaux A connaissent le champagne. Que diriez-vous d’en prendre une coupe pour fêter notre collaboration ?

– Je n’en ai jamais bu, monsieur, mais je veux bien.


Eerdle sort et Erduin, fou de joie, imagine déjà comme la vie sera belle dans une case-appartement de six ou même huit immenses pièces ensoleillées, à déguster une nourriture raffinée. Sans parler d’une Feroda revenue à la vie, ronronnant contre lui.


Eerdle revient, deux coupes de champagne à la main.


Erduin, intimidé, porte délicatement à ses lèvres le verre en cristal.


Du champagne ! Il en a entendu parler mais jamais il n’aurait imaginé en connaître le goût.


« À la vôtre ! Au prochain retour de Feroda grâce à vous ! » trinque Eerdle, tout sourire.


Erduin ne connaît pas le goût du champagne…

celui du sérum de minéralisation non plus…


Un engourdissement gagne les doigts d’Erduin et remonte le long de ses mains. Sa langue pèse déjà plusieurs kilos et ses orteils des tonnes.


Eerdle se penche à l’oreille d’Erduin.


« Vous êtes trop intelligent : votre procédé fonctionne déjà. Vous auriez vite découvert que notre sérum est efficace et que l’additif n’a rien à stabiliser. C’est un simple poison destiné à tuer 98% des candidats. Vous ignorez tout du monde des Dirigeants : notre procédé tellement performant aurait été confisqué par le Gouvernement, toujours prêt à mettre la main sur n’importe quoi pourvu que ça accélère la dépollution. Mes associés et moi aurions été ruinés, bannis, nos cerveaux détruits chirurgicalement. Savez-vous que les Dirigeants déchus forment le plus gros contingent des travailleurs H ? Et ça, nous ne le voulons pas. Alors j’ai imaginé ajouter un poison au sérum. Avec 2% de réussite, nous étions tranquilles : le Gouvernement ne viendrait pas nous spolier. Avec 20% non plus, mais curieusement nous aurions eu moins de volontaires avec 20%. Amusant, non ? Il suffisait ensuite de mettre en place une bonne communication pour recruter des candidats malgré tout. Nous nous permettons d’être très sélectifs et soyons clairs : vous êtes un surdoué et auriez eu toutes vos chances alors que Feroda aucune. C’est ainsi que nous avons gardé notre invention et les avantages qu’elle procure. Nous préférons devenir les rois de la dépollution et tant pis si ça coûte la vie à des Feroda avides de confort. Et pour tout vous dire, les corps minéralisés ne sont pas conservés : ça coûte trop cher et de toutes les façons, nous ne cherchons absolument pas à les faire revenir : ils ont joué de leur plein gré et perdu de notre plein gré. Comme il ne vous reste plus qu’une poignée de secondes de conscience, laissez-moi vous dire que mon unique regret est vous voir mourir dans l’ignorance du goût d’un vrai champagne… »


 
Inscrivez-vous pour commenter cette nouvelle sur Oniris !
Toute copie de ce texte est strictement interdite sans autorisation de l'auteur.
   socque   
18/7/2016
 a aimé ce texte 
Bien
Eh bien, ça c'est de la dystopie ! Un récit très noir, aucune lueur d'espoir. J'aime beaucoup l'idée, mais trouve la conclusion bâclée : la manière dont Eerdle "lâche" tout en quelques secondes à Erduin mourant ne me satisfait pas. Certes, la conclusion est cohérente, mais pourquoi un dirigeant se casserait-il à expliquer les choses à quelqu'un qu'il méprise, comme il méprise le reste de l'humanité ? Je trouverais plus satisfaisant qu'Erduin lui-même, pendant ces quelques secondes, tire lui-même ses conclusions, même si cela doit apporter un peu de flou : par exemple, il se dit que, probablement, les corps minéralisés ne sont pas conservés, et il meurt avec ce déchirement supplémentaire. Quant à l'objection selon laquelle il ne connaît pas suffisamment le monde des Dirigeants pour comprendre les enjeux politiques, après tout il est surdoué, non ? Il pourrait très bien avoir une illumination lors de ses derniers instants.
Bon, c'est vous l'auteur, la chute est votre choix. Simplement, en tant que lectrice, je trouve qu'elle ne fonctionne pas.

Ce point mis à part, j'ai trouvé assez fascinant le monde décrit ; vous installez le décor assez efficacement à mon avis, même si je pense que vous pourriez mieux faire en prolongeant l'exposition de la situation par des dialogues qui la dévoilent peu à peu plutôt que par le procédé d'explication sans intercation entre les personnages : avec ce système, le texte prend un tour didactique moins naturel, un peu raide. Je pense que l'univers que vous avez en tête mériterait de davantage prendre son temps pour le découvrir. Telle quelle, la nouvelle me paraît dans l'ensemble trop hâtive, trop courte. Dommage, je le répète l'idée me paraît vraiment valable.

aussi sûrement qu’un éléphant s’asseyant sur un chat
Hmm... Dans ce monde surpeuplé, en voie de pénible dépollution, reste-t-il seulement des chats et des éléphants ? En tout cas, je ne pense pas que les humains soient assez souvent en présence d'animaux pour que des comparaisons animalières leur viennent naturellement à l'esprit.

   hersen   
20/7/2016
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Cette nouvelle est conçue un peu comme une nouvelle policière, on découvre à la fin le meurtrier de grande ampleur.

Quelques notions qui font froid dans le dos, bien vues, comme par exemple des travaux aisément faisables par des robots sont réservés à des F ou G, un système de castes, au fond, et dont le bien-être est variable d'une caste à l'autre (nourriture chiche ou abondante, espace de vie à partager avec une autre famille ou grand appartement.

l'envie de Feroda d'accéder à un poste B+ est bien menée, surtout en parallèle avec le désir de son mari de se contenter de ce qu'ils ont, peu qu'ils pourraient perdre, qu'ils vont perdre.

Un monde désespérant sans ouverture possible; C'est peut-être le reproche que je ferais à ce texte. Car Erduin, bien qu'ayant finalement réussi un gros travail d'investigation, ne s'en sert pas pour démonter ce système, on a même l'impression qu'il n'y pense pas mais est au contraire prêt à intégrer l'équipe de R&D. C'est vrai qu'il ne sait pas encore que Feroda n'aura jamais son retour à la vie.

Je suppose que l'auteur prend le champagne comme symbole de la puissance des dirigeants puisqu'Erduin non seulement n'y goûtera pas, mais il lui sera fait remarquer, au moment de mourir, qu'il n'y goûtera pas.

J'ai tout de même trouvé que les réactions des personnages étaient attendues. En quelque sorte, je n'ai pas été étonnée, pas surprise, je n'ai pas ressenti de ces petites piques qui font que la lecture prend une autre dimension.

Cette nouvelle laisse un goût de désespérance bien que le dernier mot en soit "champagne". J'aime assez ça.

Merci pour cette lecture.

Merci de cette lecture.

   Robot   
20/7/2016
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↓
J'ai pensé à "W" de Pérec, surtout à son récit de l'île olympique. Pour le côté utopique qui tourne à la négation de l'homme, au totalitarisme et à l'eugénisme. Cet aspect d'une société où une caste organise un monde non pas pour tous mais pour elle même tout en faisant croire qu'elle y associe les meilleurs. Plus que par l'histoire, c'est par ce qu'elle traduit philosophiquement que j'ai été retenu sur ce texte.
Par contre, la linéarité de la rédaction est parfois un peu ennuyeuse.

   Alcirion   
14/8/2016
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Excellent texte vraiment.

Le point faible, c'est la chute, qui se devine trop facilement, mais vu sous un autre angle, en positif, le texte fait tellement écho à un thème moult fois traité par les écrivains de SF (il y a une référence à Huxley mais on pourrait également parler de 1984 ou de Philip K Dick...) que la fin pouvait difficilement être guillerette...

Formellement parlant, rien à redire, l'histoire est très bien construite, le ton et le style sont efficaces, nerveux, sans fioritures : tout ce qu'il faut pour maintenir l'intérêt du lecteur jusqu'au bout.

J'ai beaucoup apprécié cette lecture, mais je ne comprends pas le classement en fantastique (?)

   MissNeko   
14/8/2016
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Et bien voilà une nouvelle de SF bien noire !
La plume est belle et se lit facilement malgré les termes techniques.
J ai pensé à "soleil vert" en vous lisant.
Une histoire très intéressante même si on s attend un peu à la fin.
J ai beaucoup aimé merci.

   vendularge   
15/8/2016
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Bonjour,

Je ne suis pas friande de SF mais cette histoire est bien construite , bien écrite, plausible. Je veux dire par là que c'est peut être une des versions de notre futur. Nous savons que la robotique peut se charger de la plupart des tâches que l'humain produit, le travail comme valeur en soi va considérablement évoluer puisque le profit lui, doit grandir, la rentabilité doit être maximum et l'homme est fatigable. Combien de métiers ont disparu car complètement automatisés? A moins qu'un rétropédalage sous forme de résistance consciente ne se produise (et c'est là de mon point de vue que l'espoir réside) nous serons des travailleurs qui surveillent les machines, coincés entre la nécessité de ne plus épuiser la terre (donc de manger poudre) et celle de gérer la surpopulation inévitable. Ce n'est pas pour demain mais peut être pour la semaine prochaine...en moins cynique sans doute, raison pour laquelle (de mon point de vue) il ne faut pas tenter de faire de nos enfants des dirigeants mais des hommes qui font et transmettent nos savoir faire. Pour l'instant nous avons des armées de zombies le nez sur un écran, puisque la vraie vie est sur la toile...bon, ça paraît un peu reac comme ça mais je n'ai pas vocation de prédire l'avenir, je dis seulement ce que je pense aujourd'hui. C'est la jeunesse qui porte notre devenir et de ce point de vue, elle doit réfléchir et prendre conscience de l'impasse de la virtualité quand elle existe comme vie propre aux dépends de la réalité pure et dure de l'époque...et ça ce n'est pas pour demain. Et dans cette jeunesse il y a mes enfants, le propos n'est donc pas dénigrant, seulement inquiet.

Merci du partage
Vendularge

   Jean_Meneault   
16/8/2016
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Quand je lis un texte comme le vôtre, je ne peux m'empêcher de penser à la proximité troublante entre celui-ci et la réalité ou un futur relativement proche. Les sélections, les rangements d'êtres humains en catégories, les jeux de pouvoirs, la compétition (compétitivité dit-on...) qui fait que chacun doit être devant pour subsister et par conséquent s'adonner à des pratiques bien peu morales (voire criminelles de manière directe ou indirecte)... Bref, je ne dis rien de très original en énumérant cela, mais votre nouvelle me paraît bien mettre en scène ces éléments.
Je ne suis pas un grand lecteur de science-fiction, mais vous m'avez accroché, vous avez su maintenir la tension, me faire hésiter quant aux directions que la narration choisirait. J'ai en outre bien "senti", ressenti l'environnement de cette histoire, dans lequel vous nous parachutez, et que l'on apprivoise très bien petit à petit je trouve.
Alors merci pour cette nouvelle entraînante, sombre, qui nous interpelle sur nos choix sociétaux.

   caillouq   
24/8/2016
 a aimé ce texte 
Un peu
Bon, on va tout de suite crever l'abcès : je suis bien contente que Pal revienne, mais il y a des choses qui me gênent dans ce texte, et la première est l'allusion ostensible à Orwell.
C'est quand même hyper dangereux de se placer d'emblée en comparaison avec une oeuvre pareille.

Ceci posé, essayons de se dégager de la référence.

En fait, je bute trop souvent sur des p'tits trucs qui me chiffonnent, que je pense susceptibles d'altérer la fluidité de lecture d'autres que moi, et dont je ne pense pas qu'ils soient voulus (Pal, si c'est un choix assumé, tu peux m'injurier par mp).
Ce sont des choix de ponctuation qui, sans être impropres (les correcteurs d'Oniris ne l'auraient pas laissé passer ! Merci à eux, encore et encore), ne "sonnent" pas très bien, ou alors des répétitions pas jolies.
Ces scories seraient très facilement perfectibles via quelques relectures supplémentaires, dont quelques-unes à voix haute à la Flaubert, tant pis pour les voisins. Je vais essayer d'en détailler quelques-unes - ennemis du chipotage, passez votre chemin.

* Exemple dès la première phrase : pourquoi ces trois points de suspension ? En français, ils ont deux significations presque contradictoires : interruption (brusque), ou allongement du temps (hésitation d'un locuteur, ou ellipse). Là, la seule option qui convient est l'indication d'une certaine rêverie de Feroda ---> ellipse narrative. La phrase suivante devrait logiquement reprendre à la fin de la rêverie (fin de l'ellipse), mais elle revient sur la rêverie en focalisation interne. C'est redondant, ça fait une boucle, un accroc dans la lecture dès les deux premières phrases, alors qu'avec un simple point tout serait passé comme une lettre à la Poste (encore que de nos jours, la Poste, bref).

* "n-ième" : bof, bof, c'est de l'oral un peu gamin, pourquoi pas si c'est un gamin qui parle, mais là on est dans le récit, pas dans un dialogue. Il me semble préférable de marquer plus clairement la différence entre les parties "écrites" et les parties "parlées", sinon c'est brouillon (mais bon, comme tout ce qui est relatif au style, ce n'est pas facile).
En outre, ici, la phrase suivante comporte un "cent-millième", numéral qui, lui aussi, est souvent utilisé par les gamins. Du coup, il faut s'y reprendre à deux fois pour comprendre que, dans cette phrase de dialogue, "cent millième" ne correspond pas à une hyperbole adolescente, mais bien à une donnée concrète.

* "C’est la fête dans une cent millième famille dont l’un des adultes accède aux emplois B+ !" : phrase peu plausible pour un dialogue (la relative est lourde). Il serait plus digeste de faire passer l'information (unique raison d'être de la phrase) de manière indirecte, genre pensée d'un des protagonistes.


* "Je sais Poussin mais tu sais..." : une cumularde, celle-là.
- répétition de "sais" (merci Antidote, d'ailleurs si quelqu'un connaît un logiciel libre équivalent, je suis preneur)
- manquent des virgules autour de "poussin", pour savoir où poser sa respiration quand on lit (relecture à voix haute !!! D'un "tiers" si l'auteur a trop bonne mémoire, et n'arrive pas à redécouvrir son texte).
- répétition du point d'exclamation qui clôt déjà la phrase précédente.

* "Tu te rends compte si ça marchait ? Nos enfants auraient une chambre à eux le temps qu’ils passent l’Initiation et obtiennent un nom." ---> deux phrases qui mériteraient chacune une petite virgule (mais OK, là je sens qu'on est limite sensibilité personnelle).

* Répétition de "employait" dans les deux phrases qui suivent. Pal, c'est l'occasion d'essayer de générer une trouvaille stylistique !

* "Ecoute Feroda." "On va passer le concours de réparation des robots biomécaniques de production alimentaire et on pourra passer sur des emplois E+ ou peut-être même D- si le Plan nécessite du renfort." AAAAAAAAAARGH !!! De la virgule ou je meurs ! ("Meurs.")

* "Erduin ne voyait-il pas qu’elle ne supportait plus cette trop lisse" ---> vie ?

* "Erduin était incapable de comprendre que l’interdiction des robots dans toutes les activités directes ou indirectes liées au nettoyage ne laissait aux humains que des emplois à très faible valeur ajoutée, propre à interdire le moindre hédonisme ! Elle, non !" Elle n'est quand même pas bien maligne, Feroda. Deux pour cents, c'est petit petit. Et la phrase est dure à suivre avec aussi peu de virgule(s) (pas de "s" à "propre" : c'est l'interdiction qui est propre à interdire ? Ou ce sont les emplois, auquel cas il faut rajouter u S ? Phrase indigeste, à reformuler à mon avis).

...bon, j'arrête là pour le style.

Question fond : l'histoire est bien menée, mais (i) Erduin n'a pas l'air très affecté par la disparition de sa femme (ii) on aurait pu espérer que l'allusion au Meilleur des Mondes permette de déboucher sur quelque chose de fondamentalement différent. Là, le thème du jeunisme est abordé de manière intéressante, mais on est quand même toujours dans le même genre de dystopie avec catégories officialisées difficilement perméables.
Et l'explication finale d'Eerdle est très, très longue.

Bref, je n'ai pas adoré, mais je ne m'en fais pas, Pal, je suis sûre que tu vas nous revenir avec un truc bien tordu et surprenant comme tu en es capable (et avec plein de virgules).

   Palimpseste   
31/8/2016

   Alphekka   
1/9/2016
 a aimé ce texte 
Passionnément
Ca faisait longtemps que je n'avais pas lu de dystopie (je préfère la science fiction à base de batailles spatiales) et à chaque fois que j'en lis une je suis sidérée par le talent nécessaire à construire une société cohérente. Et la votre ne fait pas exception à la règle ! J'avais l'impression de lire un mélange entre "le meilleur des mondes" et "high-opp" (une nouvelle posthume de Frank Herbert). Bref, je suis sous le charme.

Même si le titre ne m'a interpelée que parce que je pensais que B+ désignait un groupe sanguin... (et je me demandais comment pouvait on souhaiter de changer de groupe sanguin) Donc je pense qu'il y a quelque chose à changer dans le titre, cela ne sonne pas du tout comme une dystopie.

Je pense juste que certains passages passent un peu brusquement du point de vue de Fédora à celui d'Erduin. Et cela crée un flou sur qui est réellement le personnages principal de l'histoire.

Enfin petit problème de logique sur la fin : si Erduin est si intelligeant que le récit le laisse penser, lorsqu'il a découvert que Stylux empoisonnait ses clients, comment a-t-il pu croire une seule seconde que l'offre du A- était sincère ? Stylux ne va pas s'amuser à tuer la majorité de ses clients pour ensuite consacrer une section de recherche pour les ramener en vie...

Et puis est ce qu'ils choisissent ceux qui vont survivre ou est-ce seulement le fruit du hasard ?

   MAXOREB   
22/9/2016
 a aimé ce texte 
Bien
J'ai bien aimé cette histoire digne de "Bienvenu à Gattaca" sauf que la vôtre est nettement plus noire... Je ne sais pas si les paroles que prononcent le chef de Stylux à l'oreille d'Erduin ne sont pas en trop. En tous cas pour moi cela enlève du poids à la chute. Je suis un peu aussi sur ma faim quant au virage accompli par Erdwin. Au début il apparaît timoré, ne veut pas prendre de risques et à la fin, il se lance dans un gros truc et en plus seul. Votre histoire tient à la fois de celle d'Orwell "1984" et par la noirceur "Big Brother". J'aime ce genre de références.

   Ora   
19/10/2016
 a aimé ce texte 
Bien
Etrange cet univers de fiction et qui pourtant s'inspire bien de notre monde, je pense aux castes notamment. L'histoire de cet homme naïf et sa fin me sont malheureusement apparus assez clairement dès son arrivée à l'étage de la Direction, la chute manque don cujn peu de mystère. En même temps elle dépeint bien ce mécanisme qui broie la masse au profit de quelques uns. Merci


Oniris Copyright © 2007-2019