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Réflexions/Dissertations
Passant75 : Le Traité des échecs volontaires
 Publié le 31/08/26  -  1 commentaire  -  4517 caractères  -  1 lectures    Autres textes du même auteur

« Il existe des portes qui ne s'ouvrent qu'à ceux qui refusent de les franchir. »
(Traité des échecs volontaires)


Le Traité des échecs volontaires


On rapporte que vécut, dans une ville dont le nom importe peu, un homme appelé Cédric Jeandieu. Les archives ne retiennent de lui ni victoire remarquable ni disgrâce éclatante. Son existence semble n'avoir laissé qu'une série d'occasions perdues avec une régularité si parfaite qu'elle finit par intriguer les historiens.


Il échoua à un concours où tous le donnaient favori. Il renonça à un poste qui lui était promis. Il abandonna un livre la veille de sa publication. À chaque fois, les témoins invoquèrent des causes différentes, fatigue, distraction, modestie, peur. Personne ne soupçonna que ces échecs obéissaient à une même volonté.


Je découvris son secret par hasard, en consultant un manuscrit anonyme conservé dans une bibliothèque privée. Le texte, incomplet et sans date, portait ce titre singulier : Traité des échecs volontaires. L'auteur y soutenait une thèse étrange. « Les hommes croient choisir entre réussir et échouer. Ils ignorent que le véritable choix consiste à décider qui écrira leur histoire. Celui qui triomphe devient le prisonnier de son triomphe, celui qui renonce demeure l'auteur de son renoncement. »


Le manuscrit ne mentionnait jamais Cédric Jeandieu. Pourtant, chaque page semblait raconter sa vie. Je poursuivis mes recherches. Une lettre adressée à un ami contenait cette phrase : « Il existe des portes qui ne s'ouvrent qu'à ceux qui refusent de les franchir. » Une autre affirmait : « L'échec involontaire est une humiliation. L'échec choisi est une forme de souveraineté. »


Ces sentences pourraient n'être que des paradoxes. Cependant, plusieurs faits troublants les accompagnaient. On raconte qu'un célèbre académicien consacra vingt années à réfuter les idées de Jeandieu sans jamais parvenir à obtenir un entretien avec lui. Chaque rendez-vous fixé était annulé à la dernière minute par une circonstance dérisoire, un train manqué, une pluie soudaine, une erreur d'adresse. À la mort de l'académicien, Cédric Jeandieu aurait envoyé une couronne portant cette unique inscription : « Vous m'avez presque rencontré. »


Le plus étrange, d’après ce que l’on raconte, demeura toutefois son dernier livre. Tous les éditeurs qui le lurent affirmèrent qu'il s'agissait d'un chef-d'œuvre. Tous souhaitèrent le publier. Pourtant, aucun exemplaire ne parut jamais. Le manuscrit semblait se dérober au monde. Chez l'un, il disparaissait pendant un déménagement. Chez l'autre, un incendie détruisait uniquement le tiroir où il était conservé. Un troisième jura l'avoir envoyé à l'imprimeur, mais ce dernier prétendit ne l'avoir jamais reçu.


Ces récits sont probablement apocryphes. Mais leur répétition finit par produire une impression plus forte que la vérité. Je me suis souvent demandé si Jeandieu n'avait pas compris quelque chose que nous ignorons encore. Les victoires appartiennent à ceux qui les célèbrent. Les défaites appartiennent à ceux qui les vivent. Une victoire devient rapidement une date, une statue, une ligne dans un manuel. Une défaite volontaire demeure une énigme. Or les énigmes survivent plus longtemps que les réponses.


Les dernières lignes du Traité sont presque effacées. J'ai cru y lire : « La victoire convainc les autres. La défaite choisie ne convainc que celui qui l'a voulue. » Je refermai le manuscrit sans savoir si son auteur avait vécu selon ces principes ou s'il les avait simplement imaginés.


En quittant la bibliothèque, une pensée me poursuivit avec une obstination singulière. Nous appelons échec le fait de ne pas obtenir ce que l'on désirait. Mais si le désir véritable consistait précisément à ne pas obtenir ce qui semblait désirable, par quel mot faudrait-il nommer cet échec ?


Je compris alors que toute biographie est incomplète. Elle énumère les succès comme s'ils étaient les preuves d'une vie, alors que les renoncements délibérés en sont peut-être la partie essentielle. On peut dresser la liste des livres publiés, des honneurs reçus, des batailles gagnées, il est beaucoup plus difficile de recenser les victoires auxquelles un homme a volontairement renoncé.


Je n'ai jamais découvert si Cédric Jeandieu avait réellement existé. Il est possible que le Traité des échecs volontaires soit l'œuvre d'un moraliste oublié, ou d'un faussaire ingénieux. Il est également possible qu'il n'y ait aucune différence entre les deux. Mais depuis, chaque fois que je rencontre un homme que le monde appelle malheureux, je me demande si je n'ai pas devant moi un disciple inconnu de ce traité.


 
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   Donaldo75   
25/8/2026
trouve l'écriture
aboutie
et
aime bien
La catégorie « Réflexions / Dissertation » n’est pas du genre facile et ce texte, une très courte nouvelle, réussit à la rendre intéressante au lecteur. Si je résume la nouvelle, elle s’exprime via un narrateur qui s’intéresse à Cédric Jeandieu, un homme dont l'existence se résume à une suite d'échecs et d'abandon systématiques (concours, postes, livres), perçus par ses contemporains comme de la modestie ou de la malchance. En découvrant dans une bibliothèque un manuscrit anonyme intitulé « Traité des échecs volontaires », il fait le lien avec la vie de Jeandieu. Le texte développe la thèse selon laquelle l'échec consenti est un acte d'émancipation et de souveraineté sur son propre destin, contrairement à la réussite qui rend prisonnier. Entre anecdotes et réflexions, le narrateur en vient à douter de l'existence même de Jeandieu. Il conclut que le renoncement volontaire est peut-être la forme ultime et insaisissable de la liberté.

D’où le choix de la catégorie. L’histoire en tant que telle n’est pas le sujet. Le thème est très intéressant et son traitement rend la lecture agréable. La thèse centrale de l'échec comme acte de souveraineté et d’émancipation est originale, captivante et stimulante. Elle prend le contre-pied de l'injonction contemporaine au succès telle qu’elle est déployée par moults média.

Du côté littéraire, la filiation avec Jorge Luis Borges ou Dino Buzzati est évidente. C’est une force dans un sens mais également une faiblesse puisque les rouages de la narration sont très visibles dès les premiers paragraphes (le manuscrit trouvé dans une bibliothèque privée, la citation apocryphe, le doute sur l'existence réelle du personnage) ce qui limite l’effet de surprise. Cédric Jeandieu reste d’ailleurs une silhouette conceptuelle. Le lecteur n'entend jamais sa voix, ne voit aucun décor, aucune scène vécue en direct. Ce choix narratif d'abstraction est cependant risqué car il créé une distance émotionnelle entre le texte et le lecteur. Cette narration est toutefois assortie d’une écriture de qualité. La langue est châtiée, fluide et maîtrisée. La progression dramatique est très bien menée. Le texte passe d'un simple constat biographique à un concept théorique, puis à des anecdotes presque fantastiques pour finir sur une hésitation métaphysique.

C’est un peu, quand même, un exercice de style brillant mais froid. La structure suit les codes de la nouvelle philosophique ou fantastique du XXᵉ siècle telle que développée par les auteurs précités, au risque de manquer de feu ou de relief.


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