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Brèves littéraires
Passant75 : Au fil du hasard
 Publié le 22/05/26  -  2 commentaires  -  3513 caractères  -  6 lectures    Autres textes du même auteur

« Il n’y a pas de hasard, il n’y a que des rendez-vous. »
(Paul Éluard)


Au fil du hasard


À Montfleur, chaque décision, grande ou petite, se réglait par tirage au sort. Une coutume vieille d’un siècle, née d’un pari oublié entre deux anciens maires, et devenue loi immuable ! Ici, personne ne votait. On lançait un dé, parfois deux, parfois six, selon l’importance de l’affaire. Et c’était ainsi que le village avançait, ou plutôt tanguait, d’un choix à l’autre, comme un bateau guidé par la mer capricieuse.


Ce matin-là, le conseil municipal improvisé se réunit sous le vieux tilleul de la place. La question du jour était capitale : qui repeindrait la mairie ? Le maire, un petit homme rond nommé Aurélien Brumecourt, expliqua la procédure : « Le dé décidera. Rouge ou bleu. À neuf heures pile, le sort tombera. »


À l'heure précise, tous les habitants s’étaient rassemblés. Les enfants grimpaient sur les bancs pour voir le dé tomber, les chats ronronnaient dans les coins comme s’ils comprenaient l’importance de l’instant. Aurélien Brumecourt lança le dé. Il roula, tomba, et montra le bleu. Aussitôt, une explosion de joie envahit Montfleur. La mairie serait bleue, comme le ciel d’été, et tout le village s’activa. Quelques habitants décidèrent de peindre les murs à moitié, par prudence, juste au cas où le destin changerait d’avis.


Ce qui rendait Montfleur unique, ce n’était pas seulement le hasard, mais la poésie des conséquences. Quand un boulanger fut choisi pour distribuer les rations de farine par tirage, il en profita pour inventer un pain triangulaire, « pour que le tirage au sort ait une forme », expliqua-t-il. Les habitants adorèrent, et bientôt chaque maison avait son pain triangulaire pour le petit-déjeuner.


Parfois, le hasard se montrait cruel. La décision de planter des fleurs dans les jardins tomba sur Bernard Delaube, un homme qui détestait les fleurs. Résultat, les massifs furent plantés… à l’envers. Les roses poussèrent dans la terre retournée, et les marguerites éclatèrent vers le sol. Mais Bernard, voyant le rire des enfants, se mit à sourire. « C’est… charmant », finit-il par dire, et personne n'aurait cru cela quelques années auparavant.


La vie à Montfleur suivait ce rythme étrange. Les habitants avaient appris à accepter le hasard, à le célébrer plutôt qu’à le redouter. Quand il s’agissait de construire un pont ou de décider qui accueillerait le marché hebdomadaire, tout se faisait par tirage. Et chaque fois, les conséquences, souvent imprévues, révélaient une beauté inattendue. Une gouttière mal installée transformait la pluie en petits arcs-en-ciel sur le pavé, un choix de couleur jugé ridicule créait un festival spontané de lanternes suspendues.


Pour les visiteurs, Montfleur semblait chaotique. Les gens s’y perdaient, intrigués par la logique du hasard. Mais pour ceux qui y vivaient, chaque décision tirée au sort renforçait le lien entre eux. Ils savaient que la vie était fragile, imprévisible, et qu’il n’y avait pas de plan parfait. Les dés ne trichaient jamais, et chacun apprenait à vivre avec eux.


À Montfleur, chaque hasard créait une histoire, chaque tirage une aventure, chaque absurdité un éclat de beauté. Et Montfleur, village du hasard, continuait de vivre, d’une décision à l’autre, comme si la vie n’était qu’un dé roulant sur la place, prêt à révéler sa magie.


Ce soir-là, comme d’habitude, la nuit tomba, douce et silencieuse. Les dés attendaient déjà la prochaine décision, et Montfleur, paisible, s’endormit en rêvant de couleurs, de formes et de petits miracles que seul le hasard savait créer.


 
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   Myndie   
16/5/2026
trouve l'écriture
très aboutie
et
aime beaucoup
Après Eluard, je crois qu'on pourrait aussi citer Mallarmé : « un coup de dés jamais n'abolira le hasard ». Quel que soit le fameux coup de dés, le résultat échappe toujours à notre contrôle.
Si la finalité de ce charmant conte est de nous le démontrer, son originalité est d'avoir érigé le hasard en système d'administration. Cela donne des résultats parfois chaotiques et absurdes, d'une grande poésie, comme dans les récits de Boris Vian :
« Les roses poussèrent dans la terre retournée, et les marguerites éclatèrent vers le sol. ».
Humour et poésie font d'ailleurs bon ménage, par exemple avec l'idée saugrenue de peindre la mairie en « bleu(e) comme le ciel d'été » ou dans l'image de la « gouttière mal installée (qui) transformait la pluie en petits arcs-en-ciel sur le pavé ».
La leçon qu'on pourrait en tirer c'est que peut-être, la vie n'est pas dans la maîtrise de tout. Le hasard peut créer la magie du quotidien et le lâcher-prise, s'il ouvre la porte à l'imprévisible, libère de l'exigence de la perfection,
Accepter de se soumettre aux décisions du hasard est certes une contrainte mais à Montfleur, l'arbitraire fait le lien social.
Par la naïveté joyeuse qui s'en dégage, ce texte m'a laissé un sentiment de sérénité et d'émerveillement devant la fraîcheur et le charme de l'insolite.

Bravo à l'auteur.

   GLOEL   
16/5/2026
trouve l'écriture
aboutie
et
aime bien
Bonsoir,

L’idée d’un village gouverné par le hasard n'est en fait pas nouvelle (elle rappelle La Loterie à Babylone de Borges), mais elle est ici traitée avec une légèreté et une bienveillance vraiment rafraîchissantes.

C'est un tres beau conte moderne qui brille par sa douceur philosophique et sa capacité à transformer le chaos en harmonie. Le hasard fait souvent le bien des choses, quand il s en donne la peine ! Car au-dela de la simple anecdote, il nous offre une réflexion sur le lâcher-prise, la résilience collective et acceptation de imperfection.

Quelques repetitions a la fin du texte tendent à répéter la même idée (le hasard crée de la beauté, les habitants l'acceptent) sous différentes formes, ce qui atténue malheureusement l'impact de la conclusion mais contribue litteralement a la serie des imperfections : un nouveau hasard ?

Frank


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